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Sinners

Publié le par Rosalie210

Ryan Coogler (2025)

Sinners

"Sinners" n'a pas volé ses prix aux Oscar. C'est le digne héritier (contrairement au narcissique et vide "Marty Supreme") (2025) des grands cinéastes-historiens du refoulement des tares originelles de l'Amérique tels que Martin SCORSESE ou Stanley KUBRICK. Il se situe dans une longue tradition, celle du Southern Gothic, un genre littéraire et cinématographique né dans le Sud des États-Unis qui utilise les codes de l'horreur classique (fantômes, châteaux en ruine, malédictions) pour parler de vérités sociales et historiques douloureuses et profondes: l'esclavage, la ségrégation raciale, les lynchages, le Ku Klux Klan. La manière dont le passé infuse le présent et détermine le futur est déterminante dans le film comme elle l'était dans "Gangs of New York" (2002) où l'on voyait pousser les gratte-ciel sur un sol gorgé du sang des rivalités territoriales ayant eu lieu durant la guerre de Sécession ou dans "Shining" (1980) dans lequel les fantômes de l'Amérique coloniale, violente et patriarcale sur lequel était construit l'hôtel Overlook revenaient hanter voire posséder les personnages, abolissant toute notion du temps. Comme la majorité des vampires de "Sinners", Jack Torrance sacrifiait son humanité et sa créativité pour l'immortalité en rejoignant le camp des prédateurs dominants là ou son fils Danny doté du don de voir le passé choisissait de fuir et de préserver sa liberté.

Et bien "Sinners" fonctionne exactement de la même façon avec son lieu unique saturé d'un lourd passé, gorgé de fantômes qui ne demandent qu'à être convoqués. On en apprécie que mieux la petite remarque de l'un des frères jumeaux (tous deux joués par Michael B. JORDAN qui n'a pas volé sa statuette lui aussi), constatant que le sol en bois de la scierie qu'ils achètent pour en faire un cabaret de blues a été "lessivé" par le vendeur du lieu qui n'est autre qu'un membre éminent du Ku Klux Klan. Mais ce "white washing" ne peut lessiver la terre qui se trouve sous le plancher. Convoqué par la puissante musique blues de Sammie et de sa guitare, voilà que dans une scène de transe parmi les plus saisissantes du film on voit apparaître sur ce même plancher des danseurs tribaux africains, des joueurs de guitare électrique, des DJ et même des acteurs de l'opéra traditionnel chinois en référence à la présence dans le public du cabaret d'un couple de commerçants immigrés chinois: le passé, le présent et le futur communiquent et communient dans un seul et même espace-temps.

Mais les vampires blancs rodent autour du cabaret et cherchent à entrer. Comme dans tout film de vampire qui se respecte, ils ne peuvent le faire que s'ils y sont invités. Il va falloir donc ruser, exploiter la moindre faille et ils ne vont pas tarder à la trouver. Leur cheval de troie est littéralement "la plaie de l'Amérique", la même que celle au coeur du film de Paul Thomas ANDERSON, "Une bataille apres l'autre" (2025) à savoir la fille métisse. Dans "Sinners", on ne comprend pas tout de suite le lien entre cette jeune fille et le monde noir qu'elle côtoie. Jusqu'à ce qu'elle révèle que son père était mulâtre et que pour refuser l'entrée du cabaret aux blancs, les membres du cabaret précisent "qu'elle appartient à la famille". C'est là qu'on touche du doigt le génie du réalisateur, Ryan COOGLER qui a pris au mot le racisme des USA pour lesquels "une seule goutte de sang noir fait de vous un noir". C'est par cette faille (le passing*) vue comme "l'anomalie à éliminer" que le film va basculer d'un affrontement binaire (y compris musical dans une séquence banjo qui rappelle beaucoup "Delivrance") (1972) en quelque chose de beaucoup plus complexe car cette jeune fille est la première à se faire mordre et à réussir quand même à entrer dans le cabaret. A partir de là, les frontières se brouillent: le passing propage le virus de l'intérieur tandis que ceux qui s'aventurent dehors rejoignent l'armée des ombres, qu'elles soit blanches, noires ou asiatiques. La fracture binaire ne passe plus entre "eux" (les vampires, les blancs) et "nous" (les humains, les noirs) mais au sein même des familles et des fratries gémellaires, menaçant au final d'engloutir la nation toute entière.

