Quand le mouvement "Femme, vie, liberté" vient percuter de plein fouet une famille iranienne aisée dont le patriarche sert un système que rejettent ses filles, cela donne "Les Graines du figuier sauvage". Un immense film, un uppercut qui ne relâche jamais la tension tout au long de ses près de 3h de projection. On peut se demander comment a fait Mohammad Rasoulof pour tourner un film d'une telle ampleur et d'une telle maîtrise dans les conditions que l'on sait. Un film haletant qui m'en a rappelé deux autres: "Mustang" et "Shining" dans lesquels des enfants doivent lutter pour leur survie face à un père potentiellement meurtrier. Comme eux, il s'agit d'un huis-clos familial qui commence normalement avant de basculer dans une dimension de thriller paranoïaque puis dans l'épouvante avec des scènes finales cauchemardesques de course-poursuite labyrinthique. Le film commence par la promotion de Iman comme enquêteur au tribunal de Téhéran qui dans un premier temps met des étoiles dans les yeux de son épouse, Najmeh, laquelle semble complètement endoctrinée par le régime et le patriarcat. Comme un symbole, lorsque les événements révolutionnaires éclatent, elle les regarde par le prisme déformant de la télévision plutôt que de sa fenêtre ou comme ses filles, sur les réseaux sociaux. Les filles justement sont le grand souci de Najmeh. Elle tente de contrôler leurs fréquentations, leurs paroles, leurs accoutrements de façon à ne pas nuire à son mari mais se retrouve vite prise de court par la violence qui se déchaîne dans la rue et frappe de plein fouet une amie de sa fille aînée qu'elle accepte d'accueillir brièvement et de soigner. A partir de ce moment, Najmeh est de plus en plus tiraillée entre son mari qu'elle supplie sans succès d'être plus présent pour leurs filles et celles-ci, de plus en plus révoltées en dépit de leur confinement à la maison. C'est alors que se produit le basculement du film: l'arme de service de Iman qu'il avait déposée dans un tiroir se volatilise. Le soupçon s'introduit aussitôt au coeur de la famille, le régime s'immisçant pour procéder à des interrogatoires glaçants sur les trois femmes. Mais la pression s'intensifie aussi dans l'autre camp lorsque les coordonnées et le visage d'Iman, auteur de nombreuses exécutions sont balancées sur les réseaux (dont le rôle fondamental dans la révolte est bien souligné à l'aide d'images d'archives). Celui-ci devient un homme traqué qui sous prétexte d'aller se cacher loin de Téhéran, devient le geôlier et bourreau de sa propre famille. Mais plus l'étau se resserre, plus la résilience des femmes éclate au grand jour. Des femmes qui ne veulent plus subir et se taire en dérobant les outils de la domination masculine pour mieux s'en libérer. Des femmes qui à l'image des actrices et de nombreuses iraniennes ont envoyé au passage leur voile brûler en enfer. Le changement de ton est palpable. Fini les compromis.
"Au revoir les enfants" est un film bouleversant. Un film à la fois juste, précis et d'une très grande sensibilité. Car il est construit au travers du regard de Julien, un enfant plus sensible que les autres (c'est à dire le réalisateur lui-même -il s'agit de ses souvenirs, même s'ils sont romancés-). Les autres, ce sont les camarades du pensionnat religieux où il étudie avec lesquels il n'a guère d'affinités. La première scène où sa mère aimante le serre dans ses bras sur le quai de gare avant le départ nous fait prendre conscience de son innocence, de sa vulnérabilité, de son besoin de tendresse. Elle renvoie à la terrible scène de la fin du film dans laquelle Julien regarde longuement, sans un mot, Joseph, l'ancien homme à tout faire du collège, celui qui a dénoncé à la Gestapo le père Jean et les trois enfants juifs qu'il cachait dont Jean Bonnet qui était devenu son ami, le renvoyant à nouveau dans sa solitude, l'innocence en moins. La scène dans laquelle Julien et Jean se retrouvent seuls, perdus dans la forêt, ce dernier lui demandant s'il n'y a pas de loups (plus tard, il lui dira qu'il a tout le temps peur) est une métaphore assez transparente de l'histoire du film tout entier si celui-ci avait été un conte. Car l'autre aspect frappant du film de Louis MALLE, c'est la précision et la justesse de sa reconstitution de la France de Vichy. Dans "Lacombe Lucien" (1974) qui avait fait scandale, il avait déjà taillé en pièces le mythe résistancialiste et montré le parcours sinueux d'un jeune homme aux motivations primaires. Il reprend le même procédé dans "Au revoir les enfants", avec Joseph qu'il définit comme "le petit cousin de Lucien". Mais il y a beaucoup d'autres personnages secondaires dans "Au revoir les enfants" dont les comportements ou les propos renvoient l'image d'un pays nageant en eaux troubles. Cela va de la religieuse qui dénonce un enfant juif du regard pendant qu'un surveillant (réfractaire du STO) essaye de le cacher à la mère de Julien qui lâche un "il ne manquerait plus que ça" (que nous soyons juifs) à un camarade de classe de Julien qui dit un "Tu crois qu'ils vont nous emmener? On a rien fait, nous, hein?" qui renvoie à une supposée culpabilité intrinsèque des juifs. La culpabilité d'ailleurs imprègne aussi le personnage de Julien (double de Louis MALLE) qui semble suggérer que c'est son regard vers Jean sous l'oeil du chef de la Gestapo qui l'a dénoncé. Le père Jean lui-même, héroïque figure de la Résistance est montré comme un homme en proie aux doutes (la scène de l'hostie le met en face d'un terrible dilemme, trahir Jean Bonnet ou trahir la religion de celui-ci) et faillible (le renvoi de Joseph édicté selon sa ligne de conduite morale est le déclencheur de la tragédie finale). Tant de nuances dans un film où si peu de mots sont prononcés mais où le regard (celui des personnages, celui de la caméra) en dit tant est tout simplement admirable.
