Un titre poétique et prolifique pour un documentaire consacré à un film culte: "Macadam Cowboy" (1968) brillamment replacé dans son contexte historique. Pas seulement celui d'un pays, les USA alors enlisés dans la guerre du Vietnam et doutant de leurs valeurs mais aussi celui d'une ville, New-York alors décrépite et refuge de tous les "misfits" du pays et d'ailleurs (le film est contemporain d'une oeuvre comme "Panique a Needle Park" (1971) mais la réalisatrice-scénariste montre tout aussi bien les liens avec "Taxi Driver") (1976). C'est aussi le parcours personnel de son réalisateur John SCHLESINGER qui est ausculté avec tant de justesse que le documentaire nous le rend très proche alors qu'il est décédé en 2003 soit près de 20 ans avant sa réalisation. "Macadam Cowboy", c'est un peu (un peu beaucoup même) sa propre histoire, devenue "racontable" dans un pays confronté à l'émergence de la contre-culture dont l'aspect queer est ici mis en évidence. Excellente idée au passage d'avoir illustré la pénalisation de l'homosexualité dans les années cinquante et soixante au Royaume-Uni (pays d'origine de John SCHLESINGER) avec des extraits de "La Victime" (1961) de Basil DEARDEN qui fut à l'origine de la carrière de Dirk BOGARDE dans le cinéma d'auteur à défaut de parvenir à le sortir du placard. Ceci étant, le documentaire ne fait pas l'impasse sur les doutes du réalisateur quant à l'oeuvre qu'il était en train de réaliser, ni sur son classement "X", ni sur son contenu homoérotique ("Le Secret de Brokeback Mountain" (2005) et "The Power of the Dog" (2021) sont cités pour rappeler que "Macadam Cowboy" fut en quelque sorte le film précurseur sur le thème du cowboy icône gay). Néanmoins, le documentaire rappelle qu'à la différence des films LGBT underground réalisés au sein de la Factory de Andy WARHOL, "Macadam Cowboy" qui pourtant croise cet univers lors d'une longue et mémorable séquence psychédélique montre une relation platonique entre deux hommes même si leur amitié se manifeste par une tendresse tout à fait inhabituelle à l'écran. De fait, il a réussi l'exploit de décrocher trois Oscars ce qui me fait penser en matière de schizophrénie à un film tout aussi iconoclaste, "Théorème" (1968) sorti la même année à la fois condamné et célébré par les catholiques. Jon VOIGHT dont c'était le premier rôle important à l'écran raconte comment il a décroché le rôle (on le voit même faire des bouts d'essai) alors que Dustin HOFFMAN qui venait d'exploser avec "Le Laureat" (1967) a dû faire des pieds et des mains pour convaincre John SCHLESINGER de le prendre (ça a fonctionné visiblement puisque les deux hommes ont de nouveau travaillé ensemble sur son autre film célèbre, "Marathon Man") (1976). Bref un documentaire foisonnant et passionnant de bout en bout.
Bien avant des films tels que "Mulholland Drive" (2001)" ou "Babylon" (2021), , "Le Jour du fléau" réalisé par John SCHLESINGER en 1975 déconstruisait le mythe hollywoodien en tirant à boulets rouges sur l'usine à rêves à son apogée dans les années 30 pour en faire ressortir les aspects les plus glauques. De fait, ce travail de démolition accouche de quelques scènes satiriques spectaculaires comme celles du prêche, de la destruction du décor de Waterloo et d'un final "apocalyptique" presque prophétique (Hollywood qui brûle fait penser aux incendies récents de Los Angeles) mais contient aussi beaucoup de lourdeurs et de redondances. John SCHLESINGER maîtrise mal le rythme et la progression dramatique de son film qui patauge trop souvent dans la semoule. De fait, sa durée (2h24) aurait gagnée à être raccourcie d'autant qu'on a vite fait le tour des personnages, réduits pour la plupart à n'être que des pantins grimaçants. Je pense à l'insupportable gamin "Adoré" qui finit à l'état de bouillie pour chat dans un déchaînement pulsionnel ardemment souhaité par un spectateur à bout de patience mais le pitoyable clown bonimenteur joué par Burgess MEREDITH tape tout autant sur les nerfs. Au milieu de cet énorme et grotesque barnum parfois fatigant à force de caricature et d'hystérie, les deux personnages principaux, sans doute trop archétypaux, font un peu pâle figure. D'un côté le jeune décorateur idéaliste qui va perdre toutes ses illusions au contact de la réalité (William ATHERTON) est beaucoup trop lisse malgré une ou deux scènes où il se laisse aller à ses pulsions les plus sombres. De l'autre, la petite starlette du genre "blonde idiote" dont il est amoureux (Karen BLACK) est plus un moyen d'illustrer la débauche du milieu que celui des rêves déçus. Nombre de personnages qui tournent autour d'elle comme ses deux "boys" qui font penser à ceux qui accompagnaient Ava GARDNER dans "La Nuit de l'iguane" (1964) sont sous voire pas du tout employés. Seul l'étrange personnage joué par Donald SUTHERLAND suscite l'intérêt. Déjà parce qu'il s'appelle Homer Simpson ce qui pour un spectateur d'aujourd'hui ne manque pas de sel. Mais aussi parce qu'il semble être en quelque sorte l'incarnation du sauvage dans "Le meilleur des mondes". Inutile de préciser que ça ne finira pas très bien pour lui.
