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The Florida Project

Publié le par Rosalie210

Sean Baker (2017)

The Florida Project

"The Florida Project", film caractéristique du cinéma indépendant américain "décentré" est construit sur des contrastes: entre l'univers enchanté de Disney World (qui reste hors-champ puisque les personnages n'y ont pas accès) et sa périphérie décrépite, entre l'apparence pimpante tendance kitsch du "Magic Castle" destiné à l'origine aux touristes du parc et la misère qui grouille à l'intérieur, entre les enfants qui explorent et transforment leur environnement en terrain de jeu et celui des adultes qui tentent de survivre. C'est un cinéma d'interstices qui filme les entrées de ville colonisées par les axes routiers, les motels, les parkings, les centres commerciaux criards, les pavillons abandonnés réduits à l'état de squats (héritage sans doute de la crise des subprimes). Ces endroits que la plupart des gens traversent sans s'y attarder et le long desquels des enfants livrés à eux-mêmes poussent tant bien que mal. Issus pour la plupart de familles monoparentales, ils vivent dans une situation de plus ou moins grande précarité.  Le réalisateur se focalise sur Moonee (Brooklynn Prince, excellente), une petite fille de 6 ans délurée et plutôt mal élevée. Il faut dire que sa mère (Bria Vinaite, dénichée sur les réseaux sociaux grâce notamment à son look excentrique) n'est pas vraiment du genre responsable. C'est une gamine (au point de surpasser parfois sa fille en immaturité) qui vit d'expédients au jour le jour entre petite délinquance et prostitution. Forcément cela signifie que tôt ou tard, Moonee sera confrontée à une réalité trop dure pour son âge. Les autres mères ont davantage la tête sur les épaules (l'une d'elles a même un emploi) mais la fragilité de leur situation est rappelée par le camion d'aide sociale qui vient régulièrement apporter de la nourriture au grand dam du propriétaire du motel qui aimerait bien redorer le blason de son établissement. Veillant sur cette population essentiellement composée de femmes et d'enfants, Bobby (Willem Dafoe, seul acteur professionnel du casting au milieu d'amateurs épatants de spontanéité et d'énergie, enfants comme adultes) le gérant du motel tente de leur venir en aide dans la mesure de ses possibilités et des limites de son rôle. La scène de la coupure de courant est révélatrice de leur dépendance mais son intervention n'est pas que matérielle. Il se substitue au père absent pour repérer et chasser les pédophiles qui tournent autour des gosses dans une zone où ceux-ci sont nombreux (et leurs prédateurs aussi par conséquent).

En dépit du fait que j'ai été globalement séduite par ce drame social aux couleurs pop, âpre mais sans misérabilisme, j'ai trouvé la chute un peu décevante, maladroite et hésitante la fuite dans le rêve me paraissant être une facilité par rapport à la réalité du drame que vit Moonee.

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La Foule (The Crowd)

Publié le par Rosalie210

King Vidor (1928)

La Foule (The Crowd)

"La Foule" est un film étonnant, par sa forme mais aussi par son propos sur l'envers du rêve américain qui démonte au passage le cliché de "l'usine à rêves". Réalisé dans les dernières années du muet par King Vidor, il voit naître un personnage appelé à revenir ultérieurement dans sa filmographie, John Sims. Avec sa femme, Mary, ils représentent la petite classe moyenne dont la vie se caractérise par la banalité et les difficultés du quotidien. Pourtant, John Sims est né un 4 juillet et selon son père, il est appelé à devenir "un homme important" c'est à dire l'un de ces self made men qui nourrissent le rêve américain. Mais la mort prématurée de son père lorsqu'il a 12 ans met un coup d'arrêt à son ascension programmée dans une scène expressionniste filmée dans un escalier. Dès qu'il atteint l'âge adulte et se rend à New-York pour y faire fortune, King Vidor met sans cesse en tension cet individu et la masse dont il cherche à s'extraire. Les plans d'ensemble sur les bureaux en open space de la compagnie d'assurances dans laquelle il est employé font de lui un simple rouage parmi des centaines d'autres absolument identiques. Ces plans préfigurent ceux des films critiquant les trente glorieuses tels que "La Garçonnière" et "Playtime". Assez rapidement, on se rend compte que la haute opinion qu'il a de lui-même ne correspond pas à ses capacités réelles. John (James Murray) est un tâcheron au bureau et un poids mort chez lui, l'entretien du foyer reposant sur les épaules de Mary (Eleanor Boardman) qui doit en plus se coltiner les jérémiades d'un époux immature. De ce côté là aussi, le film fonctionne sur une désillusion entre la magie de la rencontre amoureuse dans les manèges de Coney Island et la morosité du train-train quotidien ponctué de disputes. Qu'un dramatique accident surgisse et le peu d'efforts que John avait fait pour s'élever retombe comme un soufflé. S'il ne sombre pas complètement grâce à son fils, il connaît une déchéance relative, se retrouvant dans la peau du clown sandwich qu'il méprisait au début du film. Les derniers plans, remarquables sont extrêmement expressifs: La caméra s'éloigne de John Sims et de sa famille qui finissent par se fondre dans l'anonymat de la foule avant qu'elle ne se referme sur eux.

