Quatre ans après la première saison de "Top of the Lake" (2013), Jane CAMPION scénarise et réalise une suite tout aussi prenante mais néanmoins bien plus inégale (les avis ont d'ailleurs été mitigés lors de la première diffusion). C'est en partie lié au choix de situer l'intrigue à Sydney alors que les œuvres les plus puissantes de Jane CAMPION sont en relation étroite avec la nature sauvage (ce qui est le cas de la première saison de "Top of the Lake"). Le choix d'un environnement urbain n'est pas follement original pour un thriller et on ressent moins la claustrophobie propre à la première saison, sauf lors d'une séquence mémorable dans une plage bondée lors du dernier épisode. L'autre reproche que l'on peut faire à cette deuxième saison est son aspect "too much". Trop de pistes, trop de personnages, trop de rebondissements et de coïncidences rocambolesques finissent par nuire à la lisibilité et la cohérence de l'ensemble. Comme il faut recréer une unité de lieu pour que l'intrigue fonctionne, Sydney étant une trop grande ville, tous les personnages sont condamnés à graviter autour du Silk 41, une maison close employant des jeunes filles asiatiques qui fait aussi office d'agence de location de ventres pour couples inféconds. Comme par hasard, la coéquipière de Robin Griffith a fait appel à une mère porteuse dans cette agence, comme par hasard le cadavre sur lequel Robin enquête est celui d'une jeune femme qui travaillait dans cette agence, comme par hasard sa fille Mary sort avec un type louche qui vit juste au-dessus de l'agence et veut l'y faire travailler. Bref les ficelles sont très grosses et ce n'est pas la prise d'otages du dernier épisode par un geek énervé (où? Au Silk 41 bien sûr, chacun sait que le tout Sydney fréquente les pseudos salons de massages thaï ^^) qui arrange les choses. Si on rajoute qu'à une exception près tous les personnages masculins sont particulièrement négatifs et que les femmes ont en gros le choix soit d'être bafouées (il faut voir le nombre d'agressions physiques que subit Robin Griffith dans cette saison!) soit de rejeter les hommes (ce que fait le personnage interprété par Nicole KIDMAN que je trouve complètement raté tant il est caricatural tant sur le plan du féminisme que de la maternité d'ailleurs), on ne peut pas dire que cette saison brille par sa subtilité. Reste un excellent casting et quelques personnages vraiment attachants. Robin bien sûr dont la relation avec sa fille Mary (remarquablement jouée par la propre fille de Jane CAMPION, Alice ENGLERT) constitue l'intérêt majeur de cette saison. Mais aussi Pyke (Ewen LESLIE) le père adoptif de Mary, personnage masculin en rupture complète avec les brutes épaisses, les psychopathes ou les pervers narcissiques dépeints par ailleurs. Enfin la coéquipière de Robin, Miranda (Gwendoline CHRISTIE) est également un personnage intéressant par sa personnalité et son physique hors normes. Hélas il n'est pas assez creusé et sa fin est bâclée.
Il ne fait pas bon de naître avec un trouble du spectre autistique en France. Pour les parents et leurs enfants, c'est la double peine: diagnostics tardifs ou erronés, exclusion scolaire et sociale, prise en charge contre-productive à base de culpabilisation des parents, de traitements médicamenteux abrutissants et d'enfermement psychiatrique, mise à l'écart des parents à qui on retire leurs enfants à la moindre contestation dessinent les contours d'un pays intolérant et maltraitant, condamné par l'ONU et cinq fois par le Conseil de l'Europe pour ses graves manquements. Le quatrième plan autisme d'Emmanuel Macron est à lui seul un aveu de l'échec de tous ceux qui ont précédé. Avec son documentaire choc qui a lancé un si gros pavé dans la mare qu'il a été censuré pendant deux ans avant d'être réhabilité par la cour d'appel de Douai en janvier 2014, Sophie Robert explique les raisons de ce scandale spécifiquement français. En effet elle y dénonce l'emprise de la psychanalyse (qu'elle soit d'obédience freudienne ou lacanienne) sur la psychiatrie mais aussi le médico-social et la justice alors même que cette discipline s'est avérée incapable d'aider efficacement les autistes. Alors que quasiment partout ailleurs dans le monde elle a été abandonnée au profit de thérapies cognitives et comportementales qui ont démontré leur efficacité dans la diminution des troubles autistiques, en France, elle a conservé toute son influence pour le plus grand malheur des autistes et de leurs familles.
