Rob REINER a commencé sa carrière au cinéma avec "Spinal Tap" (1984) sans savoir qu'il la finirait avec sa suite, "Spinal Tap 2: The End Continues" (2025) sorti aux USA trois mois avant son décès tragique et qui hélas pour lui a fait un flop. Chez nous, le film n'a pas bénéficié d'une exploitation en salles et est sorti début novembre directement en VOD et DVD. Ce qui ne m'étonne guère car si "Spinal Tap" (1984) est un film culte aux USA, il est plutôt méconnu chez nous en dehors d'un cercle de fans. Rob REINER était un cinéaste éclectique que l'on a réduit en France aux comédies romantiques et à ses deux adaptations brillantes des romans de Stephen King ("Stand By Me" (1986) et "Misery") (1990).
Tout ce qui fait le sel du premier "Spinal Tap", on le retrouve en mode mineur dans cette suite réalisée plus de quarante ans après, l'effet de surprise en moins mais la reconnaissance du milieu en plus. Mieux vaut cependant connaître le premier film pour saisir les références du second qui s'adresse clairement aux nostalgiques. Le dispositif est le même que dans le premier film, celui du faux documentaire largement improvisé. Rob REINER retrouve chaque membre du trio qui s'est reconverti dans des occupations improbables (à titre personnel, le magasin du musée de la colle de Derek Smalls alias Harry SHEARER m'a fait mourir de rire) puis on assiste aux répétitions et enfin au concert du trio qui se reforme pour honorer un contrat auprès de leur ancien impresario (décédé mais représenté par sa fille). L'énergie circule toujours aussi bien entre les trois acteurs-musiciens qui en dépit de leur âge ont gardé intact leur goût pour l'humour absurde ce qui donne des scènes désopilantes comme celle de la colle déjà citée, de la visite de la maison hantée, de l'audition du douzième batteur (le récit de la mort du précédent est encore plus drôle que ceux des autres) ou encore du cultissime "Stonehenge" avec un mégalithe cette fois réalisé à la bonne échelle mais qui va quand même entraîner une catastrophe scénique. Cerise sur le gâteau, d'authentiques stars du rock viennent se joindre à la fête, soit pour décliner la proposition d'être le douzième batteur (Questlove, Lars Ulrich de Metallica et Chad Smith des Red Hot Chili Peppers) soit au contraire pour accompagner le groupe: Paul McCARTNEY lors d'une jam session et surtout Elton JOHN qui ira même avec eux sur scène et subira comme eux les effets du monolithe. Un hommage sans doute à Freddie MERCURY qui avait déjà amené Elton JOHN à collaborer avec un (vrai) groupe de hard-rock.
Même moi qui ne suis pas du tout spécialiste de rock (et encore moins de hard-rock), je me suis esclaffée à plusieurs reprises devant le premier film de Rob REINER, un faux documentaire parodique qui tourne en dérision le monde du rock à travers un groupe fictif, "Spinal Tap" dont les personnages ont été inventé quelques années auparavant par le trio Christopher GUEST, Michael McKEAN et Harry SHEARER pour les besoins d'un sketch télévisé dont le réalisateur était déjà Rob REINER. Un dispositif qui n'est pas sans rappeler celui de "The Blues Brothers" (1980) passés eux aussi du petit au grand écran et de la scène (humoristique) à la salle (de cinéma). "Spinal Tap" qui reprend également le caractère improvisé de l'émission TV d'origine alterne entre les extraits de concert, les vidéos clips, les entretiens individuels et collectifs, le tournage en coulisses et en tournée tourne en dérision à peu près tous les clichés relatifs aux groupes de rock. Cela va des tenues grotesques aux ego (et entrejambes!) surdimensionnés, des caprices de stars aux psychodrames des scissions en passant par la malédiction frappant les batteurs successifs, la petite amie intrusive (Yoko ONO, sort de ce corps!) qui veut remplacer le manager, les interviews où la bêtise le dispute à l'absurdité (l'origine du nom du groupe, l'ampli qui monte à 11, le groupe qui tourne en rond dans les coulisses etc.) Les scènes cultes s'enchaînent: on sort les vieux dossiers qui montrent les nombreux virages (pour ne pas dire retournement de veste) du groupe selon les modes du moment (le style Beatles, le style Power Flower etc.), on discute d'une pochette sexiste qui même dans les années 80 risque de ternir l'image du groupe, on fait du relooking extrême, les problèmes techniques s'enchaînent ainsi que les galères lorsque le groupe est au creux de la vague et réduit à jouer sur une base aérienne ou dans un théâtre de marionnettes etc. Nul doute que le film, devenu culte a constitué une source d'inspiration majeure pour les sketches des Inconnus tournant eux aussi en dérision les chanteurs et les groupes hexagonaux de cette époque (Indochine, Florent Pagny, La Mano Negra, Patrick Bruel etc.) avant que ce nouveau trio ne passe lui aussi du petit au grand écran.
