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Conversation secrète (The Conversation)

Publié le par Rosalie210

Francis Ford Coppola (1974)

Conversation secrète (The Conversation)

"Conversation secrète" est le chaînon manquant entre "Blow-up" (1966) de Michelangelo ANTONIONI et Blow Out" (1981) de Brian DE PALMA. Il est également indissociable de son contexte historique, celui du scandale du Watergate et des thrillers paranoïaques des années 70. Cependant, en dépit des apparences il ne s'agit pas du tout d'un film politique. Son véritable sujet est celui d'une aliénation individuelle. Sa fin horrifique a d'ailleurs quelque chose à voir avec "Shining" (1980) dans le sens où on assiste au dérèglement mental d'un homme coupé des autres et du monde et à des visions cauchemardesques de débordement sanguinolent à l'intérieur d'un hôtel. Le héros, Harry Caul (son nom évidemment résonne comme "Call") remarquablement interprété par Gene HACKMAN n'est pas sans évoquer Gerd Wiesler dans "La Vie des autres" (2006). D'abord parce qu'ils font le même métier consistant à espionner les autres et donc à vivre leur vie par procuration. Ensuite parce qu'il s'agit de portraits de deux hommes rongés par la solitude car incapables de communiquer normalement avec autrui, incapables d'intimité comme le montre leurs appartements impersonnels (celui de Harry finit même complètement saccagé à cause de sa recherche de micros cachés à l'intérieur). Dans les deux films, la question de l'humanité de ces hommes agissant avec le professionnalisme méticuleux voire maniaque d'une machine est posé. Dans les deux films, les deux hommes sont pris dans un dilemme moral: dénoncer ou protéger ceux qu'ils espionnent. La musique sert d'exutoire dans les deux cas, Gerd Wiesler écoutant celui qu'il espionne en jouer ("La sonate de l'homme bon") et Harry Caul jouant du saxophone autour d'un orchestre exclusivement composé de machines qui conforte le spectateur dans l'idée qu'il a affaire à un sociopathe. Plusieurs scènes montrent par ailleurs Harry incapable de faire confiance à qui que ce soit et donc à nouer des liens, qu'ils soient amicaux ou amoureux. Cela recoupe la paranoïa du personnage car à chaque fois qu'il se retrouve en compagnie d'amis ou d'une femme, il a peur d'être espionné/trahi et cela s'avère comme hasard souvent vrai. Ses seuls moments d'abandon se situent au coeur d'un cauchemar avec la femme qu'il est chargé d'espionner ou bien au confessionnal. Car Harry Caul à la différence de Gerd Wiesler est aussi un homme très religieux, son catholicisme fervent le plongeant dans la culpabilité liée aux conséquences de ses actes.

"Conversation secrète" est aussi un régal de mise en scène avec cette alternance de scènes dans des "arènes" publiques comme le parc de San Francisco ou le parking attenant à l'atelier d'écoutes souterrain et de lieux censés être privés mais truffés d'écoutes ce qui rapproche les USA de cette époque par certains aspects d'une dictature. L'effet de répétition est particulièrement efficace puisque la conversation enregistrée dans le parc au tout début du film et qui ne cesse d'être réécoutée en boucle est peu à peu décryptée par Harry Caul comme par le spectateur qui peut y voir plusieurs niveaux de signification. Certains des propos tenus peuvent ainsi s'appliquer à Harry lui-même? presque toujours isolé dans le cadre et confèrent au film parallèlement à la musique une profonde mélancolie "Chaque fois que je vois un de ces vieux types, je pense toujours qu’il a été un bébé… Où sont sa mère, son père, ses oncles, maintenant ?". Et quand on voit la réaction de Harry face à ce qui s'apparente à un meurtre (se blottir sous les couvertures) on se dit qu'à force de fuir le contact avec ses semblables, Harry est resté un vieil enfant qui n'a jamais grandi et jamais pu découvrir son identité. En cela il n'est pas si différent de Michael Corleone, autre homme aliéné et solitaire qui au lieu de construire sa propre personnalité a préféré se mouler dans le rôle du Parrain en payant le prix fort.

