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Nelly et Monsieur Arnaud

Publié le par Rosalie210

Claude Sautet (1995)

Nelly et Monsieur Arnaud

Claude Sautet a terminé sa carrière en apothéose avec l'un des plus beaux films de sa carrière, pourtant riche en trésors. Mais "Nelly et Monsieur Arnaud" a une saveur particulière tant il est le fruit d'un alliage subtil entre tout ce qu'il y a de plus intime chez ce cinéaste qui avait beaucoup de mal à se cerner lui-même. "Nelly et Monsieur Arnaud" est l'un de ces films en creux qui en dit long pour peu que l'on y soit attentif.

Le film est fondé sur un paradoxe qui traverse d'autres films du cinéaste: c'est l'histoire d'une rencontre véritable sur fond d'amour impossible, ce qui fait lien créant en même temps un obstacle infranchissable. Celui de la différence d'âge et d'expérience tout d'abord: Nelly (Emmanuelle Béart) qui a 25 ans maîtrise l'informatique et pas Arnaud (Michel Serrault) qui en a 60, elle va donc l'aider à coucher ses mémoires, non sur le papier mais dans la mémoire de l'ordinateur. Ce sera la base de leurs échanges tandis que la mise en scène faite de champs/contrechamps sur un Arnaud debout mobile et volubile et une Nelly assise à l'écoute et statique à son bureau matérialise leur séparation et la sujétion de l'une à l'autre. Car l'inégalité est également sociale. Arnaud est un grand bourgeois friqué, Nelly survit tant bien que mal en faisant des petits boulots précaires. Leur premier échange est basé sur l'argent qu'il lui donne et pourtant ils parviendront à échapper à la logique de prostitution qui semblait se dessiner au départ au profit de la sublimation dans l'écriture*. Leur relation sera professionnelle, amicale et même amoureuse mais platonique, marquée par une grande retenue et beaucoup de non-dits. Dans une scène délicieuse où il l'invite dans un grand restaurant, ils s'amusent d'ailleurs de la curiosité que leur présence provoque et Nelly glisse à l'oreille d'Arnaud que les clients doivent sûrement la prendre pour une pute. 

Mais l'impossibilité de faire coïncider le cœur et le corps, récurrente chez Sautet a un prix, celui de la solitude et d'une certaine mélancolie**. En développant des sentiments pour Arnaud, Nelly s'interdit d'aimer un autre homme ce qui provoque la fin abrupte de sa relation avec Vincent (Jean-Hugues Anglade) avec lequel elle refuse de s'engager. Et la passion interdite qu'éprouve Arnaud s'exprime outre sa jalousie ("Il y a des débuts tardifs", j'adore cette phrase si révélatrice) lors d'une scène magnifique inspirée des "Belles endormies" de Yasunari Kawabata où il contemple Nelly endormie et la caresse sans la toucher. La filiation entre Arnaud et les autres personnages masculins phares de Sautet est très claire sauf qu'il ne cache plus qu'Arnaud est un double de lui-même et que le film est testamentaire, l'appartement d'Arnaud se vidant au fur et à mesure que celui-ci libère sa parole. Il révèle aussi bien sa part de lumière que sa part d'ombre, incarnée notamment par les apparitions fugitives pour reprendre l'intitulé du générique de Michael Lonsdale qui incarne sa mauvaise conscience. Les provocations de Nelly qui raconte à son mari (Charles Berling) qu'elle a accepté l'argent d'Arnaud puis à Arnaud qu'elle a couché avec Vincent (et qu'elle y a pris plaisir) alors qu'elle ne l'a pas encore fait jouent le même rôle de révélateur de l'inconscient. Michel Serrault livre une composition extraordinaire, remplie d'humanité qui lui a valu un César bien mérité ainsi que celui du meilleur réalisateur pour Claude Sautet.

* Max et les ferrailleurs présente une situation similaire où la relation entre une prostituée et son client bourgeois est subvertie par l'attitude de ce dernier qui refuse d'en profiter.

** Encore que la fin reste d'une certaine manière en suspens, chacun pensant à l'autre tout en s'éloignant physiquement de lui.