C'est sur les ruines de ce mensonge mortifère pour toute une nation que Ryan COOGLER reconstruit une autre lecture de l'Amérique, hybride, débarrassée par une violente catharsis de sa lèpre raciste (le massacre des membres du KKK, emportés avec l'anéantissement du cabaret de Blues). Les survivants du massacre sont devenus des porteurs de mémoire. Protégé par son génie musical et la réalité plurielle du Blues (musique de la souffrance noire sur des instruments blancs), Sammie a déjoué la prédation des vampires. Il en reste marqué à vie par une vilaine griffure au visage mais il n'a pas été mordu. Et l'âme des jumeaux continue à le protéger. Par un jeu de transvasement mystique que l'on voit aussi dans le très beau "Hamnet" (2025), la connexion spirituelle entre eux est si forte qu'elle défie la mort et le mal: au lieu d'être mordu et vidé de son sang, le jumeau humain parvient à déverser son âme dans son frère, créant un être hybride ayant appris à dompter sa "soif de mordre". Enfin, ultime ironie du sort, le métissage que l'idéologie raciste voit comme une tare absolue, celle de l'impureté est précisément ce qui permet à la jeune fille mordue de survivre. Contrairement aux autres vampires qui sont calcinés dès le lever du soleil, seule sa part monstrueuse est détruite, lui permettant de survivre débarrassée de sa part d'ombre.

"Sinners" est le film de la véritable "Renaissance d'une nation".

* Le passing (de l'anglais passing for white, "passer pour blanc") est un concept sociologique et historique né aux États-Unis. Il désigne la capacité d'une personne appartenant à un groupe racial ou social discriminé (généralement métisse ou noire de peau claire) à être perçue comme blanche par la société, générant un réflexe de survie et une tragédie identitaire. L'un des exemples les plus célèbres au cinéma est le personnage de Sarah Jane dans "Mirage de la vie (1959).

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Une histoire d'amour

Publié le par Rosalie210

Guy Lefranc (1951)

Une histoire d'amour

Très belle découverte que ce film qui aurait pu s'intituler "un soleil se couche, un autre se lève". Celui qui se couche, c'est Louis JOUVET dans son dernier rôle, impérial de dignité malgré ses traits altérés par la maladie (il disparut quelques jours après la fin du tournage). Celui qui se lève, c'est Michel AUDIARD alors débutant qui signe le scénario et les dialogues sertis pour briller dans la bouche de Jouvet. Sa plume aiguisée est alors moins au service des bons mots que d'une critique acerbe de la bourgeoisie sous couvert d'histoire d'amour impossible entre Catherine, une jeune fille de bonne famille (Dany ROBIN) et Jean (Daniel GELIN), comptable travaillant dans l'entreprise du père de Catherine, Charles Mareuil. Celui-ci n'est autre que l'ancêtre de Régnier, l'odieux beau-père de Hélène dans "La Rupture" (1970). Il y a comme un air de famille entre le jeu de Marcel HERRAND et celui de Michel BOUQUET, cette morgue de classe qui fait dire à l'un qu'il ne veut pas avoir pour gendre un "voyou", un garçon qui n'a "aucun avenir", le fils d'un "sale petit bonhomme" et à l'autre qu'il refuse de discuter avec "cette femme" (en réalité sa belle-fille), qu'il "l'élimine". Dans les deux cas, la mésalliance est vue comme une anomalie qui doit être neutralisée pour restaurer l'ordre de la lignée. Quand on a compris cette logique, chaque phrase que Michel AUDIARD met dans la bouche de Louis JOUVET qui joue le rôle de l'inspecteur chargé d'enquêter sur le suicide des jeunes amants ou bien de Dany ROBIN claque comme un coup de fouet.

