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Crépuscule à Tokyo (Tokyo boshoku)

Publié le par Rosalie210

Yasujiro Ozu (1957)

Crépuscule à Tokyo (Tokyo boshoku)

"Crépuscule à Tokyo" aurait pu porter un titre en relation avec l'hiver, seule saison absente des titres des films de Yasujiro OZU. Si l'on retrouve au coeur de ce film la famille et les conflits de générations, sa tonalité inhabituellement désespérée et même tragique l'en distingue. Le froid glacial qui imprègne l'atmosphère du film, l'horizon bouché et par-dessus tout l'incapacité des différents membres de la famille à communiquer, leur enfermement en eux-mêmes donnent au spectateur une sensation de claustrophobie très éloignée de l'habituelle sérénité pétrie de sagesse qui se dégage de ses films. En dépit de la récurrence des figures du patriarche, de la tante entremetteuse, de la fille aînée placide et de la cadette rebelle et des acteurs qui les incarnent (Chishu RYU, Setsuko HARA, Haruko SUGIMURA), il n'y a aucune place pour la comédie dans "Crépuscule à Tokyo" et on ne retrouve pas chez eux les repères stables et rassurants qui en font des éléments incontournables de l'univers du cinéaste. "Crépuscule à Tokyo" fait le portrait d'un paysage familial disloqué par le départ de la mère. Le père désemparé a échoué à la remplacer et ne peut que constater les dégâts sur ses filles devenues adultes. L'aînée qu'il a contraint à un mariage arrangé quitte un mari alcoolique et autoritaire, reproduisant ainsi en partie le schéma maternel (en partie car elle n'abandonne pas sa fille pour s'enfuir avec un amant). La cadette qui est celle qui a le plus souffert de l'abandon maternel traverse une crise existentielle dans laquelle elle se retrouve désaffiliée. En rupture de ban familial, on la voit errer dans la nuit, solitaire et mutique, à la recherche d'un amant qui se dérobe, au point d'être prise pour une traînée et une délinquante. Elle ne livre rien de ses tourments ni même de ses sentiments à sa famille, hormis le fait qu'elle doute de ses origines et pense que son existence est une erreur de la nature. On comprend dans ses conditions qu'elle soit condamnée à disparaître sans commettre l'erreur de la mère qui est d'avoir laissé des enfants orphelins derrière elle. Si l'on ajoute le fantôme d'un garçon mort d'un accident et l'échec de la mère à rétablir un lien avec ses filles ce qui l'oblige à un exil définitif, on constate que le tableau est bien sombre pour le dernier film en noir et blanc du cinéaste japonais.

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Birth

Publié le par Rosalie210

Jonathan Glazer (2004)

Birth

Je comprends pourquoi à sa sortie "Birth" a été rejeté. Il n'est pas aimable et visiblement, Jonathan GLAZER dont c'était le deuxième film aime créer des situations particulièrement inconfortables voire dérangeantes. Depuis, "Birth" a été réhabilité et le sera encore sans doute davantage à l'avenir, maintenant que son réalisateur est mieux compris. Je n'ai pas été vraiment convaincue par le contenu de l'histoire que j'ai trouvé assez artificiel, j'y reviendrai, mais les qualités de mise en scène sont déjà bien là ainsi qu'une prédisposition à proposer des films en forme d'énigmes laissant au spectateur une large place pour se les approprier. Dans "Birth" il y a un travail assez remarquable déjà à cette époque sur la sensorialité, les couleurs et la bande-son qui éclate dès la scène d'introduction noire et blanche, cotonneuse et rythmée par la musique envoûtante de Alexandre DESPLAT (une scène si belle que je me la suis repassée immédiatement et l'émission Blow Up d'Arte la cite en intégralité dans son numéro consacré au film daté de 2014). Il y a ensuite la rencontre entre deux personnes pas très équilibrées. Anna (Nicole KIDMAN alors au summum de sa carrière) qui est sur le point de se remarier sans avoir fait le deuil de époux disparu dix ans plus tôt et Sean (Cameron BRIGHT), un garçon de 10 ans fantomatique qui prétend être la réincarnation de son mari et est obsédé par elle. Cela aurait dû la faire flipper mais au contraire, cela l'entraîne au bord de la folie. Un basculement illustré par une autre scène majeure du film, deux minutes de gros plan sur le visage de Nicole KIDMAN en train de se décomposer lors d'une scène de concert. Le scénario de cette histoire d'amour improbable et sulfureuse, signé de Jean-Claude CARRIERE renvoie aussi bien à celui qu'il a écrit pour Nagisa OSHIMA, "Max mon amour" (1985) qu'aux films de Luis BUNUEL pour lesquels il a travaillé et où tous deux jouent à mettre sans dessus dessous les conventions bourgeoises, milieu symbolisé par le grand appartement où vit Anna, son fiancé Joseph (Danny HUSTON) et sa mère (jouée par Lauren BACALL). Mais je trouve que ce scénario part dans une direction qui ne correspond pas avec celle de la mise en scène. Cette dernière suggère en effet une trame fantastique alors qu'à la fin tout s'explique rationnellement. Ce qui pose un problème étant donné que le comportement de Sean ne peut pas être celui d'un enfant de 10 ans mais correspond à une projection d'adulte dans un corps d'enfant. D'où le caractère dérangeant du film (comme dans "Le Tambour" (1979) en moins provocant cependant). On peut donc voir dans le Sean enfant la vision que se fait Anna de l'amour qu'elle croit avoir perdu et qui ne s'avère être qu'une illusion.