Premier film de John Schlesinger et premier volet de sa trilogie anglaise, le bien mal nommé en VF "Un amour pas comme les autres" explore au contraire les affres d'une relation amoureuse ordinaire entre deux jeunes gens au début des années soixante dans une ville industrielle du nord de l'Angleterre. Avec beaucoup de finesse, le réalisateur souligne les ambiguïtés de la relation des deux jeunes gens ainsi que l'aliénation du milieu dans lequel ils vivent, fait de puritanisme et de discriminations sociales. Ainsi Vic (Alan Bates, très charismatique) drague maladroitement Ingrid (June Ritchie) qui tombe rapidement sous le charme du jeune homme. Tous deux travaillent dans la même entreprise, lui comme dessinateur industriel, elle comme dactylo. Tous deux vivent encore chez leurs parents. Tous deux bien que novices éprouvent avant tout une attraction physique l'un pour l'autre qui a bien du mal à s'épanouir dans une société aussi corsetée. En témoigne une scène très érotique dans une sorte d'abribus dans laquelle ils s'embrassent et se caressent, leur souffle de plus en plus haletant trahissant leur désir mais leur élan est interrompu par un passant, rappelant qu'il s'agit d'un lieu public. Même quand Ingrid l'invite chez elle en l'absence de sa mère, elle a peur d'être surprise par les voisins. En dehors de ces moments torrides mais entravés, ils ont bien du mal à communiquer, Vic étant même pris dans une ambivalence d'attraction-répulsion à son égard. Ce manque global d'intimité, ces pressions sociales pèsent sur leur relation durant tout le film. C'est parce qu'il est incapable d'affronter le regard de la pharmacienne que Vic n'achète pas de préservatifs et met Ingrid enceinte, l'obligeant à se marier selon les conventions de l'époque alors que ni lui ni elle ne sont assez matures pour une vie conjugale et encore moins parentale. De plus ils doivent aller vivre chez la mère d'Ingrid parce qu'ils n'ont pas assez d'argent pour s'offrir un logement à eux (le contexte était alors à la pénurie). La présence de la mère prolonge symboliquement celle des autres parents, collègues ou amis. Elle fait obstacle à toute possibilité d'intimité et elle rejette Victor parce qu'il est d'origine ouvrière et qu'elle les méprise.
Mais en bon représentant de la nouvelle vague anglaise, John Schlesinger montre que la situation n'est pas figée et qu'en accédant à l'autonomie, le couple a la possibilité de prendre un nouveau départ car en dépit de toutes les épreuves qu'ils ont traversé, le désir est toujours là. La fin du film est même audacieuse, elle m'a fait penser à celle de "Eyes wide shut" de Stanley Kubrick lorsqu'à la fin de leurs odyssées respectives les deux membres du couple se retrouvent et que Nicole Kidman dit à son mari "There is something very important that we need to do as soon as possible [...] Fuck!" Au début des années 60 encore très guindées, il fallait oser ne serait-ce que de le suggérer, le film étant dans son ensemble assez subversif en osant à ce point mettre en avant le désir et le sexe comme moteur du couple.
