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Tenet

Publié le par Rosalie210

Christopher Nolan (2019)

Tenet

J'ai longtemps hésité avant de me décider à regarder "Tenet", j'avais eu de mauvais échos mais l'envie de me faire ma propre idée du film l'a emporté. Hélas, je n'ai pas été emballée et j'ai même fini par ne plus du tout m'intéresser à ce qui se passait à l'écran. Il m'a fait penser à une version ratée de "Inception" (2009). Dans les deux cas il s'agit de films basés sur un concept de distorsion du temps dont le déploiement permet de montrer des scènes d'action spectaculaires se déroulant à un rythme soutenu avec un effet labyrinthique donné par un montage complexe. Mais "Inception" était charpenté par une véritable histoire avec des enjeux à hauteur d'homme et le casting était de haut niveau. "Tenet" repose lui sur un scénario simpliste et archi-rebattu: sauver le monde de l'apocalypse et son casting est franchement médiocre (même si pour l'anecdote, c'est amusant de retrouver une partie des acteurs de "Harry Potter et la coupe de feu" (2005) quinze ans plus tard, Clémence POÉSY et Robert PATTINSON). Le "héros" tout comme "le méchant" (rien que ces mentions soulignent là aussi le manque d'ambition quant à la caractérisation des personnages) manque cruellement de consistance, il n'est que le rouage d'une machine qui semble être la seule raison d'être du film. Sauf que plus celui-ci avance, plus il devient confus à force de vouloir faire cohabiter dans un même plan deux temporalités antagonistes (un temps présent s'écoulant à l'endroit et un temps présent s'écoulant à l'envers). Confus et répétitif de surcroît puisque la deuxième partie du film revient sur les scènes déjà vues, partiellement remontées à l'envers. Pour humaniser un peu son film, Christopher NOLAN a ajouté l'histoire de la femme du méchant, Kat (Elizabeth DEBICKI) qui cherche à sauver son fils, Max de l'apocalypse programmé par son père. Cette intrigue souligne l'incohérence foncière du personnage de Andrei Sator (Kenneth BRANAGH) condamné par un cancer lié à ce qui s'apparente aux conséquences de la catastrophe de Tchernobyl et qui a de ce fait sombré dans le nihilisme mais qui a quand même fait un enfant. Il me semble que lorsqu'on veut détruire l'humanité en anéantissant le temps, on ne se perpétue pas. Le "paradoxe du grand-père" évoqué dans le film consistant à se détruire soi-même en détruisant le passé ne trouve d'ailleurs pas davantage de réponse satisfaisante. Sinon que Sator est russe et que pour nombre de blockbusters américains ratés*, être russe est une explication en soi. Comme le disait Sting dans les années 80 à propos de la menace nucléaire liée à la guerre froide "J'espère que les russes aiment aussi leurs enfants". Visiblement Christopher NOLAN nous a pondu un film avec les fantasmes américains de cette époque -les années 80- vis à vis des soviétiques "relooké" en film des années 2010. C'est ce qui s'appelle un retour en arrière. Mais pas au bon sens du terme.

* Ce n'est pas la première fois que je remarque qu'un film de Christopher NOLAN véhicule des idées conservatrices voire réactionnaires. Ca m'avait déjà frappé dans "Batman - The Dark Knight Rises" (2012).

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Ludwig, le crépuscule des Dieux (Ludwig)

Publié le par Rosalie210

Luchino Visconti (1972)

Ludwig, le crépuscule des Dieux (Ludwig)