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De son vivant

Publié le par Rosalie210

Emmanuelle Bercot (2021)

De son vivant

Echaudée par "Comme une etoile dans la nuit" (2008) que j'avais trouvé lourd et mélo en plus d'utiliser un vocabulaire de combat dérisoirement inapproprié, je ne me suis pas précipitée sur "De son vivant". Le film de Emmanuelle BERCOT qui comme certaines de ses consoeurs aime bien traiter de sujets sociaux est à double tranchant. D'un côté il cherche à prendre à bras le corps le délicat sujet de la fin de vie. De l'autre, il le fait d'une manière qui n'a rien de réaliste. Tout le monde ou presque aimerait en de pareilles circonstances être accompagné par le docteur Sara qui joue son propre rôle, un oncologue d'une disponibilité et d'une humanité exceptionnelle. Mais outre qu'il s'agit justement d'une exception et qu'il faut aller jusqu'à New-York pour le trouver, il devient le centre d'une série de scènes d'hôpital pas très heureuses entre tables rondes où les soignants chantent et libèrent leur parole et séances de tango censées représenter la "danse de l'individu avec la maladie" sans parler de l'assistante du docteur Eddé (le nom de fiction du docteur Sara), Eugénie (Cecile de FRANCE) qui tombe carrément amoureuse de son patient et outrepasse largement son rôle. Tant d'amour et de compassion conjuguées pour contrebalancer l'horreur de la situation vécue par Benjamin font écran à la dureté de la condition de mourant et même si par expérience personnelle, je sais que l'empathie existe au sein des unités de soins palliatifs, je pense comme l'article du journal Le Monde, qu'une piqûre de rappel de Ingmar BERGMAN ou Maurice PIALAT ne ferait pas de mal. Néanmoins le film touche, essentiellement grâce à la relation fusionnelle que Emmanuelle BERCOT créé entre une mère et son fils. Déjà dans "La Tete haute" (2015), je trouvais qu'elle arrivait à bien diriger Catherine DENEUVE qui s'avère être encore une fois convaincante dans son rôle d'une mère infantilisante mais digne. Face à elle, Benoit MAGIMEL (qu'elle avait également dirigé dans "La Tete haute") (2015) porte le film sur ses épaules et sa prestation a fait date.

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L'Echange des Princesses

Publié le par Rosalie210

Marc Dugain (2017)

L'Echange des Princesses

Le sujet du film -des têtes couronnées ou destinées à l'être- ne m'attirait pas plus que ça. Mais en réalité, il y a un léger pas de côté qui rend le film intéressant. Une cinquantaine d'années avant Marie-Antoinette, le film, tiré du livre de la chercheuse Chantal Thomas qui cosigne également le scénario raconte une histoire très semblable de mariages arrangés dans le but de sceller des alliances diplomatiques entre puissances européennes souhaitant cesser de se faire la guerre. Avant l'Autriche des Habsbourg c'est donc avec l'Espagne que la France a mené une double transaction, d'un côté l'union de la fille du régent Philippe d'Orléans avec l'héritier du trône d'Espagne et de l'autre, celle de Louis XV et de l'infante d'Espagne. Le tout sur fond de jeux de pouvoir entre deux branches de la même famille (le roi d'Espagne, Philippe V est le petit-fils de Louis XIV et donc un Bourbon alors que le régent appartient aux Orléans, cousins des Bourbons dont Louis XV, arrière-petit fils de Louis XIV est le plus jeune descendant). Si les principaux intéressés, des enfants et des adolescents, n'ont pas voix au chapitre, ce sont les filles qui payent le plus lourd tribut. Obligées de s'exiler, leur sort dépend de leur mari mais surtout de l'entourage de celui-ci. Elles apparaissent donc comme de simples pions que l'on déplace au gré des arrangements des uns et des autres, le tout sur un fond crépusculaire d'épidémies et de médecins porteurs de mort qui annonce la fin de la monarchie. Pourtant, ce sont les deux princesses, la petite fille précoce et l'adolescente rebelle qui semblent constituer les seuls êtres vivants au sein d'une cour sclérosée. Si l'argument est au final assez peu consistant pour un long-métrage avec des personnages parfois insuffisamment creusés, la photo est splendide et donne vraiment l'impression de se promener dans un tableau vivant.