Remarquable quatuor d'acteurs (Julie Christie pour sa troisième et dernière collaboration avec John Schlesinger, Alan Bates, Peter Finch et Terence Stamp) pour une fresque romanesque adaptée de l'écrivain britannique Thomas Hardy (également auteur de "Tess d'Uberville" adapté par Polanski en 1979) qui ne l'est pas moins. En rupture avec la trilogie anglaise ancrée dans des univers contemporains et urbains, "Loin de la foule déchaînée" se situe comme l'oeuvre originale au XIX° siècle dans les paysages du Dorset au sud-ouest de l'Angleterre. Le film est une réussite esthétique autant qu'une belle étude de moeurs. Julie Christie campe une femme de tête en avance sur son temps puisqu'elle dirige avec autorité une exploitation agricole, seule femme dans un univers très masculin en pleine ère victorienne. Elle est courtisée par trois hommes. Deux représentent les pôles extrêmes d'un même axe. D'un côté William Boldwood, le riche et solitaire propriétaire de la ferme voisine développe une obsession maladive pour la jeune femme qu'il harcèle pour lui passer la bague au doigt. De l'autre, le sergent Troy, un séducteur impétueux comme elle pour qui elle éprouve une vraie passion mais qui s'avère totalement inadapté à la gestion d'une ferme (et par extension, du réel). Entre les deux, le berger Gabriel Oak ("chêne") représente une force de la nature sur lequel elle peut compter sans risquer de se faire dominer par lui. Au contraire puisqu'ayant tout perdu dans une scène spectaculaire, il s'est mis à son service. En maintes circonstances (un feu, un orage, une maladie mystérieuse qui ravage un troupeau de moutons), il s'avère être d'un précieux secours. La mise en scène dynamique et elliptique de John Schlesinger ainsi que sa façon de donner vie au décor et aux éléments naturels qui entrent en résonnance avec les émotions des personnages confère beaucoup de modernité à ce qui aurait pu être une lourde reconstitution en costumes.
"Billy le menteur" est le deuxième film de John Schlesinger et le premier rôle marquant de Julie Christie (il lui offrira ensuite deux autres rôles dans "Darling" et "Loin de la foule déchaînée"). Son personnage, Liz apporte un vent de fraîcheur dans l'atmosphère d'une petite ville anglaise étouffant sous les conventions. Billy (Tom Courtenay, furur partenaire de Julie Christie dans "Le Docteur Jivago") aimerait bien faire comme cette jeune fille émancipée qui n'a pas peur de partir à l'aventure. Seulement, il n'en a pas le courage. Par conséquent, il s'échappe dans le rêve et la mythomanie dans laquelle il s'empêtre. Il faut dire que son quotidien est insupportable entre ses parents aigris et intrusifs, son employeur qui le retient littéralement prisonnier, ses deux fiancées Rita et Barbara dont l'une est toujours en train de râler quand l'autre est pudibonde à l'excès. Ironiquement, leur rencart a lieu dans un cimetière et Billy travaille aux pompes funèbres. Seule Liz apparaît vivante mais il s'avère impossible de vivre un quelconque amour authentique dans un lieu où tout le monde est sous le regard de tout le monde. On le comprend, le film est une satire des moeurs provinciales conservatrices britanniques alors qu'au début des années soixante, la jeunesse aspirait clairement à plus de liberté, jeunesse dont John Schlesinger faisait partie. C'est pourquoi sa trilogie anglaise ("Un amour pas comme les autres", "Billy le menteur" et "Darling") est une oeuvre phare de la nouvelle vague britannique. Hélas, Billy n'est pas à la hauteur de la situation. Certes, il rejette le modèle de ses parents et même le subvertit de façon amusante si l'on pense aux entourloupes qu'il commet à son travail ou à sa façon de mener en bateau ses deux fiancées. Mais ses rêves de grandeur mégalomaniaque relèvent davantage du narcissisme réparateur que d'une véritable envie de changer le monde ou même de changer sa propre vie ce que sa confrontation au réel ne fait que confirmer: Billy n'est qu'impuissance. Bref c'est l'anti bildungsroman, un "Faux mouvement" à l'anglaise.