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Géant (Giant)

Publié le par Rosalie210

George Stevens (1955)

Géant (Giant)

Oui Géant est une saga familiale qui s'étire sur plus de 3h, un quart de siècle et trois générations. Oui l'histoire se déroule au Texas et on y évoque l'enrichissement par le pétrole. Non ce n'est pas un pudding indigeste pour autant et la comparaison avec les soap des années 80 tels que "Dallas" ne rend pas justice à la qualité de "Géant". D'ailleurs il existe une autre façon de présenter le film, tout aussi parcellaire mais néanmoins nettement plus valorisante, celle qui consiste à mettre en avant James DEAN dont ce fut le troisième et dernier film puisqu'il se tua quelques jours après que le tournage fut terminé. Quoique parler de James Dean est à double tranchant car plusieurs articles préférèrent se focaliser sur son comportement détestable durant la réalisation du film et les frasques entourant les autres acteurs symboles de la démesure (mais aussi de l'hypocrisie en matière de moeurs) de l'âge d'or hollywoodien (alcoolisme, chantages, débauche, fiestas débridées etc.) plutôt que de parler du film en lui-même.

Toujours est-il que ce qui frappe dans ce "Géant", c'est le talent du réalisateur George STEVENS pour composer des plans-tableaux à la Edward Hopper ("La maison au bord de la voie ferrée" a inspiré celle des Benedict) et le progressisme de l'oeuvre originale de Edna Ferber (adapté par Ivan MOFFAT) qui donne au film son caractère humaniste. D'autre part les acteurs de "Géant" étaient peut-être remuants mais ils étaient extrêmement bien choisis. Elizabeth TAYLOR qui n'avait que 23 ans et qui était belle à se pâmer joue le rôle d'une femme de caractère venue du Maryland pour suivre son mari, Bick, rancher au Texas. Elle découvre comme on peut se l'imaginer un "Ploucland" sexiste et raciste dans lequel elle met son grain de sel, infléchissant quelque peu le destin de sa belle-famille. Rock HUDSON qui était alors au faîte de sa gloire joue son mari assez brut de décoffrage mais qui finit par amour pour elle par s'avérer plus tolérant que ses paroles et son comportement psychorigide ne le laissent penser (au point de se retrouver vingt-cinq ans plus tard de l'autre côté de la barrière à la grande joie de sa femme d'ailleurs). Inutile de dire que l'acteur est plus que parfait pour jouer un tel rôle dans lequel le masque social s'avère de plus en plus en décalage avec la réalité de ses actes. James DEAN joue le rôle de Jett, l'employé des Benedict plein de rancoeur et de frustration qui hérite d'un bout de terre à la mort de la soeur de Bick, Luz, vieille fille frustrée secrètement amoureuse de lui (joué par Mercedes McCAMBRIDGE tout juste sortie de "Johnny Guitare" (1954) et tout aussi revêche) avec lequel il fera fortune grâce au pétrole qui se trouve en-dessous. Un argent qui néanmoins ne lui apporte pas le bonheur mais au contraire précipite son autodestruction (quand je disais que les rôles étaient bien choisis). La sourde rivalité entre Bick et Jett qui incarnent deux formes de capitalisme (et de spoliation des indiens comme cela est rappelé) se nourrit de la confrontation de deux acteurs au style très différent (même s'il est ironique d'en avoir fait deux amoureux transis du personnage de Elizabeth TAYLOR alors que dans la réalité ils étaient tous deux homosexuels). Le travail sur le vieillissement des trois acteurs est remarquable étant donné qu'ils étaient dans leur vingtaine et qu'à la fin, leurs personnages sont censés en avoir plus de cinquante. Cela permet d'avoir une idée de la façon dont James Dean aurait évolué s'il avait vécu (personnellement je lui ai trouvé des airs de Johnny DEPP). A ce trio, il faut rajouter un quatrième personnage et un quatrième acteur, Jordan, le fils de Bick joué par Dennis HOPPER qui était à peine plus jeune que les trois stars (19 ans) mais qui incarne (déjà) la rébellion d'avec le modèle féodal et ségrégationniste du père promis au déclin. D'une part parce qu'il rejette la propriété terrienne au profit d'une profession libérale (médecin), ensuite parce qu'il épouse une mexicaine et s'installe avec ceux de sa communauté alors que ceux-ci sont traités en parias par les texans WASP. Il faut dire que sa mère a sauvé contre l'avis des siens un bébé mexicain qui devenu adulte est mort à la guerre (et qui joue ce mexicain? Sal MINEO alias Plato dans "La Fureur de vivre" (1955), film dans lequel joue également Dennis HOPPER!)