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Mortelle randonnée

Publié le par Rosalie210

Claude Miller (1982)

Mortelle randonnée

Je n'avais jamais vu "Mortelle randonnée" et je ne savais rien de son intrigue donc au début j'ai été assez déconcertée par l'artificialité du récit qui semble nager dans un certain onirisme glauque. Cependant, plus on avance dans l'histoire et plus celle-ci se dépouille de ses artifices. Le film raconte une odyssée vers la mort de deux âmes errantes. Un détective qui court après l'obsession d'un deuil impossible et une mystérieuse jeune femme sans attaches et changeant sans cesse d'identité qui vole et sème la mort sur son passage, d'abord volontairement puis tragiquement. Le détective semble si peu interagir avec le monde qu'il est surnommé "l'oeil". En effet il observe, il photographie et tel un passe-muraille, il semble pouvoir entrer partout tout en étant transparent aux yeux des autres. En fait il est quelque part déjà mort ce qui explique qu'il puisse suivre partout et de près la jeune femme sans qu'elle le remarque et même se relever après qu'elle lui ait tiré dessus. Ce fantôme qui m'a fait penser à celui de Bruce WILLIS dans "Sixieme sens" (1999) court après l'illusion de celle en qui il croit reconnaître sa fille disparue et par un effet-miroir, on découvre qu'elle a grandi dans un orphelinat et qu'elle comble son vide existentiel en s'inventant des pères plus rocambolesques les uns que les autres, tirés pour la plupart de films de cinéma (comme celui de "Le Dernier des hommes") (1924). Un autre aspect qui finit par rendre le film profondément mélancolique est que le cheminement des deux personnages ressemble à une chute sans fin. Sautant d'abord d'un palace à l'autre aux quatre coins de l'Europe (Bruxelles, Monte-Carlo, Rome, Baden-Baden, Biarritz), ils terminent leur voyage dans des hôtels miteux et dans une région minière sinistrée, Catherine (le vrai prénom du personnage) finissant même serveuse dans un restaurant ironiquement nommé "Le Miami" se situant au milieu d'une gare en pleine zone industrielle dont on sent qu'il sera son terminus. On finit par prendre en pitié ce personnage condamné à la solitude éternelle puisque dès qu'il se lie à quelqu'un, il lui porte malheur. Isabelle ADJANI fait évoluer son jeu de façon à ce que son personnage, d'abord très froid et insensible devienne de plus en plus las, égaré et désespéré. Quant à Michel SERRAULT il est complètement habité par son rôle de père en deuil dont j'ignorais le caractère autobiographique (double d'ailleurs du scénariste, Michel AUDIARD). Si le film ne fiche pas le cafard c'est parce que comme dans "La Meilleure facon de marcher" (1976), Claude MILLER sait le rendre respirable et même agréable en y injectant des personnages hauts en couleur et des passages de comédie. Du grand art.