Intéressant portrait de femme sans identité et sans principes qui se laisse complètement modeler par son environnement, au gré des rencontres et des opportunités qu'elles lui offrent, "Darling" est une satire qui tape juste et s'avère donc pertinente encore aujourd'hui. Il faut dire que John Schlesinger avait l'oeil pour ça puisque quelques années plus tard, il a réalisé un chef-d'oeuvre reposant en partie sur les mêmes bases, "Macadam cowboy". En effet, il y a une réelle lucidité dans le fait de montrer en 1965 à quel point la libération sexuelle était un mirage. D'un bout à l'autre du film, Diana Scott (Julie Christie) n'existe que par et pour les hommes qu'elle rencontre. Car ce sont eux qui ont le pouvoir et qui tirent donc les ficelles de ce qui s'avère n'être qu'une marionnette, une parfaite petite coquille vide. Mais n'est-ce pas ce qui est justement demandé à la femme? "Sois belle et tais-toi?" Il suffit de voir sur quels critères elles sont sélectionnées pour faire du cinéma dans leur grande majorité puis comment elles en sont rejetées une fois "usagées" pour comprendre que la soi-disant modernité est un leurre. Diana s'ennuie donc en tant qu'épouse au foyer et encore plus en tant que maîtresse au foyer d'un intellectuel (Dirk Bogarde, remarquable comme toujours). Pour pimenter sa vie, elle se met à fréquenter les milieux branchés londoniens et parisiens très "swinging sixties" et se rapproche d'un homme d'affaires mondain et débauché (Laurence Harvey) qui lui décroche quelques contrats insignifiants dans le cinéma et la télévision façon promotion canapé. Insatisfaite, elle part à Capri avec un ami homosexuel tout ça pour finir... princesse della Romita (normal pour une femme prénommée Diane!) soit le rêve le plus éculé et le plus conventionnel de toutes les petites filles. Rêve dont la concrétisation ne lui apporte pas plus le bonheur que le reste. Diane n'est qu'un paquet de frustrations d'un bout à l'autre du film. Ca peut même être lassant à force de la voir alterner phases de séduction et phases de désenchantement sans aucune variation dans le motif, toutes ses tentatives se terminant par la même impasse existentielle. Voire indécent sur le mode "pauvre petite fille riche" d'autant qu'elle se fiche comme une guigne des sentiments des autres tant elle s'avère être un monstre de narcissisme. Sauf que le portrait d'elle qu'elle contemple est complètement creux, donc terriblement angoissant.
Les illusions brisées du rêve américain incarnées par un texan benêt déguisé en John Wayne qui espère profiter de sa belle gueule pour se faire entretenir par des femmes riches et un SDF souffreteux et infirme d'origine italienne qui détrousse les nigauds entre deux quintes de toux. Ces deux épaves humaines s'échouent dans un New-York glacial et sordide où ils tentent de survivre en s'accrochant l'un à l'autre comme à une bouée de sauvetage. Leur rêve commun, aller en Floride ("Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil"). Le film s'inscrit dans un passage de relai entre le classicisme hollywoodien et la contre-culture du nouvel Hollywood. On le compare à "Easy rider" en raison de ses personnages de marginaux et de sa fuite en avant mais il comporte aussi un caractère underground, les Inrocks n'hésitant pas à le considérer comme un remake informel de "Flesh", le premier volet de la trilogie que Morrissey et Warhol ont consacré à la prostitution masculine (en partie justement en réaction à "Macadam cowboy" qu'ils trouvaient trop formaté et pour cause puisque c'était le premier film mainstream a évoquer ce sujet alors sulfureux). Morrissey réalise tout de même un film en super 8 dans le film de John Schlesinger et les deux quidam sont invités à une soirée dans laquelle trônent les proches de Warhol dont Viva, son égérie (filmée à la même époque par Agnès Varda dans "Lions, Love and lies"). Si les flash mentaux censés éclairer la psyché et le passé des protagonistes sont trop nébuleux pour apporter quelque chose d'autre qu'une signature arty, la déconstruction des mythes de l'Amérique WASP justifie à elle seule le statut de film culte de "Macadam cowboy" ainsi qu'une réelle finesse psychologique qui rend le film bouleversant, particulièrement sur la fin. Le personnage de Joe Buck (John Voight) qui au départ se réduit au cliché du self made man parti de rien (ou plutôt du fin fond de la plonge) mais qui est persuadé de pouvoir réussir financièrement par le sexe avec son physique d'étalon et sa défroque de cowboy macho s'affine progressivement jusqu'à la scène clé issue de la soirée underground où sa partenaire sexuelle lui suggère qu'il est sans doute un gay qui s'ignore. Et voilà comment Joe quitte enfin le chemin mensonger de clip publicitaire dans lequel il ne cessait de s'enliser pour "Walk on the wild side" avec son compagnon de route moribond, Rico (Dustin Hoffman) qu'il arrache symboliquement à son enfer de crasse et de solitude, jetant son costume de cowboy à la poubelle au passage comme une vieille peau morte. Cet inexprimable lumière qui pointe à la fin du film alors que pourtant Rico agonise, cela compense tout ce que le film peut avoir par ailleurs de bancal ou d'imparfait.
