"Nos plus belles années" témoigne de l'éclectisme de Sydney POLLACK aussi à l'aise avec le western et le thriller qu'avec la comédie et le mélodrame. Néanmoins, on peut relever deux constantes chez lui: Robert REDFORD avec qui il a tourné sept fois et un regard critique sur l'Amérique dont il déconstruit les mythes tout en restant fidèles aux genres de l'âge d'or de son cinéma et à ses grandes stars glamour. C'est sans doute ce qui a conduit à le classer comme un cinéaste de l'entre-deux: entre classicisme hollywoodien et Nouvel Hollywood. "Nos plus belles années" est ainsi un mélodrame digne de la tradition des années 50 et 60 (on pense aux maîtres du genre et en premier lieu à Douglas SIRK) mais avec un arrière-plan aux airs de pamphlet politique puisque Sydney POLLACK tente d'articuler petite et grande histoire: celle de son couple antinomique aux grandes convulsions ayant agité l'Amérique de 1937 à 1950: la crise, la guerre et le maccarthysme. Mais je trouve le résultat personnellement trop tiède, surtout si je le compare à des oeuvres plus frontalement engagées comme "Les 3 Jours du Condor" (1975) ou "Jeremiah Johnson" (1972). C'est en grande partie lié à l'écriture du personnage de Hubbell, vraiment trop lisse. Sans doute pour ne pas trop égratigner l'image de Robert REDFORD, il apparaît comme mou, indécis, sans caractère si bien qu'en dehors de sa beauté (et de son talent d'écrivain dont on ne peut guère se rendre compte, celui-ci ne transperçant pas l'écran), on se demande ce que Katie peut lui trouver. Car contrairement à lui, pur rejeton de la classe dominante WASP, Katie qui est juive, communiste et issue d'un milieu modeste est une passionaria qui ne rend jamais les armes. On sait dès le départ que ce mariage de la carpe et du lapin est voué à l'échec mais force est de constater que Robert REDFORD et Barbra STREISAND irradient à l'écran. Sur la longueur cependant, le film s'essouffle là où il devrait s'enflammer: dans la description des ravages du maccarthysme sur le milieu du cinéma hollywoodien. On ne ressent pas suffisamment ses effets sur le couple, même si Hubbell est prêt à faire des compromis(sions) sur ses scénarios, on ne sait pas lesquelles. On ne voit pas non plus assez à quel point quitter New-York pour Los Angeles représente une perte de sens pour Katie, un traumatisme comparable à celui d'un déracinement. Au contraire, elle est montrée comme celle qui s'accroche dans le couple, qui lui sacrifie tout alors que Hubbell, plus froid et distancié est prêt à s'en détacher à tout moment. En dehors de quelques scènes où Katie jette un froid dans les réunions des amis de Hubbell où elle ne trouve pas sa place, on reste dans un flou artistique savant qui rend la chute abrupte, presque gratuite là où elle devrait paraître évidente.
"Jeremiah Johnson", le deuxième film du tandem Sydney POLLACK/Robert REDFORD est magnifique, à la fois beau et cruel. Il dissipe les illusions du "retour à la nature" comme solution à la violence de la société. Si l'on pense au contexte dans lequel le film a été réalisé, on ne peut y voir qu'une parabole contre la guerre du Vietnam. Sauf que le film de Sydney POLLACK à travers le périple de Jeremiah, un ancien soldat devenu trappeur dans les Rocheuses montre que les alternatives recherchées par les tenants de la contre-culture sont des chimères. La guerre qu'il fuit (vraisemblablement celle du Mexique au milieu du XIX° siècle) en partant vivre en solitaire au coeur des montagnes, il va la revivre bien malgré lui. Jeremiah fait des rencontres dont celle d'un vieux trappeur qui lui apprend les rudiments de la survie en milieu hostile, reçoit sans l'avoir demandé une femme et un enfant eux aussi privés de liens et croit pouvoir avec eux refonder une famille et repartir à zéro. Mais il est vite rattrapé par la guerre entre colons et indiens et par les rivalités entre tribus. Le fait de ne pas parvenir à se soustraire à son appartenance d'origine et son hubris l'amène à commettre un acte sacrilège qui lui vaut un terrible retour de bâton. Il plonge alors dans l'enfer d'une vengeance sans merci contre les indiens Crow qui d'après la légende lui aurait valu son surnom de "mangeur de foie". Sauf peut-être dans la superbe scène de conclusion où après avoir hésité à brandir son fusil, Jeremiah rend son salut à l'indien qu'il croise. Un fragile espoir de guérison pour cet homme des montagnes condamné à l'errance et à la violence perpétuelle.