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Anna et les loups (Anna y los lobos)

Publié le par Rosalie210

Carlos Saura (1973)

Anna et les loups (Anna y los lobos)

J'étais très jeune la première fois que j'ai vu "Anna et les loups" à la télévision, sans doute par accident. Je n'ai donc pas tout compris. L'esprit satirique voire grotesque m'est passé au-dessus de la tête. Le contexte consistant à contourner la censure pour critiquer le franquisme à l'aide de symboles, également. Mais l'explosion brutale de sauvagerie des deux dernières minutes s'est gravée dans ma mémoire pour toujours. Evidemment au vu de l'âge que j'avais, ce sont les cheveux coupés de la poupée qui m'ont le plus terrifié mais j'ai quand même saisi ce que les trois frères avaient en commun. Je n'avais pas le mot pour la définir mais je sentais une attente lourde de sourdes menaces, le premier frère, José avec son revolver à la gâchette facile et sa collection d'uniformes, le second, Juan avec ses mains baladeuses et le troisième (celui qui m'a le plus marqué, Fernando) avec sa grotte, ses ciseaux et son obsession de la pureté. Car c'est ainsi qu'est construit le film: 1h33 de latence dans un lieu clos et hors du temps en forme de prison dans lequel une belle jeune femme étrangère que mon regard d'adulte qualifierait aujourd'hui de douce mais aussi de provocante vient titiller les pulsions de trois frères frustrés sexuellement symbolisant chacun l'un des piliers du franquisme (l'armée, la famille et la religion) requalifiés par Carlos SAURA en meurtrier, violeur et tortionnaire dans les deux dernières minutes quand le désir enfoui de chacun d'eux cristallisé sur la jeune femme se concrétise brutalement. Avec le recul du temps et après l'avoir revu, je ne suis pas certaine que ce final soit "réel" car le film mélange habilement réalité et visions fantasmatiques. Il est clair qu'Anna (Geraldine CHAPLIN) est le petit (?) chaperon rouge venu se jeter dans la gueule des loups mais quand on voit que la mère (qui peut symboliser Franco lui-même) est une grabataire, l'état de décrépitude de la maison, l'aspect dégénéré voire pitoyable des trois frères (restés sous le joug de leur génitrice) dont Anna se moque ouvertement et l'aspect rayonnant de cette dernière, on peut aussi interpréter le film, de même que pour "Cría cuervos" (1976) comme une métaphore de l'agonie du franquisme. Dans ce cas, c'est lui qui explose à la fin et non Anna.

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Cria Cuervos

Publié le par Rosalie210

Carlos Saura (1976)

Cria Cuervos

"Cria Cuervos" c'est "Le Temps des cerises" en version espagnole, un film anti-franquiste réalisé quand le régime était à l'agonie à l'image de son dictateur donc sourdement révolutionnaire fonctionnant entièrement par métaphores, certaines étant plus limpides que d'autres.

La grande maison bourgeoise dans laquelle vit Ana symbolise l'Espagne franquiste à bout de souffle. Tout y paraît figé, décrépi et clos sur lui-même (caractère majeur des dictatures qui coupent la société qu'ils dominent du monde extérieur). Le temps lui-même semble s'être arrêté. L'intérieur est sombre, austère, "plombant", l'extérieur est ceint par de hauts murs et mal entretenu avec au centre une piscine vide en mauvais état. Le franquisme lui-même est symbolisé par les hommes du film, tous réduits à quelques apparitions furtives dans les habits de leurs fonctions de gardiens de l'ordre franquiste, militaires ou ecclésiastiques. Mais surtout, tout dans cette maison (ou presque) sent la mort et celle-ci est partout: mort du père au début du film (mort de Franco?), réminiscences de l'agonie et de la mort de la mère, mort du cochon d'Inde, jeux dans lesquels les soeurs d'Ana font semblant de mourir, tentatives d'Ana (réelles ou fantasmées) d'empoisonner son père, sa grand-mère paralysée et aphasique puis sa tante avec du bicarbonate sans parler du moment où elle pointe un pistolet déchargé sur celle-ci et un ami de son père, lui aussi militaire franquiste. Ana a en quelque sorte fait sien le slogan du franquisme "Viva la muerte" à force d'assister à des scènes plus mortifères les unes que les autres.

