La plupart des grands cinéastes ont commencé par des courts-métrages qui nous donnent les bases de leur style et de leurs thèmes de prédilection. The Lift est un film de fin d'études, réalisé à l'université de Los Angeles (l'USC) alors que Robert Zemeckis n'avait que 19 ans. En dépit de son aspect expérimental (et donc un peu aride, noir et blanc et sans paroles) on reconnaît parfaitement la marque de fabrique de ce cinéaste:
- Un scénario écrit au cordeau et le montage incisif qui en découle (Zemeckis est avant tout un brillant scénariste).
- Le thème du temps routinier qui emprisonne dans une mécanique deshumanisante avec des gros plans répétitifs sur des réveils, des tableaux de bord et des cadrans (comme dans Retour vers le futur). L'absurdité de cette mécanique a quelque chose de kafkaïen.
- Un homme seul face à un monde d'objets (comme dans Seul au monde).
- La mécanisation du quotidien dans ses aspects les plus triviaux (les machines du petit déjeuner annoncent celles de Retour vers le futur) et des moyens de transport sous toutes leurs formes (Retour vers le futur, Pôle Express, Contact...)
- Une touche de fantastique dans le quotidien avec un ascenseur capricieux qui semble obéir à sa propre logique. La notion d'aléa, de hasard et de destin est au cœur de l'œuvre de Zemeckis ("La vie c'est comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur lequel on va tomber" dit Forrest Gump.)
- Et pour finir encore le temps mais non plus le temps cyclique de la routine mais le temps linéaire de la vie, le temps qui passe et mène à la mort.
Contrairement à ce que l'on peut lire un peu partout (par exemple dans le Hors-Série de Télérama consacré au cinéma d'animation sorti récemment), la renaissance des studios Disney ne date pas de 1989 avec leur 36° long-métrage la Petite Sirène mais avec le 35° sorti en 1988, Qui veut la peau de Roger Rabbit? coproduit par Touchstone (filiale de Disney) mais aussi Amblin Entertainment (la société de Spielberg) et Silver Screen Partners. Il ne fallait pas moins de trois sociétés de production en effet pour supporter le coût pharaonique d'un film mêlant prises de vues réelles et animation comme dans Mary Poppins mais avec des techniques beaucoup plus sophistiquées. Grâce aux effets spéciaux sur l'ombre et la lumière les toons acquièrent un véritable relief et prennent vie. De réelles interactions sont possibles avec les humains car leur cohabitation avec eux dans les mêmes plans devient crédible, voire bluffante (Roger Rabbit dans l'imperméable de Valiant). Un pas de géant est fait dans la fusion entre animation et cinéma, entre la chair et le dessin. Et les acteurs eux-mêmes au jeu très cartoonesque (Bob Hoskins et Christopher Lloyd en tête) y vont à fond. Conséquence: le grand public a fait un triomphe au film et l'animation ainsi dépoussiérée a retrouvé une place de choix dans la production cinématographique.