Non seulement la psychanalyse s'avère inefficace dans le traitement de l'autisme mais (et c'est cela qui a fait grincer les dents), la réalisatrice révèle certains des postulats idéologiques patriarcaux, sexistes et phallocrates qui la sous-tendent. Elle n'est pas la première à le faire. Alice Miller par exemple avait dénoncé les raisonnements de Freud qui projetait sur l'enfant les pulsions sexuelles et mortifères des adultes dans son complexe d'Œdipe. Outre cette érotisation qui déplace la culpabilité sur l'enfant (dans le complexe d'Œdipe, c'est lui qui désire l'adulte et cherche à le séduire), la démonisation des femmes y atteint un degré délirant, celles-ci étant accusées par leurs mauvais comportements d'être à l'origine de l'autisme de leurs enfants. De façon implacable, Sophie Robert traduit le jargon fumeux de ses interlocuteurs psychanalystes pour les placer face à leurs préjugés et leurs contradictions. Ainsi selon eux, une mère ne doit être ni trop froide (sinon c'est la mère-frigo de Bettelheim soi-disant responsable de l'autisme) ni trop chaude (sinon c'est l'inceste, uniquement envisagé envers son fils, les filles n'étant pas prises en considération et l'inceste père-fille, minimisé), elle doit être "suffisamment bonne" (dixit Winnicott). Ce que recouvre le mot "suffisamment" laisse perplexe étant donné la vision tordue que ces "professionnels" ont de l'amour maternel, transformé en désir érotique voire en désir de dévoration (c'est la "mère-crocodile" de Lacan contre laquelle il faut se défendre de peur d'être absorbé par elle. Pas étonnant qu'il ait fait une fixette sur l'origine du monde). Quant au père, il est lui aussi mis en accusation s'il n'a pas joué "suffisamment" son rôle symbolique qui est de séparer l'enfant de la mère. La distinction binaire entre la mère "nature" (forcément mauvaise) et le père porteur de "culture" est une véritable justification idéologique à la domination du pater familias sur la mère et au-delà sur la nature avec les dégâts que l'on sait.
"Mary et Max" est un film d'animation en stop motion complètement atypique qui nous plonge au cœur d'une relation épistolaire sur une vingtaine d'années entre deux êtres très éloignés sur le plan générationnel, géographique et culturel mais très proches par leur sentiment de solitude et de différence. Comme le dit joliment Max, Mary et lui doivent emprunter par rapport aux êtres humains lambdas des chemins particulièrement tortueux, plein d'obstacles et de fissures. Car si la réalité dépeinte dans le film est très sombre, l'écriture est une bouée de sauvetage qui apporte de la poésie et de la joie. Le monde noir et blanc de Max se colore et celui, maronnasse de Mary s'adoucit. Et ce même si leur relation n'échappe pas aux malentendus et autres interruptions dues aux vicissitudes de la vie. Mary est une petite fille (puis jeune fille, puis jeune femme) très complexée par son physique ingrat, négligée par des parents indisponibles et qui de ce fait manque cruellement de confiance en elle. Cette fragilité foncière la fait plonger en dépression à chaque désillusion de la vie. Max est quant à lui un homme d'une quarantaine d'années d'origine juive qui souffre d'hyperphagie, de solitude (il n'a que des objets, des animaux et un ami imaginaire pour compagnie) et d'une inadaptation globale au monde qui l'entoure qu'il trouve chaotique et confus. Bien avant qu'il soit diagnostiqué asperger (vers le milieu du film), on reconnaît les divers symptômes de ce trouble du développement: une intolérance aux bruits, aux lumières et aux odeurs trop fortes, une difficulté à communiquer liée à l'incapacité à exprimer les émotions, l'incompréhension du langage non verbal et une compréhension uniquement littérale du langage verbal (on le voit emporter une chaise après que la secrétaire du dentiste lui ait signifié qu'il pouvait "prendre ce siège"), des crises d'angoisse face aux imprévus ou à des demandes trop intrusives pouvant aller jusqu'à faire disjoncter le cerveau, le rêve d'aller sur la lune ou sur une île pour être au calme, les balancements et les manies (collections, routines, détails chiffrés) pour s'apaiser. La connaissance de cet handicap est remarquable, de même que les souffrances liées à des traitements inadaptés. Considéré au mieux comme bizarre, au pire comme débile, Max est plusieurs fois interné en psychiatrie, mis sous camisole chimique ou soumis à des électrochocs, envoyé en analyse. Bref il est considéré comme un cas à soigner, à rééduquer alors que le film montre de toute évidence l'échec complet de toutes ces tentatives de manipulation sur lui.