Ludwig est le dernier volet de la trilogie allemande de Luchino VISCONTI après "Les Damnés" (1969) et "Mort à Venise" (1971) et il est encore plus dans la démesure puisqu'il dure dans sa version intégrale près de quatre heures! Le destin du roi Louis II de Bavière ne pouvait que fasciner le cinéaste de par son romantisme, sa soif d'absolu, son inadaptation au monde réel et enfin sa déchéance.Luchino VISCONTI offre le rôle à sa muse, Helmut BERGER qui fait une prestation habitée tandis que Romy SCHNEIDER reprend le rôle qui l'a rendu célèbre, celui d'Elisabeth d'Autriche pour mieux l'exorciser. En effet la vision qu'elle donne de l'impératrice, nettement plus sombre et tourmentée que dans les images d'Epinal mièvres des années cinquante en fait le parfait miroir féminin de Ludwig. Pas étonnant qu'elle soit la seule femme qui le fascine, la recherche du double étant chez lui une obsession ne pouvant l'entraîner que de déception en déception. Complètement inadapté aux attentes attachées à sa fonction et manifestement asocial, Ludwig rejette la guerre, la réalité du pouvoir et la conjugalité. Roi esthète profondément catholique (religion de la Bavière), il sublime son homosexualité dans la recherche éperdue de la beauté, que ce soit à travers la musique de Wagner dont il devient le mécène ou la construction de ses extravagants châteaux. Autant de folies ruineuses (et de fuites de la réalité) qui lui aliènent la confiance des élites du pays qui finissent par le déclarer fou et le destituer. De toutes façons, Ludwig découvre très tôt que les grandes décisions lui échappent étant donné qu'il n'est le roi que d'un confetti à côté de ses puissants voisins, l'Autriche-Hongrie et la Prusse. Tel un lapin traqué, Ludwig tente de fuir un destin qu'il n'a pas choisi mais celui-ci le rattrape et sa profonde solitude nourrie de désillusions rejaillit sur son apparence qui se dégrade: à quarante ans, celui-ci est devenu une épave dans des habits de prince. C'est la puissance de ce portrait intimiste allié à la magnificence du cadre et de la musique (Luchino VISCONTI est un grand esthète) qui fait toute la beauté du film, construit comme une enquête avec différents intervenants témoignant face caméra venant ponctuer le récit.

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Les Damnés (La caduta degli dei/Götterdämmerung)

Publié le par Rosalie210

Luchino Visconti (1969)

Les Damnés (La caduta degli dei/Götterdämmerung)

"Les Damnés", en VO "La Chute des Dieux" dans les forges de l'enfer est l'un des plus grands films de Luchino VISCONTI. Avec la puissance opératique qui le caractérise, le cinéaste croise l'Histoire, la tragédie antique et le théâtre shakespearien pour mettre en parallèle l'avènement du nazisme dont il explore les soubassements inavoués et l'autodestruction d'une famille d'Atrides germaniques, les von Essenbeck. Inspirés des magnats de la sidérurgie Krupp qui firent alliance avec Hitler parce qu'ils avaient tout à gagner de la remilitarisation de l'Allemagne (sans parler de plusieurs de ses membres qui devinrent SS), les Essenbeck symbolisent cette aristocratie décadente, fascinante et terrifiante dont Luchino VISCONTI lui-même issu de l'aristocratie s'est fait le peintre. "Les Damnés" est ainsi le premier volet d'une trilogie poursuivie avec "Mort à Venise" (1971) et "Ludwig, le crépuscule des Dieux" (1972) au titre wagnérien ô combien significatif ("La Chute des Dieux" s'en approchait déjà). La séquence quasi-inaugurale des "Damnés" dans laquelle Martin (Helmut BERGER) travesti en Marlene DIETRICH chante "Ein richtiger Mann" évoque tout autant "L Ange bleu" (1930) que le futur "Cabaret" (1972) de Bob FOSSE. Alors c'est quoi "Un homme, un vrai?" pour le nazisme dont on connaît le culte pour la virilité "aryenne"? A cette question, Visconti donne une réponse juste mais qui sent le souffre puisque son principal représentant dans le film, le cousin SS Aschenbach (Helmut GRIEM) décide justement de couronner ce Martin non seulement équivoque mais pervers et meurtrier. Le spectateur a tout le temps de frémir en découvrant ses penchants pédophiles et incestueux mais aussi de comprendre en quoi ceux-ci servent le nazisme. En effet comme tous les totalitarismes (et tous les systèmes fondés sur l'embrigadement), le nazisme a besoin de serviteurs fanatiques totalement contrôlables c'est à dire qui n'ont aucune limite et aucune attache autre qu'eux. Or Martin qui a des points communs avec Hamlet à travers sa haine pour sa mère Sophie (Ingrid THULIN) et l'amant de celle-ci, l'arriviste Friedrich (Dirk BOGARDE) mais aussi avec les perversions sexuelles des notables de "Salò ou les 120 jours de Sodome" (1975) et que sa soif de revanche achève de transformer en monstre passe l'essentiel du film à se déshumaniser et à se désaffilier pour mieux tomber entre les griffes des nazis dont le rapport trouble à l'homoérotisme est également très fouillé notamment lors de ce morceau de bravoure qu'est la nuit des longs couteaux. Le fait qu'en 2016, le metteur en scène Ivo van Hove ait transposé avec succès "Les Damnés" sur scène montre d'une part à quel point ce film reste pertinent (il est également cité dans d'autres films comme "Saint Laurent" (2014) dans lequel Helmut BERGER joue le grand couturier âgé) et à quel point il se prête particulièrement bien à une adaptation théâtrale. C'est même la meilleure façon de relier l'Antiquité, la période élisabéthaine, le grand siècle (époque de la fondation de la Comédie française dont les acteurs ont interprété les rôles dans la pièce) et l'époque contemporaine soit les moments clés de l'histoire du théâtre occidental.