Mais Ana, cette petite fille silencieuse aux immenses et inoubliables yeux noirs (magnétique Ana TORRENT) est aussi une rebelle qui avec ses soeurs symbolise l'espoir en un renouveau. "Tuer" prend alors le sens du titre "nourris les corbeaux et ils te crèveront les yeux", matérialisé par les pattes de poulet dans le frigo: le seul moyen de sortir de ce tombeau est de tuer le père (le chef, dieu le père, le patriarcat). Ana n'a pas observé que le pourrissement sur pied du régime, elle a également été témoin de plusieurs scènes démontrant son hypocrisie, notamment les écarts de conduite de son père vis à vis de la morale catholique puisqu'elle l'a surpris en train de tromper sa mère. Mère dont elle est très proche, si proche que d'une part elle ne cesse de la faire revenir dans ses rêves et souvenirs et que de l'autre c'est la même actrice, Geraldine CHAPLIN qui interprète Maria la mère et Ana devenue adulte. Les femmes, grandes victimes du franquisme, cloîtrées et réduites au silence, sont les héroïnes du film. Maria qui revit à travers Ana, ses soeurs Irene et Maite, la grand-mère, la bonne, la tante, la maison n'enferme que des femmes de tous âges et de toutes conditions. La résistance et l'espoir se manifestent de différentes manières. La grand-mère vit dans le passé pré-franquiste à travers la contemplation de vieilles photos et de vieux airs que le régime n'a pu effacer. De même le souvenir de la mère est lié à un air de piano qui symbolise son talent de pianiste brisé par l'idéologie familiale franquiste. Ana et ses soeurs regardent au contraire vers l'avenir, les photos des magazines jeunes et dansent au rythme d'un titre devenu un hit international, "Porque te vas" de Jeannette, entraînant mais également mélancolique jusqu'à ce qu'elles puissent franchir l'enceinte pour aller à l'école de l'éducation post-franquiste.

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Tristana

Publié le par Rosalie210

Luis Buñuel (1970)

Tristana

Voilà un film  décrivant la relation tordue (au sens figuré et au sens propre) unissant un patriarche et sa pupille qui m'a fait penser à la fois à du Cronenberg et à du Fassbinder. Pour ce qui est du premier, j'ai pensé à son obsession fétichiste pour les blessures et les mutilations. Et le second dans son glaçant "Martha" dépeint parfaitement comment un homme réussit à placer sa femme sous son emprise totale lorsqu'après un accident, elle se retrouve en fauteuil roulant.

La jeune et pure Tristana (jouée par la virginale Catherine Deneuve qui la même année incarnait la princesse dans "Peau d'Ane") est donc la prisonnière d'un ordre patriarcal dont on vient juste de redécouvrir que sa manifestation la plus évidente est l'inceste. Pourtant les vieux barbons intriguant pour épouser leur pupille peuplent les pièces de Molière et il il y treize ans, l'affaire Fritzl défrayait la chronique, inspirant un roman justement intitulé "Claustria". Le même sort est réservé à Tristana, enfermée dès le premier plan à l'intérieur des murailles de Tolède sous surveillance d'une "duègne" puis confinée chez son tuteur-amant-mari (Fernando Rey, habitué chez Buñuel aux rôles de vieux beaux appâté par les plus jeunes et belles actrices françaises de l'époque) lequel a mis des barreaux à sa fenêtre (comme dans "Mustang", autre film sur l'enfermement pré-nuptial des jeunes filles) puis clouée à un fauteuil roulant ou obligée de marcher en claudiquant avec des béquilles. Pas étonnant que devant une telle destinée, la belle et innocente jeune fille se mue en femme aigrie et haineuse d'autant que son tuteur lui a enseigné de beaux principes progressistes (voire libertaires) en contradiction flagrante avec son comportement.