Voilà un biopic passionnant et d'utilité publique! Moins qu'un biopic, il s'agit d'un terrifiant récit d'apprentissage, celui d'un jeune homme sans personnalité qui sous la houlette d'un mentor méphistophélique va finir par dépasser le maître. Le jeune homme sans personnalité, c'est Donald Trump dans les années 70, l'héritier un peu terne d'un promoteur immobilier du Queens, lequel est en délicatesse avec la Justice. Motif? Discrimination raciale au logement. Donald fréquente les night-clubs huppés de New-York afin de dénicher la perle rare qui saura tirer son père (et lui-même) de ce mauvais pas. Il le trouve en la personne de l'avocat véreux Roy Cohn, ex bras droit de Joseph McCarthy, artisan de l'exécution des époux Rosenberg. Un serpent venimeux qui va le prendre sous son aile et lui enseigner l'art cynique de la "gagne" à tout prix soit la base du trumpisme: attaquer, nier, ne jamais s'avouer vaincu. Quant aux méthodes de Roy Cohn pour obtenir gain de cause, elles se résument à corrompre, faire chanter ou traîner en justice. Des méthodes de voyou et de mafieux. Avec un tel maître, Trump gagne effectivement à tous les coups et peut bâtir son empire immobilier véreux. Plus son ascension s'accélère, plus l'homme se déshumanise, y compris avec ses proches, plus son apparence se dégrade vers celle qui est la sienne aujourd'hui. Bref, on assiste à la naissance d'un monstre qui finit même par lâcher son mentor dès que celui-ci commence à montrer des signes de maladie. Car si le film n'est jamais explicite, il laisse entrevoir l'origine de la fascination de Roy Cohn pour Trump. Ceux qui connaissent la mini-série "Angels in America" (2003) se souviennent de Roy Cohn (interprété par Al PACINO) dire "Je suis un hétéro qui se tape des mecs". Donald Trump, c'est le mâle alpha WASP que Roy Cohn a toujours rêvé d'être, lui le juif homosexuel antisémite et homophobe. C'est sa haine de lui-même qui a poussé Roy Cohn dans les bras de Donald Trump jusqu'à ce que celui-ci ne le renvoie dans la catégorie des pestiférés. La scène où il fait désinfecter tout ce que Roy Cohn a pu toucher dans sa demeure fait penser aux propos de Jean-Marie Le Pen dans les années 80 sur les "sidaïques" qu'il fallait enfermer en "sanatorium" parce qu'ils pouvaient soi-disant contaminer par simple contact. Au cas où on ne se souviendrait pas que la désinformation est l'une des mamelles à laquelle s'abreuvent les populistes. Dans les rôles principaux, Sebastian STAN est tout à fait convaincant et Jeremy STRONG est saisissant.
