Un film étouffant, tranchant, d'une froideur clinique qui s'apparente à une dissection des rapports conjugaux, l'amant étant relégué à la marge du film, contrairement à d'autres versions comme celle de Viktor TOURJANSKY. En revanche l'ex de l'amant payée par le mari pour faire chanter sa femme occupe une place prépondérante. Celle-ci, harcelée, acculée par un mari qui joue avec elle comme avec les cobayes de son laboratoire d'entreprise pharmaceutique finit par rechercher un ultime échappatoire dans la mort. Ingrid BERGMAN se retrouve pour la énième fois dans la peau d'une épouse victime d'un mari qui veut la détruire. Les fautes morales de son personnage (infidélité, mensonge) ne justifient pas la torture psychologique qu'elle subit. On retrouve ce déséquilibre au niveau de leurs enfants dans une scène éloquente où la petite fille frustrée par son cadeau cache celui de son frère et est punie par son père avant d'obtenir son pardon. Néanmoins cette version se singularise par son absence d'émotions. Le mari affiche un masque froid en toutes circonstances, la maître-chanteuse également sauf à la fin et même la victime réagit avec une froide détermination (la voix de Ingrid BERGMAN prend par moments des accents de couperet) qui l'éloigne quelque peu de l'esprit de la nouvelle de Stefan Zweig. Si ce film est le moins connu de la collaboration entre Roberto ROSSELLINI et Ingrid BERGMAN c'est qu'on sent qu'elle a tourné au vinaigre et qu'elle sent désormais le sapin. De fait ce sera le dernier film qu'ils tourneront ensemble et leur relation prendra également fin. Et ce n'est pas le ridicule happy end en contradiction avec le reste du film y qui changera quoi que ce soit.
"L'Homme qui plantait des arbres" est un très beau film d'animation du réalisateur québécois Frédéric Back réalisé il y a près de 40 ans mais qui n'a jamais autant paru d'actualité. D'une certaine manière, il fait écho aux préoccupations écologiques et pacifistes des premiers films de Hayao MIYAZAKI qui lui sont contemporains mais sans le fantastique. Encore que le livre de Jean Giono publié en 1953 dont le film est l'adaptation se demande si le modeste berger Elzéar Bouffier n'a pas accompli l'oeuvre de dieu alors que quatre ans plus tard Maurice Druon révèle que Tistou qui grâce à ses pouces verts peut faire pousser les plantes en un clin d'oeil est un ange. Quant aux Totoro qui ont ce même pouvoir, ce sont des esprits de la forêt que seuls les enfants peuvent voir. Ce petit dialogue entre les oeuvres et les cultures me semble fructueux par le fait de relier enfance, nature, spiritualité et animation. Celle de "L'Homme qui plantait des arbres" réalisée au crayon fait penser à une suite de croquis, d'abord monochromes pour évoquer le désert, la mort, la désolation et les passions tristes pour terminer par une explosion de couleurs évoquant la peinture impressionniste lorsque tout renaît. La critique du monde industriel et du bellicisme se lit en creux dans l'attitude de Elzéar Bouffier qui sème des glands dans le désert pendant des décennies jusqu'à reboiser son environnement en se tenant à l'écart des vicissitudes du monde, frappé par deux guerres mondiales successives. "L'Homme qui plantait des arbres" est donc une oeuvre de reconstruction par la reconnexion avec la nature qui n'est pas sans rappeler un autre film, "L'homme qui murmurait a l'oreille des chevaux". (1998)
Peut-être un peu contradictoire, cette adaptation de "L'Etranger" par Francois OZON mais comme le désir et la mort cheminent souvent ensemble, mettre l'accent sur le premier fait d'autant plus ressortir la seconde. La somptueuse photographie noir et blanc aide bien à unifier l'ensemble. Elle érotise les corps, fétichise le passé tout en faisant ressortir la minéralité implacable, écrasante, aveuglante du paysage algérien. La scène du crime est donc filmée comme une scène de désir avec des plans très rapprochés sur la peau en sueur du jeune homme arabe avant que celui-ci ne sorte la lame fatale chauffée à blanc dont les ondes parviennent jusqu'à Meursault (Benjamin VOISIN). Celui-ci apparaît finalement moins froid que désarmé face à ces forces qui le dépassent (celle du désir comme celle de la mort). "C'est la faute au soleil" dira-t-il pour justifier les cinq balles dans le corps de l'arabe; "J'étais fatigué" dira-t-il pour justifier son absence de larmes devant le cercueil de sa mère. Si j'ai trouvé que la fin du film dans laquelle Meursault est confronté à la justice et à l'Eglise est plus didactique et datée, même si elle est utile pour comprendre les raisons profondes de la condamnation d'un personnage qui refuse d'entrer dans le jeu que l'on exige de lui, l'environnement colonial dans lequel il évolue apparaît aux yeux d'un spectateur d'aujourd'hui dans toute sa violence raciste. Néanmoins si le film prend parfois des airs de reconstitution des années 30 (on songe à "Pepe le Moko") (1937), le contexte contemporain de la réalisation du film se fait sentir à travers la place accordée aux arabes qui acquièrent une identité et une voix propre à la différence du roman. La chanson de Cure, "Killing an Arab", elle aussi adaptée du livre d'Albert Camus vient clore en beauté cette adaptation plutôt réussie même si à l'image du roman, elle ne me touche guère. Excellente interprétation.