Extraits choisis:
" Les Mareuil ont trois bêtes noires: les congés payés, le cinéma et les histoires d'amour" (Catherine) soit trois formes de désordre: social (la rue), culturel (l'imaginaire) et familial (le coeur).

" La stupidité congénitale n'est pas prévue dans le code. Aucune loi n'interdit aux imbéciles d'avoir des enfants" (inspecteur Plonche) ou l'art de renvoyer la balle de la "tare" à son adversaire (pour mémoire, Régnier traitait l'avocat d'Hélène de "loqueteux", incluant les serviteurs de l'intérêt général dans son mépris de classe).

"Il y a des gens qui s'empoisonnent parce qu'ils en ont marre d'être empoisonnés par les autres. Il y a ceux qui s'empoisonnent toute leur vie et puis ceux qui s'empoisonnent d'un seul coup. C'est une question de point de vue." (Plonche)
"Dites, ce n'est pas un crime au moins?" (Odile)
"Ca aussi c'est une question de point de vue." (Plonche)

Là encore on a une brillante allusion au choix du jeune couple de décider de leur destin même sous forme tragique façon façon "Roméo et Juliette" plutôt que d'être des pions entre les mains de leurs familles respectives, la bourgeoisie étant renvoyée à sa lente asphyxie autant qu'à ses moeurs réac.

Si on ajoute en plus que ces scènes dialoguées brillantes alternent avec des flashbacks lyriques où le jeune couple paria (d'une sobriété exemplaire) est filmé en gros plan dans le désert et dans les ruines de son exil social au milieu d'un voyage immobile (la carcasse d'autocar flanquée d'un panneau faisant allusion à des noces), on saisit toute l'ironie tragique d'une situation où en proclamant que Jean "n'a pas d'avenir" (social), Mareuil condamne en même temps sa fille à ne pas avoir d'avenir (tout court).

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Il faut tuer Birgitt Haas

Publié le par Rosalie210

Laurent Heynemann (1981)

Il faut tuer Birgitt Haas

Par delà quelques ficelles scénaristiques un peu grosses destinées à forcer la relation amoureuse entre Charles-Philippe et Monika/Birgitt, le film de Laurent HEYNEMANN nous fait respirer à pleins poumons l'atmosphère poisseuse d'une sale période, celle des années 70-80. Celle du chômage de masse en France et des années de plomb en RFA si bien retranscrites dans "Moi, Christiane F., 13 ans, droguee, prostituee..." (1980) mais que l'on trouve aussi dans la trilogie de l'errance de Wim WENDERS. Lisa KREUZER est d'ailleurs l'une des actrices phares de cette trilogie. Dans le sillage de la guerre du Vietnam et de mai 1968, la jeunesse allemande se révolte contre celle des parents et de leur attitude supposée passive ou complice avec le troisième Reich. Une partie de cette jeunesse étudiante se radicalise en basculant dans le terrorisme d'extrême-gauche dont plusieurs figures féminines telles que Gudrun Ensslin ou Ulrike Meinhof qui aurait directement inspiré le personnage de Birgitt Haas. A la violence de ces groupes répond la violence de l'appareil d'Etat qui est mise en lumière dans le film. Afin de la rendre sympathique, Birgitt est présentée comme une ancienne terroriste retirée des affaires à qui l'Etat fait porter le chapeau de nouveaux attentats commis en réalité par l'extrême-droite. Les services secrets allemands proposent alors un deal à un groupe du contre-espionnage français: en échange d'un renseignement précieux, ils leur demande d'éliminer Birgitt. L'un des membres du groupe, Colonna (Bernard LE COQ) y voit l'occasion de se débarrasser du mari de sa maitresse, Charles-Philippe Bauman, un loser absolu, chômeur et dépressif en le jetant dans les bras de Birgitt réputée être une croqueuse d'hommes. On remarquera au passage l'image que ces boys club se font de ces femmes. Il suffira ensuite qu'une doublure de Bauman l'assassine pour que cela passe crème. Là aussi, toute une époque revit sous nos yeux, celle de tribunaux peuplés d'hommes absolvant les féminicides requalifiés en "crimes passionnels". Derrière l'histoire inspirée de la fraction armée rouge, c'est donc une machine à broyer les femmes rebelles qui se met en route et le fait que le réalisateur prenne parti pour Birgitt, seule contre tous ou presque est tout à son honneur.

