C'est avec "L'année Juliette" que j'ai cerné pour la première fois à sa sortie au cinéma il y a trente ans le personnage inventé par Fabrice LUCHINI dès ses premiers films ("Les Nuits de la pleine lune" (1984) et "La Discrete" (1990) surtout): un séducteur lunaire, mythomane et bonimenteur à l'imagination prolifique et romanesque et qui finit toujours par s'empêtrer dans sa confusion entre le réel et la fiction. Cependant, contrairement à nombre d'autres films, il ne joue pas ici un rôle d'intellectuel cultivé ou d'amoureux des lettres mais celui d'un séducteur immature et indécis menant de front deux relations qui pour ne pas s'engager tombe dans la mythomanie en s'inventant une petite amie imaginaire: la fameuse Juliette du titre. Non à partir d'un livre mais d'un nom entendu à l'aéroport, d'une confusion de valises (comme dans "Frantic") (1988), d'une affiche de concert et de la description d'un mélomane par lequel on apprend qu'elle porte une longue tresse noire. Même si nombre de situations créé par Camille font sourire (l'achat de vêtements par exemple), ses mensonges finissent par se retourner contre lui en même temps que son fantasme s'évapore dans un final aussi absurde que dramatique. Notons que "L'année Juliette" est pour Fabrice LUCHINI le premier film d'une fructueuse collaboration avec le réalisateur Philippe LE GUAY.
"Les femmes du 6ème étage" est à la fois un film bien ancré dans une réalité historique et sociologique et un "feel good movie" utopique tout à fait comparable à la série "Downton Abbey" (2010). Le réalisateur, Philippe LE GUAY est le beau-frère de Dominique de Villepin et son père a exercé la même profession (agent de changes) que Jean-Louis, le personnage principal de son film. Le cadre de l'histoire est extrêmement réaliste avec son immeuble parisien haussmannien du 16° matérialisant la hiérarchie sociale comme le faisait "Pot Bouille" de Emile Zola ou le dessin de Bertall gravé par Lavieille représentant les cinq étages du monde parisien en 1845. On retrouve donc au rez-de-chaussée la loge de la concierge, aux premiers étages, les grands appartements bourgeois et dans les combles, les chambres de bonnes, exigües et sans confort. De nombreux vieux immeubles conservent encore de nos jours leur point d'eau froide et leurs toilettes à la turque sur le pallier, désaffectés la plupart du temps. D'autre part, l'afflux de domestiques espagnoles en remplacement des paysannes bretonnes correspond à l'époque décrite qui est celle du début des années 60, quand la France du général de Gaulle et des trente Glorieuses accueillait par millions des immigré(e)s venu(e)s d'Espagne et du Portugal, pays alors miséreux sous la férule des dictateurs Franco et Salazar.
C'est dans ce cadre réaliste remarquablement dépeint que le réalisateur installe son intrigue qui oppose de façon quelque peu manichéenne un couple de bourgeois français coincés/frustrés et leurs enfants tête à claques et les bonnes de l'immeuble qui compensent leurs conditions de vie rudes et précaires par de la solidarité et de la convivialité, le tout épicé d'ibérisme caliente. Le réalisateur évite cependant le monolithisme, il y a de la diversité au sein de chaque groupe. L'épouse de Jean-Louis, Suzanne (Sandrine KIBERLAIN) est une provinciale complexée qui singe le milieu dans lequel elle vit mais qui se rend compte que son existence est d'une totale vacuité. L'une des bonnes, Carmen, est communiste et athée (Lola DUEÑAS) alors que les autres sont des grenouilles de bénitier. L'aspect le plus utopique du film concerne la métamorphose de Jean-Louis qui en tombant amoureux de sa bonne, Maria (Natalia VERBEKE) prend tellement plaisir à partager la vie haute en couleurs du 6ème étage qu'il décide de s'y installer puis de tout larguer pour changer de vie. Dans la réalité les "amours ancillaires" étaient plus proches de l'exploitation sexuelle que du romantisme de gare. Mais Fabrice LUCHINI est très bon alors on ferme les yeux sur le fait qu'une fois de plus on nous décrit une histoire d'amour entre une jeune femme et un homme qui pourrait être son père.
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