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Adieu les cons

Publié le par Rosalie210

Albert Dupontel (2020)

Adieu les cons
Adieu les cons

"Etre intégré dans ce monde de tarés, ce n'est pas une preuve de réussite". Voilà une phrase qui pourrait parfaitement servir de sous-texte à "Adieu les cons", film percutant qui m'a tenu en haleine et dont je n'ai pas vu arriver la fin abrupte et sans concession, au point d'en sursauter (fin qui a provoqué dans la salle cette remarque éloquente d'une gamine "ils ont tiré quoi les policiers qui a fait tant de bruit" et sa mère qui répond "des pétards" ^^). L'histoire est celle de la rencontre de trois "désintégrés" qui unissent leurs forces le temps d'un dernier tour de piste. Tous trois ont en commun d'avoir eu "très très mal au travail". La première Suze (Virginie Efira) a détruit ses poumons à force de respirer les émanations des sprays coiffants qu'elle utilisait pour son métier. Le second JB (Albert Dupontel), informaticien a la police aux fesses depuis que son suicide raté sur son lieu de travail (dont il était sur le point d'être renvoyé) le fait passer pour un dangereux terroriste. Le troisième, M. Blin (Nicolas Marié tellement enthousiaste qu'il n'a même pas fait semblant de se prendre les portes lors du tournage) travaille au service des archives dans un placard oublié depuis qu'il s'est fait taser par erreur par la police, y perdant la vue au passage. C'est pourtant là que débarquent Suze et JB qui sont à la recherche d'indices sur le fils né sous X de cette dernière. L'occasion pour Albert Dupontel de tirer à boulets rouges sur l'administration kafkaïenne, l'inhumanité de la bureaucratie, sa mémoire sélective qui a relégué les archives non numérisées aux oubliettes et la fausse empathie des supérieurs hiérarchiques lorsqu'il doivent annoncer à quelqu'un qu'il est condamné dans un hommage appuyé à "Brazil" (les clins d'oeil abondent: caméo de Terry Gilliam, couloirs interminables donnant sur des bureaux sinistres, télésurveillance, open space, casiers d'archivage à l'infini, explosions libérant des tuyaux, noms familiers aux oreilles des admirateurs du film tels "M. Kurtzman", "M. Tuttle ou "M. Lint", chanson festive aux antipodes de l'univers mortifère du film, "Mala Vida" de Manu Chao). Ce n'est pas le seul objet de ses critiques, la dévitalisation des centres-villes et leur deshumanisation par l'édification de tours de bureaux fait l'objet d'une très belle séquence autour des souvenirs de M. Blin qui croit guider Suze en lui décrivant les lieux d'un quartier dont le spectateur constate qu'ils ont tous disparus ou sont en voie de l'être. Scène d'une mélancolie poignante qui m'a fait penser par son jeu de reflets à "Playtime" de Jacques Tati. Car le burlesque est omniprésent au coeur de la tragédie et sa force destructrice permet à l'humain de reprendre la main sur ces buildings de verre et d'acier de temps de quelques séquences aussi drôles que poétiques avant le grand feu d'artifice final (les fameux "pétards" ^^).