"Mary et Max" est un film très âpre et en même temps très poétique parce que rien n'est montré de façon niaise ou larmoyante mais par le prisme d'une interprétation décalée par la naïveté de l'enfance pour l'une et par l'étrangeté du fonctionnement psychique de l'autre. La mère alcoolique "teste le sherry", la tache de vin sur le front est le signe que Mary sera la reine du chocolat dans le ciel et le hot-dog au chocolat est la recette préférée de Max. Mary et lui s'échangent tout au long de leur relation (jamais directe et pour cause, même si l'un n'habitait pas New-York et l'autre, l'Australie, il y aurait toujours un mur de verre entre eux) cette substance aussi revigorante que réconfortante.
"Top of the lake" est une mini-série réalisée par Jane CAMPION d'une grande richesse thématique et formelle. Construit sur des dichotomies telles que le ciel et l'enfer, la nature et la culture ou encore les hommes et les femmes, l'histoire brouille cependant les pistes et joue beaucoup sur les apparences trompeuses. En dépit de son décor naturel majestueux, le site de Lake Top est un cul-de-sac, un lieu clos dans lequel on étouffe. Nombre de maisons abritent d'hideux secrets dans leurs sous-sols (du genre de celui de l'affaire Fritzl qui avait inspiré le roman "Claustria" à Régis Jauffret). Le patriarcat y règne en maître ainsi que la culture du viol dont les femmes et les enfants sont les principales victimes. "Top of the lake" a d'ailleurs été comparé à "Le Ruban blanc (2009) qui montre comment à l'intérieur d'une communauté la violence se transmet de génération en génération en écrasant les plus faibles.
Cependant, si tout le monde est trempé jusqu'au cou dans la violence machiste (le langage des femmes comme celui des hommes est celui des armes et fait des dégâts irréparables) "Top of the lake" raconte comment celles-ci réussissent à réinvestir le champ occupé par les hommes avec la nature pour alliée. De manière très symbolique, l'une des premières scènes de la mini-série voit l'un des caïds du bled, Matt Mitcham (Peter MULLAN) tenter sans succès de chasser le groupe de femmes qui s'est installé sur son ancienne propriété ironiquement appelée "Paradise". Plus tard il tentera par la ruse puis la force de leur reprendre ce qu'il considère comme son bien. De façon tout à fait symbolique, ces femmes d'âge mûr rejetées par les hommes (selon un schéma tout à fait classique) se sont regroupées autour de GJ, une sorte de gourou new-âge aux réparties cinglantes, interprétée par une Holly HUNTER qui s'est fait la tête de Jane CAMPION! Mais le combat entre hommes machistes et leurs victimes prend des formes multiples. Comme dans "Le Silence des agneaux" (1991) de Jonathan DEMME, Robin, une femme-flic déterminée mais vulnérable (Elisabeth MOSS) doit composer avec une hiérarchie masculine plus que trouble à son égard et descendre au plus profond de ses traumatismes passés pour parvenir à résoudre l'énigme de la disparition d'une fillette enceinte à laquelle elle s'identifie profondément. La manière désinvolte dont est traité le dossier de Tui (qui en plus d'être une fille très jeune est par sa mère d'origine thaïlandaise) est tout à fait édifiante, de même que les méthodes brutales du supérieur de Robin, Al Parker (David WENHAM) pour faire parler les jeunes délinquants qu'il arrête. Sans parler de la façon dont il les exploite sous couvert de les réinsérer. Derrière son apparence respectable et ses manières protectrices, il pourrait s'avérer être un prédateur bien plus redoutable que le parrain de la drogue Matt Mitcham.
"Le Cerveau d'Hugo" diffusé pour la première fois sur France 2 puis multi rediffusé est un documentaire de référence à la fois sur le syndrome d'Asperger et sur le retard considérable pris par la France dans sa prise en charge. Son originalité consiste à mêler des témoignages d'autistes asperger (enfants, adolescents et adultes) avec ou sans leurs parents, des images d'archive et une reconstitution fictionnelle du parcours d'un jeune autiste, Hugo (Thomas COUMANS) de sa naissance à l'âge adulte.