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Un coeur en hiver

Publié le par Rosalie210

Claude Sautet (1992)

Un coeur en hiver

"Un cœur en hiver" l'avant-dernier film de Claude Sautet est l'un de ses plus aboutis et l'un de ses plus personnels. Comme le dit si bien Olivier Père, Sautet apparaît à travers ses films comme un cinéaste paradoxal à la fois très proche et très secret. Un cinéaste dual, faussement solaire et véritablement tourmenté, créateur de personnages profondément autodestructeurs dont l'illusion de contrôle finit toujours par se dissiper lorsque leur vie déraille.

Cette dualité est profondément inscrite dans "Un cœur en hiver" au travers des deux amis (?) inséparables Maxime (André Dussollier) et Stéphane (Daniel Auteuil) qui en réalité représentent deux facettes opposées du même homme. Lorsqu'ils font du tennis en salle, on peut remarquer qu'ils arborent la même tenue mais avec des couleurs inversées entre le haut et le bas, l'un représentant effectivement l'endroit de la vie (Maxime) et l'autre son envers (Stéphane). Il y a aussi à un moment donné une séquence qui se déroule à l'entrée d'un cinéma affichant le film d'Ernst Lubitsch "To be or not to be", un titre qui convient parfaitement pour définir l'un ("to be") et l'autre ("not to be"). Par conséquent chacun incarne une facette de l'existence qui se traduit par une complémentarité dans le domaine professionnel (l'un fabrique et répare les violons dans son atelier comme s'il accomplissait une retraite mystique de solitude et de silence, l'autre assure le service après-vente avec son sourire commercial et son talent pour nouer des relations) et sentimental (l'un séduit les filles, l'autre les tient à distance, se montrant aussi fuyant et inadapté avec elles qu'il l'est dans tout type de contexte social). L'histoire se focalise rapidement sur une cliente du duo, la violoniste Camille Kessler (Emmanuelle Béart). Elle devient la petite amie attitrée de Maxime mais elle découvre les affres de la passion avec Stéphane avec lequel elle peut avoir des échanges beaucoup plus profonds car lui seul paraît véritablement l'écouter* (aussi bien quand elle joue que quand elle lui parle). Seulement, il lui oppose une fin de non-recevoir lorsqu'elle veut se rapprocher de lui physiquement, ajoutant qu'il est complètement fermé au sentiment (amoureux comme amical d'ailleurs). Comme Lily vis à vis de Max, Camille en vient à douter que Stéphane soit véritablement un homme devant tant de froideur et (d'apparente) indifférence face à la douleur qui la brûle, elle. En réalité c'est l'un des énième hommes clivés de la filmographie de Sautet, coupé de ses émotions et donc vivant dans un mental orgueilleux dans lequel il s'imagine au-dessus des autres et pouvant les manipuler à sa guise avant de s'apercevoir mais trop tard qu'il a gâché sa vie.**

* Et il sait l'écouter car justement, c'est dans les relations dénuées de paraître social qu'il est le plus à l'aise. Avec son ami lorsqu'il est seul avec lui, avec son apprenti ou encore avec son maître de violon. Tant qu'avec Camille il n'est question que d'échanges sur la musique ou de confidences sur sa vie à elle, il est également à son aise. En revanche dès qu'il s'agit de jeu de séduction et de relation amoureuse, c'est le dérapage.

** En cela et comme Max, il me fait penser au majordome Stevens des "Vestiges du jour" qui éprouve un sentiment de triomphe chaque fois qu'il étouffe toute forme d'humanité en lui jusqu'à ce qu'il finisse en miettes. Néanmoins par rapport aux personnages de Sautet des années 70, Stéphane verbalise davantage et finit même par faire une ébauche d'introspection ce qui est un progrès par rapport à la conduite suicidaire ou au meurtre.

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Max et les ferrailleurs

Publié le par Rosalie210

Claude Sautet (1971)

Max et les ferrailleurs

"Max et les ferrailleurs" est l'un des films de Claude Sautet qui m'a le plus marqué. Pourtant j'aurais eu l'âge la première fois que je l'ai vu de lire la série "Max et Lili" de Dominique de Saint Mars (si elle avait existé à l'époque) plutôt que d'essayer comme le fait Lily de percer à jour l'épais mystère de Max. Car bien qu'atypique dans sa filmographie par son genre (le polar) et le milieu représenté (celui des flics, des petits voyous et des prostituées), c'est déjà un film-somme, l'un de ceux qui donne le plus de clés pour comprendre le cinéma de Claude Sautet. Car derrière le côté solaire du cinéaste célébrant les joies du groupe et de la convivialité, il y a une ombre solitaire, froide comme la mort et c'est elle que j'ai vue d'abord*.