Deuxième film de Sydney POLLACK, "Propriété interdite" marque aussi sa première collaboration avec celui qui deviendra son acteur fétiche, Robert REDFORD. Le film est l'habile adaptation d'une pièce en un acte de Tennessee Williams. Habile parce qu'on ne sent pas trop les origines théâtrales du film grâce au travail sur le scénario effectué notamment par un tout jeune Francis COPPOLA et grâce à une superbe photographie de James WONG HOWE (le cousin de la célèbre actrice sino-américaine Anna May WONG) qui fait ressentir l'ambiance étouffante et poisseuse de la bourgade du Mississipi où se déroule la majeure partie de l'intrigue. Celle-ci ressemble quelque peu à celle du film "Titanic". Sauf qu'au lieu du paquebot qui coule à pic, on voit des trains à l'arrêt en raison du naufrage de la crise des années 30 qui met les cheminots au chômage. Dans ces situations où les hommes s'absentent, il y a des mères aux abois qui utilisent le corps de leur fille comme appât pour la maquer au plus offrant. Un vieux riche, M. Johnson est sur les rangs mais aussi l'amant de la mère (joué par Charles BRONSON). Mais c'est un mystérieux jeune étranger blond aux yeux bleus qui rafle la mise. Il faut dire qu'il a la belle gueule de Robert REDFORD. Logiquement, il tape dans l'oeil de Alva, la fille que tous les cheminots s'arrachent mais qui ne rêve que de fuir cette existence sans issue. Alva est jouée par Natalie WOOD au firmament de sa beauté qui forme donc un couple diablement séduisant avec Owen, même si le fait de le fréquenter entraîne des représailles de la part de la communauté comme de celui de la mère, Hazel. Car Alva qui vit dans ses rêves mais utilise des armes de séduction tout ce qu'il y a de plus charnel découvre une réalité bien éloignée de ce qu'elle s'était imaginé. Le prince charmant est un employé envoyé par la compagnie ferroviaire pour licencier du personnel, un homme rugueux qui fait son boulot sans états d'âme et ne ménage guère cette poupée "un peu poule un peu fleur (bleue)". Même quand il s'adoucit et que les deux amants se rejoignent à la Nouvelle-Orléans, Alva est bien obligée de constater que sa soif de liberté n'est qu'une illusion et que la réalité de sa sujétion (à sa mère et aux hommes ce qui rapproche terriblement le personnage du destin de l'actrice) la rattrapera toujours.
"Bobby Deerfied" n'est pas le film le plus connu de Sydney POLLACK. C'est l'une de ces pépites secrètes qu'un cinéphile est ravi de découvrir au fond du panier. Un film américain aux accents européens, plus précisément Mitteleuropa. C'est logique puisqu'il s'agit d'une adaptation du roman de Erich Maria Remarque "Le Ciel n'a pas de préférés". D'ailleurs on pense également à son contemporain Thomas Mann et à "La Montagne magique". Deux des plus grands auteurs allemands de la première moitié du XX° siècle dont les livres furent brûlés par les nazis. On ne cesse de voyager dans "Bobby Deerfied" sur les circuits automobiles français, dans les Alpes suisse puis à plusieurs reprises via le tunnel du Simplon près du lac de Côme et jusqu'à Florence où se déroule la majeure partie de l'intrigue. L'action qui se déroule juste après la seconde guerre mondiale est transposée dans les années 70, période de tournage du film. De même que "Le vent se leve" (2013), autre film "déterritorialisé" se référant à Thomas Mann racontait la relation entre un concepteur d'avions de guerre et une jeune femme tuberculeuse, le film de Sydney POLLACK narre la rencontre amoureuse entre deux jeunes gens marqués par la mort: un pilote de formule 1 hanté par le décès en pleine course de son coéquipier et une jeune femme leucémique. Outre l'excellence de l'interprétation par Al PACINO et Marthe KELLER qui comme chacun sait sont réellement tombés amoureux sur le tournage du film, ce qui m'a plu est la fantaisie qui se dégage du personnage de Lillian. Parce que le temps lui est compté, elle vit à 100 à l'heure en brûlant la chandelle par les deux bouts alors que le champion automobile fatigué est lui plutôt à l'arrêt dans sa vie. Cela donne des scènes assez drolatiques où Bobby est complètement dépassé par l'énergie un peu fo-folle de sa partenaire qui n'a au contraire aucune inhibition et ne cesse de le "challenger". Intrigué, agacé, jaloux puis bouleversé quand il apprend la raison de son comportement déroutant, il se laisse aller lui aussi à quitter la boucle dans laquelle il tourne en rond pour emprunter ces chemins de traverse de la vie que tant de gens ne voient pas (lui-même porte longtemps des lunettes noires symbole de sa cécité comme de sa vanité). Comme dans "Les Ombres du coeur" (1993) auquel j'ai beaucoup pensé, c'est la proximité de la mort qui contraint ces jeunes gens à vivre avec intensité et sincérité une histoire qu'ils savent sans issue. Avec une justesse de ton qui déjoue tous les pièges liés au mélodrame, Sydney POLLACK filme l'étincelle qui jaillit du choc des contraires, le chemin qu'ils parcourent ensemble et l'empreinte ineffaçable que Lillian laissera dans la vie de Bobby.