"Vous pouvez avoir un prix Nobel et ne pas savoir dire bonjour de façon socialement adaptée. Ce sont deux facultés distinctes." L'incompréhension face à l'autisme asperger est en partie lié à ce développement fragmenté avec des secteurs de surdouance et d'autres complètement atrophiés. "Il est brillant mais très immature" est un verdict souvent appliqué aux asperger. Le domaine des interactions sociales n'est en effet pas acquis de façon innée comme il peut l'être pour les non-autistes. Parfois cette discordance est si extrême que la personne est complètement murée en elle-même et qu'il lui faut une véritable "kinésithérapie du cerveau" pour qu'elle puisse s'ouvrir au monde et partager son univers intérieur le plus souvent très riche avec les autres. Mais encore faut-il diagnostiquer correctement la nature des troubles autistiques et proposer un traitement adapté. Or la France s'est fourvoyée dans une grille de lecture erronée en considérant l'autisme comme un trouble d'origine psychologique dont les parents seraient responsables. Par conséquent la prise en charge s'est avérée catastrophique avec une multitude de faux diagnostics, des parents livrés à eux-mêmes et culpabilisés et des enfants dont on ne savait pas quoi faire et qui ont passé des années enfermés à l'hôpital psychiatrique alors qu'ils n'avaient rien à y faire. La toute-puissance de la psychanalyse en France a été un facteur déterminant de cette déroute généralisée et explique encore aujourd'hui les réticences à admettre la validité des recherches américaines qui ont prouvé que l'autisme est d'origine biologique et s'explique par une construction et un fonctionnement du cerveau différent de la norme. Un cerveau qui n'aurait pas fait suffisamment le "tri" dans ses connexions neuronales et par conséquent est rapidement submergé par les stimulations sensorielles du monde extérieur tant elles lui parviennent amplifiées et dans leurs moindres détails. Pour un Asperger, le monde est une jungle pleine de bruit et de fureur qui le stresse intensément et dont il sort la plupart du temps épuisé. Quand aux relations avec les neurotypiques, elles sont empreintes de difficultés. Comme l'être humain se fie aux apparences et rejette ce qu'il ne connaît pas ou ne comprend pas, il prend la plupart du temps l'asperger pour un "triso" débile profond à cause de sa posture un peu raide, de son visage un peu figé, de ses yeux fuyants (le contact visuel comme physique est souvent compliqué), de ses stéréotypies comportementales qui l'aident à apaiser ses angoisses (se balancer, agiter les mains comme des ailes de papillon, se frapper les joues, aligner des objets, parler tout seul etc.) L'expérience de l'Asperger à l'école oscille entre la solitude et le harcèlement et à l'âge adulte, l'acquisition de l'autonomie, l'insertion professionnelle et la possibilité de fonder une famille sont autant de défis à relever. Enfin l'intérêt restreint de l'autiste asperger pour un domaine particulier dans lequel il excelle (dans le film c'est le piano et on rappelle de nombreux cas de musiciens ou de scientifiques célèbres qui avaient des traits autistiques marqués comme Glenn Gould et Albert Einstein) peut lui permettre d'atteindre la reconnaissance de ses pairs. Mais c'est aussi un problème car l'Asperger a tendance à s'y enfermer comme dans un bocal puisqu'il le maîtrise et donc s'y sent bien (d'où le goût de nombreux asperger pour le monde sous-marin et pour l'espace, l'un d'eux dit d'ailleurs qu'il se sent comme un "martien chez les neurotypiques"). Son hyper spécialisation dont il peut parler pendant des heures ennuie l'autre sans qu'il s'en rendre compte la plupart du temps.
"Dans ses yeux" est du très grand cinéma. Un croisement improbable mais parfaitement réussi entre une histoire d'amour impossible traitée à la manière des mélodrames américains des années 50 comme ceux de Douglas SIRK (je pense particulièrement à "Le Temps d'aimer et le temps de mourir") (1958) ou de David LEAN ("Brève rencontre") (1945) et un thriller politique paranoïaque des années 1970 (mais traité avec un sens du spectaculaire beaucoup plus contemporain dont témoigne l'haletante scène du stade) comme "Conversation Secrète" (1974) de Francis Ford COPPOLA ou "Three days of the Condor" (1975) de Sydney POLLACK. Le tout est captivant de bout en bout, porté par un véritable souffle épique (on pense à David LEAN encore mais cette fois pour "Le Docteur Jivago) (1965)" et raconté de façon non linéaire, à l'aide de flashbacks jouant sur la frontière ténue entre mémoire et onirisme.