Bien soutenu financièrement et techniquement par Disney et Spielberg, Zemeckis nous offre avec ce film un vrai bonheur de cinéphile. Comme dans Retour vers le futur, il mélange plusieurs genres. Qui veut la peau de Roger Rabbit? commence comme un bon vieux cartoon Looney Tunes de la Warner. Seuls les personnages (Baby Hermann et Roger Rabbit) sont inédits. Mais on retrouve bien l'esprit de ces courts-métrages complètement déjantés. Puis le film bascule dans la prise de vue réelle du tournage (film dans le film) tout en y laissant subsister ses héros de cartoon qui deviennent alors eux aussi des acteurs à part entière avec un décalage drôlatique entre leur apparence "innocente" et la réalité parsemée d'allusions sexuelles. Baby Hermann se définit d'ailleurs très bien lui-même "j'ai la libido d'un homme de cinquante ans et la quéquette d'un gamin de 3 ans." Rabbit, un "chaud lapin" est quant à lui marié à Jessica, un toon en forme de méga bombe sexuelle qui chante dans un club et qui est soupçonnée d'adultère. Mais elle non plus n'est pas ce qu'elle paraît. Un détective, Eddie Valiant est mis sur le coup: on nage alors en plein film noir des années 40-50 (le film est censé se passer en 1947) avec son privé alcoolique, sa femme fatale, son héros accusé à tort, sa mystérieuse corporation, ses allusions au temps de la Prohibition... avant de retourner régulièrement dans la comédie déjantée (la fin a un petit côté Rabbi Jacob dans l'usine de chewing-gum) avec l'apparition en guest-star de très nombreux personnages Disney et Warner qui pour figurer dans le film devaient avoir autant de présence à l'écran les uns que les autres (d'où le fait que Mickey et Bugs Bunny ou Donald et Daffy apparaissent et disparaissent ensemble). Mais aussi de la Paramount (Betty Boop, Woody Woodpecker etc.) Enfin le message antiraciste, antiségrégationniste, antifasciste et anticapitaliste libéral du film (les toons remplaçant les noirs et les ouvriers) n'est pas une surprise pour qui connaît Zemeckis.
1941 est le quatrième film de Spielberg et l'un des premiers scénarios du tandem Zemeckis-Gale adapté au cinéma. Ceux-ci venaient en effet tout juste de quitter l'université. Film maudit devenu culte avec le temps, 1941 est une comédie burlesque anarchisante qui comme les premiers films des Marx Brothers met en pièce le décor et tourne en dérision l'armée et la famille (au grand dam de John WAYNE qui traitera le film "d'anti-patriotique"). 1941 fait ressortir les thèmes et motifs favoris du duo de scénaristes qui sont alors dans la provocation: antimilitarisme, goût pour la subversion, attirance pour les personnages complètement cinglés, allusions sexuelles permanentes (mention spéciale à l'actrice des "Dents de la mer" embrochée non cette fois par un requin mais par un périscope sans parler de la nymphomane obsédée par l'idée de s'envoyer en l'air à bord d'un B-17). L'intérêt de Zemeckis pour l'histoire apparaît également car le film est vaguement inspiré de faits réels. C'est assez jubilatoire de voir le d'ordinaire si sérieux Spielberg s'adonner à cette nuit de folie joyeuse et libre. Bon d'accord, 2h30 d'hystérie en roue libre (sans jeu de mots puisque la grande roue quitte réellement son axe dans le film!) c'est too much mais on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre!
A noter que comme Comme Zemeckis et Gale, Spielberg est un inconditionnel du Docteur Folamour. C'est pourquoi il a embauché Slim Pickens (le mythique major Kong du film de Kubrick) pour lui faire rejouer dans 1941 certaines scènes cultes aux côtés d'une brochette d'acteurs hauts en couleurs dont le regretté John Belushi (en frappadingue capitaine Kelso). La musique parodique de John Williams est un régal.
"Un film sur un idiot, fait par des idiots, pour des idiots" est encore une image qui colle à la peau de Forrest Gump, surtout en France où critique et public se sont parfois laissés prendre au piège des apparences. Forrest Gump, comme Naissance d'une nation dont il détourne certaines images parmi les plus polémiques (les chevauchées du KKK) est une fresque historique dans laquelle l'Amérique s'est reconnue. Néanmoins son point de vue est très différent. Naissance d'une nation célébrait l'utopie d'une Amérique unie et homogène sur le dos de la minorité noire qui était rejetée. Forrest Gump choisit un marginal qui devient une figure christique malgré lui. Forrest court devant un peuple qui le suit et invente sans le savoir le smiley-saint suaire. Forrest est surtout un candide à la Capra qui ne comprend rien aux événements qu'il traverse. Mais si Forrest est innocent, le film ne l'est pas et s'avère être celui de la mauvaise conscience de l'Amérique, des mouvements pour les droits civiques des noirs au Watergate en passant par la guerre du Vietnam. Forrest est idiot parce qu'il est l'idiot utile de la nation, le seul à pouvoir faire des doigts d'honneur aux présidents responsables de la boucherie du Vietnam sans que cela passe pour un outrage à la manière des fous du roi d'autrefois. Forrest, figure rédemptrice?