"Le vent se lève, il faut tenter de vivre" (Paul Valéry, le cimetière marin).
Le premier film de Sydney Pollack devait entièrement reposer à l'origine sur le dialogue téléphonique d'un étudiant en médecine exerçant une mission de bénévolat au centre d'aide aux désespérés et d'une mère de famille ayant entrepris de se suicider. Deux genres se superposaient ainsi: un thriller avec le compte à rebours pour localiser la jeune femme et la sauver avant qu'il ne soit trop tard et une romance par téléphone interposé qui aurait été impossible de montrer frontalement en 1965 dans un film hollywoodien classique. On voit ainsi comment "Trente minutes de sursis" a ouvert la voie deux ans plus tard à "Le Lauréat", film-phare du nouvel Hollywood qui allait faire tomber le tabou de la différence d'âge et de statut social avec en plus la même actrice, Anne Bancroft dans le rôle de l'épouse bourgeoise insatisfaite. D'autre part, la relation téléphonique s'avère également être un excellent moyen de contourner la barrière de la couleur de peau dans un pays marqué par un profond racisme et une phobie non moins profonde du métissage. Comme le montre ironiquement Spike Lee dans "BlacKkKklansman", les membres du KKK se font berner par un policier noir parce qu'ils ne parviennent pas à le démasquer au téléphone. Il en est de même évidemment dans "Trente minutes de sursis" où jamais la question raciale ne se pose alors qu'il n'en aurait pas été de même si Alan (Sidney Poitier) et Inga (Anne Bancroft) s'étaient réellement rencontrés.
Cependant Sydney Pollack qui exécutait une commande n'a pas pu réaliser le film qu'il voulait si bien que le film est affaibli par les flashbacks expliquant pourquoi Inga en est arrivé là. Ceux-ci cassent la tension du compte à rebours et du huis-clos alors que de nombreux personnages viennent interférer avec Alan dans la cellule de crise où il était de garde ce qui détruit l'aspect intimiste de la relation qu'il avait pu instaurer avec son interlocutrice.