Il n'y a qu'une lettre de différence entre "Temo" ("j'ai peur") et "Teamo" ("je t'aime") et pourtant il faudra un quart de siècle à Benjamin Esposito (Ricardo DARÍN, magnifique) pour passer de l'un à l'autre en déclarant sa flamme à l'amour de sa vie, Irene Hastings (Soledad VILLAMIL tout aussi magnifique). De quoi a exactement peur Benjamin? Sans doute de ne pas être "à la hauteur" de la femme qu'il aime. Une femme plus jeune, d'un milieu plus élevé, qui a fait ses études à Harvard et qui est sa supérieure hiérarchique. Et tout est fait pour entretenir cette peur qui confine à l'impuissance. Cela commence par une vision d'horreur qui lui coupe… le souffle. Volontairement, ce beau film très tendre est traversé par des éclairs de violence particulièrement crus. Benjamin est ainsi hanté par la vision traumatisante du corps dénudé et meurtri du cadavre d'une femme violée et assassinée. Sur les photos que lui montre le mari de la victime, il remarque le regard en biais d'un jeune homme dirigé vers elle, Isidoro Gomez. Suivant son intuition*, il parvient à l'arrêter et Irène, à le confondre grâce à ce même regard lubrique et à un déchaînement de propos méprisants sur sa virilité qui le fait sortir de ses gonds. Pas de quoi rassurer Benjamin d'autant que face à son silence persistant, Irène est sur le point de se lier à un autre homme. Cependant, peut-être aurait-il réussi à surmonter ses complexes si Isidoro Gomez (Javier GODINO) n'avait été rapidement libéré pour passer au service du régime en tant que barbouze. Une dictature dont le hideux visage est dévoilé dès les premières scènes du film lorsque deux maçons sont passés à tabac par la police pour leur faire porter le chapeau du meurtre. Isidoro peut pavoiser en exhibant (de nouveau) son "gros flingue" sous le nez d'Irène et de Benjamin qui n'a plus d'autre choix que de partir de cacher dans un trou de souris, son adjoint, sorte de double alcoolique clownesque et pathétique s'étant fait liquider à sa place. Vingt-cinq ans plus tard, devant l'échec manifeste de sa vie marquée par son incapacité à aimer, Benjamin tente enfin de parler en couchant sur le papier toute l'histoire. Un acte thérapeutique destiné à le libérer du poids du passé alors qu'il découvre dans une sorte d'effet-miroir que les anciens protagonistes de l'enquête sont devenus des morts-vivants enfermés dans une boucle perpétuelle de silence et de ressentiment pire que la mort.
* Benjamin comme Isidoro Gomez et comme beaucoup d'hommes est pris au piège d'une vision duale de la femme totalement mortifère, celle de la "sainte putain" qui le condamne soit à l'idéaliser et à la rendre inaccessible soit à la profaner et à la détruire tant le désir masculin est systématiquement assimilé à quelque chose de blessant et de flétrissant. Les deux premières scènes du film se répondent ainsi parfaitement. En même temps qu'une critique en creux des années noires de l'Argentine, le film dépeint une crise de la virilité et du patriarcat.