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Gagarine

Publié le par Rosalie210

Fanny Liatard et Jérémy Trouilh (2020)

Gagarine

"Gagarine" qui devait sortir fin 2020 et qui finalement sortira le 23 juin 2021 est le premier long-métrage de Fanny LIATARD et de Jérémy TROUILH d'après leur court-métrage éponyme réalisé en 2015. Soit le même parcours que pour "Les Misérables (2019). Mais le parallèle avec le film de Ladj LY ne s'arrête pas là et confirme la "montée en gamme" du film dit "de banlieue" dans le sens où c'est en s'y arrachant, en dépassant son sujet, en se détachant du documentaire social, de l'ici et du maintenant qu'il en parle le mieux en touchant l'universel. "Les Misérables" convoquait le passé de Montfermeil et Victor Hugo. "Gagarine" s'ouvre sur des images d'archives qui rappellent également le terreau historique dans lequel a germé la cité: celui des 30 Glorieuses mais aussi d'un certain âge d'or de l'Etat-providence quand la menace communiste en pleine guerre froide poussait les élites dirigeantes à jouer le jeu de la redistribution des richesses pour réduire les inégalité sociales. La construction d'une cité HLM à Ivry-sur-Seine dans la banlieue rouge de Paris inaugurée par le cosmonaute soviétique Youri Gagarine en 1963 est donc emblématique de cette époque de progrès économique et social sur fond de course à l'armement (et à l'espace). Mais un demi-siècle plus tard, la cité Gagarine, comme la plupart des grands ensembles de HLM construits dans ces années-là se sont taudifiés en raison d'un changement radical de contexte économique, social, diplomatique et idéologique. La fin de la guerre froide et le triomphe du capitalisme libéral mondialisé ont sonné le glas des idéaux de justice sociale. Les cités sont devenus des ghettos habités par les populations les plus pauvres, souvent d'origine immigrée. Des "sans-voix" que les pouvoirs publics déplacent comme des pions sans les consulter, leur infligeant un nouveau traumatisme en décidant d'évacuer la cité et de la dynamiter plutôt que de la rénover. Un choix d'urbanisme très politique comme le montrait déjà Ladj LY en ressuscitant à l'intérieur des cités les barricades proscrites par les grandes percées haussmaniennes du XIX° siècle. Car atomiser la cité, c'est atomiser une communauté, un réseau de solidarités en milliers de petites cellules individualisées beaucoup plus facile à dominer (diviser pour mieux régner).