Ce n'est guère surprenant, le film est dédié à Terry Jones, décédé en janvier 2020 et qui avait joué dans deux des précédents films de Albert Dupontel, "Le Créateur" et "Enfermés dehors". Pour mémoire, celui-ci tout comme Terry Gilliam a été l'un des piliers des Monty Python dont l'influence dans le domaine comique a été comparée à celle des Beatles dans celui de la musique.

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Holy Lola

Publié le par Rosalie210

Bertrand Tavernier (2004)

Holy Lola

"Holy Lola" est un film qui divise critiques et public parce qu'il est sans doute lui-même divisé entre deux axes directeurs qui se mélangent assez mal. D'un côté un arrière-plan documentaire sur le Cambodge, ancienne colonie française ayant payé un effroyable tribut humain au nom de l'idéologie maoïste durant la période où les khmers rouges étaient au pouvoir dans la deuxième partie des années 70. Cette souffrance apparaît toujours bien active dans la mémoire collective d'un pays magnifique mais encore convalescent et très pauvre. De l'autre, une fiction autour du parcours du combattant d'un couple français, Pierre et Géraldine (Jacques GAMBLIN et Isabelle CARRÉ) pour parvenir à adopter un bébé cambodgien, leurs difficultés révélant aussi bien l'incurie administrative du pays que son degré élevé de corruption, tous les coups semblant permis dans ce qui s'apparente plus parfois à du trafic d'enfants qu'à une adoption en règle. Le problème réside principalement dans cette partie fictionnelle qui ressemble davantage à une brochure explicative sur les pièges de l'adoption en pays étranger qu'à une expérience cinématographique qui laisserait au spectateur de l'espace pour ressentir et réfléchir par lui-même. On est bombardé de chiffres et de faits qui ne s'incarnent pas à l'écran ou alors maladroitement. Le fait que le couple réside dans un hôtel rempli d'occidentaux dans la même situation ne permet pas de se laisser porter dans cette immersion dans le pays que promettaient les premières images. Cette sensation de coupure est également visible dans les passages, ridicules, où ceux-ci s'adressent à leur futur bébé via un dictaphone. Il aurait mieux valu à la limite leur donner un appareil photo (mais cela aurait fait trop touriste, là ça fait juste bobo). Ou alors, encore mieux, donner du temps pour la rencontre émotionnelle et charnelle avec le bébé, passage largement escamoté (quelques plans lointains tout au plus) alors qu'il me semblait crucial au profit d'une dernière demi-heure redondante autour des énièmes problèmes de paperasse du couple. Quand on sait à quel point une adoption est une greffe délicate, surtout quand la transplantation s'effectue entre deux pays aussi lointains et inégalitaires, on peut se dire que ce que montre le film ne permet pas au final de répondre aux vraies questions que cette adoption pose. C'est dommage car les acteurs sont impeccables, justes et sensibles et l'amour de toute l'équipe vis à vis du pays est palpable, d'ailleurs le grand cinéaste cambodgien Rithy PANH fait une apparition providentielle dans le film. Mieux que rien donc mais Bertrand TAVERNIER nous avait habitué à mieux.