Laurent HEYNEMANN qui a été l'assistant de Bertrand TAVERNIER reforme le duo d'acteurs de "L'Horloger de Saint-Paul" (1973). Philippe NOIRET devient Athanase, le chef du "Hangar", ce groupe de contre-espionnage français chargé d'éliminer Birgitt alors que Jean ROCHEFORT hérite du rôle de Charles-Philippe dont le désespoir mais aussi la candeur et au final la droiture morale déjoue les plans de ceux qui croient le manipuler. Encore que le personnage d'Athanase soit plus complexe que ce que l'on imagine au départ puisqu'il apparaît comme un hommes à la fois empathique et fidèle à des principes. Quant à Charles-Philippe, il impose une autre vision de l'homme que celle des prédateurs qui l'entourent auprès d'une femme forte pour laquelle il ne cache pas son admiration. Vu avec nos yeux d'aujourd'hui, ce couple improbable apparaît sacrément révolutionnaire. A noter, l'apparition d'un acteur que j'aime beaucoup dans le rôle de l'un des anciens compagnons d'armes de Birgitt, Andre WILMS.

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L'Autre (The Other)

Publié le par Rosalie210

Robert Mulligan (1972)

L'Autre (The Other)

Un cauchemar éveillé dans une ambiance bucolique digne de "La petite maison dans la prairie" (belle photographie de Robert SURTEES qui joue à fond du contraste entre la campagne ensoleillée et la noirceur des événements racontés). C'est l'atmosphère de "L'Autre" dont les points communs avec "Du silence et des ombres" (1962), le film le plus connu de Robert MULLIGAN sautent aux yeux tout en étant complètement à l'opposé. Dans les deux cas, le film se place à hauteur d'enfants confrontés à la perte de leur innocence et épouse leur vision fantastique du monde hanté par les fantômes. Mais dans "Du silence et des ombres", le fantôme qui était en réalité un jeune homme reclus s'avérait protecteur face à une menace parfaitement identifiable. Dans "L'Autre", le fantôme que l'on met du temps à identifier comme tel agit comme une entité maléfique sur des êtres vulnérables et son existence relève autant d'un deuil impossible que de la pathologie mentale (on sent l'héritage de "Psychose") (1960). "L'Autre" repose sur un postulat qui préfigure nombre de films de cette époque, celui de l'enfant aux aptitudes paranormales et son atmosphère irréelle a dû inspirer M. Night SHYAMALAN pour "Sixieme sens" (1999). C'est aussi un des grands films sur la gémellité vue comme un trouble schizophrénique (on pense à "Soeurs de sang" (1973) sorti un an après). J'aime beaucoup la mise en scène qui est assez subtile pour nous faire douter de l'existence réelle du second jumeau ainsi que la musique de Jerry GOLDSMITH, aussi évocatrice que le générique de "Du silence et des ombres". "L'Autre" est un film qui après une première partie déjà angoissante bascule à la faveur d'un twist dans l'horreur pure: impossible de regarder du même oeil un sécateur et un tonneau de rhum après son visionnage.