Mais pour les populations de la cité, la décision de leur expulsion est un drame en ce qu'elle les oblige à revivre le traumatisme de leur déracinement, eux qui avaient réussi à s'ancrer quelque part. Elle les renvoie à leur statut de dominés qui n'ont aucune prise sur leur propre vie. En un geste symbolique dérisoire, l'un des habitants décide d'emporter sa boîte aux lettres, signifiant par là que cela au moins, c'est à lui. Et c'est dans ce contexte que le héros, Youri, décide d'entrer en résistance contre cet ordre des choses. Tout d'abord en s'improvisant bricoleur avec quelques amis pour tenter de rénover lui-même la cité. La tache démesurée est vouée à l'échec. Et puis il découvre lui aussi que "sa" cité est en fait considérée par les pouvoirs publics comme leur bien et non celui des habitants. Alors, le bien-nommé Youri se tourne vers les étoiles, transforme la cité vidée de ses habitants mais pas encore détruite en gigantesque vaisseau spatial pour la faire décoller avec lui. Une envolée magnifique, magique qui permet au film de déployer ses ailes dans l'onirisme poétique et renvoie à d'autres actes de résistance similaires: c'est Karl, le vieillard cerné de tous côtés par les immeubles que l'on veut exproprier et envoyer en maison de retraite et qui transforme sa maison en montgolfière ("Là-haut" de Pete DOCTER). Ce sont aussi les employés des assurances Crimson qui après avoir neutralisés leur hiérarchie partent à l'abordage de la finance en transformant leur immeuble en vaisseau de pierre dans le court-métrage de Terry GILLIAM en ouverture de "Monty Python : Le Sens de la vie (1982). Youri recréé un microcosme déconnecté du réel dans lequel il se réfugie comme un enfant sous sa tente grâce à son imaginaire et des matériaux de récupération là où d'autres se résignent ou sombrent dans le désespoir suicidaire. Les réalisateurs subliment cet environnement peu propice à la rêverie grâce à un travail exceptionnel sur les cadrages et les jeux de lumières. Avec eux, les tours et les barres mais aussi les grues et même les chantiers deviennent des fusées et des paquebots futuristes se nimbant de mystère, certains plans renvoyant directement vers "2001, l odyssée de l espace" (1968). On est transporté dans un autre univers, on revit son enfance et on ressent plus que jamais les points communs de tous ceux qui ne parviennent pas à trouver leur place en ce monde et de ce fait se sentent un peu "extra-terrestre": les migrants, les gens du voyage (la petite amie de Youri est Rom et sa communauté vit dans un climat tout aussi marqué par la précarité et l'arbitraire), les handicapés, les inadaptés, les vieux désargentés, les chômeurs, bref toutes les formes de marginalité.

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La Chasse (La Caza)

Publié le par Rosalie210

Carlos Saura (1965)

La Chasse (La Caza)

Troisième film de Carlos SAURA, "La Chasse" est fondé sur un effet cocotte-minute d'une redoutable efficacité. Comme plusieurs de ses films ultérieurs, il s'agit d'un huis-clos à ciel ouvert, sorte de fosse aux lions dans laquelle sont jetés en pâture quelques anciens combattants franquistes reconvertis dans le civil en chasseurs de lapins. Sauf que l'histoire du lieu ressurgit au travers du squelette d'un ancien soldat républicain découvert au fond d'une grotte (dont le site est parsemé) et que la métaphore de la chasse aux lapins (accusés comme les rats de se reproduire en masse) devient alors limpide. Si on ajoute la chaleur écrasante, les nombreux motifs de dispute entre les chasseurs soi-disant amis mais en réalité pleins de frustrations voire de haine les uns vis à vis des autres (il y a notamment Paco, celui qui a réussi qui attise les rancoeurs de la plupart des autres), le nombre d'armes au mètre carré et l'abus d'alcool, toutes les conditions sont réunies pour un cocktail explosif. "La Chasse" fonctionne comme une piqûre de rappel pour les jeunes générations nées après la guerre (représentées par le jeune Enrique, beau-frère de Paco et Carmen, fille de Juan). Même si pour des raisons évidentes, la guerre civile espagnole n'est évoquée que de façon cryptée, le résultat est très éloquent. D'une part la métaphore animale tourne à plein régime avec le principe de la proie (le lapin) et du prédateur (chasseurs/chien/furets) montré de façon très concrète, très organique. Aucun détail ne nous est épargné dans la façon pas toujours très propre dont ces bêtes sont mises à mort puis sont cuisinées sans parler d'une scène de découpage d'un agneau façon boucherie qui n'est pas innocente non plus. De l'autre, Carlos SAURA établit habilement des ponts entre la chasse à l'animal et la chasse à l'homme en montrant que Luis, José et Paco ne sont finalement que des mâles dominants en rivalité les uns avec les autres pour les femmes et l'argent. Le quatrième larron, Juan, un ouvrier agricole taiseux dont le patron est José est mis à l'écart de la compétition virile à cause de sa pauvreté et de son handicap (il boîte ce qui pour cet amateur du darwinisme social qu'est le super winner Paco relève de l'insupportable). Le jeu de massacre de "La Chasse" préfigure évidemment celui de "Anna et les loups" (1972) qui fonctionne sur les mêmes principes. D'ailleurs il y a même un piège à loups dans "La Chasse". On peut ajouter que plusieurs acteurs du films seront dans les suivants comme Alfredo MAYO (Paco) dans "Peppermint frappé" (1967) ou José María PRADA (Luis) dans "Anna et les loups" (1972).