"Les gens de ma génération se sont battus pour des idéaux auxquels ils croyaient dur comme fer. Quand John Kennedy a été élu, nous étions sûrs que le monde allait changer. Et nous nous sommes retrouvés à devoir digérer nos désillusions." (James Grady, ex-journaliste d'investigation et auteur du roman "Les six jours du Condor" paru en 1974 dont le film de Sydney Pollack est l'adaptation). "Les trois jours du Condor' (pourquoi a-t-il perdu trois plumes au passage de l'écrit à l'écran, mystère) fait partie de ces grands thrillers américains contestataires, paranoïaques et désenchantés emblématiques des années 70 marqués par l'assassinat de Kennedy, la guerre du Vietnam et le scandale du Watergate. Sa force est d'adopter le point de vue d'un citoyen (presque) lambda à la dégaine d'étudiant attardé façon "40 ans, toujours puceau" qui est le rouage d'une vaste machine kafkaïenne qui le dépasse, du moins au début et l'amène à devenir un fugitif traqué. Vous avez reconnu l'intrigue de "La mort aux trousses" de Hitchcock? Et bien "Les Trois jours du Condor" s'en rapproche. Sauf que Turner (Robert Redford, l'acteur engagé incontournable de ce genre et de cette époque) est tout de même un agent de la C.I.A et même s'il appartient à une antenne "intello idéaliste" qui se croit à l'abri du danger* et qui de ce fait va perdre son innocence au contact des remugles fétides d'une institution corrompue, il ne manque pas de ressources. En plus de son intégrité, de sa culture livresque en matière d'intrigues d'espionnage et de ses compétences techniques dans les télécommunications qui vont lui être très utiles, il a un oeil acéré et un esprit clairvoyant (je soupçonne d'ailleurs son surnom d'être lié à ces qualités: le condor est cet oiseau essentiel à la santé de l'écosystème chargé d'assainir l'atmosphère en faisant le ménage). Face à l'opacité d'un organisme gouvernemental tentaculaire qui n'hésite pas à utiliser des méthodes mafieuses et à sacrifier ses employés au nom d'une vision discutable de la "raison d'Etat", il ne peut s'en remettre qu'au quatrième pouvoir pour dénoncer les abus et sauver sa peau, celui-là même qui avait dénoncé le scandale du Watergate (James Grady a évidemment prêté certaines de ses compétences au héros). Et ces qualités, on les retrouve évidemment dans sa relation avec Kathy (Faye Dunaway) qui n'a rien d'anecdotique. Au contraire, les parenthèses intimistes permettent de mesurer le talent de Turner pour lire entre les lignes et comprendre donc le non-dit: telles les photos exposées de Kathy qui expriment son désert effectif, son sentiment de vide existentiel. Voir cet homme d'un romantisme absolu (en danger de mort et beau comme un dieu) débarquer chez elle pour la prendre en otage et l'embarquer dans sa quête ne peut que la faire chavirer dans une dimension parallèle certes exaltante mais éphémère car trouble et mortifère à base de violence, de danger et de mort. Et puis il y a un troisième personnage intéressant, c'est le tueur à gages Joubert (Max von Sydow) qui ressemble beaucoup au personnage de Sentenza dans "Le Bon, la Brute et le Truand" de par son flegmatisme, son caractère impitoyable, froid et méthodique mais aussi une certaine "philosophie" de vie (celle du travail bien fait) qu'il explique à Turner et qui est à l'opposé de ses valeurs.
* A juste titre, la ressortie récente du film en copie restaurée a permis de mesurer à quel point en dépit de son contexte daté, cette oeuvre n'a pas vieilli et s'avère "plastique". Elle peut tout à fait d'adapter en effet à la géopolitique actuelle. Ainsi le massacre des collègues de Turner qui a force de sonder la littérature mondiale à la recherche de fuites a fini par trouver sans le savoir un plan secret d'une unité de la C.I.A fait penser de façon troublante à celui des dessinateurs de Charlie Hebdo.
Les films de Woody Allen sont tellement proches de lui qu'il est devenu courant de les interpréter à l'aune des rebondissements de sa vie privée compliquée (comme les critiques de son dernier opus "Wonder Wheel" le montrent).
"Maris et femmes" est de ce point de vue un cas d'école. C'est en effet le dernier film qu'il a tourné avec Mia Farrow, juste avant qu'ils ne se séparent. En effet pendant le tournage, elle a découvert la liaison qu'il entretenait avec sa fille adoptive Soon Yi et a eu bien du mal à terminer le film. Or justement, "Maris et femmes" est un film sur la crise du couple où l'effet de mise en abyme joue à plein. L'annonce de la séparation de leurs amis Sally (Judy Davis) et Jack (Sydney Pollack) déstabilise profondément le couple formé par Judy (Mia Farrow) et Gabe (Woody Allen) qui se croyaient à l'abri. La tourmente conjugale est soulignée par une mise en scène hachée novatrice à l'époque avec un tournage caméra à l'épaule et de nombreux jump-cuts. On remarque également que pour la première fois, Mia Farrow n'est pas magnifiée mais enlaidie. Son personnage porte des vêtements informes, ses cheveux sont coupés courts, son visage est livide et elle pratique derrière sa fragilité de façade le mensonge et la manipulation pour parvenir à ses fins.