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Germinal

Publié le par Rosalie210

David Hourrègue (2021)

Germinal

J'étais partie pour revoir le film de Claude BERRI et puis finalement, je me suis laissé tenter par l'adaptation la plus récente du célèbre roman de Emile Zola, la mini-série "Germinal" réalisée pour France télévisions par David HOURREGUE et écrite par Julien LILTI. Cette commande illustre parfaitement l'ambition des chaînes du service public (en France mais aussi en Italie et en Allemagne, la RAI et ZDF ayant mis la main à la poche) de se hisser au niveau des mini-séries de la BBC et la présence de Alix POISSON m'a tout de suite renvoyée à "Sambre" (2023) qui a fait sensation il y a quelques mois. "Germinal" se prête en plus parfaitement au format de la mini-série ce qui n'est guère étonnant puisque tous les grands romans du XIX° ont d'abord été publiés en feuilleton. Et le point fort de la mini-série est sa montée progressive en tension, chaque épisode constituant une marche plus haute que la précédente sur l'échelle de Richter de la révolte et de la répression. Il y a également des passages inspirés comme la fin du cinquième épisode qui filme un massacre d'une manière marquante, originale et un souci d'écriture nuancée des personnages qui sont pour la plupart assez approfondis. Sans parler du poids des idéologies écrasant les individus, dont le sort est ramené au "jeu" du capitalisme dans lequel ils ne sont que des "pions" pour le nihilisme anarchiste. Néanmoins j'ai trouvé qu'il y avait aussi un certain nombre de défauts. Trop souvent, la mise en scène se contente de filmer platement les sempiternels mêmes décors, notamment une cour et un café, presque toujours éclairés de la même manière (je n'ai pas vu "Peaky Blinders" (2013), il paraît que c'est la référence mais je n'ai pas trouvé le résultat convaincant ici). Le souci de modernisation est parfois mal dosé si bien que l'attention se déporte de l'intrigue principale, le conflit social à la Loach vers les violences faites aux femmes et le racisme. La question de la concentration capitaliste est occultée par le fait que Hennebeau, le patron au service de la compagnie minière est un grand bourgeois du cru (joué par Guillaume de TONQUEDEC) et son rival, Deneulin l'indépendant (joué par Sami BOUAJILA) devient un immigré. Pour ces mêmes raisons, des aspects majeurs du roman de Zola sont évacués comme l'atavisme héréditaire et l'influence néfaste du milieu. Ainsi Jeanlin reste tout à fait sympathique en dépit de ses tares et même de son crime et sa petite soeur est charmante, loin de la petite bossue décrite par Zola. Ne parlons même pas de la Maheude, Alix POISSON est bien trop jolie pour le rôle même si elle l'interprète avec ferveur. Enfin Cécile Grégoire est si ripolinée dans la mini-série que son meurtre en devient absurde alors qu'il agit comme une catharsis dans le roman tant elle et ses parents sont insupportables. Bref c'est encore trop propre, trop lisse (y compris au niveau de l'oreille, l'expression comme la diction datent du XXI° siècle et non du XIX°) en dépit d'un souffle réel porté par un acteur inspiré, Louis PERES ayant l'âge d'Etienne Lantier et donnant de la crédibilité à son rôle.

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A Man (Aru Otoko)

Publié le par Rosalie210

Kei Ishikawa (2024)

A Man (Aru Otoko)

C'est le tableau de René Magritte qui m'a donné envie d'aller voir "A Man". Parce que chaque tableau de ce peintre qui me fascine depuis l'adolescence est un poème visuel, une invitation au voyage, au mystère, à l'aventure, intérieure le plus souvent. Et comme le film, les tableaux de Magritte, faussement simples sont des énigmes qui se dérobent à une interprétation univoque. "La reproduction interdite" fait partie d'une série de tableaux dans lesquels le visage, siège de l'identité, est occulté. Et c'est l'un des plus puissants puisque l'on voit un homme de dos qui se regarde dans le miroir mais ne parvient pas à y voir autre chose que ce que nous-même voyons, comme s'il ne pouvait accéder à lui-même. Ce tableau qui ouvre et ferme le film se mêle à un sujet de société proprement japonais: celui des johatsu ou disparus volontaires qui étaient déjà évoqués dans "Quartier lointain" (2008), le film réalisé d'après le manga éponyme de Jiro Taniguchi. C'est une coïncidence, mais le disparu volontaire se nomme Daisuke Taniguchi dans le film. Et on découvre peu à peu qu'il a échangé son identité avec celui que l'on croit longtemps être lui et qui a porté avant Taniguchi deux autres patronymes. Un troisième homme joue un rôle fondamental dans l'histoire, Akira (Satoshi TSUMABUKI), l'avocat de la veuve du faux Daisuke Taniguchi chargé de l'enquête destinée à démasquer sa véritable identité. Cet avocat pourtant parfaitement intégré, né au Japon et ayant la nationalité japonaise est sans cesse renvoyé aux origines coréennes de ses grands-parents ce qui est l'une des facettes de l'insupportable rigidité de la société japonaise. Et pas seulement vis à vis des descendants d'étrangers mais également vis à vis des enfants de parents criminels ou vis à vis des familles monoparentales et recomposées (je ne sais si c'est également une coïncidence mais la mère veuve est jouée par Sakura ANDO qui interprétait le même personnage dans "L'innocence" (2023) où ce thème était également central). La disparition volontaire et le changement d'identité sont donc un moyen d'échapper à l'opprobre social où à des rôles aliénants. Si l'on accepte le rythme heurté du film et les changements de ton voire de genre (cela commence comme une romance, se poursuit comme un thriller et se termine sur une méditation existentielle), le jeu de miroirs entre les trois hommes et leurs identités problématiques (auxquels on peut rajouter le fils de la veuve de Daisuke qui ne sait plus quel nom de famille adopter) s'avère tout à fait pertinent.