Il y a comme un air de famille entre "Shining" (1980) " et Misery" (1990). Visiblement pour Stephen King, l'auteur des deux romans adaptés respectivement par Stanley KUBRICK et Rob REINER, l'écriture est dangereuse pour la santé mentale et l'intégrité physique. Surtout si l'écrivain choisit pour trouver l'inspiration un chalet ou un hôtel isolé du reste du monde par une épaisse couche de neige: attention au hors-piste! Les génériques des deux films montrent d'ailleurs l'écrivain en train de conduire sur une route sinueuse ou recouverte par le blizzard vers un travail d'écriture contrarié. Dans "Shining" (1980), il est victime du syndrome de la page blanche et sombre dans la folie meurtrière. Dans "Misery" (1990), il veut s'émanciper de son image d'auteur de romans de gare en tuant son personnage mais tombe dans les griffes d'une infirmière psychopathe qui le contraint à le ressusciter. La symbolique de "Misery" est aussi forte que celle de "Shining". Dans le film de Stanley KUBRICK on a un père infanticide. Dans "Misery", c'est au contraire la mère ou plus exactement son substitut, l'infirmière qui est infanticide. Elle traite l'écrivain privé de l'usage de ses jambes après son accident de voiture comme un bébé, le confinant dans son lit, le récompensant ou le punissant selon qu'il exauce ou non ses désirs. Or on apprend peu après qu'elle a été condamnée à la suite de décès en série de nouveaux nés. Ce qui est de mauvais augure pour le sort de l'écrivain qu'elle séquestre et tient à sa merci. Annie Wilkes est sans doute l'un des personnages les plus dérangés et effrayants de toute l'histoire du cinéma. Pas étonnant que Kathy BATES ait obtenu l'Oscar de la meilleure actrice. Elle fait forcément penser à une autre infirmière castratrice célèbre, Mildred Ratched dans "Vol au-dessus d'un nid de coucou" (1975). Mais Annie est moins manipulatrice que folle à lier. Gamine émerveillée par les aventures de l'héroïne inventée par Paul Sheldon, Misery, Annie peut sombrer en un clin d'oeil dans la violence la plus extrême dès qu'on la contrarie. Face à cette furie infantile qui torture et tue, Paul Sheldon (James CAAN) doit utiliser toutes les ressources de son ingéniosité et de son imagination pour tenter de s'en sortir. Ca ne sera pas une partie de plaisir.
Il y a sept ans, j'ai reçu en cadeau un coffret de onze films de Martin SCORSESE. Et pourtant ce n'est qu'aujourd'hui que je regarde "Le Loup de Wall Street" (2013) et je n'ai pas encore vu les deux autres de la même eau qu'il a réalisé avant, "Les Affranchis" (1990) et "Casino" (1995). Ce n'est clairement pas ma came si j'ose dire, ce grand cirque hyperactif et hyper-testostéroné même si dans "Le Loup de Wall Street", l'addiction au fric, au sexe et aux drogues ne s'accompagne pas d'un bain de sang. On reste entre cols blancs aux mains bien sales quoique blanchies en Suisse (merci à notre acteur frenchie, Jean DUJARDIN).
L'immersion dans la fuite en avant complètement déjantée d'un escroc de la haute finance ne manque pas d'intérêt. Jordan Belfort représente une version dévoyée et grotesque de la réussite du self made man et Martin SCORSESE s'avère toujours aussi doué pour croquer le portrait de l'inconscient américain. La forme frénétique épouse le fond du personnage, un bonimenteur sans scrupules que ses capacités de persuasion mènent au sommet du succès avec tous ceux qui acceptent de le suivre dans son délire de toute-puissance sur fond de revanche sociale. Le portrait de cette Amérique-là est fort juste, on y trouve tout ce qui caractérise ses pires travers: l'individualisme exacerbé nourri de darwinisme social (derrière les histoires édifiantes de pauvres femmes sorties du ruisseau grâce à lui, la jouissance de pouvoir "entuber" les autres), le culte du dieu dollar (il faut voir avec quel mépris Jordan traite tous ceux qui ne croulent pas sous le fric), le mode de vie ostentatoire et vulgaire qui en résulte, l'inconscience des ravages causés par ses actes, les excès en tous genres qui rappellent notamment ceux du "Scarface" (1983) de Brian DE PALMA avec l'alcool coulant à flot sur les montagnes de coke et de cachets tandis que l'adrénaline accumulée est déchargée dans les orgies de sexe qui servent de substitut aux fusillades, les femmes, toutes vénales ou presque étant ravalées au rang d'objets sexuels interchangeables. Leonardo DiCAPRIO est phénoménal dans le rôle principal par son abattage avec quelques scènes d'anthologie comme celle du téléphone.