Woody Allen se donne évidemment le beau rôle dans cette histoire. Il apparaît comme une victime de Judy et suscite l'admiration de Rain (Charlotte Lewis), une très belle étudiante qui rêve d'avoir une relation avec lui. On ne compte plus le nombre de films où Woody Allen (ou ses clones) entretiennent une relation amoureuse avec une jeune fille, la relation prof-étudiante en étant une des variantes (on la retrouve dans "L'Homme Irrationnel"). Quant à Jack, autre avatar d'Allen, il se ressource dans les bras d'une jeune fille inculte (thème central de "Wathever works"). Evidemment la différence majeure avec la réalité réside dans le fait que ces relations asymétriques ne sont pas incestueuses. Néanmoins on peut remarquer que dans le film, une des raisons profondes de la séparation du couple Judy/Gabe est le refus de ce dernier d'avoir un enfant avec elle, celle-ci étant déjà mère d'une précédente union. Un reflet troublant de la réalité puisque le couple Farrow/Allen s'est révélé stérile, leur seul enfant prétendument biologique étant probablement celui de Frank Sinatra, son précédent mari.
Dernier film de Kubrick fidèlement adapté d'un roman d'Arthur Schnitzler "Rien qu'un rêve", "Eyes Wide Shut" est une oeuvre magistrale sur la pulsion érotique et son dévoiement par les élites sociales qui en ont fait un instrument de pouvoir.
"Eyes Wide Shut" ("Les yeux grands fermés") est construit sur une série de dualités en constante interactions. La première de ces dualités est évidemment sociale. Il y a deux mondes dans "Eyes Wide Shut": celui de l'arc-en-ciel et ses lumières multicolores qui symbolise la masse. Et celui de l'élite décadente, une petite société secrète se livrant à des rituels occultes sataniques. Bill et Alice Hartford (Tom Cruise et Nicole Kidman) bien qu'aisés appartiennent au premier monde mais ils sont inexorablement attirés par le second. Chacun d'eux rêve de transgresser les limites pour y pénétrer. "Bill" utilise son fric et son insigne pour se frayer un passage sans jamais parvenir à faire illusion (il est démasqué à la soirée parce qu'il est venu en taxi alors que les grands de ce monde se déplacent en limousine). Quant à "Alice", elle regarde un peu trop du côté du miroir. Les tentateurs et tentatrices qu'ils rencontrent au bal organisé par l'un des riches clients de Bill, Ziegler (joué par Sydney Pollack) leur promettent le 7eme ciel qui se trouve non "Under the Rainbow" mais "Over the Rainbow".
Mais comme chaque réalité est porteuse de son contraire, on suit la nage en eaux troubles de ce couple entre des dualités aux limites de plus en plus poreuses. Le rêve et la réalité s'entremêlent, le présent côtoie le passé (la valse de Vienne 1900, la Renaissance vénitienne), le mariage monogame subit les assauts de la débauche anonyme, les masques s'allient avec la nudité comme la lumière avec l'obscurité et le mensonge avec la vérité. Chaque proposition sexuelle que reçoit Bill possède un pendant morbide qui prend la forme d'un cadavre, du VIH ou d'une overdose. Car la dualité majeure du film est bien entendu celle d'Eros et de Thanatos. L'orgie satanique et ses incantations inversées est une représentation frappante de l'anti-ciel qui exploite et détruit la pulsion sexuelle à des fins mercantiles. On est fasciné par l'impression de vertige qui se dégage de la mise en scène et notamment tous ces travelling labyrinthiques qui ne semblent jamais finir. Même si Bill et Alice finissent par se retrouver non seulement "lucky to be alive" mais chauffés à blanc par leur plongée dans la dialectique du désir.
En 1963, Aragon écrivait que "L'avenir de l'homme est la femme", maxime devenue dans l'album de Jean Ferrat sorti en 1975 "La femme est l'avenir de l'homme." Michael Dorsey (Dustin Hoffman) en est l'incarnation. Du jour où il décide de se travestir pour décrocher un rôle, sa vie bascule. Au premier degré, c'est une histoire de success story: un acteur au chômage devient une star de la télévision. Mais c'est bien plus subtil que ça. Dorsey apparaît comme un homme veule, fade, faible, comme s'il lui manquait une épine dorsale. Lorsqu'il devient Dorothy (ou plutôt lorsqu'il découvre Dorothy en lui), il devient une personne énergique, déterminée, franche, empathique et surtout courageuse donc capable de renverser l'ordre établi, celui du sexisme ordinaire du show business. Et en dehors, les rapports de force dominant les relations entre les hommes et les femmes comme l'illustrent les hilarantes scènes de taxi où ce n'est qu'avec une voix ou un comportement masculin que Dorsey prend le dessus.