En effet "Max et les ferrailleurs" est une tragédie de l'échec et de l'impuissance (quoi qu'en ait dit Sautet lui-même car son cinéma repose sur le non-dit). L'extraordinaire composition de Michel Piccoli (à mon avis l'un de ses plus grands rôles) permet de voir peu à peu remonter à la surface les failles de Max, celles qui se cachent sous son flegme apparent et qui finissent par lui exploser à la figure, le laissant en lambeaux. Car Max est une bombe à retardement et dans le rôle de la mèche il y a l'incendiaire Lily (Romy Schneider) qui elle aussi se défait peu à peu du rôle social qu'elle interprète pour finir aussi défaite que Max à qui elle finit par rendre son humanité, en y mettant le prix fort.

La bourgeoisie dans le film est présente à travers le personnage de Max dont on sait qu'il est le fils d'une riche famille de vignerons et que ce n'est pas avec ce qu'il gagne comme inspecteur qu'il peut se permettre de traîner avec des tas de billets dans la poche ou de s'acheter un appartement qui lui sert de couverture en un claquement de doigts. D'ailleurs la scène où il retrouve Abel (Bernard Fresson), son ancien camarade de régiment devenu le leader d'une bande de petits délinquants de banlieue permet de mesurer toute la distance sociale qu'il y a entre eux depuis qu'ils sont retournés à la vie civile. A la convivialité de la bande, filmée au café ou sur les chantiers qui fleurissaient alors dans la ville de Nanterre en mutation s'oppose la solitude glaciale du flic psychorigide aussi muré en lui-même que le majordome des "Vestiges du jour" de James Ivory**.

Mais pourtant Max qui ne supporte pas l'échec a déjà commencé sa descente aux enfers en renonçant à son métier de juge faute d'avoir pu prouver la culpabilité d'un prévenu. Et au début du film, on apprend que devenu inspecteur, il a de nouveau échoué à prendre en flagrant délit un groupe de truands ce qui en fait la risée du commissariat. On devine l'étendue de sa frustration. La rencontre avec Abel qu'il n'a pas vu depuis dix-sept ans (et qu'il ne reverra pas d'ailleurs) lui donne alors une idée machiavélique: lui suggérer de monter un gros coup avec sa bande qu'il orchestrera de A à Z par l'intermédiaire de la petite amie d'Abel, Lily, une prostituée dont il devient le client régulier. Mais dans ce domaine là encore, Max s'avère frappé d'impuissance. Alors qu'il est en présence de l'une des plus belles femmes du monde faisant le "plus vieux métier du monde", il reste étrangement froid, distant et repousse ses avances, se contentant de lui donner de l'argent pour qu'elle lui tienne compagnie ou de la photographier lors d'une soudaine montée de fièvre ou plutôt de "pulsion scopique"***. Le fait qu'il se serve d'elle pour monter son coup ne peut expliquer cet étrange comportement qui ressemble à une autopunition. D'autant que Lily finit quand même par le toucher, physiquement et psychologiquement. Avec des conséquences irréversibles. En effet en manipulant les autres, Max creuse sans s'en rendre compte sa propre tombe et il n'est guère étonnant qu'il finisse par perdre le contrôle et tomber avec eux, déversant sa rage et son impuissance dans la décharge de son révolver sur le commissaire joué par François Périer.

* Pascal Jardin a dit du cinéma de Sautet qu'il était une fenêtre ouverte sur l'inconscient et c'est bien en cela qu'il n'a rien à voir avec les films de potes divertissants et superficiels qui peuplent le cinéma français et qu'il échappe également à son temps et à son milieu pour acquérir une portée universelle et intemporelle.