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La Zone d'intérêt (The Zone of Interest)

Publié le par Rosalie210

Jonathan Glazer (2024)

La Zone d'intérêt (The Zone of Interest)

"La zone d'intérêt" est une véritable expérience de cinéma et son grand prix à Cannes est tout à fait mérité. Comme dans "L'Empire des lumières" de René Magritte, deux mondes coexistent sans quasiment jamais se croiser. Celui du camp d'Auschwitz qui reste presque totalement hors-champ et celui du domaine de la famille du commandant du camp, Rudolf Höss dans lequel se déroule la majeure partie du film. Comme souvent en pareil cas, de hauts murs dérobent à la vue ce qui se joue de l'autre côté. Pourtant, jamais le spectateur ne perd de vue qu'il est enfermé dans une sorte de cage dorée jouxtant un complexe concentrationnaire. Les trois premières minutes déjà nous plongent dans une obscurité quasi totale que l'on peut interpréter de multiples manières: la cécité de ceux qui vivent juste à côté dans une totale indifférence ou bien les dernières images de ceux qui vont mourir, plongés dans d'insondables ténèbres. Par la suite et comme dans "Parasite" (2019) qui évoquait la contamination des riches par les pauvres dont ils voulaient se préserver sous prétexte d'hygiénisme, la réalité de l'extermination ne cesse de s'infiltrer dans le paradis artificiel des Höss. Par les bruits qui ne peuvent être étouffés par les murs (le travail sur la bande-son est remarquable), par les odeurs de chairs brûlées, par les cendres emportées par le vent ou fertilisant la terre, par les fragments d'ossements que l'on retrouve jusqu'au beau milieu de la nature idyllique, par le rougeoiement des flammes qui donnent à la nuit des allures d'enfer sur terre dans un contraste saisissant avec les pelouses bien taillées, les fleurs éclatantes et la piscine de la maison des Höss. Le film devient alors une étude de caractères, ceux de la famille Höss face à ce monde schizophrénique. Rudolf (Christian FRIEDEL), à l'image d'Eichmann et de tant d'autres hauts dignitaires nazis est un fonctionnaire zélé, un gestionnaire méticuleux qui raisonne en termes d'efficacité technique ou logistique sans jamais s'interroger sur la nature de ses actes. Les seuls moments où l'être humain se manifeste en lui sont ceux où il tente de protéger ses enfants d'une confrontation trop directe avec la mort et la fin où cette espèce de mécanique se met à vomir comme si ses entrailles agissaient indépendamment de lui. Mais en terme de monstruosité, Hedwig (Sandra HULLER) le bat à plate coutures. Elle est en effet tellement aliénée que l'environnement toxique dans lequel elle élève ses enfants lui apparaît comme un paradis et la matérialisation de sa réussite sociale qu'elle ne veut quitter à aucun prix. Chaque fois qu'un grain de sable vient gripper son "bonheur" comme lorsque sa mère finit par s'enfuir, épouvantée par ce qu'elle perçoit malgré l'écran de fumée dressé entre la maison et le camp, elle a une réaction éloquente, effaçant les traces en les brûlant et menaçant de mort sa domesticité (que l'on devine être de pauvres prisonnières polonaises). "La zone d'intérêt" est un film franchement inconfortable et claustrophobique dont la portée dépasse l'époque qu'il dépeint. On pense en effet à d'autres murs, ceux que dressent les pays riches contre les pays pauvres, les quartiers riches contre les quartiers pauvres pour les occulter, s'en protéger et les refouler.