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Woman and Child (Zan va bache)

Publié le par Rosalie210

Saeed Roustaee (2026)

Woman and Child (Zan va bache)

Avant toute chose, une précision: "Woman and child" a pâti d'un certain bad buzz en raison de son supposé pathos mais le film reste l'oeuvre d'un grand cinéaste qui sait traduire cinématographiquement les enjeux avec brio. Par exemple, un simple échange de regards entre un surveillant et une petite fille apeurée souligné par la caméra suffit pour créer un suspense moral: "est-ce que je suis prêt à briser une enfant innocente pour me venger de sa mère?" Ce suspense autour de la vengeance, on le retrouve à la fin. Là encore, tout est traduit par l'image: un bébé isolé par la caméra, une femme qui rôde dans un coin de l'image et dont on sait qu'elle lui est hostile, les ombres du reste de la famille qui restent à la porte. Le désir de vengeance est au coeur d'un film qui évite cependant tout manichéisme. On pourrait croire que l'histoire est celle d'une femme prise au piège du patriarcat sous toutes ses formes mais c'est plus complexe. Cette femme possède aussi sa part d'ombre et la philosophie du film se rapproche de celle de Jean RENOIR: "chacun a ses raisons". Cette part d'ombre, c'est la lâcheté dont on pressent dès les premières images qu'elle va mener à une catastrophe. Mahnaz veut se remarier mais sans le dire à ses enfants et sans dire à ses beaux-parents qu'elle a des enfants. Et ce alors que l'aîné, Aliyar est un ado rebelle et fragile qui découvre accidentellement que sa mère l'a effacé pour maximiser ses chances sur le marché du mariage. Un cocktail explosif qui se transforme en drame familial aux accents de tragédie grecque. Mahnaz devient une sorte de Médée iranienne qui veut tout brûler autour d'elle, y compris châtier le prétendant qui l'a abandonnée et sa petite soeur qui l'a trahie à travers leur enfant qui porte en plus le même prénom que son fils: Aliyar. L'aveuglement de la haine gagnera t-il sur l'espoir de rédemption? C'est tout l'enjeu du dénouement.

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Les voyages de Tereza (O Último Azul)

Publié le par Rosalie210

Gabriel Mascaro (2026)

Les voyages de Tereza (O Último Azul)

"Les voyages de Tereza" est un film extrêmement original. Il mélange trois genres: la dystopie, l'aventure et la quête initiatique. La dystopie qui reste majoritairement à l'arrière-plan voire hors-champ a des points communs avec "Soleil vert" (1973) et avec le roman de science-fiction de Ira Levin "Un bonheur insoutenable". Bien que prenant l'apparence dès les premières images d'un Etat qui dans un contexte de catastrophe écologique se préoccupe de la santé et de la reconnaissance de ses seniors, il s'agit en réalité d'une emprise totalitaire visant à les écarter de la société en les envoyant vers une mystérieuse colonie. Tereza qui a 77 ans mais travaille encore et est parfaitement autonome découvre à ses dépends que l'âge du couperet pour l'internement en camp de c... oups en colonie a été abaissé à 75 ans et qu'elle fait donc partie du public cible. Elle est "débranchée" de son travail et ne peut plus rien acheter sans l'autorisation de sa fille qui s'avère une collaboratrice zélée du système. Dommage qu'on ne sache pas pourquoi alors que de nombreux messages tagués sur les murs montrent le rejet des jeunes générations vis à vis de cette politique de mise sous tutelle et d'ostracisme provenant plutôt des petits-enfants que des enfants cependant. Face à ce mur de coercition qui s'accompagne également d'une surveillance policière, le film raconte comment Tereza qui cherche juste au départ à s'offrir un instant de liberté avant d'être définitivement enfermée finit par prendre définitivement le large en gagnant de plus en plus en autonomie, au gré de ses rencontres au fil de l'eau. L'ordre établi, clinique et policier que cherche à créer l'Etat sous un vernis d'hypocrisie se fissure alors. Outre les tags de protestation, on découvre que sa politique ne cible en réalité que les pauvres jugés indésirables, les seniors riches pouvant racheter leur liberté à prix d'or. Et tout un monde interlope n'obéissant qu'à ses propres règles se dévoile alors. C'est dans cette zone grise, certes anarchique mais vivifiante que Tereza se réinvente, redécouvre son corps et ses désirs, prend des risques et acquiert de nouvelles compétences. Un beau récit de résilience qui dément le pessimisme, tant sur le fardeau que représenterait le vieillissement que sur les dégâts écologiques qui seraient insurmontables (le film suggère, comme "Flow, le chat qui n'avait plus peur de l'eau" (2022) un monde noyé sous les eaux où le seul moyen de déplacement accessible serait le bateau).

