Connaissant assez mal Robert De NIRO, j'ai trouvé le documentaire qui lui est consacré très instructif. Certes, il n'est pas exhaustif (comment pourrait-il embrasser en moins d'une heure plus de cinquante ans de carrière et quelle carrière!) mais tout en étant assez classique dans sa forme, il souligne des aspects intéressants de la personnalité de l'acteur. J'en citerai trois:
- L'implication totale dans le processus créatif des films. Non seulement Robert De NIRO est un perfectionniste capable d'aller très loin dans la préparation de ses rôles (l'exemple emblématique étant son entraînement à la boxe et sa prise de poids pour "Raging Bull" (1980) qui lui valut l'Oscar du meilleur acteur) mais l'instigateur de plusieurs des films réalisés par son alter ego réalisateur Martin SCORSESE: "Raging Bull" (1980) et "La Valse des pantins" (1982) notamment. La relation fraternelle avec ce dernier est particulièrement émouvante, notamment lorsque devenus vieux, ils se laissent photographier bras dessus bras dessous par les journalistes du festival de Cannes.
- L'incarnation de "la violence pulsionnelle de l'Amérique" pour reprendre l'expression du réalisateur du documentaire, Jean-Baptiste PERETIE. Dès le film qui le fit connaître, "Mean Streets" (1973), Robert De NIRO impose un jeu fébrile marqué par de terribles explosions de violence, qu'il en soit l'instigateur, la victime ou les deux. Plus encore que ses rôles de mafieux, ce sont ceux de vétérans de la guerre du Vietnam qui permettent de montrer toutes les facettes de cette violence qui s'abat tant sur les hommes que sur les femmes. Une rugosité compensée par un travail d'auto-dérision croissant au cours de sa carrière avec des rôles de plus en plus parodiques (dommage que son rôle de "super Mario subversif" dans "Brazil" (1985) ne soit pas évoqué).
- Les relations avec le show business. "l'arme du silence", le titre du documentaire ne fait pas seulement référence aux personnages joués par Robert De NIRO, murés en eux-mêmes, incapables de s'exprimer autrement que par des coups (c'est lui qui a inventé la célèbre réplique du miroir dans "Taxi Driver") (1976) mais à son rapport plus que distant avec les médias qu'il a fui, surtout dans sa jeunesse. Pourtant les quelques éléments biographiques distillés ici et là éclairent sa personnalité pudique voire taiseuse, que ce soit le rapport à son père, Robert de Niro senior, peintre obscur et homosexuel dans le placard ou l'évocation de l'un de ses fils, atteint de troubles du spectre autistique.
Documentaire critique différent de ceux auxquels on est habitués, "John Wayne, l'Amérique à tout prix" aurait pu s'appeler "Comment Marion Morrison est devenu John Wayne, l'incarnation de l'Amérique réac?" La thèse sur laquelle repose toute la démonstration du documentaire est la suivante: il ne s'est jamais remis de la seconde guerre mondiale. Non pas celle qu'il a faite mais celle qu'il n'a pas faite. En effet après avoir galéré des années dans le cinéma de série B, la carrière de John WAYNE décolle avec "La Chevauchee fantastique" (1939). Mais voilà que l'attaque de Pearl Harbour obligent les USA à entrer en guerre. Les stars confirmées s'engagent. John WAYNE tergiverse et choisit finalement de rester à Hollywood. Un choix payant au niveau de sa carrière mais qui le plonge ensuite dans un profond sentiment de culpabilité. John FORD qu'il appelle "Pappy" parce qu'il considère qu'il lui doit tout le couvre en effet de honte. Alors John WAYNE se spécialise dans les rôles de cow-boy ou de soldat conservateurs et ultra-patriotiques, parfois pour le meilleur dans "La Prisonniere du desert" (1956) mais souvent pour le pire comme dans "Les Berets verts" (1968). Parallèlement, il tente de réparer sa "faute" en s'engageant dans la guerre froide. Mais c'est pour assister le maccarthysme en dénonçant les communistes d'Hollywood: pas très glorieux. Dans les années 60, sa croisade réac en pleine guerre du Vietnam devient carrément pathétique tant il apparaît comme un dinosaure complètement déconnecté de son époque. Il devient la parfaite caricature du beauf sexiste, raciste, homophobe, multipliant les déclarations à l'emporte pièce jusqu'à ce que la maladie ne l'emporte. Jusqu'au bout, John WAYNE apparaît comme un costume XXL cachant un type déphasé, incertain, jouant les patrons tout en étant sous la coupe sévère de l'éternel paternel de substitution John FORD, se faisant appeler "le Duke" pour mieux cacher le fait de porter un prénom féminin et mort d'un cancer provoqué au moins en partie par les retombées radioactives mal contrôlées d'une armée américaine qu'il vénérait tant.