Néanmoins 3h d'un tel barnum, c'est trop. Au bout d'une heure on a bien compris à qui on avait affaire et la répétition ad nauseam de ce schéma nous mène à l'épuisement pour ne pas dire à l'écoeurement. Il y a un problème d'équilibre dans le film. Car certes, Martin SCORSESE nous ramène parfois dans le monde réel, au détour de quelques scènes qui sont de loin celles que j'ai trouvé les plus intéressantes: celle où Jordan avoue dans un rare moment d'introspection que le loup le dévore de l'intérieur, celle où il bat sa femme et tente d'embarquer de force sa petite fille complètement terrorisée, celle dans laquelle l'agent du FBI prend le métro et regarde (et la caméra avec lui) la misère qui l'environne, celle dans laquelle Jordan est condamné par la justice. Mais ces moments sont trop rares pour dissiper l'impression que le réalisateur s'est laissé happer dans le tourbillon de la fascination pour son personnage et qu'il a eu bien du mal à redescendre. Du loup au vampire il n'y a qu'un pas et Martin SCORSESE m'a paru un peu trop "mordu".
Rob REINER a réalisé nombre de films cultes: "Princess Bride" (1987), "Stand By Me" (1986) et bien sûr "Quand Harry rencontre Sally" (1989) qui est devenu la référence de la comédie romantique, genre que je ne prise guère en soi tant tout y est prévisible et cliché. Mais sans être révolutionnaire, le film de Rob REINER s'élève au dessus du lot grâce à une heureuse conjonction de talents (réalisateur, scénariste, chef op, acteurs...) mais pas seulement.
L'amour peut-il résister à l'usure du temps? Ou plutôt comment faire pour que l'amour passe l'épreuve du temps? C'est à cette question en fait que répond "Quand Harry rencontre Sally" bien plus qu'à la certitude de Harry (Billy CRYSTAL) selon laquelle un homme et une femme ne peuvent être seulement amis. Quel est l'intérêt de poser des définitions figées sur ce qui justement est en évolution perpétuelle? Peut-être s'agit-il de se rassurer. Mais ce qui pour moi fait l'originalité de cette comédie romantique, c'est qu'elle traque le mystère de l'alchimie entre deux personnes qui traversent la vie ensemble. Mystère qui échappe donc à notre volonté. On le voit particulièrement bien dans la séquence dans laquelle Harry et Sally (Meg RYAN) invitent au restaurant leurs amis respectifs Mary (Carrie FISHER) et Jess (Bruno KIRBY) dans l'espoir de les caser avec leur ami(e). C'est le contraire qui se produit: Mary et Jess se découvrent spontanément des affinités alors que les tentatives de conversation avec l'ami(e) de leur ami(e) tournent court (exactement comme dans le film de Éric ROHMER, "L Ami de mon amie") (1987). C'est aussi le sens des séquences de témoignages face caméra de vieux couples qui racontent le moment où ils se sont rencontrés. Hasard ou destin selon les croyances de chacun, le fait est que leur âge témoigne pour eux de la longévité de leur union, de même que leurs regards complices. Le montage expressif suggère ainsi fortement que Harry et Sally possèdent cette alchimie mais refusent de s'y abandonner en s'inventant diverses mauvaises excuses qui ne font que leur faire perdre du temps et accumuler les expériences malheureuses. Le split screen ou le montage alterné les rapprochent (ils font ou pensent la même chose au même moment) mais ils sont isolés dans le cadre ou bien séparés par une cloison étanche qui souligne leur solitude. A cela s'ajoute d'évidentes qualités de rythme et d'écriture (exemple, la célèbre chute drolatique de la séquence non moins célèbre d'orgasme simulé par laquelle Sally ébranle les certitudes de Harry sur les femmes) ainsi que d'interprétation: Harry et Sally sont très bavards pour créer des écrans de fumée entre eux mais ce sont leurs regards qui en disent le plus, notamment ceux, très expressifs que Billy CRYSTAL lance à sa partenaire (timides et tendres, à l'opposé de son comportement tête à claque). Enfin, le charme n'agirait pas de la même façon sans la photographie de Barry SONNENFELD qui magnifie New-York à la manière d'un film de Woody ALLEN mais avec sa thématique propre: celle du temps qui passe et le risque de passer à côté de sa vie à force d'orgueil mal placé, d'aveuglement et de peurs (de l'échec, de l'intimité etc.) Les feuilles mortes se ramassent à la pelle même si convention oblige tout est bien qui finit bien pour le couple de tourtereaux.