Mais en bon surréaliste qu'est Luis Buñuel, il se pourrait bien que le film ne soit qu'un rêve ou plutôt un cauchemar éprouvé par la jeune femme. La tête tranchée de son tuteur apparaissant à intervalles réguliers et surtout le rembobinage final s'achevant sur un plan presque identique à celui qui débute le film -presque mais pas tout à fait car une ouverture s'y fait jour ainsi qu'une prise de distance salvatrice- plaide en ce sens. Le fait que le film soit tourné dans une Espagne franquiste à bout de souffle laisse à penser qu'il existe une autre voie que l'assassinat ou l'autodestruction pour parvenir à se libérer du joug oppresseur. 

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Monsieur Klein

Publié le par Rosalie210

Joseph Losey (1976)

Monsieur Klein

"M. Klein" est un film brillant, complexe et dérangeant, se prêtant à de multiples niveaux de lecture (et tout autant de pistes d'interprétation, le film apportant plus de questions que ne donnant de réponses). La principale question que l'on peut se poser est la suivante "mais qu'est ce qui fait courir M. Klein derrière son double?" derrière laquelle s'en pose une autre "Qui est ce double"? En effet s'il est établi qu'il y a deux Robert Klein, l'un juif et résistant vivant à Pigalle dans un appartement miteux et l'autre (Alain DELON dans un de ses meilleurs rôles), défini comme un aryen profiteur de guerre vivant dans le luxe rue du Bac, il est tout aussi évident que ces deux Klein finissent par ne plus en faire qu'un. Le premier dont on ne voit jamais le visage s'avère parfaitement insaisissable au point que l'on peut finir par douter de son existence réelle. Une autre piste possible est le fait qu'en découvrant son homonyme, il ait usurpé son identité pour mieux s'évanouir dans la nature. Enfin une troisième piste parfaitement possible réside dans le fait que Robert Klein endosse une identité qui a priori n'est pas la sienne parce qu'il éprouve des remords. Dépeint dès le générique comme un vautour atteint d'une flèche en plein coeur mais qui continue de voler, on le voit s'enrichir sur le dos des juifs obligés de brader leurs oeuvres d'art à cause des persécutions du régime de Vichy qui s'accentuent en 1942. L'un d'entre eux, joué par Jean BOUISE semble particulièrement lui peser sur la conscience puisqu'il refuse de se séparer du tableau qu'il lui a acheté et on le retrouve juste derrière lui au Vel d'Hiv et dans le train de déportés comme une ombre après laquelle il court. Cette ombre (autre piste possible) c'est peut-être aussi un secret de famille. La scène avec le père laisse suspecter que celui-ci lui ment au sujet des origines des Klein. Ce qui expliquerait aussi pourquoi celui-ci traite avec autant de dédain les documents censés soit prouver sa véritable identité soit lui en donner une fausse: peut-être qu'au fond ils se valent tous.

Car c'est l'autre aspect qui rend "M. Klein" fascinant et glaçant, c'est l'un des meilleurs films qui existe sur l'enfer bureaucratique. Le régime de Vichy est montré comme un système kafkaïen servant à fabriquer des ennemis de papier à partir de clichés antisémites stigmatisant le patronyme, l'apparence physique ou certains traits de caractère comme la cupidité. Ce n'est pas la religion qui définit "le juif" aux yeux de ce régime. Officiellement, c'est l'origine des grands-parents (d'où les certificats mais ceux-ci pouvant être falsifiés comme tous les papiers, ils s'avèrent inutiles) mais le fait de s'appeler "Klein" ou d'avoir une physionomie de type sémite ce qui donne lieu à une scène d'introduction glaçante dans laquelle une femme nue est examinée comme un cheval afin de déterminer si "elle en est". Nul doute que le simple fait de se soumettre à un pareil examen médical faisait de vous un suspect. Klein l'a compris mais en revanche il commet l'erreur fatale de se fier aux règles, aux lois et aux institutions pour tenter de retrouver sa véritable identité. C'est en mettant un doigt dans l'engrenage qu'il se retrouve bientôt englué jusqu'au cou dans une vaste machination qui le dépasse dans laquelle ses "amis" apparaissent comme aussi peu certains que lui-même.