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Peppermint frappé

Publié le par Rosalie210

Carlos Saura (1967)

Peppermint frappé

Première collaboration entre Carlos SAURA et Geraldine CHAPLIN, "Peppermint frappé" (1967) est un étrange cocktail entre ses contemporains latins "Blow-up" (1966) de Michelangelo ANTONIONI, et "Belle de jour (1966) de Luis BUÑUEL (et plus largement tout son cinéma passé et à venir, le film de Carlos SAURA lui étant d'ailleurs dédié) et enfin "Vertigo" (1958) de Alfred HITCHCOCK. Comme dans ses films ultérieurs, Carlos SAURA confronte la vieille bourgeoisie espagnole décrépite et frustrée à une jeune femme incarnant la modernité (ici des sixties). Si le thème du double est traité de façon plutôt maladroite, ce que j'ai trouvé le plus intéressant dans "Peppermint frappé", c'est le fait que le personnage principal (et par extension le film) résonne comme "l'ombre" de ceux à venir de Pedro ALMODÓVAR (lui-même très influencé par Alfred HITCHCOCK). Le générique de début est très "almodovarien" et surtout le personnage principal, Julian (José Luis LÓPEZ VÁZQUEZ) qui comme chez Luis BUÑUEL est un "vieux beau" amateur de chair très fraîche (Geraldine CHAPLIN avait 23 ans) éprouve une telle fascination fétichiste pour les attributs féminins (faux cils, rouge à lèvres, crème etc.) qu'il finit par tester les produits sur sa propre peau avec beaucoup de méticulosité. C'est bien sûr quelque chose de complètement refoulé et de fascinant à la fois de voir ce macho quinquagénaire à l'apparence si martiale pris la main dans la trousse de maquillage. Une séquence pas si éloignée de celle dans laquelle Anna se moque de José dans "Anna et les loups" (1972) en l'incitant à revêtir le haut de l'un des uniformes militaires qu'il collectionne alors qu'en dessous de la ceinture apparaît sa robe de chambre. On imagine alors ce qu'auraient pu être ces hommes s'ils avaient grandi au temps de la Movida et non de la dictature franquiste.

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Bande à part

Publié le par Rosalie210

Jean-Luc Godard (1964)

Bande à part

"Bande à part" est considéré comme un "petit" film de Jean-Luc GODARD parce qu'il vient juste après "Le Mépris" (1963) et que c'est un hommage aux polars/films noirs de série B (raison sans doute pas étrangère au fait que c'est une référence pour Quentin TARANTINO). C'est pourtant l'un des films du cinéaste les plus accessibles voire même l'un des plus souvent cités, notamment grâce à sa célèbre scène de danse dans le bistrot entre Odile (Anna KARINA), Franz (Sami FREY) et Arthur (Claude BRASSEUR) ponctués d'arrêt de la musique au profit de la voix-off de Jean-Luc GODARD qui commente les pensées des personnages, pensées qui tournent autour de leur jeu de séduction à trois à la "Jules et Jim" (1962) (une autre scène célèbre les montre tous trois en train de traverser le Louvre à toute allure, séquence semi-improvisée qui en fait toute la saveur). La référence à François TRUFFAUT se double d'une référence à Jacques DEMY avec Michel LEGRAND à la musique et des airs de "Les Parapluies de Cherbourg" (1964). Références que l'on trouvait aussi dans "Une femme est une femme" (1960). Ca reste en effet du Godard avec des digressions, des jeux sur le langage et les codes cinématographiques, au détriment de l'intrigue qu'il ne semble pas prendre au sérieux. Tout ce qui fait l'ADN du polar (la tension, le suspense, l'action) est éludé au profit des interstices étirés à l'extrême dans lesquels les personnages flirtent et cherchent à tuer le temps. Ils ne semblent pas non plus prendre l'intrigue au sérieux d'ailleurs. Tels des enfants, ils jouent aux truands et font semblant de mourir (c'est particulièrement vrai pour Arthur qui tombe de façon bien peu naturelle sans parler des tirs qui ne font pas mouche, de la fausse morte etc. comme si tout cela "c'était pour rire" ^^).