"Marathon man" est le film qui a dû largement contribuer à répandre la stomatophobie (peur du dentiste). C'est aussi un must de film paranoïaque des seventies où un simple quidam (ou un quidam un peu simplet?) se retrouve plongé au cœur d'une sombre machination à laquelle il ne comprend rien sinon qu'il doit sauver sa peau et qu'il ne peut compter sur personne puisque même ses prétendus proches (son frère, le collègue de son frère, sa petite amie) s'avèrent ne pas être ce qu'ils prétendent. Mais heureusement Babe (Dustin Hoffman) a la même qualité que Forrest Gump lorsqu'il est plongé dans une Histoire (avec un grand H) qui le dépasse: il sait courir!
"Marathon man" s'inscrit en effet dans un contexte historique particulièrement riche, celui des "démons de l'Amérique", comme le faisait d'ailleurs Forrest Gump qui avec son air de ne pas y toucher dégommait la guerre au Vietnam et le Watergate (entre autre). Dans "Marathon man" c'est le maccarthysme (à cause duquel le père de Babe s'est suicidé, laissant à son fils un lourd héritage qu'il n'arrive pas à assumer) et les séquelles du nazisme qui sont évoquées de façon particulièrement brillantes. En effet le film se focalise sur Szell surnommé "L'Ange blanc" (Laurence Olivier), un ancien dentiste nazi ayant sévi à Auschwitz qui s'est réfugié après-guerre dans la jungle uruguayenne (allusion transparente à Mengele). La mort de son frère à New-York dans des circonstances tragi-comiques particulièrement signifiantes (une sorte de course-poursuite avec un automobiliste juif aussi âgé que lui et qui se termine contre un wagon-citerne) l'oblige à se déplacer pour gérer lui-même ses "affaires". A savoir un trésor de guerre constitué à partir des biens volés aux juifs (les dents en or notamment), entreposé dans un coffre-fort à Manhattan et qu'il faisait jusque là transiter jusqu'à lui par l'intermédiaire de petites boîtes acheminées par des "courriers" loyaux ou espions, lesquels s'avèrent être justement ceux qui entourent Babe. Celui-ci se retrouve donc bien malgré lui chargé de liquider cet encombrant héritage en vengeant symboliquement le peuple juif. En effet suite à l'Holocauste, New-York est devenue l'une des villes accueillant l'une des plus importantes communautés juive du monde dont beaucoup de rescapés d'Auschwitz (ce que le film rappelle quand il montre les tatouages sur les bras de diamantaires chez qui Szell se rend ou lorsque d'anciens prisonniers le reconnaissent en pleine rue) et Babe s'appelle évidemment Levy. Son affrontement avec Szell lui permet donc d'exorciser le passé et de se délester de son fardeau.
Le film est également une preuve par l'exemple que deux acteurs brillants mais différents (par leur âge, leur parcours, leur nationalité, leur méthode de jeu) peuvent parfaitement fonctionner ensemble. Le film allie histoire et thriller avec brio grâce au scénariste William Goldman notamment dans les nombreuses scène où Babe est "visité" par les ombres de son passé. A la manière de "Répulsion", son appartement miteux fait sans cesse l'objet d'intrusions (de viols?) filmées le plus souvent de façon furtive ce qui accroît la sensation d'angoisse et d'insécurité du personnage*. La scène de la salle de bains qui préfigure un peu celle de "Shining" est particulièrement réussie.
* Il y a d'ailleurs de ce point de vue une continuité entre Babe et le personnage que Dustin Hoffman interprétait dans "Le Lauréat" une décennie plus tôt tout comme le fait de continuer à être crédible en jouant les étudiants alors qu'il avait 39 ans (pour "Le Lauréat" il en avait 30 soit 10 de trop par rapport à son personnage, dans "Marathon man" c'est 20 de trop, qui dit mieux!)
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)