Le QI légèrement en dessous de la moyenne de Forrest lui ferme les portes de l'université mais son grand coeur lui ouvre celui d'autres exclus de l'Amérique dont il devient l'ami et dont il entretient fidèlement la mémoire. La jeune fille pauvre broyée par le sexisme (du père incestueux aux amants violents ou indifférents qui finissent par lui inoculer le VIH), le noir chair à canon au Vietnam, l'handicapé que le fait d'avoir été privé de la mort héroïque dont il rêvait plonge dans une crise existentielle.
Ce travail critique de fond est accompagné d'une réflexion sur le pouvoir des images et la manière dont elles forgent notre mémoire. Les médias audiovisuels fabriquent l'histoire et la mémoire depuis plus d'un 1/2 siècle. Zemeckis décide de détourner et de truquer ces images à l'aide d'effets spéciaux bluffants pour les faire accoucher d'une autre vérité que celle de la version officielle. Paradoxe qu'un artifice manipulateur aboutisse à plus de véracité historique.
Comme d'autres films de Zemeckis, La mort vous va si bien qui est au premier degré un divertissement jouissif cache bien son jeu à savoir plusieurs niveaux de lecture et une réflexion subtile sur la mort, l'addiction, l'emprise, le culte de l'apparence et l'art. La séquence d'ouverture montre un personnage -Ernest (Bruce Willis)- fasciné par Madeline (Meryl Streep), une femme dont le numéro de music-hall ringard provoque les sarcasmes et l'ennui du reste de la salle. Pour elle, il quitte tout -son métier de chirurgien esthétique, sa fiancée- et connaît une descente aux enfers jusqu'aux tréfonds de l'alcoolisme et de l'humiliation. Quant à Helen la fiancée bafouée (Goldie Hawn), après avoir elle aussi connu la déchéance morale et physique (obésité, folie...) elle choisit de devenir le clone de Madeline grâce à une potion de jouvence qui rend immortel. Elle s'engage alors avec elle dans une confrontation par delà la mort puisque Madeline avale également la potion. Quant à Ernest, il en est réduit à l'art de "ravaler" sa femme et son ex pour dissimuler leur aspect de plus en plus cadavérique. Mais en véritable personnage zemeckien, il finit par trouver en lui les ressources pour échapper à sa situation d"enterré vivant et se reconstruire.
Il s'agit également d'un film extrêmement riches en références de toutes sortes. Référence à la genèse biblique quand l'esthéticienne-sorcière Lisle (Isabella Rossellini) sort nue de son bain telle une nouvelle Eve et propose à Ernest de boire la potion (c'est à dire de croquer dans la pomme) sous la verrière reproduisant la création d'Adam de Michel-Ange. Référence dans cette même séquence à Blanche-Neige et les 7 nains de Disney car Lisle (et sa pomme empoisonnée) se retrouve affublée d'un manteau à collerette semblable à celui de la marâtre. Référence à Warhol qui a peint une fausse sérigraphie de Madeline, starlette périssable au désir obsessionnel de jeunesse et d'immortalité. Référence à Tennessee Williams et à sa pièce de théâtre Doux oiseau de jeunesse dont la version musicale est interprétée par Madeline. Référence à Vol au dessus d'un nid de coucou avec la séquence de l'hôpital psychiatrique où est enfermée Helen. Référence aux cartoons avec des effets spéciaux permettant d'écraser, trouer, tordre ou étirer les corps. Enfin références aux films antérieurs de Zemeckis. Helen en robe rouge est un avatar de Jessica Rabbits, Ernest fait penser à Droopy alors que la séquence où il escalade le toit du château de Lisle et se retrouve suspendu par les bretelles sous l'orage reprend une scène identique dans Retour vers le futur (Doc accroché à l'horloge). Pour terminer, signalons que les acteurs sont excellents. Mention spéciale à Bruce Willis dans le rôle d'Ernest, criant de vérité dans un rôle à contre-emploi.