Cependant, "Bande à part" n'est pas totalement léger, il est traversé par la mélancolie. D'abord parce que Anna KARINA allait mal et que ça se voit. Jean-Luc GODARD lui a offert ce film pour lui remonter le moral, notamment en la laissant pousser la chansonnette. Et comme de nombreux films de la Nouvelle vague, "Bande à part" est aussi un instantané saisissant de Paris et sa banlieue au début des années 60, la caméra étant particulièrement mobile et la photographie de Raoul COUTARD, nocturne notamment, superbe.

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Maman a cent ans (Mama cumple cien anos)

Publié le par Rosalie210

Carlos Saura (1979)

Maman a cent ans (Mama cumple cien anos)

C'est la deuxième fois que je vois un diptyque cinématographique ayant pour pivot central un événement historique majeur étant survenu entre le premier et le deuxième volet. Le premier exemple, c'est "Les Ailes du désir" (1987)/ "Si loin, si proche!" (1993), l'un tourné avant et l'autre après la chute du mur de Berlin et la réunification allemande. Le deuxième, c'est "Anna et les loups" (1972)/"Maman a cent ans" (1979), l'un tourné avant et l'autre après la mort de Franco. Comme Wim WENDERS avec l'Allemagne, Carlos SAURA a repris les mêmes personnages, les mêmes acteurs, les mêmes décors pour ausculter les débuts de l'Espagne post-franquiste et peut-être enfin, passer à autre chose. "Maman a cent ans" est donc une sorte de film bilan de cette période de crépuscule du franquisme dans laquelle le cinéaste devait utiliser des métaphores pour déjouer la censure.

Selon l'interprétation que l'on a de la fin de "Anna et les loups" (1972), "Maman a cent ans" peut-être considérée comme une suite ou bien comme une variation uchronique. Toujours est-il que Anna (Geraldine CHAPLIN) est bien vivante alors que José, l'aîné et plus virulent représentant du franquisme est "mort depuis trois ans". L'acteur étant lui-même décédé, Carlos SAURA ne pouvait le faire revenir ce qui finalement coïncide avec la réalité historique. Sans son gardien de la loi et de l'ordre, la maison que retrouve Anna, si elle n'a guère changé en apparence tremble sur ses fondements. D'étrangère symbolisant la modernité venue semer la zizanie parmi la sainte trinité franquiste vivant en autarcie (armée, famille, religion), Anna, attendue un peu comme le messie devient la médiatrice voire la réconciliatrice entre les deux Espagne: l'ancienne, celle des nostalgiques de Franco qui se recueille sur sa tombe et la nouvelle qui soit transfère ses frustrations sur "l'argent de la vieille" (c'est bien connu, la cupidité sert de substitut au sexe) soit entend mener une vie "libérée" dans l'esprit Movida. Juan le fils libidineux a largué les amarres pour satisfaire ses besoins et sa fille aînée, sensuelle et provocatrice suit le même chemin. Inutile de dire que ça fait tache avec le reste de la famille restée très conservatrice, surtout Luchy, aigrie par le fait d'avoir été abandonnée et sa deuxième fille, Carlota qui semble suivre le même chemin que José. La grand-mère et Fernando (resté une sorte d'enfant attardé ayant troqué ses élans mystiques pour l'envie de voler et un désir assumé pour Anna) se situent au milieu du gué. Cela donne de belles scènes de comédie, parfois teintées de surréalisme. L'Espagne s'est bidonnée devant le film qui est effectivement léger et drôle tout en conservant un regard féroce sur cette Espagne en transition très charognarde.