"Al Pacino: Le Bronx et la fureur" laisse entendre rien que par le choix de son titre qu'il ne s'agit pas de bêtement compiler des archives mais qu'il y a un projet derrière. Mieux, une vision. Et c'est ce qu'il faut pour un acteur de cette trempe. Se concentrant sur les années fondatrices de sa carrière et lui donnant au maximum la parole au travers d'archives audio, le film met en évidence le lien organique qui relie l'acteur à sa ville et à une époque révolue, le New-York des années 70 ainsi que son lien très fort avec le Nouvel Hollywood qu'il contribua à façonner. C'est également un film habité par la passion de Al Pacino pour le théâtre, shakespearien en particulier et sa fidélité à des acteurs formant autour de lui une seconde famille (Marlon BRANDO son mentor formé comme lui à l'Actors studio et qui joue son père dans "Le Parrain" (1972), John CAZALE qu'il considérait comme son grand frère et qui l'était également dans ce même film ou encore Lee STRASBERG qui était alors directeur de l'Actors Studio et qui est le premier à prononcer son nom correctement, ce qui n'est pas un détail). Une flamme qui l'habite encore comme au premier jour comme le montre la conclusion du film, qui lui a permis de traverser cinquante ans de cinéma sans s'étioler et l'a régulièrement aidé à se ressourcer, à ne pas se faire "asphyxier" par un succès avec lequel on le devine, il n'a jamais été à l'aise, l'homme étant de nature réservée "le succès était fuyant, c'était étrange, cela me faisait peur. Ce qui me satisfaisait, c'était de jouer, c'est ce qui comptait. C'était vital, c'est ce qui me faisait tenir". L'homme est humble aussi. Lorsqu'il reçoit un Oscar après sept nominations pour un rôle dans un film pourtant mineur ("Le Temps d un week-end") (1993)", il évoque avec une émotion extrême ses origines modestes dans le sud du Bronx et le fait d'avoir donné de l'espoir à des jeunes issus du même milieu. De fait, Al PACINO a été le pionnier d'une lignée d'acteurs italo-américains issus des bas-fonds qui a vu la lumière grâce à la génération de réalisateurs contestataires du Nouvel Hollywood (qui voulait imposer des acteurs "non-aryens" à la culture WASP* dominante) et dont la légitimité à interpréter Shakespeare a sans cesse au début de sa carrière été interrogée en raison notamment de son accent**. Ce qui s'avère être d'une bêtise abyssale. Car où Shakespeare a-t-il puisé son inspiration sinon dans la tragédie antique c'est-à-dire en Grèce et en Italie, le berceau de la civilisation européenne mais aussi américaine. D'une certaine façon, Al Pacino qui incarne ce feu sacré ne fait que rappeler cette évidence.
* White anglo-saxon protestant.
** Cela m'a fait penser à Michael CAINE lui aussi issu d'un milieu populaire marqué par son accent cockney et qui affronte l'acteur shakespearien Laurence OLIVIER dans un duel cruel et feutré aux allures de lutte des classes dans "Le Limier" (1972) de Joseph L. MANKIEWICZ.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)