Le grand projet eugéniste des nazis n'incluait pas seulement l'extermination des juifs mais également l'amélioration de la "race aryenne" jusqu'à un idéal de perfection et de pureté censé faire d'eux des dieux sur terre. En attendant ce jour les "fils du soleil" comme ils ne surnommaient devaient vivre en exil, cachés sous de fausses identités après leur défaite en 1945. L'Argentine fut l'une des terres d'accueil de ces nazis en fuite parmi lesquels se trouvait le terrifiant médecin d'Auschwitz, Josef Mengele. Lucía PUENZO a imaginé un épisode fictif de sa vie dans un roman qu'elle a ensuite porté à l'écran. Bien que la mise en scène soit un peu trop illustrative, le film ne manque pas d'intérêt. La première scène où le prédateur observe sa future proie suscite le malaise, de même que celles qui montrent ses carnets de croquis et l'atelier de fabrication de poupées en série qu'il finance, reflet de ses obsessions morbides "d'hygiène raciale". En dépit de son attitude franchement autoritaire et intrusive, ni Lilith qui souffre du harcèlement qu'elle subit à l'école à cause de sa petite taille, ni sa mère (qui est d'origine allemande et a grandi sous le nazisme) ne se méfient de lui. Elles l'accueillent plutôt comme leur bienfaiteur et subissent son emprise. Seul le père Enzo voit tout de suite que le personnage est louche et tente dès lors de l'empêcher d'utiliser sa fille puis ses fils jumeaux nouveaux nés comme cobayes de ses expériences. En arrière-plan de la petite histoire, la grande s'écrit avec l'enlèvement d'Eichmann par le Mossad et la traque infructueuse de Mengele qui réussit à s'enfuir pour le Paraguay puis le Brésil.
"XXY" est le premier long-métrage, sensible et délicat de Lucia Puenzo, réalisatrice et scénariste argentine dont le thème récurrent de sa courte filmographie est la relation entre l'humain et la génétique. Là où autrefois les monstres étaient des divertissements de foire, ils sont devenus les cobayes de la médecine qui définit la norme du sujet sain et peut aller jusqu'à violer les droits humains les plus élémentaires comme celui du respect de l'intégrité physique. Pour avoir refusé que leur enfant soit mutilé à la naissance pour entrer dans les cases binaires de la désignation sexuelle*, les parents d'Alex sont mis au ban de la société. Ils passent leur temps à déménager et tentent tant bien que mal de cacher l'hermaphrodisme d'Alex**. Mais celle-ci/celui-ci arrive à l'adolescence et se confronte à l'intolérance et à la violence alors que les parents continuent de subir des pressions sociales pour les inciter à faire opérer Alex. Difficile dans ces conditions de se construire et de chercher sereinement son identité. Alors qu'Alex provoque quitte à prendre ou à donner des coups, elle rencontre une sorte d'âme sœur en la personne d'Alvaro, un timide adolescent de son âge qui se cherche sexuellement et qui à cause de son caractère efféminé est rejeté par son père (lequel comme par hasard est celui qui veut opérer Alex). Mais leur relation est remplie de difficultés et ce qui en ressort est surtout de la douleur. Cependant Alex contrairement à Alvaro a ses parents pour alliés, surtout son père (joué par le génial Ricardo Darin). Celui-ci souffre en silence, serre les dents, explose de rage parfois contre ceux qui s'en prennent à son fils mais il cherche surtout à comprendre et à donner à son enfant la possibilité de choisir qui il veut être.
* Les opérations des enfants intersexués sont très fréquentes. En France en 2016, on les estimaient à 2000. En plus de cela, elles s'accompagnent d'un traitement hormonal qui doit être pris à vie pour correspondre aux canons du sexe qui a été assigné à la naissance par les médecins. Dans le film Alex décide de ne plus prendre les corticoïdes qui doivent l'empêcher de se masculiniser.
** Alex a la même forme d'hermaphrodisme (le syndrome de Klinefelter caractérisé par l'anomalie chromosomique XXY qui est aussi évocatrice d'une mutilation ou incomplétude) que celle qui est dépeinte dans le roman "Middlesex" de Jeffrey Eugénides (l'auteur de "Virgin Suicides" adapté par Sofia Coppola). Elle est assignée enfant au genre féminin avant que l'adolescence ne révèle que ses caractères dominants sont masculins. Cet hermaphrodisme s'accompagne par ailleurs d'infertilité. Alex semble cependant plutôt attiré par les garçons alors que dans "Middlesex", Calliope est attiré par les filles. L'hermaphrodisme invalide totalement les assignations de genre binaires tout comme les stéréotypes sexués en démontrant qu'il existe un continuum entre les deux sexes et de multiples cas d'entre-deux.