Je n'avais jamais vu "Les sept mercenaires", contrairement au film original, "Les 7 samourais" (1954) de Akira KUROSAWA, grand pourvoyeur de scénarios de blockbusters américains malgré lui*. J'ai trouvé le film historiquement instructif, car Eli WALLACH, Charles BRONSON et James COBURN s'illustreront quelques années plus tard dans les westerns novateurs de Sergio LEONE** qui les feront tous trois passer à la postérité. Cela fait d'autant plus ressortir les conventions du film de John STURGES, non réaliste au possible. Beaucoup ont ironisé sur les invraisemblances du scénario, notamment le fait que le chef des brigands raccompagne gentiment les mercenaires jusqu'à la sortie du village où il leur rend leurs armes, mais on peut en dire autant des trois enfants mexicains qui accompagnent Bernardo (le personnage de Charles BRONSON) sur les lieux des fusillades sans récolter une seule égratignure ou encore de la grotesque infiltration de Chico (d'autant que l'acteur, Horst BUCHHOLZ brille plus pour sa belle gueule que pour sa finesse de jeu) dans le camp des bandits qui finissent par ne plus être pris au sérieux. Cette théâtralisation outrancière des enjeux est complètement assumée ce que souligne également le choix de parer les villageois de vêtements d'un blanc éclatant en plein Far West, sans parler des ponchos pimpants, des barbes bien taillées ou des visages imberbes à des années lumières de la crasse et de la sueur des trognes des films de Sergio LEONE.
"Les sept mercenaires", est donc un film efficace, qui bénéficie d'un casting de haut vol (en plus des trois futurs acteurs "léoniens", les deux chefs de bande joués par Yul BRYNNER et Steve McQUEEN sont fort charismatiques) et d'une musique accrocheuse mais dont le résultat est plutôt lisse et convenu. S'y ébauche une réflexion existentielle intéressante sur le statut du "poor lonesome cowboy" sans racines ni attaches mais la réponse apportée à la fin du film est également on ne peut plus conventionnelle (se fixer, se marier etc.)
* Pour rappel, Georges LUCAS a avoué s'être fortement inspiré de "La Forteresse cachee" (1958) pour l'épisode IV de sa saga intergalactique.
** Dont le premier western, "Pour une poignee de dollars" (1964) est lui-même inspiré d'un film de Akira KUROSAWA, "Yojimbo" (1960).
Oeuvre de jeunesse de Abel GANCE, "Les Gaz mortels" est contemporain de la première guerre mondiale et des films de D.W. GRIFFITH dont il reprend des éléments de langage cinématographique et notamment un superbe final à suspense en montage alterné dans lequel il s'agit d'éviter deux catastrophes provoquées par des protagonistes aux intentions malveillantes. Les éléments romanesques voire rocambolesques abondent dans la plus pure lignée du roman-feuilleton avec jeune fille et enfant maltraités à sauver, néanmoins le poids de la première guerre totale et mondiale se fait sentir bien qu'elle reste hors-champ. Le sabotage industriel mené par une poignée de protagonistes malveillants (jaloux, cupides, revanchards etc.) menace l'humanité d'une catastrophe alors que l'éminent chimiste pacifiste est tenté de mettre sa science au service du mal lorsqu'il apprend la mort de son fils à la guerre. On mesure d'autant mieux la valeur symbolique de la scène où l'un des serpents venimeux qu'il étudie menace de mordre son seul descendant survivant qu'elle se déroule en alternance avec le nuage toxique qui menace d'anéantir la ville. Derrière le divertissement empruntant les codes du western, du film d'action et du mélodrame pointent ainsi les questionnements prométhéens du réalisateur hanté par la science sans conscience: « Que fera l'homme devant les sources gigantesques d'énergie utilisable qu'il trouvera un jour en dissociant les corps simples ? Et, maître du tonnerre, ne s'en servira-t-il pas une fois de plus comme Satan, contre Dieu ? » (Abel Gance, Prisme, 1930)
xcellent film en forme de conte moral et à résonance universelle, bien que profondément ancré dans la société iranienne. Le scénario est une véritable mécanique d'horlogerie qui nous entraîne avec le "héros" du titre, Rahim dont les deux jours de permission ne vont pas être de tout repos. Les premières scènes du film nuancent d'emblée le personnage par rapport à la version manichéenne que vont en donner les médias (saint homme puis affabulateur). Celui-ci est en prison pour une dette vis à vis de son oncle. Lors d'une permission, il entre en possession d'un sac rempli de pièces d'or trouvé par sa petite amie. Il tente de négocier avec son oncle le retrait de sa plainte en échange de l'or et d'une promesse de remboursement échelonné du reste de sa dette une fois qu'il aura trouvé un travail. Mais celui-ci refuse car il ne lui fait plus confiance. C'est d'ailleurs réciproque et la défiance entre les deux hommes joue un rôle clé dans le film. D'autant que les proches de Rahim ne se précipitent pas pour se porter caution. Enfin, lorsqu'il tente de vendre les pièces, il découvre que leur cours a baissé. C'est seulement à ce moment-là