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La Disparition de Josef Mengele (Das Verschwinden des Josef Mengele)

Publié le par Rosalie210

Kirill Serebrennikov (2025)

La Disparition de Josef Mengele (Das Verschwinden des Josef Mengele)

Kirill SEREBRENNIKOV m'évoque des souvenirs épuisants et au final assez peu concluants. Encore que "La Fievre de Petrov" (2021) avait fini quand même par emporter le morceau mais dans la douleur. Quant à "Leto" (2018), j'avais eu du mal à y voir autre chose que de l'art pour l'art et il ne m'a guère laissé de souvenirs.

Rien de tel avec "La disparition de Josef Mengele". C'est peut-être parce qu'il s'agit de l'adaptation du livre de Olivier Guez ou alors par son caractère de film historique et biographique ou encore par son aspect philosophique étant donné qu'avec Adolf Hitler, Josef Mengele est sans doute celui qui incarne le plus aux yeux du monde la figure du mal absolu chez l'être humain. C'est aussi lié évidemment au fait qu'il a jamais eu de comptes à rendre à la justice des hommes, ayant préféré la fuite et l'exil jusqu'à sa mort en 1979 et l'identification formelle de ses restes qui a eu lieu en 1985 et a été confirmée au début des années 90. C'est justement les méandres de cette fuite sur trois décennies que raconte le film. Et c'est passionnant. Car le film va au-delà de l'homme. Il évoque d'une manière remarquable le système idéologique et social qui l'a fait naître, l'a formé et dans lequel il a continué à se vautrer jusqu'à la fin. On assiste en effet avec un certain effroi à l'impunité de ce criminel pouvant se balader dans les années 50 entre l'Argentine et la RFA grâce à son réseau familial, amical et social qui maintient la fiction "du monde d'avant" comme si le nazisme était encore au pouvoir. D'une certaine manière, c'est l'amnésie de l'Allemagne et au-delà, du monde entier obnubilé par la guerre froide qui est pointé du doigt* (le massif taillé en forme de croix gammée au vu et au su de tout le monde ne choquant personne au fin fond de l'Argentine de l'époque). Le procès Eichmann en 1960 marque cependant un tournant dans la prise de conscience du caractère spécifique de la Shoah. Ayant échappé de peu à l'enlèvement lui aussi, il n'est plus alors qu'un criminel en fuite, obligé de changer plusieurs fois de pays (après l'Argentine, le Paraguay puis le Brésil) et d'identité (après "Gregor", ce sera "Peter" et enfin "Pedro") et dont la déchéance sociale est totale puisqu'il termine son existence seul, confiné dans un "trou à rats" et enfermé dans son délire oscillant entre endoctrinement idéologique, déni et victimisation ("pourquoi moi, c'est trop injuste, il y avait plein de méchants à Auschwitz, je n'ai fait que mon devoir bla bla bla"). Au moins on est satisfait de voir que dès les années 50, là où son entourage rempli de morgue ne cesse de lui conseiller de prendre du bon temps à Munich, l'homme est intranquille voire paranoïaque, voyant des ennemis potentiels partout (et si un groupe de juifs en tenue traditionnelle se pointe alors c'est la panique totale!) Une fébrilité qui s'accompagne de scènes de furie furieuse dignes de Hitler dans son bunker dès que le bonhomme se heurte au réel. On soulignera l'argument opposé systématiquement à son fils dès que celui-ci lui pose des questions: "tu ressembles à ta mère, tu es le fils de ta mère", (ah ben oui pense-t-on, t'étais trop occupé ducon à sauver ta peau pour t'en occuper!) Cette conscience torturée culmine dans une scène où il se retrouve poursuivi par les fantômes des êtres qu'il a charcuté à Auschwitz, période dont le film ne pouvait faire l'économie. Mais comment la montrer sans l'édulcorer mais sans non plus verser dans un voyeurisme écoeurant? Kirill SEREBRENNIKOV choisit le film dans le film sous forme de flashbacks en couleurs (comme si Auschwitz avait été la plus belle période de sa vie ce qui a sans doute été le cas puisque c'est celle où il a pu déployer tout son "potentiel"**) et l'épure (le pire ne sera pas montré, juste suggéré ou seulement évoqué mais en même temps, les images montrées sont suffisamment concrètes pour que l'on comprenne sensoriellement à la monstruosité du personnage). On pense alors à la portée de la séquence inaugurale en forme "d'arroseur arrosé" qui reprend le même dispositif que dans le bloc des expériences à Auschwitz: sauf que les restes humains analysés sur la table d'un laboratoire par des étudiants de toutes origines (dont des jumeaux noirs), ce sont désormais les siens.

J'ajoute que August DIEHL est particulièrement brillant dans le rôle principal, dans le sillage d'un Bruno GANZ (car lui aussi a exploré les deux côtés de la barrière en ayant incarné un objecteur de conscience prêt à mourir pour ses convictions dans "Une vie cachee") (2019).

* Un thème déjà abordé dans l'excellent "Le Labyrinthe du silence" (2014).