Premier court-métrage de Agnès VARDA et deuxième film après "La Pointe courte" (1954), "O Saisons, O Châteaux" comme son titre rimbaldien l'indique est une promenade patrimoniale poétique, architecturale et historique consacrée aux châteaux de la Loire. En 1957, réaliser un film de commande était pour un grand cinéaste l'occasion de jouer avec le thème imposé souvent peu ludique au départ. Alain RESNAIS qui vivait dans le même quartier que Agnès VARDA et avait effectué le montage de son premier film s'était amusé pareillement avec "Le chant du styrène" (1958) à partir d'une commande des usines Péchiney. Thème a priori peu propice à la poésie, l'ode au plastique commençait pourtant par un tonitruant "O temps, suspend ton bol" ^^. "O Saisons, O Châteaux" s'inscrit dans le même état d'esprit. La narratrice est Danièle DELORME qui dresse quelques jalons chronologiques permettant de comprendre le rôle historique et l'évolution de ces châteaux mais régulièrement, le film s'écarte des sentiers balisés pour s'intéresser aux gardiens actuels du patrimoine (héritiers, jardiniers etc.), aux fonctions décoratives des châteaux (notamment pour les photos de mode), aux reconstitutions filmées, à la nature qui les environne, aux animaux qui s'y abritent bref à tout ce qui peut les animer, les rendre vivants. Les extraits de poèmes (écrits par Pierre de Ronsard, Charles d’Orléans, François Villon et Clément Marot) qui ponctuent le film sont lus par Antoine BOURSEILLER (futur père de Rosalie VARDA, la fille de Agnès VARDA).
Qui ne connaît l'hymne protestataire d'Another brick in the wall commençant par "we don't need no education, we don't need no thought control" et le clip en partie animé où l'on voit des élèves d'une école anglaise portant d'horribles masques tomber dans une machine à fabriquer de la chair à saucisse, le boucher n'étant autre que leur professeur? Ce n'est que l'un des moments phares du long-métrage musical de Alan PARKER, sorte de cauchemar sous acide mélangeant prises de vue réelles et animation et non-linéaire dans sa narration (mais cohérent tout de même) où une star du rock (prénommée Pink ^^ et jouée par Bob GELDOF mais inspirée en partie de la vie de Roger WATERS) traverse paradoxalement depuis la chambre d'hôtel où il s'est bunkérisé 40 ans d'histoire individuelle et collective. Tout y passe: première et seconde guerre mondiale, concerts rock transformés en grand-messe nazie avec Pink en SS puis pogroms dans les quartiers de Londres, guerre du Vietnam et ses manifestations étudiantes violemment réprimées par la police et métaphoriquement, guerre froide et son rideau de fer détruisant tout sur son passage (dans la séquence animée, les fleurs deviennent des barbelés, l'enfant devient un SS qui fracasse le crâne de son père et le patrimoine historique est détruit lorsqu'il se trouve dans la zone du mur ce qui s'avère être tristement prophétique, la chapelle de la réconciliation à Berlin ayant été détruite 3 ans après la sortie du film parce qu'elle gênait la visibilité au niveau de la frontière entre les deux murs). Une vision de l'histoire contemporaine sombre et torturée voire nihiliste qui correspond aux troubles mentaux de Pink, lequel oscille d'un état apathique à de brusques explosion de violence où il ravage tout sur son passage. Dans ses hallucinations, il redevient un bébé prostré en position fœtale voire une poupée de chiffons soumis à des adultes terrifiants: sa mère étouffante, son professeur tyrannique, sa femme infidèle (et les femmes en général) transformées en plantes carnivores, le juge qui l'écrase ou encore l'impresario qui coûte que coûte veut le faire monter sur scène. Ce trip aux frontières de la folie que l'on peut voir comme une peinture de la shizophrénie (d'un côté le dépressif solitaire vautré devant sa TV, de l'autre le meneur de foules) est aussi une parabole sur l'autisme. Pink subit des brimades depuis son enfance, est incompris, isolé et rejeté. Il finit par vivre coupé du monde, incapable de communiquer avec qui que ce soit et passe son temps immergé dans un bocal à poissons (ses créations puis quand cela tourne au carnage, la TV ou la piscine de son hôtel). Dans une scène ultra significative, on le voit trier et aligner avec soin les débris issu du saccage de sa chambre d'hôtel comme si il avait besoin de recomposer un monde qui lui appartienne après avoir détruit celui des autres. Les séquences nazies où les violences s'abattent sur les minorités peuvent être interprétées comme une auto-flagellation puisque Pink est différent (le premier groupe a avoir été exterminé par les nazis étaient d'ailleurs les handicapés) de même que la condamnation finale consistant à abattre le mur et à l'exposer aux yeux de tous.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)