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Le Fantôme de la liberté

Publié le par Rosalie210

Luis Buñuel (1974)

Le Fantôme de la liberté

Film très riche, "Le Fantôme de la liberté", l'avant-dernier film de Luis Buñuel est un manifeste testamentaire surréaliste extrêmement cohérent en dépit de sa structure en apparence éclatée (des séquences reliées les unes aux autres par des personnages qui se relaient). Il suffit pour cela de gratter un peu sous la surface et ce qui paraît relever de l'absurde devient tout à coup logique. Par exemple dans un parc un horrible satyre confie des photos que l'on pense cochonnes à une petite fille de la bourgeoisie qui s'empresse de les montrer à ses parents, lesquels sont horrifiés (tellement d'ailleurs qu'ils s'empressent de renvoyer la bonne qui a laissé faire l'homme) devant ce qui s'avère être...des monuments parisiens.  Pas n'importe lesquels cependant. Deux photos retiennent particulièrement leur attention: celle de l'Arc de Triomphe et celle du Sacré Coeur. Un autre genre de relai s'effectue alors, que je qualifierais de socio-politique. L'Arc de Triomphe renvoie à Napoléon et aux contradictions soulignées dans la première séquence du film, reconstitution du célèbre tableau de Goya "Tres de Mayo" quand son armée massacrait les opposants espagnols au nom des valeurs héritées de la Révolution Française et notamment cette fameuse liberté qui donne son titre au film. Lorsque l'opposant sur le point de se faire exécuter crier "A bas la liberté, vives les chaînes", il veut dire "A bas la liberté que Napoléon veut nous imposer par la force". Comme le dit Buñuel qui s'est inspiré pour le titre d'une phrase de Karl Marx évoquant le fantôme du communisme en Europe, " je vois la liberté comme un fantôme que nous essayons d'attraper et… nous étreignons une forme brumeuse qui ne nous laisse qu'un peu d'humidité dans les mains". Contradiction toujours aussi vivante d'ailleurs comme le montre la mutilation de la reproduction de la Marseillaise de Rude à l'intérieur de l'édifice durant les manifestations des gilets jaunes dont le bonnet phrygien est pourtant symbole de liberté (mais qui fut réalisée sous la monarchie de Juillet). Le Sacré-Coeur, considéré comme l'obscénité suprême renvoie à la répression de la Commune de Paris et à la réaction monarchiste et cléricale. Dans son roman "Paris", Emile Zola en parle en ces termes " Je ne connais pas de non-sens plus imbécile, Paris couronné, dominé par ce temple idolâtre, bâti à la glorification de l’absurde. Une telle impudence, un tel soufflet donné à la raison, après tant de travail, tant de siècles de science et de lutte !" L'édifice fait d'ailleurs l'objet d'un projet d'attentat anarchiste, courant révolutionnaire qui joue un rôle politique important en France dans les années 1890 et en Espagne dans les années 30 (aux côtés du communisme) et dont la philosophie imprègne les films de Buñuel. Dans "Le Fantôme de la liberté", la dernière séquence fait écho à la première lorsque deux préfets de police, symboles de l'autorité de l'Etat se rendent au zoo de Vincennes pour assister à ce qui semble être une répression de manifestants, le tout sous le regard d'animaux auxquels l'homme est systématiquement renvoyé tout au long du film.

Mais au delà de ses aspects politiques et satiriques envers les institutions et la bourgeoisie, le film est avant tout onirique, ludique et inventif, souvent très drôle, jouant sur de brillantes associations de contraires et des décalages qui en font toute la saveur, le tout fonctionnant sur l'inversion, notamment entre la vie, la mort et les conventions, particulièrement en ce qui concerne le sacré. Il y a ce tabernacle que l'on profane et plus tard, celui devant lequel on se prosterne. Il y a ce chapelier masochiste (inénarrable Michael Lonsdale) qui se fait fouetter par une dominatrice SM en présence des moines outragés. Il y a ce tombeau que l'on ouvre sur un cadavre de femme qui ne semble pas avoir subi le moindre outrage du temps et plus tard, le plan sur le corps dénudé d'une femme d'âge mûr qui étrangement est resté celui d'une adolescente. A la fin, on retourne dans un tombeau pour tenter de percer le mystère d'un cadavre (de jeune femme, toujours) qui semble être revenu à la vie: un fantôme, encore. Il y a ce meurtrier que l'on condamne à mort c'est à dire qu'on libère comme si être condamné à mort, c'était de devoir vivre dans la société française des années 70. Il y a cet homme (joué par Jean Rochefort) qui parvient à déjouer le ton badin de son médecin qui finit par lui avouer qu'il a un cancer du foie à un stade avancé. La folie collective semble gagner cet homme, sa famille, l'école et le commissariat lorsqu'ils se mettent à chercher leur fille qui se trouve juste sous leurs yeux (l'enfance n'existerait donc plus?). Et que penser de ces bourgeois qui ont inversé les codes de sociabilité entre le repas et les toilettes? Ou de ce préfet de police qui découvre que sa fonction est occupée par un autre (Michel Piccoli, sacré distribution!) et qui pour un temps se retrouve dans la position du délinquant? Brillant et désopilant.