Ajoutons que "M. Klein" est l'un des premiers films reconstituant (même schématiquement) la rafle du Vel d'Hiv car il a réalisé dans les années 70, période où le tabou entourant le rôle du régime de Vichy dans la Shoah commençait à tomber.

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Le Messager (The Go-Between)

Publié le par Rosalie210

Joseph Losey (1971)

Le Messager (The Go-Between)

J'avais le souvenir d'un film cruel, j'ai revu un film que je trouve toujours aussi cruel. Cruel et désespéré. Avec cette précision d'entomologiste qui le caractérise (mais qui rendent également beaucoup de ses films froids) Joseph LOSEY filme la société britannique de la Belle Epoque comme une belle toile silencieuse (car marquée par le non-dit) qui cache une fosse aux lions féroce dans laquelle les plus forts mangent les plus faibles. Fosse ou plutôt fossé des classes sociales et des générations dans laquelle ce sont les aînés et les plus riches qui dévorent les plus jeunes et les plus pauvres. Le pauvre Léo a le malheur d'être l'un et l'autre: il sera doublement victime, de sa condition sociale modeste et de la naïveté de sa jeunesse. Mal invité par un milieu dont il ne saisit pas les codes, son inconfort est symbolisé par son costume d'hiver inadapté à la chaleur. Lorsqu'il est rhabillé d'un costume vert, c'est pour mieux faire ressortir son origine étrangère. Je ne sais pas si Joseph LOSEY a choisi cette couleur en référence aux martiens pour caractériser l'enfance ostracisée mais son premier film qui était une parabole anti-raciste s'intitulait "Le Garçon aux cheveux verts" (1948). Léo ainsi "stigmatisé" devient à son insu le larbin de celle qui a choisi son costume (en référence sans doute au valet de pied dont la livrée était justement de couleur verte) à savoir la belle Marian (Julie CHRISTIE) dont il est amoureux. Celle-ci va abuser de sa naïveté en manipulant ses sentiments pour transgresser les règles de son milieu et avoir une liaison avec le très séduisant et sensuel métayer du coin, Ted Burgess (Alan BATES) qui met également l'enfant dans sa poche lorsqu'il comprend comment il peut s'en servir. Bien sûr, Marian et Ted sont à la fois bourreaux et victimes (de leur condition sociale et pour Marian, de son genre, tout cela étant montré lors de scènes éloquentes), leur échappée sans issue les condamnant tous deux à un sort sinistre. Mais lorsque la génération des parents, symbolisée par la mère (Margaret LEIGHTON) rétablit brutalement l'ordre, elle brise également l'enfant qui perd son innocence, ses illusions et sa confiance en l'humanité. De façon très habile, Joseph LOSEY renverse le principe du flashback en faisant du passé le présent de son film alors que le présent qui se situe cinquante ans plus tard n'apparaît que par d'énigmatiques plans-éclairs fantomatiques, à l'image du gâchis de la vie des personnages. Car en procédant ainsi, il montre combien ce passé reste présent et continue à les hanter. Que ce soit Marian qui vit dans la nostalgie de cet amour qu'elle a idéalisé voire sacralisé, son petit-fils avec lequel elle ne peut pas plus communiquer qu'elle ne le faisait avec Ted ou Léo qui est resté sous son emprise en s'empêchant de vivre. Emprise dont il lui est donné une dernière fois de se défaire.

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The Father

Publié le par Rosalie210

Florian Zeller (2020)

The Father

Voilà le film que j'attendais de pied ferme, cela faisait près de vingt cinq ans que je n'avais pas vu Anthony HOPKINS, un de mes acteurs préférés dans un rôle à la mesure de son immense talent. L'expérience est en soi bouleversante d'autant que son vieillissement, montré sans fard est surtout perceptible dans sa voix qui a complètement changé de timbre (j'ai vu le film en VO), lui conférant une fragilité qui m'a noué la gorge dès les premières secondes. Lors des dernières secondes, je pleurais à l'évocation du prénom de son personnage retombé en enfance, Anthony, à qui il a insufflé toute son âme, même lorsqu'il s'agit comme ici de jouer une âme en souffrance, enfermée dans un cerveau malade. Et pourtant jamais le film n'est larmoyant et encore moins indélicat. Il se place à la bonne distance et aussi à la bonne hauteur, sans jugement, sans complaisance non plus mais avec beaucoup d'humanité.

