Une dizaine d'années avant "Bolero" (2023), Anne FONTAINE a réalisé un autre film riche en intertextualité, "Gemma Bovery". Sauf que là où "Boléro" est implicite, "Gemma Bovery" annonce la couleur dans son titre. Il y sera donc question d'une réécriture du célèbre roman de Gustave Flaubert avec dans le rôle-titre Gemma ARTERTON tout juste échappée de "Tamara Drewe" (2009). Car "Gemma Bovery" est l'adaptation d'un roman graphique de Posy Simmonds également créatrice de "Tamara Drewe". Anne FONTAINE s'amuse à en rajouter avec des acteurs porteurs d'univers bien identifiables. En tête, Fabrice LUCHINI qui reprend l'un de ses nombreux rôles d'amateur de lettres et de romanesque qui s'égare entre fiction et réalité. Il est d'ailleurs boulanger peut-être parce que l'acteur avait commencé sa carrière comme garçon-coiffeur? Niels SCHNEIDER joue les séducteurs sous l'emprise de maman comme dans "Les Amours imaginaires" (2010) et maman, c'est Edith SCOB qui semble prolonger "L'Heure d'ete" (2007). Bref, Anne FONTAINE et son co-scénariste, Pascal BONITZER s'amusent beaucoup pour un résultat bien troussé mais qui manque un peu du sel de "Tamara Drewe" (2009) avec son humour tordant. Néanmoins cette rêverie littéraire et champêtre a du charme et se conclut en beauté avec une autre invitation au voyage dans l'oeuvre de Tolstoï cette fois.
Arte consacre une série de documentaires aux grands romans qui ont fait scandale à leur sortie, soit parce qu'ils ont été l'objet de malentendus voire de contresens, soit parce qu'ils étaient en avance sur leur époque. "Emma Bovary", le premier roman de Gustave Flaubert a été les deux! En effet s'il a été acquitté au terme du procès qui lui a été intenté en 1857 pour "outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes moeurs", c'est parce que son avocat avait convaincu le jury d'interpréter le livre à l'envers, c'est à dire comme une défense des "bonnes moeurs", une mise en garde "contre les passions qui mènent au vice", le sort d'Emma étant vu comme une "expiation" de son comportement scandaleux. Au grand dam de Flaubert qui ne souhaitait pas que son roman soit jugé sur sa morale mais sur son esthétique et qui redoutait que son succès à venir en raison de la publicité du procès ne repose sur un malentendu. Il était trop en avance sur son époque, tout comme son héroïne, coupable de ne pas se satisfaire de son sort de "bonne épouse et bonne mère", régi par le patriarcat napoléonien et de désirer autre chose.
Le passionnant documentaire de Audrey GORDON revient sur la genèse du roman qui fait apparaître le soubassement sexuel qui bien qu'implicite dans la version définitive du roman, a été perçu par le tribunal l'ayant fait comparaître. La scène du fiacre avait d'ailleurs été censurée dans la publication du roman en feuilleton qui précédait le recueil (qui à la suite de l'acquittement, put paraître en intégralité). Flaubert utilisait un langage cru et avait besoin de ressentir ce qu'il décrivait ce qui conférait forcement une puissance érotique à sa plume (mon ami Pierrot). De plus, la mort d'Emma s'accompagnait de propos jugés athées puisqu'il évoquait "la survenue du néant". Or la religion était la garante de l'ordre moral qui contrôlait la société de même qu'avant 1789, elle était le fondement du pouvoir du roi. Tout cela est balayé par les désirs d'une femme nourrie de lectures romanesques en décalage total avec la médiocrité de la vie de province et l'enfermement domestique qui la condamnent à dépérir d'ennui après son mariage avec le terne Charles Bovary.
Ponctuée d'interventions d'écrivains "bovarystes" mais aussi d'actrices ayant joué Emma comme Isabelle HUPPERT et Mia WASIKOWSKA, l'analyse s'appuie sur un montage polyphonique des nombreuses adaptations audiovisuelles de l'oeuvre (près de 900 au total) qui se répondent entre elles à travers l'espace et le temps. Cela donne beaucoup de puissance au passage où Flaubert (représenté dans une version hollywoodienne par James MASON et une version argentine par Ricardo Galache) dit qu'il a écrit le livre pour toutes les femmes désabusées, insatisfaites par leur mariage, ayant vu s'effondrer leurs illusions une à une.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)