que Rahim décide de poser une annonce pour rechercher le ou la propriétaire du sac en omettant les détails du cheminement par lequel il y est arrivé. Deuxième arrangement avec la vérité, bien spécifiquement iranien, il fait croire qu'il a trouvé lui-même le sac pour ne pas compromettre son amie avec laquelle il n'est pas encore marié. Enfin, lorsque la propriétaire se manifeste, il est retourné en prison et c'est sa soeur qui lui remet le bien, sans prendre de précautions ni faire de vérifications. Mais comme Rahim a mis le numéro de la prison dans l'annonce (lui-même n'ayant pas droit au téléphone portable) la machine s'emballe très vite et celui-ci est réduit à l'état de pion dans un engrenage qui le dépasse. Dans un premier temps, tout le monde a intérêt à le présenter comme un héros: les dirigeants de la prison qui ont médiatisé l'affaire afin de redorer leur image ternie par des affaires de suicide. Mais aussi l'organisation caritative qui espère augmenter son audience pour récolter davantage de fonds ou les autorités qui le présentent comme un modèle pour la société. Rahim qui espère regagner l'estime et la confiance de son entourage pense alors naïvement la partie gagnée. Mais évidemment cela ne dure pas et comme en occident le poison du soupçon et de la jalousie alimenté par le complotisme des réseaux sociaux va rapidement ruiner l'édifice. Tous les manquements de Rahim vont alors se retourner contre lui lorsque la promesse d'embauche se transforme en inquisition et l'amener à "péter les plombs" et à tout perdre. Au moins aura-t-il appris à protéger son fils de la convoitise voyeuriste des médias à défaut d'avoir pu restaurer son honneur.
"Fais de beaux rêves" est l'adaptation d'un roman de Massimo Gramellini tournant autour du secret de famille par Marco BELLOCCHIO qui y injecte ses propres thèmes. L'histoire est celle de Massimo (Valerio MASTANDREA) qui ne parvient pas à faire le deuil de sa mère, morte brusquement quand il avait 9 ans après lui avaoir dit "fais de beaux rêves" parce que son entourage occulte la raison de son décès. On soustrait le journal de sa vue quand il vient souhaiter la bonne année, on lui fournit des explications qu'il sent mensongères. Il grandit et se construit adulte autour de ce trou noir dans son existence qui l'empêche de profiter pleinement du présent. Marco BELLOCCHIO règle une fois de plus ses comptes avec la religion, ses conventions et ses tabous. La vérité, elle, transparaît au travers de la figure de Belphégor que regardaient Massimo et sa mère et dont une séquence clé revient hanter ce dernier adulte. Et également au travers de la doctoresse (jouée par Berenice BEJO) qui apaise les attaques de panique de Massimo et lui redonne le goût de vivre: la scène de danse de la fin fait écho à celle du début avec la mère et l'utilisation de la musique est globalement très judicieuse (on entend même à un moment la version de "Colchique dans les prés" de Dorothée!) Néanmoins la narration est inutilement éclatée et alourdie par des séquences gênantes, telle celle de Sarajevo quand Massimo reporter de guerre observe son partenaire photographe placer un enfant devant le cadavre de sa mère ou encore la scène du courrier des lecteurs où il étale son passé en réponse à une lettre de haine d'un fils envers sa mère, ou encore le passage avec Emmanuelle DEVOS.
a curiosité de regarder un film de Joseph von STERNBERG sans Marlene DIETRICH m'a poussé à emprunter le DVD de "The Shanghai Gesture". C'est avant tout un film d'atmosphère, d'un exotisme vénéneux dans lequel la ville de Shanghai à l'époque coloniale est décrite comme une nouvelle Babylone cosmopolite. L'origine théâtrale du scénario est sublimée par le décor d'un casino que l'on découvre lors d'un plan en plongée suivi d'un travelling qui lui donne un caractère vertigineux. Parmi la faune étrange et décadente qui vient se perdre dans ce chaudron de strupre dominé par son croupier français (Marcel DALIO), Joseph von STERNBERG isole quelques spécimens lors de gros plans saisissants. Le "docteur" Omar (Victor MATURE), qui en réalité est un gigolo, Dixie Pomeroy (Phyllis BROOKS) une chorus girl en perdition, Poppy Smith (Gene TIERNEY distille un parfum lourd d'érotisme qui va de pair avec l'identité d'emprunt du personnage, Poppy renvoyant à l'opium) riche fille à papa qui devient accro au jeu, à l'alcool et au sexe, le milliardaire anglais Sir Guy Charteris (Walter HUSTON, père de John et grand-père d'Anjelica) qui a racheté tout le quartier incluant le casino dont la propriétaire, Mother Gin Sling (Ona MUNSON dont la ressemblance avec Marlene DIETRICH n'est certainement pas un hasard mais qui hélas n'a pas son mordant ^^) est priée de décamper au plus vite. Mais cette dernière avec sa coiffe qui rappelle Méduse mène le jeu et a plus d'un tour dans son sac. Hélas le scénario n'est pas le point fort du film et la fin avec ses révélations en cascade et ses règlements de compte en famille prend des accents mi mélodramatiques, mi grotesques.