** Max préfigure Stéphane, le personnage principal de "Un cœur en hiver" tout aussi froid, secret et orgueilleux (il croit échapper aux sentiments en manipulant ceux des autres alors qu'il s'autodétruit) .

*** La femme désirable que l'on regarde mais que l'on ne peut pas toucher revient comme une obsession chez Sautet, notamment dans ses deux derniers films (tous deux avec Emmanuelle Béart qui remplace Romy Schneider alors décédée).

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Les choses de la vie

Publié le par Rosalie210

Claude Sautet (1970)

Les choses de la vie

Le décès de l'acteur Michel Piccoli puis du scénariste et dialoguiste Jean-Loup Dabadie à une semaine d'intervalle m'a donné envie de revoir "Les Choses de la vie", un film emblématique des années 70 et du "style Sautet". 

En effet, ce qui frappe d'emblée quand on regarde ce film, c'est à quel point il est ancré dans une époque révolue tant sur le plan technologique que culturel. Sur le plan technologique, la lenteur avec laquelle Pierre (Michel Piccoli) est secouru (il reste étendu dans le champ au moins une demi-heure avant l'arrivée de l'ambulance) rappelle ce que c'était de vivre dans un monde non connecté (peut-être d'ailleurs son destin en aurait-il été changé? Car cette absence de connexion n'était pas que technologique, elle était aussi civilisationnelle, j'y reviendrai.) Sur le plan culturel, il est inimaginable aujourd'hui de voir des acteurs avec la clope au bec en permanence dans des atmosphères enfumées (sauf dans les reconstitutions). La loi Evin est passée par là ainsi que l'augmentation vertigineuse des prix, une meilleure connaissance des effets sur la santé mais aussi une image ringarde désormais associée à ce produit. Enfin les problèmes matrimoniaux de Pierre semblent eux aussi terriblement datés. En 1970 le divorce par consentement mutuel n'existait pas encore et le mariage était davantage la norme. La femme ne semblait d'ailleurs pas pouvoir se réaliser autrement (le personnage d'Hélène joué par Romy Schneider n'envisage pas un instant de partir seule à Tunis). Des rigidités amplifiées par le milieu social bourgeois dans lequel s'inscrit le film où il faut en plus gérer un patrimoine qui après le départ de l'époux se détériore. Le bateau qui prend l'eau, le volet de la maison secondaire à l'île de Ré qui bat la breloque symbolisent le fait que l'épouse de Pierre ne peut pas se débrouiller seule ce qui a quand même changé depuis (même si le fait que beaucoup de familles bourgeoises ont une maison secondaire à l'île de Ré reste d'actualité).

Mais cette sujétion de la femme à l'homme dans le mariage, cadre normatif qui paraissait alors indépassable n'est pas aliénante que pour la femme, elle l'est aussi pour l'homme. Car l'accident de voiture, morceau de bravoure qui rythme la narration et transforme ce qui paraît n'être qu'un banal drame bourgeois en tragédie symbolise la crise existentielle de Pierre qui comme beaucoup de personnages de Sautet (comme Sautet?) sont coupés d'eux même. Ne parvenant plus à jouer son rôle de pater familias, il ne parvient pas cependant à se débarrasser de la pesante culpabilité qui pèse sur lui et encore moins à réinventer un autre modèle de couple et de famille. L'homme de cette époque ne communique pas, communiquer c'est féminin. L'homme de cette époque ne montre pas ses sentiments pour ne pas être considéré comme une femmelette. L'homme de cette époque a tellement bien appris dès le plus jeune âge à se blinder qu'en fait, il ne ressent même plus rien. L'état comateux de Pierre qui ne souffre même pas alors que son corps est moribond en dit très long sur la nature d'un personnage qui voit sa vie lui échapper une fois que le blindage a sauté, à tous les sens du terme. Et Michel Piccoli avec son jeu distancié excelle dans ce type de rôle tandis que les dernières visions de sa conscience (certaines poignantes, d'autres barrées*) démontent tout comme l'incroyable montage de la séquence l'accident l'idée préconçue que certains se font du cinéaste.

* Comme la scène du banquet de mariage qui s'avère être un repas de funérailles quand la caméra découvre que les convives à droite sont les témoins de l'accident avec parmi eux Boby Lapointe.

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