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La Bête humaine

Publié le par Rosalie210

Jean Renoir (1938)

La Bête humaine

"La Bête humaine" est l'un des romans du cycle Rougon-Macquart dans lequel la théorie de Emile Zola sur l'hérédité pèse le plus lourd. Sans doute parce qu'il était lui-même hanté par la crainte d'avoir hérité de tares familiales, il a cherché dans l'ensemble de sa fresque à déterminer ce qui au sein des maladies mentales relevait de l'inné et de l'acquis. C'est ainsi que l'on aboutit dans "La Bête humaine" au paradoxe d'une société modernisée par le chemin de fer dont l'âge d'or se situe sous le second Empire avec un cheminot au comportement de serial killer compulsif. Le film de Jean RENOIR s'attarde peu sur le démon intérieur qui dévore Jacques Lantier, mal servi par un Jean GABIN si placide que l'on a bien du mal à croire aux tourments dont la mort est censé le délivrer. "il n'a jamais eu le visage aussi calme" dit son collègue Pecqueux joué par Julien CARETTE en contemplant son corps. Sauf que ce visage calme, il l'arbore durant presque tout le film et que pour voir Jean GABIN réellement tourmenté, mieux vaut regarder "Le Jour se leve" (1939). En revanche, là où Jean RENOIR fait très fort, c'est dans la transposition de ces pulsions érotico-morbides sur la locomotive de Lantier, la Lison. Les scènes ferroviaires sont incroyables d'immersion et de réalisme et impossible de ne pas songer aux tableaux impressionnistes que Claude Monet a consacré à la gare Saint-Lazare. Et ce alors que l'action est transposée sous le Front Populaire peu après la création de la SNCF! Cette machine apparaît plus vivante que les personnages où le sinistre le dispute au sordide (la fixation névrotique de l'époux de Séverine joué par Fernand LEDOUX sur l'argent de Grandmorin, le comportement incestueux de ce dernier, celui de femme fatale de Séverine jouée par Simone SIMON).

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Les Misérables 3ème époque: Liberté, liberté chérie

Publié le par Rosalie210

Raymond Bernard (1933)

Les Misérables 3ème époque: Liberté, liberté chérie

Cette version du roman de Victor Hugo dont j'ai beaucoup entendu parler après avoir vu celle, postérieure de vingt ans de Jean-Paul LE CHANOIS possède un relief saisissant. Même s'il s'agit d'un film parlant, l'influence du muet se fait sentir dans le bouleversement des perspectives, des images prises souvent de biais et en contre-plongée, comme dans l'expressionnisme allemand. Mais il n'y a pas que les images qui ont du caractère, les voix également sont puissantes, même quand elles sortent des petits corps de Cosette et de Gavroche. Car la mise en scène de Raymond BERNARD les fait extraordinairement exister. La sortie nocturne de Cosette pour aller chercher de l'eau prend des allures de film d'épouvante. Ses bras dressés devant son visage en réflexe à chaque approche de la Thénardier suffisent à ellipser les mauvais traitements subis. La mort de Gavroche est filmée comme si le réalisateur le suivait avec une caméra à l'épaule (vu la taille des engins dans les années 30, cela ne peut être qu'une impression). A propos d'épaule Quand Harry BAUR apparaît dans le premier plan du film, celui-ci a une valeur programmatique: il porte le film sur ses épaules comme la croix pesante et invisible que Jean Valjean traîne avec lui partout où il va. Le paradoxe de Jean Valjean s'incarne à la perfection dans son interprétation qui fait ressortir sa force colossale mais aussi son aspect insaisissable. Tour à tour M. Madeleine, maire bienfaiteur de Montreuil-sur-mer, Champmathieu le voleur que tout le monde prend pour Valjean et qu'il vient sortir d'affaire en se dénonçant et Fauchelevent, le charretier dont le sauvetage l'a dénoncé aux yeux de Javert, Jean Valjean n'est pas loin d'incarner la figure de l'ange rédempteur depuis qu'il a été désigné par l'évêque de Dignes (dont l'acteur a joué Valjean dans une version antérieure) comme un missionnaire du bien, chandeliers à la main. On comprend pourquoi cette force de la nature et du ciel fait plier sept ou huit brigands comme elle finit par terrasser Javert (Charles VANEL). J'aime aussi beaucoup la fin, sobre et intimiste, où Marius pour une fois n'est pas une tête à claques pleine de préjugés mais s'incline devant l'autorité naturelle du grand homme. Quant aux Thénardier, ils sont délicieusement crapuleux. Bref une réussite dans les grandes largeurs, en trois parties totalisant près de 5h.

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