La musique adoucit-elle vraiment les moeurs? Il est permis d'en douter en visionnant le quatrième film de Jacques AUDIARD qui bien avant "Emilia Perez" (2024) s'essayait à alterner les genres. "De battre mon coeur s'est arrêté" est le remake d'un film américain scorsesien, "Melodie pour un tueur" (1978) réalisé par James TOBACK avec Harvey KEITEL dans un rôle lui allant comme un gant (et ce bien avant "La Lecon de piano) (1993). Dans le film français, c'est Romain DURIS qui joue le rôle de Tom, englué dans une vie de combines et de violence qui ne le satisfait pas et dont il s'évade par la musique. Ce faisant, il tente d'échapper à l'emprise de son père qui l'utilise pour recouvrir ses créances par la méthode forte, lui-même n'étant plus en mesure de s'imposer dans le milieu d'escrocs qu'il fréquente. Ce père déchu et condamné fait figure d'anti-modèle pour Tom, mais il est néanmoins pris entre sa loyauté envers lui et le désir de suivre les pas de sa mère décédée qui était pianiste de concert. On se demande bien quel a été le ciment de cet étrange couple si dissemblable. On peut d'ailleurs contester le fait que l'art soit rattaché aux femmes et l'argent (facile) aux hommes (tout comme la beauté et la violence). La réalité est évidemment bien plus complexe. L'art n'échappe pas aux enjeux de pouvoir et d'argent et reste largement dominé par les hommes. Toujours est-il que Tom cristallise son désir d'évasion (et également ses besoins de beauté, de rédemption, d'idéal...) sur le piano et se met à le travailler avec acharnement dans le but de passer une audition en compagnie d'une immigrée chinoise ne parlant pas français, histoire de lui couper la chique autant que les poings. Le problème est qu'il ne rompt pas pour autant avec ses activités de marchand de biens aux méthodes peu scrupuleuses ni avec "l'honneur" familial qui lui commande de venger son père. Tom se prend donc les pieds dans des contradictions insurmontables à force de ne pas vouloir choisir. Un problème d'adolescent attardé qui n'est pas complètement résolu à la fin du film, même si Tom a eu l'intelligence de s'effacer au profit de sa professeure, bien plus prête que lui à intégrer le milieu des concertistes français. Le premier acte mature et autonome de sa vie d'adulte?
Par curiosité et suite au décès de Alain DELON, j'ai voulu visionner "Borsalino" dont je ne connaissais que la rixe l'opposant à Jean-Paul BELMONDO et la célèbre musique composée par Claude BOLLING. Une ritournelle qui finit d'ailleurs par agacer à force d'être répétée sur tous les tons pendant 2h. Pour le reste, c'est un film de gangsters "à la papa" avec au menu, une reconstitution soignée du Marseille des années 30, de l'amitié virile à gogo (c'est un film bâti avant tout pour ses deux stars qui tenaient pour la première fois ensemble le haut de l'affiche), de la baston, des seconds rôles savoureux (Julien GUIOMAR, Michel BOUQUET) des femmes réduites à une fonction presque uniquement décorative. Ceci étant, je me coucherai moins idiote ce soir, ayant appris grâce au film d'où Rocco SIFFREDI tenait son pseudo et d'où vient la comparaison entre Chicago et Marseille. Il faut dire que Jacques DERAY a dû s'inspirer des films de gangsters américains des années 30 pour donner un cachet à "Borsalino", la production française du genre étant anémique durant la même période. Mais si le canevas de "Borsalino" ressemble à celui de "Le Parrain" (1972), le ton est beaucoup plus léger, voire "pagnolesque" (la séquence des poissons) et les deux acteurs ont tendance à en rajouter dans leurs styles respectifs, l'impassibilité élégante d'un côté, l'exubérance de l'autre. Jacques DERAY a dû s'effacer face à ses stars qui exigeaient d'avoir le même temps de présence à l'écran, Alain DELON étant en prime le producteur du film. Divertissant mais superficiel et parfois à la limite de la parodie.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)