Car à la prestation magistrale de Anthony HOPKINS et des autres acteurs qui l'entourent, à commencer par Olivia COLMAN qui joue sa fille il faut ajouter un véritable talent de mise en scène et de montage qui m'a happé et ne m'a plus lâché au point que je n'ai pas vu arriver la fin. Adoptant le point de vue du héros atteint de la maladie d'Alzheimer, nous faisant vivre sa perception du monde, le spectateur se retrouve plongé dans un labyrinthe mental angoissant dans lequel règne la confusion. Aux questions permettant l'analyse d'une situation (qui? quand? où? comment? pourquoi? etc.) il n'y a pas de réponse simple dans un cerveau malade puisque tout s'y mélange, y compris pour le spectateur qui nage en pleine perte de repères: que ce soit la temporalité instable (symbolisée par la perte de la montre dès le début du film), le dédoublement des personnes qui interagissent avec Anthony (un même visage est tantôt présenté comme celui de sa fille, tantôt comme celui de son infirmière), les propos qui lui sont tenus et qui se contredisent, l'interprétation des situations qui donne lieu à des quiproquo ou les lieux clos (appartements, chambres) mais incertains dans lesquels il se trouve, on vit l'expérience d'une réalité qui se dérobe. D'autant que lui-même nie sa maladie et rejette donc ses difficultés sur les autres, donnant à voir une vision paranoïaque du monde avec d'authentiques moments dignes d'un thriller (comme quand il croit subir une intrusion à domicile et qu'on lui annonce qu'il n'est pas chez lui). Paradoxalement, le spectateur n'est pas perdu pour autant car l'écheveau ainsi déroulé tourne toujours autour des mêmes thèmes: peur de l'abandon au travers de la question du départ (ou non) de la fille, perte de l'autonomie au travers de l'aide à domicile (et de la conservation de l'appartement) ou du placement en institution etc.

Profondément immersif et prenant (ce qui est brillant car en se glissant dans la peau du personnage, son expérience devient universelle et non plus seulement celle d'un homme vieux et malade), le film montre que le travail de détricotage qui accompagne la vieillesse et la mort concerne aussi l'entourage, impuissant face à ce mal incurable et qui doit accepter de lâcher prise, de laisser partir, pour pouvoir continuer à vivre.

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L'île nue (Hadaka no Shima)

Publié le par Rosalie210

Kaneto Shindô (1960)

L'île nue (Hadaka no Shima)

"L'île nue" est un très beau film qui repose tout entier sur un contraste assez fascinant entre la grandeur majestueuse du cadre dans lequel s'inscrit l'action, magnifié par une superbe photographie et la pénibilité du labeur d'un couple d'humbles paysans filmé au plus près de leur quotidien fait de petites joies mais aussi et surtout d'un travail difficile, ingrat et répétitif pour arracher à la terre juste de quoi survivre. La mise en scène, caractérisée par l'absence de tout dialogue (bien que le film soit sonorisé) s'attache à montrer avec une grande précision qui en fait tout sa force les gestes accomplis par le couple jour après jour. Vivants sur un îlot aride, il leur faut effectuer plusieurs allers-retours quotidiens en barque entre cet îlot et l'île se trouvant en face pour aller y puiser de l'eau douce, la ramener et surtout la hisser jusqu'au sommet de l'îlot où se trouvent leur champ et leur maison, le tout avec un matériel rudimentaire nécessitant des efforts physiques considérables. La caméra prend le temps de montrer les mouvements de la godille du bateau, ceux des jambes prenant appui sur le sol pentu pour tracter les seaux pleins, suspendus à une palanche portée sur les épaules et enfin l'irrigation manuelle de chaque plant. Tout cela donne un caractère terriblement tangible à ce qui constitue l'une des principales occupations des populations pauvres: aller chercher de l'eau à pied, parfois à des kilomètres pour satisfaire les besoins quotidiens car en l'absence de mécanisation, les tâches s'effectuent manuellement, à la force des bras et des jambes. Beaucoup d'énergie et de temps dépensés au détriment de tout le reste même si dans la famille nippone dépeinte, les enfants échappent à ce labeur éreintant, l'aîné étant même scolarisé. Hélas, la pauvreté (et l'isolement) de la famille ont également des répercussions sur leurs enfants.