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Le Fils préféré

Publié le par Rosalie210

Nicole Garcia (1994)

Le Fils préféré

Je ne suis pas très fan des films de Nicole GARCIA. Si je devais résumer en quelques mots ce que j'en pense, je dirais que c'est une vision du monde étriquée de "bourgeois coincé". Tels des mannequins de papier glacé, les hommes évoluent en costard-cravate et les femmes en chignon et tailleur dans les halls et chambres de superbes hôtels ou dans le salon de belles maisons d'architecte. Ils semblent plus poser que jouer, rien ne parvenant à les émouvoir vraiment. En dépit des efforts de la réalisatrice pour varier un peu dans son deuxième film, "Le Fils préféré" le panel géographique, sociologique et même sexuel de ses protagonistes, cette impression persiste. Il faut dire que ces variations n'ont lieu qu'à la marge. Il faut attendre la fin du film pour que l'identité du père (petit immigré italien inculte) s'incarne enfin à l'image avec le combat de boxe (enfin de la sueur, du sang, des larmes!) alors que le frère aîné homosexuel, Francis, joué par un Bernard GIRAUDEAU excellent comme d'habitude est totalement sous-exploité. Il ne semble là que pour offrir une touche gay-friendly dans un monde hétéro-macho dominant. Le frère cadet, Philippe est transparent (les Inrocks vont jusqu'à comparer la prestation de Jean-Marc BARR à celle d'un topinambour cuit à l'eau). Reste le troisième frère et protagoniste principal, Jean-Paul. Si je n'apprécie pas particulièrement les mines renfrognées de Gérard LANVIN (complice par ailleurs de Bernard GIRAUDEAU depuis "Les Spécialistes") (1985), Nicole GARCIA lui offre une belle partition qui lui permet de nuancer son jeu d'autant qu'il est souvent filmé en gros plan ce qui permet de saisir l'évolution de son personnage face à ce qui s'avère être au final une enquête sur l'énigme de sa naissance, énigme qui fait de lui un être bien plus instable et tourmenté que ses frères, paisibles et rangés.

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A l'est d'Eden (East of Eden)

Publié le par Rosalie210

Elia Kazan (1955)

A l'est d'Eden (East of Eden)

« Caïn se retira de devant l'Éternel, et séjourna dans le pays de Nôd, à l'est d'Éden. » Genèse (4;16). Cette citation de la Bible donne son titre au film, adapté d'une partie du livre éponyme de John Steinbeck. L'histoire se focalise sur une famille de propriétaires terriens dysfonctionnelle et plus précisément sur les deux fils jumeaux, privés de mère et élevés sans amour par un père rigoriste, Aaron et Caleb (allusion transparente à Abel et Caïn). Alors qu'en atteignant l'âge adulte, Aaron est devenu en tous points la copie conforme de son père qui de ce fait éprouve de la fierté pour lui, Caleb est au contraire rejeté parce qu'il ne parvient pas à entrer dans les cases, à s'adapter. Il n'y parvient tellement pas d'ailleurs que les cadrages adoptent son point de vue et se font obliques, soulignant qu'il y a quelque chose qui va de travers dans cette famille. Caleb comme n'importe quel enfant à la fois endoctriné par le manichéisme de la morale religieuse et carencé affectivement rejette la faute sur lui et se croit mauvais. Sauf que plus le film avance et plus on découvre que ce qui va de travers, ce n'est pas lui mais bien ceux qui l'entourent, à commencer par son père. L'évolution psychologique de la petite amie de Aaron, Abra (Julie HARRIS) qui au contact de Caleb libère sa propre souffrance en est un des marqueurs les plus évidents. Aaron l'idéalise en tant que future mère alors qu'ils ne savent ni l'un ni l'autre de quoi il s'agit, ayant été tous deux eu la même carence de base. Mais il est impossible de discuter avec Aaron qui est aussi rigide que son père. C'est un sursaut de vitalité qui la fait se rapprocher de Caleb (qui pourtant lui fait peur) avec qui elle peut parler. Un autre élément important qui permet à Caleb de sortir de son isolement est la rencontre avec sa mère, une femme indépendante et "indigne" (au sens où elle a abandonné mari et enfants pour devenir la tenancière d'une maison close) en tous points opposée au père et à ce qu'il représente (le patriarcat). Néanmoins il est frappant de constater que le seul mode d'échange possible avec elle comme avec le père est de l'ordre de la transaction financière. La différence étant qu'elle accepte franchement (et cyniquement) d'exploiter son semblable pour s'enrichir alors que le père réagit hypocritement lorsque Caleb veut lui prouver son amour par l'argent qu'il a gagné en faisant du profit sur la guerre (l'histoire se déroule en 1917). Il le rejette alors que lui-même vit pourtant également des rouages mortifères du conflit.