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Le Visage derrière le masque (The Face Behind the Mask)

Publié le par Rosalie210

Robert Florey (1941)

Le Visage derrière le masque (The Face Behind the Mask)

Très belle prestation de Peter LORRE dans ce film court qui en préfigure d'autres sur la désillusion du rêve américain. Il commence comme une comédie à la Frank CAPRA avec son héros naïf et plein de bonne volonté tout juste débarqué à New-York. Puis après l'anéantissement de ses espoirs avec l'incendie de l'hôtel, on bascule dans le drame social avec la déchéance de Janos et de son compagnon de galère, Dinkie (George E. STONE), l'un défiguré et l'autre malade que personne ne veut embaucher et qui se retrouvent sans-abri. C'est alors qu'un nouveau twist nous amène dans un film noir à la lisière du fantastique avec un Janos désormais recouvert d'un masque en latex comme "Fantomas" (1964) devenu chef de gang et rebaptisé Johnny. La rencontre d'Helen qui est aveugle marque un nouveau virage vers la romance et un nouvel espoir pour le héros redevenu Janos, entre Charles CHAPLIN et Frank BORZAGE avant qu'une nouvelle catastrophe ne vienne conclure le film sous la forme d'une vengeance dans le désert. Bien que cela fasse beaucoup pour un seul homme et que les ficelles mélodramatiques soient parfois grosses, il n'en reste pas moins que la mise en scène de Robert FLOREY montre un vrai savoir-faire, que la photographie en clair-obscur rappelle l'expressionnisme et que la présence de Peter LORRE suffit amplement à expliquer l'intérêt de l'exploration de toutes ses facettes. Ne pouvant pas se servir durant une bonne partie du film de son visage, il n'en écrase pas moins la concurrence rien qu'avec le timbre unique de sa voix et un plan particulièrement bien choisi nous montre également l'expressivité de ses mains.

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Au nom de la loi

Publié le par Rosalie210

Maurice Tourneur (1932)

Au nom de la loi

Pas vu "Au nom de la loi" dans une copie top ce qui a sans doute influé sur ma perception d'un film assez décousu scénaristiquement (et tourné au début du parlant ce qui se ressent). Mais quelques scènes sont très réussies comme celle de l'assaut final dans la pièce où s'est retranché le truand jusqu'au-boutiste. Par son amplitude, elle atteint le niveau des productions américaines du même genre et de la même époque du type "Scarface" (1931). Autre qualité que l'on peut souligner, le réalisme documentaire, tant du travail des policiers que du milieu de la pègre grâce à un tournage en milieu naturel qui restitue l'atmosphère du Paris de cette époque. L'interrogatoire musclé d'un truand brut de décoffrage (Gabriel GABRIO) faisant le taxi possède un vrai relief, d'autant que dans le rôle de l'un des flics, Charles VANEL se distingue déjà par son charisme. Dommage que l'intrigue sentimentale entre Marcel le flic et Sandra la femme fatale (jouée par une actrice ayant un vrai charisme, Marcelle CHANTAL mais plutôt habituée aux rôles bourgeois) soit tellement sacrifiée. D'ailleurs elle n'est pas fatale à Marcel qui s'en tire avec une petite leçon de morale pleine d'indulgence, la faute retombant tout entière sur Sandra. Si Maurice TOURNEUR s'inspire du film noir américain, cette misogynie est en revanche familière au cinéma gaulois de ces années-là.