Le film n'est pas pour autant misérabiliste, au contraire, il magnifie le courage de ceux qui luttent pour conserver la tête haute, la famille pouvant même s'offrir après la vente de leur production agricole ou de quelques poissons pêchés depuis leur îlot quelques extras en biens de consommation ou en loisirs qui permettent de resituer le film dans son contexte, celui du second miracle japonais (l'équivalent des 30 Glorieuses en France).

Bien que très différent dans son esprit (ce n'est pas un film qui se place dans un questionnement moral par exemple sans parler du cadre enchanteur qui ferait chavirer n'importe quel touriste), cette manière de faire sentir le poids des efforts physiques éreintants m'a fait penser à "Rosetta" (1999) des frères Dardenne qui montrait également de façon impressionnante la "rage de survivre" de l'être humain aux abois.

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Le Vent se lève (The Wind That Shakes the Barkey)

Publié le par Rosalie210

Le Vent se lève (The Wind That Shakes the Barkey)

Ken Loach (2006)

J'ai beaucoup de mal avec le cinéma de Ken LOACH en général. Il y a en effet deux façons de le considérer. Côté positif, on dira que c'est un auteur "engagé", "enragé", "révolté", "en lutte pour un monde plus juste" etc. Côté négatif, on dira qu'il a tendance à tout voir par le seul prisme de la lutte des classes et qu'il est souvent manichéen ce qui aboutit à une binarité simpliste: "gentils" ouvriers contre "méchants" patrons. De plus, pour mettre les spectateurs de son côté, il utilise des ficelles parfois assez grossières en faisant des capitalistes dominants des brutes épaisses qui imposent leur domination par la force et l'humiliation. La réalité est évidemment infiniment plus complexe et nuancée, tant sur les méthodes de domination que sur les rapports de force qui traversent une société ou encore sur les identités des individus. Et comme j'aime plutôt la complexité et la nuance, ma sensibilité est souvent heurtée par le style "brut de décoffrage" de ce cinéaste qui en plus question mise en scène est loin d'être toujours inspiré. Certains de ces films sont de véritables pensums illustratifs académiques.

Ces réserves faites, "Le Vent se lève" fait partie de ses bons films même si je soupçonne le festival de Cannes de lui avoir attribué la Palme d'Or pour de mauvaises raisons (on ne devrait jamais attribuer un prix à une oeuvre d'art en guise d'étendard politique ou sociétal mais juste en fonction de sa valeur intrinsèque. Or "Le Vent se lève" a bénéficié du contexte de la guerre d'Irak à laquelle le RU participait aux côtés des USA). Il fait partie de ses bons films parce qu'il dépasse en effet son sujet -la guerre d'indépendance irlandaise et la guerre civile qui lui a succédé- pour démontrer de façon efficace certains mécanismes propres à la stupidité humaine:

- Le fait qu'une domination étrangère qui plus est brutale renforce la détermination du peuple opprimé à s'en débarrasser. Aucune guerre asymétrique (armée contre guérilla) ne peut être gagnée par l'occupant, même si elle peut s'enliser sur des décennies voire des siècles. Les USA l'ont appris (?) à leurs dépends au Vietnam, en Afghanistan ou en Irak.