Evidemment, la puissance de ce récit aux accents lyriques* n'aurait pas été la même sans ce qui a projeté le jeune prodige de l'Actors studio, James DEAN à qui le film reste à jamais associé. C'était son premier grand rôle au cinéma et il bouffe d'emblée l'écran. A l'image de son personnage, il se démarque complètement des autres acteurs par sa manière de se tenir, d'occuper l'espace, d'exprimer les émotions. Caleb et lui ne font qu'un, pas seulement parce que c'était l'esprit de la méthode co-fondée par le réalisateur Elia KAZAN mais tout simplement parce que James DEAN avait connu la même configuration familiale et souffrait donc des mêmes tourments que Caleb. Cela lui était naturel. C'est ce qui fait entrer James DEAN dans l'éternité comme toute personne qui parvient à projeter son âme dans une oeuvre d'art. John Steinbeck et Elia KAZAN ont également projeté leur propre relation conflictuelle vis à vis de leur père dans leur oeuvre, renforçant son aspect autobiographique (on reconnaît aussi la marque de Kazan à travers les allusions aux persécutions subies par l'émigré allemand, Kazan étant lui-même un émigré).

* L'usage de la couleur et du Cinémascope magnifient particulièrement les paysages champêtres dans lesquels évoluent les personnages, exaltant ainsi leurs sentiments.

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Pale Rider-Le Cavalier solitaire (Pale Rider)

Publié le par Rosalie210

Clint Eastwood (1985)

Pale Rider-Le Cavalier solitaire (Pale Rider)

Le générique de "Pale Rider", le troisième des quatre westerns réalisés par Clint EASTWOOD* alors que le genre était moribond est un modèle d'épure cinématographique en plus d'être un film sur les origines de l'Amérique. Dès le générique, alors qu'aucun mot n'a encore été prononcé, le spectateur a déjà saisi l'enjeu principal du film à savoir celui de la lutte entre deux conceptions opposées du monde grâce au principe du montage alterné. D'un côté, une communauté de petits prospecteurs qui vit en harmonie avec la nature ce que souligne une bande son paisible. De l'autre, le bruit et la fureur des mercenaires envoyés par le magnat Coy LaHood (Richard DYSART) pour terroriser les villageois et les faire partir afin que ce dernier puisse faire main-basse sur leurs terres. C'est l'histoire de la lutte entre les petits entrepreneurs indépendants et les trusts qui en dépit des lois votées par les gouvernements dans la deuxième moitié du XIX° pour tenter de les dissoudre ont largement façonné le capitalisme américain. Une lutte sociale bien sûr mais aussi une lutte écologique. L'entreprise de Coy LaHood est montrée comme prédatrice aussi bien sur les hommes (les raids sur le village, la tentative de viol sur Megan par le fils LaHood joué par Chris PENN) que sur la nature: paysages défoncés, eaux détournées, pollutions etc.

