Qui donc a rêvé?
Liliane de Kermadec (1965)
Un pur bonheur de cinéphile que ce court-métrage expérimental et surréaliste de Liliane de KERMADEC d'une durée de 23 minutes mais tellement dense que je l'ai regardé deux fois de suite sur HENRI, la plateforme de la Cinémathèque pour en saisir toute la richesse. Sur le plan littéraire, la référence est claire: il s'agit d'une adaptation très libre de "Alice de l'autre côté du miroir" de Lewis Caroll. On y trouve un collage des fragments de l'oeuvre originale librement transposés: la traversée du miroir, la course à la Reine, la boutique de la brebis, la Reine rouge et la Reine blanche, le cavalier blanc, le banquet et le couronnement. Sur le plan cinématographique, l'influence de Alain RESNAIS et plus particulièrement de "L'Annee derniere a Marienbad" (1961) est assez frappante, tant par la présence de Delphine SEYRIG et son immobilité de statue de cire que par le tournage partiel dans les espaces géométriques et démesurés du parc de Sceaux. On pense aussi aux oeuvres ultérieures de Jacques DEMY et Agnes VARDA. Le premier y a certainement puisé des idées pour "Peau d'ane" (1970), la fée des Lilas bien sûr mais aussi les femmes-fleurs et le télescopage des mondes et des époques avec des engins du monde moderne des années 60 (2CV, cosmonautes, alunissage). La seconde y a sans doute trouvé une inspiration pour ses propres installations de miroirs sur "Les Plages d'Agnes" (2007). Mais surtout les deux réalisatrices inscrivent leur combat féministe dans les arts plastiques comme le faisait Annette Messager avec ses installations: "Qui donc a rêvé?" est rempli de tissus, de pelotes de laine, de broderies, de points au crochet et de travaux d'aiguille faits par la Reine blanche alors que le chevalier blanc, incarnation du patriarcat chute et rechute lourdement au sol (comme Rochester dans "Jane Eyre) parce que son armure est lestée par une batterie de cuisine en fer-blanc: "combien de soldats à l'ombre de la reine volent dans un ciel d'été sur un petit plateau à thé". Impossible de ne pas faire un parallèle avec une autre oeuvre habitée par Delphine SEYRIG, celle de Chantal AKERMAN avec ses ménagères au bord de l'explosion ("Saute ma ville" (1968) et bien sûr "Jeanne Dielman 23, Quai du Commerce 1080, Bruxelles") (1975). Dans le film de Liliane de KERMADEC, la petite Alice est donc sans cesse tiraillée entre les deux mondes réservés traditionnellement aux filles: celui d'une représentation narcissique en forme de piège ("miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle?"; "Je veux être reine") et celui de la réalité de l'aliénation domestique ("vous êtes ma prisonnière"). Sa course perpétuelle dans le parc, sur une barque ou bien dans la scène la plus aérienne et la seule en couleurs du film, sur un char à voiles peut être interprétée comme des tentatives d'échappée de ces deux destins.
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