Mon préféré de la trilogie qu'il conclut de la plus belle des manières. D'abord par l'hommage au western. Sergio Leone et Clint EASTWOOD se taillent la part du lion mais John Ford n'est pas oublié et il y a même des allusions aux westerns B des années 30-40 interprétés par Roy Rogers (la tenue clinquante de Marty avant qu'il ne la change pour le poncho de Blondin).
Mais le film n'est pas qu'un empilement d'hommages et de clins d'œil. Il est aussi un retour aux sources et un recommencement. Hill Valley se construit. Marty règle son "complexe mauviette" une fois pour toutes et déjoue le destin de raté entrevu dans le précédent film. Quant à Doc, il trouve enfin sa place quelque part et change lui aussi son destin. Emigrant temporel, il repart à zéro, se construit une nouvelle identité, s'intègre, rencontre l'amour et fonde une famille. Ultime coup de génie, la fin avec la locomotive steampunk est l'un des plus beaux hommages à Jules Verne et à H.G Wells que je connaisse. Zemeckis et Gale ne sont-ils pas eux aussi des visionnaires en avance sur leur temps? Et franchement qui peut se targuer d'avoir construit une trilogie d'une telle qualité et d'une telle constance d'un film à l'autre?
Chacun a son film préféré selon ses goûts et sa sensibilité mais objectivement, ils sont tous trois d'une grande richesse et se complètent de façon cohérente.
Des trois films de la trilogie, celui-ci a longtemps été celui que j'ai le moins aimé. Trop compliqué à suivre, pas assez de romanesque et en dehors du retour en 1955 un environnement très laid, voire sordide. Mais avec le temps, j'ai compris que tout cela était nécessaire et aujourd'hui je l'apprécie autant que les autres.
L'incursion dans le futur sonne comme un avertissement pour Marty: s'il ne change pas, une vie de loser semblable en tous points à celle de ses parents l'attend en 2015. De même le 1985 alternatif où Biff règne en parrain mafieux sur Hell Valley souligne les dégâts de deux des idoles de la société actuelle: l'argent et la technologie. Enfin le retour dans le premier film en 1955 pour neutraliser Biff est un formidable terrain d'expérimentation cinématographique. Zemeckis a le goût de la mise en abîme et du cadre dans le cadre et il peut s'en donner à cœur joie! La fin annonce déjà la séparation de Marty et de Doc quand ce dernier est expédié dans le Far West où se déroule le dernier volet de la trilogie.
Welcome to Hill Valley, the perfect place to start your family's future! Mais en 1985, ce slogan résonne de façon bien ironique lorsqu'on découvre le quotidien des Mc Fly. Le portrait de cette famille de losers montre que le rêve américain a du plomb dans l'aile. Heureusement le plus jeune des Mc Fly, Marty est un garçon rebelle qui compte bien changer l'histoire (la sienne et celle de sa famille). Il peut compter pour cela sur son meilleur ami qui n'est autre que le paria de la ville, l'excentrique docteur Emmett Brown. En effet celui-ci vient de mettre au point une formidable baguette magique: une machine à voyager dans le temps. Car lui aussi compter changer son destin. Après tout un vrai scientifique a plus d'un tour dans son sac!
Vu et revu d'abord au cinéma en 1985 puis en VHS et enfin en DVD, ce film (et ses deux suites tout aussi réussies) est un pur moment de bonheur. Et derrière l'apparente facilité, fluidité et évidence du scénario se cache beaucoup de travail et de difficultés: 4 ans d'écriture et près de 40 refus de la part des studios.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)