"Citizen Kane" est un film quelque peu écrasé sous le poids de sa propre légende. Proclamé, "plus grand film de tous les temps", il constitue une mine d'or en matière d'innovations dans le langage cinématographique, que ce soit dans la composition des plans, les éclairages, l'utilisation des archives ou dans la structure narrative non linéaire. Cette composition s'avère particulièrement adaptée pour tenter de cerner la personnalité de Charles Foster Kane, magnat de la presse milliardaire dont la folie des grandeurs contraste avec le vide absolu de sa vie et de son oeuvre. Le palais "Xanadu" est un parfait concentré architectural des contradictions de Kane: démesuré, grandiose mais jamais achevé et creux à l'intérieur. L'incapacité de Kane à entrer en relation avec autrui se lit ainsi à travers son obsession pour les collections d'objets et en particulier les statues, la profondeur de champ qui établit une distance considérable entre les personnages et fait paraître Kane très distant, très lointain, les contre-plongées qui lui donnent une dimension écrasante (et donc une fois de plus, pas à taille humaine), des éclairages expressionnistes qui tendent vers l'abstraction ou bien les miroirs qui renvoient à Kane sa seule image. Par conséquent il n'y a rien à trouver dans la vie de Kane et c'est pourquoi le journaliste qui cherche le sens de ses derniers mots, "Rosebud" en interrogeant les personnes qui l'ont connu termine avec un puzzle incomplet. "Rosebud" c'est le manque qui ronge Kane, une miniature de Xanadu, une boule de verre contenant un paysage figé dans un hiver éternel à l'image de la scène matricielle dans laquelle des adultes décident de sa vie tout en l'excluant. Logique qu'en devenant adulte à son tour, Kane échafaude des plans sur les autres sans tenir compte de leur ressenti, finissant à chaque fois plus seul et plus "pauvre" dans toute son opulente richesse qui apparaît soudain pour ce qu'elle est: dérisoire.
"The Garden of words" ("Le jardin des mots" en VF) m'a fait penser à "L'homme qui marche" de Jiro Taniguchi de par son caractère contemplatif, sa lenteur et la poésie mélancolique de ses images d'un réalisme sidérant. La pluie, comme un rideau protecteur créé une bulle de temps suspendu à l'écart de la frénésie de la ville. Elle invite à la contemplation. De fait elle provoque une rencontre entre deux solitudes vivant un peu en marge de la société. Un lycéen de 15 ans qui sèche les cours les matinées pluvieuses en poursuivant son rêve de devenir cordonnier. Et une mystérieuse jeune femme qui ne parvient plus à se rendre au travail. Le lycéen s'installe sous un petit pavillon dans le parc de Shinjuku Gyoen pour dessiner des chaussures, la femme pour manger du chocolat et boire de la bière. Ce rituel se répète chaque matinée pluvieuse. Takao et la jeune femme, Yukino sans chercher à nouer un lien se retrouvent en effet au même endroit et au même moment si bien qu'ils finissent par mieux se connaître. Takao propose même à Yukino de lui fabriquer une paire de chaussures. Ce qui est pour elle qui traverse une crise existentielle comme une planche de salut. Néanmoins, la réalité finit par rattraper les personnages avec la fin de la saison des pluies. On sort alors du domaine de l'art et de la contemplation pour entrer dans celui plus terre-à-terre des relations sociales. Les situations respectives de Takao et de Yukino (différence d'âge et de statut) ne permettent pas à ceux-ci de continuer sur le même mode que leurs tête à tête dans le jardin. L'un doit se construire et l'autre se reconstruire et chacun doit le faire de son côté. On aurait aimé que le personnage de Yukino souffrant du syndrome de l'imposteur soit davantage développé mais en 45 minutes, on doit se contenter d'un aperçu. De toutes manières, en dépit de son titre, ce ne sont pas les mots qui comptent le plus dans le film mais les silences et les non-dits ainsi que le plaisir de ce petit espace de liberté hors du temps dans un monde de contraintes et d'impossibilités.