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Une femme est une femme

Publié le par Rosalie210

Jean-Luc Godard (1960)

Une femme est une femme

"Une femme est une femme", le troisième film de Jean-Luc GODARD (mais le deuxième sorti sur les écrans à cause de la censure de "Le Petit soldat") (1960) est aussi son premier en couleur. Et comme son contemporain et "collègue" de la Nouvelle vague, Jacques DEMY avec son troisième film "Les Parapluies de Cherbourg" (1964), Godard donne avec "Une femme est une femme" son interprétation toute personnelle de la comédie musicale qu'il s'amuse à déstructurer tant du point de vue du montage des images que celui du son. Il multiplie d'ailleurs les clins d'oeil à ses amis de la Nouvelle vague (Jacques DEMY n'ayant pas encore tourné "Les Parapluies de Cherbourg" (1964), c'est "Lola" (1960) qui sert de référence, notamment pour les scènes de cabaret avec Anna KARINA sans parler de l'emprunt de Michel LEGRAND et ses airs jazzy si reconnaissables mais on trouve aussi des allusions à "Tirez sur le pianiste" (1960) de François TRUFFAUT, à "L'Opéra-mouffe" de Agnès VARDA et à "À bout de souffle (1959) son premier film, c'est d'ailleurs Jean-Paul BELMONDO qui veut comme par hasard "ne pas le louper" à la TV) mais aussi aux grands noms de la comédie musicale hollywoodienne (Cyd CHARISSE, Gene KELLY future vedette des "Les Demoiselles de Rochefort" (1966) à Bob FOSSE). L'exercice de style est fort réussi, notamment en ce qui concerne l'usage de la couleur qui m'a fait penser à un détonnant mélange de portraits polychromes de Andy Warhol et de chauvinisme cocorico bleu blanc rouge! Le fond en revanche est bien léger et l'intrigue tient sur un timbre-poste. Il ne suffit pas de citer Ernst LUBITSCH pour avoir sa subtile "touch". Même si le badinage à trois reste charmant et élégant, Anna KARINA et surtout Jean-Claude BRIALY surjouent par rapport à un Jean-Paul BELMONDO qui reste parfait de naturel. Bref c'est rafraîchissant et récréatif, innovant et audacieux mais un peu plus de charpente aurait été bienvenu.

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Manchester by the Sea

Publié le par Rosalie210

Kenneth Lonergan (2016)

Manchester by the Sea

Film très puissant offrant enfin un rôle à la mesure du talent de Casey AFFLECK (qui m'avait déjà fortement marquée dans "Gerry" (2002) de par la fragilité qu'il dégageait, à l'opposé de son frère et de Matt DAMON), "Manchester by the sea" évite le mélodrame alors qu'il aurait pu y tomber d'une part grâce à son caractère analytique (structure éclatée avec des allers-retours entre présent et passé, musique venant en contrepoint des émotions) et de l'autre, grâce à la justesse, la véracité des portraits qui nous sont proposés, tout particulièrement celui de Lee. Renfermé, irascible, asocial, mutique mais explosant parfois en éclats de fureur incontrôlable, celui-ci est non seulement peu sympathique mais c'est un anti-héros. L'illustration parfaite du "je n'y arrive pas". Non, il ne peut surmonter son deuil et sa culpabilité. Non, il ne peut répondre aux attentes que son frère et son neveu mettent en lui. Non, il ne trouve pas la rédemption auprès de sa communauté d'origine. Exilé, pestiféré, désaffilié, désocialisé cet homme l'est, le reste et ne peut plus vivre autrement qu'au ban de l'humanité dans ce qui ressemble à une mortification permanente. Revenir dans le monde des vivants? "je n'en ai pas la force". Cependant, la finesse et la sensibilité du jeu de Casey AFFLECK fait qu'on ne ressent pas d'agacement devant la médiocrité du personnage mais plutôt sa souffrance ce qui amène le spectateur à compatir, à l'image de son neveu, Patrick (Lucas HEDGES) qui après s'être beaucoup heurté à lui, finit par mieux le comprendre. En dépit du deuil qu'il partage avec son oncle et qui le perturbe aussi, Patrick est un personnage qui apporte de l'équilibre au récit parce que c'est un adolescent plein de vie, bouillonnant d'activités (et d'hormones) et que certaines des situations dans lesquelles il s'empêtre sont drôles. Quant à Michelle WILLIAMS dans le rôle de l'ex-femme de Lee, elle apporte au film sa séquence la plus poignante.

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