** On pense beaucoup à "La Zone d'interet" (2021), l'environnement du camp étant montré comme un Eden.

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Leto

Publié le par Rosalie210

Kirill Serebrennikov (2018)

Leto

Les reproches que j'ai formulé à propos de "La Fièvre de Petrov", le premier film de Kirill Serebrennikov que j'ai vu sont également en partie valables pour "Leto". Certes, le rythme n'est pas aussi hystérique et épuisant mais on reste dans quelque chose qui ne dépasse pas "l'art pour l'art" qui a donc du mal à atteindre le spectateur. Pourtant sur le papier, le programme était alléchant: revivre les années du rock underground soviétique juste avant la perestroïka, écouter des versions locales de grands standards et voir (en rêve) des remake inventifs de pochettes cultes, assister à des scènes de concert bridées par les autorités soviétiques soucieuses de marquer leur différence par rapport à la "décadence" occidentale et imaginer ce qu'elles auraient pu être sans cette censure (comme dans "La Fièvre de Petrov", le réalisateur abat la cloison entre réalité et fantasme ce qui brouille les repères). Mais il manque à ce bouillonnement formel typique des délires du réalisateur un vrai scénario et des personnages consistants. L'intrigue, famélique s'étire sur deux heures ou plutôt tourne en rond autour d'un triangle amoureux aussi excitant d'une boîte de flageolets. Il faut dire qu'ils ne dépassent pas le stade de la pose et que leurs velléités libertaires sont contredites par un style de vie des plus conventionnel dicté par la société répressive dans laquelle ils vivent (c'est sans doute conforme à la réalité puisqu'ils ont réellement existé mais le réalisateur ne sait pas quoi en faire). C'est quand même un paradoxe de célébrer l'énergie rock en ne s'intéressant qu'à l'emballage au détriment de l'ossature et de la chair. Bref, si on comprend bien l'intention politique de Kirill Serebrennikov qui se pose en rebelle du système, sa personnalité intime, elle, nous échappe.

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La Fièvre de Petrov (Петровы в гриппе, Petrovy v grippe)

Publié le par Rosalie210

Kirill Serebrennikov (2021)

La Fièvre de Petrov (Петровы в гриппе, Petrovy v grippe)

"La Fièvre de Petrov" a été le deuxième long-métrage du cinéaste russe Kirill SEREBRENNIKOV en compétition au festival de Cannes (après "Leto") (2018) et doit sortir dans les salles le 1er décembre 2021. Sa radicalité en a sûrement crispé plus d'un si j'en juge par les spectateurs qui sont sortis de la salle pendant la séance.

Déroutant, "La fièvre de Petrov" l'est, assurément. Et il vaut mieux avoir la tête bien reposée avant tant il frôle l'indigestion, surtout au début. Naviguant entre plusieurs niveaux de temporalité et de réalité, formé de plans-séquence aux mouvements frénétiques et saturés d'informations tant visuelles que sonores permises notamment par la grande profondeur de champ utilisée, "La fièvre de Petrov" nous plonge dans le monde chaotique de son personnage principal, un artiste de BD (double du cinéaste?) qui glisse imperceptiblement (et nous avec) d'une strate à l'autre de sa vie voire en se glissant dans le point de vue d'un autre personnage que lui: présent, passé, fiction, réalité, fantasmes, hallucinations forment une sorte de labyrinthe mental que la caméra parcourt un peu comme au début du film de Brian DE PALMA, "Snake eyes" (1998). Il faut accepter de s'y perdre, de ne pas tout comprendre car cela en vaut la peine. En dépit de son apparence décousue, il s'agit en effet d'un film maîtrisé dont les repères sont des leitmotiv (cercueil, soucoupe, arbre de noël, motifs vestimentaires ou au contraire absence de vêtements) qui tels les fils d'Ariane, permettent de dresser le portrait d'un homme et d'un pays. Celui de l'homme, c'est celui d'un artiste contradictoire. D'un côté c'est un homme malade, alcoolique, voire suicidaire. De l'autre c'est un incessant créatif qui se sert du dérèglement de tous ses sens (pour reprendre la phrase de Rimbaud) afin de créer et qui puise son inspiration dans l'enfance (la sienne au temps de l'URSS et celle de son fils de nos jours finissent par se confondre comme si l'histoire bégayait). Si bien que l'image du corbillard est aussi et en même temps une image festive et que le corps qui s'y laisse prendre s'en échappe pour un extérieur à l'allure de cendres. Il faut dire qu'à l'image de Jafar PANAHI en Iran, Kirill SEREBRENNIKOV subit l'oppression du régime (prison avec sursis et assignation à résidence) ce qui se ressent de par l'aspect confiné du film (ambiance nocturne, couloirs étroits et encombrés, images étouffantes). C'est pourquoi, "La Fièvre de Petrov" est aussi un film politique et sociétal. L'image qu'il donne des russes et de la Russie à de quoi terrifier. A l'image du cinéaste, la société est cadenassée. Les rapports sociaux sont marqués par la violence, tant physique que psychologique et participent de l'ambiance brutale et hystérique qui sature le film. L'environnement est vieillot, poussiéreux, traduisant une économie n'ayant visiblement pas évolué depuis l'URSS. La xénophobie est omniprésente tout comme le sexisme. Quant aux rapports intimes, ils sont plutôt brefs et rugueux, la solitude étant le lot de presque tous les personnages. On apprécia particulièrement la relecture trash de la Reine des neiges qui ressemble davantage à une sorcière qu'à une reine, surtout dans l'époque présente.

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