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Marty Supreme

Publié le par Rosalie210

Josh Safdie (2026)

Marty Supreme

"Marty Supreme" est une sorte de grand huit lancé à pleine vitesse dont je suis sortie complètement lessivée, bien que contrairement à la centrifugeuse de "Everything Everywhere All at Once" (2020) je sois restée jusqu'au bout. On s'y agite, on y vocifère, on court dans tous les sens sur fond de tubes pop-rock lancés à fond les ballons. Pas un instant de répit, pas un instant de repos. Et tout ça pour quoi? Pour regarder le one man show de Timothee CHALAMET plus cabotin que jamais dans sa course à l'Oscar. Il m'a complètement épuisée. Il y a eu deux-trois moments dans le film où j'ai eu l'espoir qu'il allait enfin montrer autre chose, quelques allusions historiques à la Shoah ou à la guerre du Pacifique encore récente dans les esprits (le film se déroulant pendant les années 50). Mais ces espoirs se sont vite envolés devant un tourbillon de péripéties à la gloire de Marty. On se demande bien pourquoi tant le bonhomme est détestable, fuyard, menteur, lâche et combinard, toujours embarqué dans des histoires sordides pour trouver de l'argent. Rien à voir avec le monde du sport de haut niveau qui n'est qu'un prétexte à one man show. D'ailleurs c'est bien simple, Marty ne s'entraîne jamais, c'est sans doute trop ennuyeux à l'écran. Comment s'améliore-t-il, mystère. Comment échappe-t-il toujours aux plans foireux dans lesquels il se retrouve, mystère. Ou plutôt non, enfumage d'une mise en scène bling-blin qui espère nous faire oublier la vacuité du scénario et des personnages dont aucun n'a la moindre substance.

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Le Beau Serge

Publié le par Rosalie210

Claude Chabrol (1958)

Le Beau Serge

"Le Beau Serge", le premier film de Claude CHABROL est également considéré comme le premier film de la nouvelle vague. Ce qui est inexact: "La Pointe courte" (1954) de Agnès VARDA, réalisé quatre ans plus tôt avait ouvert la voie. Mais "Le Beau Serge" a posé des jalons permettant de caractériser le mouvement. Ce qui frappe incontestablement dans ce film, c'est son aspect documentaire très brut, presque naturaliste. On se retrouve ancré dans un terroir même si celui-ci se meurt. En 1958, les villages creusois étaient encore remplis d'enfants mais l'horizon, matériel comme moral est bouché. Entre François le citadin qui revient dans son pays natal avec une maladie pulmonaire, Serge qui noie son désespoir dans l'alcool et Marie qui vit avec un beau-père incestueux, le portrait qui est fait de cette jeunesse provinciale est particulièrement sombre. Si la sociologie à la Zola de ce microcosme est saisissant d'âpreté et révèle plusieurs talents promis à marquer le cinéma notamment de la nouvelle vague (Jean-Claude BRIALY, Gerard BLAIN, Bernadette LAFONT), l'aspect christique du film semble plaqué artificiellement. C'est sans doute parce que le désir qui sous-tend l'obsession de François pour Serge n'est pas clairement assumé. Mais aussi parce que Claude CHABROL est bien meilleur en sociologue, que ce soit de la ruralité (la même que celle où il situera plus tard "Le Boucher") (1970) ou plus tard de la bourgeoisie qu'en cinéaste bressonien ou rossellinien. En bref, il se cherche et le film, bien que prometteur est le fruit de ces tâtonnements.

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