Le formidable papy conteur du film joué par le non moins formidable Peter FALK est un peu le double de Rob REINER. Il s'adresse à nous spectateurs qui sommes dans la position de l'enfant malade: blasés, sceptiques mais (secrètement) en attente. En attente de quoi? Du récit capable de réenchanter un quotidien morose. Dans les années 80 déjà les petits garçons se détournent des livres jugés ringards pour les jeux vidéos (ironiquement, 31 ans après, le film n'a pas vieilli mais on ne peut pas en dire autant du jeu). Avec son air débonnaire et son œil qui frise papy Falk et derrière lui Rob REINER ont l'air de nous dire "Vous ne croyez plus aux contes de fées ni à la magie du cinéma? Chiche que je peux vous scotcher en un clin d'œil et vous allez même en redemander!"
"Princess Bride" contrairement à ses imitateurs qui se la racontent est un acte de foi envers le pouvoir de la narration (qu'elle soit littéraire ou cinématographique), de l'imaginaire et de la transmission. S'il s'amuse avec les conventions et références du conte de fées et du cinéma de genre (un soupçon d'héroïc-fantasy par-ci, une pincée d'aventures par là, une cuillère de thriller avec une parodie hilarante des dents de la mer et une grosse louche de cape et d'épée avec le personnage du vengeur masqué mi Errol Flynn-mi Douglas Fairbanks joué par Cary ELWES) jamais Reiner ne tombe dans le cynisme ou le second degré poseur destiné à "faire intelligent". Son dispositif de mise à distance est ludique avant tout, mis en scène et joué de façon jubilatoire (y compris par cette pauvre Robin WRIGHT dont le non-jeu rend Bouton d'or encore plus cruche qu'elle ne devait être sur le papier) et parsemé de répliques qui ont fait date. D'où le plaisir intact que le film procure et qui l'a élevé avec les années au statut de film culte que l'on transmet de génération en génération et que l'on étudie en classe.
"When the night has come And the land is dark And the moon is the only light we'll see
No, I won't be afraid No, I won't be afraid Just as long as you stand, stand by me
So darlin', darlin' Stand by me Oho, stand by me Oh, stand, stand by me Stand by me"
La puissance d'évocation de "Stand by me", c'est d'abord ce classique de 1961 interprété par Ben E. King repris plus de 400 fois et que l'on entend au début et à la fin du film lorsque Gordie, le héros adulte des années 80 se remémore avec nostalgie le moment où il a quitté le monde de l'enfance. Mais toute la bande-son du film est magique (de Every Day de Buddy Holly à Great balls of fire de Jerry Lee Lewis en passant par Lollipop des Chordettes) et nous plonge dans l'ambiance retro des années 50.
"Stand by me" est l'adaptation d'une nouvelle de Stephen King "The body". On retrouve un thème commun à plusieurs de ses œuvres: une attention particulière aux zones d'ombre de l'enfance, sans l'aspect paranormal. Le cadavre du garçon que recherchent les quatre jeunes héros peut ainsi symboliser leur mue car "grandir c'est mourir un peu". Comme pour tout rite de passage qui se respecte, les garçons doivent affronter de multiples épreuves: traverser une étendue d'eau pleine de sangsues, un casse-auto gardé par un soi-disant terrifiant cerbère (qui s'avère être un toutou inoffensif, première expérience de la différence entre mythe et réalité), un viaduc perché à une hauteur de 30 mètres alors qu'un train surgit juste derrière eux etc. A chaque fois, on les voit mettre en péril leur virilité, jouer à se faire peur voire pour certains, jouer à la roulette russe.
Car ces gamins ont un point commun, leur profond mal-être qui rend cette opération périlleuse. A un titre ou à un autre, ils se sentent rejetés de leur famille ou de leur communauté: le chef de la bande Chris (joué par River Phoenix alors tout jeune et déjà brillant) est poursuivi par la mauvaise réputation de sa famille, Teddy le binoclard un peu déjanté (Corey Feldman) est maltraité par son père, Vern (Jerry O'connell) est l'enrobé de service et enfin Gordie (Wil Wheaton) frêle et mélancolique vit dans l'ombre de son frère Denny (joué par John Cusack) dont il doit en plus porter le deuil. Vern et Teddy jouant des rôles de faire-valoir, on se focalise sur le destin de Gordie et de Chris qui sont très proches (et le restent spirituellement à l'âge adulte même s'ils ne se voient plus). Le premier a une sensibilité littéraire et le second, révolté par l'injustice cherche à s'extraire de l'atavisme familial symbolisé par son grand frère surnommé "Eyeball" et sa bande de voyous.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)