Pour arbitrer cette lutte entre deux directions possibles pour une Amérique alors en construction propre à la mythologie du western, Clint EASTWOOD choisit non pas une dimension civique comme l'aurait fait John FORD mais une dimension mystique. Son personnage énigmatique est un fantôme revenu d'entre les morts à la suite de la prière de Megan (Sydney PENNY) dans la forêt qui demande qu'un miracle vienne la sauver, elle et l'ensemble des villageois. Le caractère biblique du personnage ne fait pas de doute, il apparaît aux yeux de Megan et de sa mère alors que la première récite un extrait de l'Apocalypse: " Et voici que parut un cheval d'une couleur pâle. Celui qui le montait se nommait "la Mort", et l'enfer l'accompagnait." Cette figure d'ange de la mort provient également des légendes païennes convoquées par la prière de Megan dans la forêt tout comme le "prêcheur" (nouvel avatar de "l'homme sans nom") s'avère être un impitoyable justicier qui règle des comptes personnels tout en insufflant aux villageois la force qui leur manque pour tenir tête à leurs adversaires corrompus. Sur un plan plus intime, il travaille de même à souder Hull Barrett (Michael MORIARTY), Sarah (Carrie SNODGRESS) et Megan en se servant du désir qu'il suscite auprès de ces deux dernières. J'aime beaucoup cette ambivalence du sauveur, son aspect très masculin mais son apparition due à la magie féminine, son comportement individualiste et en même temps le fait qu'il prend la défense des plus faibles et de la nature, son détachement vis à vis des passions terrestres et en même temps la caractère impitoyable de ses actes. L'économie de gestes, l'économie de mots, le hiératisme de la haute figure du prêcheur lui confèrent un charisme directement héritée des films de Sergio LEONE qui renforce sa dimension surnaturelle.

* Que beaucoup considèrent comme se situant dans la continuité des précédents voire de toute sa carrière dans le western et comme une relecture moderne de "L'Homme des vallées perdues" (1953) à qui il emprunte la plupart de ses thèmes et motifs mais auxquels il donne une direction différente.

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Je préfère qu'on reste amis...

Publié le par Rosalie210

Eric Toledano et Olivier Nakache (2005)

Je préfère qu'on reste amis...

"Je préfère qu'on reste amis..." est le premier long-métrage du duo formé par Eric TOLEDANO et Olivier NAKACHE. Il m'a paru manifeste que les deux hommes se cherchent, tant sur le plan thématique que sur le plan formel. Par conséquent le résultat est assez impersonnel et inabouti, sans rapport avec ce qu'ils feront par la suite. L'histoire n'a rien d'original et le tandem de contraires formé par le petit gris incapable de s'affirmer joué par Jean-Paul ROUVE et le séducteur combinard sur le retour joué par Gérard DEPARDIEU non plus. Outre que ce dernier commençait déjà à être trop vieux pour le rôle (on est loin de son abattage chez Bertrand BLIER ou chez Francis VEBER), son personnage est mal défini, les différentes pièces du puzzle qui le composent n'allant pas ensemble. Il en va de même avec l'intrigue, maladroitement menée et qui se disperse dans de nombreuses directions sans en approfondir une seule. On voit passer de très nombreux personnages, notamment féminins qui ne restent que quelques minutes à l'écran alors qu'il y aurait de quoi faire dix films avec! Si bien que celui-ci finit par ressembler à une juxtaposition de scénettes avortées sur les différents moyens modernes de rencontrer l'âme-soeur: agence matrimoniale, speed dating, écumage des bars et des cérémonies de mariage. La fin est la pire puisqu'alors qu'on croit que le film va enfin décoller pour aller quelque part, il se termine sur une voie sans issue encore plus frustrante que le reste. De plus à l'heure du numérique (et du Covid), tout cela paraît maintenant d'autant plus daté.

Le seul véritable intérêt que j'ai trouvé à ce film réside dans le fait qu'on y voit deux actrices de talent qui ont disparu depuis: Annie GIRARDOT qui est assez confuse (elle était déjà atteinte de la maladie d'Alzheimer ce qui est aussi le cas de son personnage mais elle n'est plus vraiment en état de jouer et cela fait de la peine de la voir ainsi) et Valérie BENGUIGUI qui s'est ensuite fait un nom avec "Le Prénom" (2011) peu de temps avant d'être emportée par un cancer. Toutes deux n'apparaissent cependant que le temps de quelques scènes, à l'image des autres personnages féminins du film.

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