Les scènes de tournage du soap opera, satiriques à souhait, frappent par leur justesse d'observation et leur brûlante actualité alors que le film est vieux de 35 ans. On pense aux récentes affaires de harcèlement qui ont défrayé la chronique (DSK en 2011, Denis Baupin et Jean-Michel Maire dans TPMP en 2016) car on retrouve les mêmes comportements déplacés: main aux fesses, baisers forcés, tentatives de viols, tout cela parfaitement banalisé. Julie, la jeune actrice jouée par Jessica Lange, ravissante mais peu sûre d'elle sort avec Ron, le réalisateur (Dabney Coleman), un macho de première qui se croit irrésistible. Sa mauvaise foi lorsqu'il justifie ses mensonges ("c'est pour ne pas la blesser") et ses tromperies ("c'est pour ne pas être exploité") laisse pantois.
Face à ce monde factice, la relation sensible qui se développe entre Julie et Dorothy donne lieu à de belles scènes intimistes où la fragilité de l'une et la tendresse de l'autre peuvent s'exprimer, révélant d'autres possibles entre les femmes et des hommes connectés à leur part féminine et non plus en guerre avec elle. Dustin Hoffman est bien sûr absolument parfait, plus "vrai que nature". Mais Jessica Lange offre également une interprétation très fine de son personnage.
Comme d'autres films de Zemeckis, La mort vous va si bien qui est au premier degré un divertissement jouissif cache bien son jeu à savoir plusieurs niveaux de lecture et une réflexion subtile sur la mort, l'addiction, l'emprise, le culte de l'apparence et l'art. La séquence d'ouverture montre un personnage -Ernest (Bruce Willis)- fasciné par Madeline (Meryl Streep), une femme dont le numéro de music-hall ringard provoque les sarcasmes et l'ennui du reste de la salle. Pour elle, il quitte tout -son métier de chirurgien esthétique, sa fiancée- et connaît une descente aux enfers jusqu'aux tréfonds de l'alcoolisme et de l'humiliation. Quant à Helen la fiancée bafouée (Goldie Hawn), après avoir elle aussi connu la déchéance morale et physique (obésité, folie...) elle choisit de devenir le clone de Madeline grâce à une potion de jouvence qui rend immortel. Elle s'engage alors avec elle dans une confrontation par delà la mort puisque Madeline avale également la potion. Quant à Ernest, il en est réduit à l'art de "ravaler" sa femme et son ex pour dissimuler leur aspect de plus en plus cadavérique. Mais en véritable personnage zemeckien, il finit par trouver en lui les ressources pour échapper à sa situation d"enterré vivant et se reconstruire.
Il s'agit également d'un film extrêmement riches en références de toutes sortes. Référence à la genèse biblique quand l'esthéticienne-sorcière Lisle (Isabella Rossellini) sort nue de son bain telle une nouvelle Eve et propose à Ernest de boire la potion (c'est à dire de croquer dans la pomme) sous la verrière reproduisant la création d'Adam de Michel-Ange. Référence dans cette même séquence à Blanche-Neige et les 7 nains de Disney car Lisle (et sa pomme empoisonnée) se retrouve affublée d'un manteau à collerette semblable à celui de la marâtre. Référence à Warhol qui a peint une fausse sérigraphie de Madeline, starlette périssable au désir obsessionnel de jeunesse et d'immortalité. Référence à Tennessee Williams et à sa pièce de théâtre Doux oiseau de jeunesse dont la version musicale est interprétée par Madeline. Référence à Vol au dessus d'un nid de coucou avec la séquence de l'hôpital psychiatrique où est enfermée Helen. Référence aux cartoons avec des effets spéciaux permettant d'écraser, trouer, tordre ou étirer les corps. Enfin références aux films antérieurs de Zemeckis. Helen en robe rouge est un avatar de Jessica Rabbits, Ernest fait penser à Droopy alors que la séquence où il escalade le toit du château de Lisle et se retrouve suspendu par les bretelles sous l'orage reprend une scène identique dans Retour vers le futur (Doc accroché à l'horloge). Pour terminer, signalons que les acteurs sont excellents. Mention spéciale à Bruce Willis dans le rôle d'Ernest, criant de vérité dans un rôle à contre-emploi.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)