- Le fait que la plupart de ces guerres ont, tout comme les révolutions victorieuses débouché ou entraîné avec elles des luttes fratricides pour le pouvoir, qu'il soit ou non accompagné d'une idéologie, invalidant d'emblée les beaux idéaux au nom desquels on massacre ses anciens camarades de lutte voire ses "amis" ou même comme dans "Le Vent se lève" sa propre famille. C'est la fameuse phrase de Manon Roland "Liberté, que de crimes on commet en ton nom". Tout homme qui abdique son humanité pour supprimer toute voix discordante au nom de sa "cause", quelle qu'elle soit en théorie ne se contente pas de perdre son innocence. Il détruit la cause qu'il sert. On n'impose pas la liberté et l'égalité dans le sang. Mais la spirale infernale de la guerre c'est à dire de la violence conduit à la radicalisation qui libère les pires instincts au détriment de la raison et amène à la binarité la plus simpliste qui soit "tu es avec nous ou bien contre nous" et donc dans ce dernier cas, je te supprime.

Ken LOACH montre très bien tous ces enjeux de façon convaincante puisqu'il évoque la guerre à l'échelle d'une famille et de la petite communauté qui l'entoure. Le titre se réfère à un poème du XIX° qui évoquait le soulèvement de l'Irlande à la fin du XVIII°. Les acteurs sont remarquables de véracité (Cillian MURPHY que j'ai pourtant vu auparavant chez Christopher NOLAN ne fait pas pièce rapportée et semble même être à sa vraie place) et la nature irlandaise est superbement filmée, sans trop d'emphase. Il n'empêche que les réflexes idéologiques de Ken LOACH viennent de temps à autre polluer le film, que ce soit en prenant parti pour les jusqu'au-boutistes qui refusent tout compromis avec les anglais montrés comme des héros ou en insistant lourdement sur les sévices et exactions que ceux-ci infligent aux irlandais, en omettant (hormis les exécutions) les horreurs que ces derniers ont pu commettre pendant la guerre sur les anglais ou sur leur propre peuple. L'arriération de la société irlandaise en matière de moeurs n'est pas du tout évoquée non plus.

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La sonate à Kreutzer

Publié le par Rosalie210

Eric Rohmer (1956)

La sonate à Kreutzer

Une curiosité que ce moyen métrage datant du début de la carrière de Éric ROHMER. Longtemps considéré comme perdu, il a essentiellement une valeur documentaire. On y voit en effet non seulement Éric ROHMER faisant l'acteur (et on comprend pourquoi contrairement par exemple à François TRUFFAUT il n'a pas continué l'expérience) mais le temps d'une brève séquence, toute l'équipe des Cahiers du cinéma de l'époque: Jean-Luc GODARD (qui jour le rôle de l'ami journaliste du personnage principal), François TRUFFAUT, Claude CHABROL, André Bazin... En dehors de ce dernier, y figurent plusieurs grosses pointures de la Nouvelle vague alors en gestation.

Pour le reste "La sonate à Kreutzer", librement inspiré d'une nouvelle de Léon Tolstoï raconte l'histoire moyennement intéressante d'un architecte qui cherche à se marier par pur conformisme social. Résultat, il épouse la première venue (Françoise MARTINELLI) qui ne l'aime pas plus que lui ne l'aime. Il n'avait pas prévu que la femme qu'il épouserait ne serait pas une marionnette mais un être humain qui ne se plierait pas à ses désirs. Aussi au lieu de l'amour, c'est la haine liée à la frustration qui l'envahit, surtout quand son épouse tombe amoureuse d'un jeune critique (Jean-Claude BRIALY alors débutant qui traînait dans le sillage de l'équipe des Cahiers du cinéma et que l'on a vu ensuite dans plusieurs films importants de la Nouvelle vague dont "Le Genou de Claire" (1970) d'un certain... Éric ROHMER) avec lequel elle partage les mêmes goûts musicaux. Bref "La sonate à Kreutzer" est un banal "crime passionnel" qui porte bien mal son nom car il s'agit plutôt d'une histoire d'orgueil bafoué qui se mue en violence conjugale.

Le film se distingue aussi par son style particulier. Il est en effet dépourvu de dialogues, tourné comme au temps du muet avec une bande-son ajoutée a posteriori contenant les morceaux musicaux et la voix off intarissable de Éric ROHMER qui raconte ce qu'il s'est passé, le film étant construit en flashback.

 

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