L'oeuvre de Makoto SHINKAI est hantée par la catastrophe du 11 mars 2011 et ses conséquences. Mais contrairement à "Your name." (2016) où celle-ci restait suggérée, elle est nommée explicitement dans "Suzume". Ce titre fait référence à l'héroïne, une adolescente de 16 ans dont on découvre à l'aide de flashbacks qu'elle est une survivante de la catastrophe. Ce passé est montré dès les premières images où l'on voit une petite fille de quatre ans appeler sa mère dans ce qu'on découvre être des ruines. Suzume a conservé un vestige de cette époque qui est une chaise d'enfant fabriquée par sa mère dont il manque un pied. A l'image de cette chaise, la vie de Suzume, élevée par sa tante surprotectrice qui lui a tout sacrifié est restée bancale. Sa rencontre avec un jeune homme du nom de Sota va tout bouleverser. Comme dans ses précédents films, Makoto SHINKAI a recourt au fantastique pour évoquer les tourments de son pays. Sota est un verrouilleur: il parcourt le pays pour refermer les portes cachées dans les ruines. Ces ruines et ces portes constituent autant de symboles d'anciennes catastrophes: l'une d'elles est dissimulée dans un parc d'attractions abandonné, comme dans "Le Voyage de Chihiro" (2001). Une autre, située au fond d'un tunnel menace de faire revivre à Tokyo le traumatisme du séisme du Kanto. Seules des forces surnaturelles, les "pierres de voûte" peuvent maintenir ces portes fermées. Lorsqu'elles font défaut, la porte s'ouvre, libérant un ver géant en forme de colonne de fumée qui menace de s'abattre au sol, provoquant une nouvelle catastrophe. Suzume sans le savoir libère une pierre de voûte qui prend la forme d'un petit chat qui s'enfuit après avoir jeté un sort à Sota, l'enfermant dans la chaise à trois pieds de Suzume. Celle-ci munie de sa chaise désormais vivante se lance alors dans un périple à travers le Japon pour rattraper le chat qui veut "libérer" d'autres portes. Un récit à deux dimensions se met alors en place. D'un côté, un récit d'apprentissage et d'émancipation en forme de road-movie. De l'autre, une "recherche du temps perdu" où il s'agit de se souvenir du traumatisme enfoui dans le trou noir des pages caviardées d'un journal intime. Se souvenir pour consoler, réparer et repartir de l'avant. Un miroir tendu à un Japon plutôt désireux d'enfouir les mauvais souvenirs que de s'y confronter.
J'ai davantage regardé "L'Attachement" par curiosité que par envie, à force d'en entendre dire du bien. Je ne suis pas fan du jeu de Valeria BRUNI-TEDESCHI et de Pio MARMAI (le souvenir désagréable de "La Fracture" (2020) qui m'avait tapé sur les nerfs n'y est pas étranger) mais j'avais bien aimé "Du vent dans mes mollets" (2011) de Carine TARDIEU la réalisatrice de "L'Attachement". J'ai beaucoup aimé d'ailleurs les scènes impliquant les enfants, toujours très justes et j'aurais aimé qu'elles prennent encore plus de place dans le film, celui-ci s'éparpillant parfois dans des scènes inutiles. Valeria BRUNI-TEDESCHI est d'ailleurs rayonnante dans ces scènes. De plus, de judicieuses questions sont abordées autour de la nature des liens qui rassemblent les membres d'une même famille alors que celle-ci ne cesse d'évoluer et de se complexifier. Dans le cas de celle du film, soumise à de multiples ruptures et recompositions, règne la confusion des places là où dans les familles traditionnelles, celles-ci étaient standardisées mais très claires. C'est particulièrement frappant au travers du personnage d'Alex joué par Pio MARMAI qui peut se définir par ses échecs à construire une famille entrant dans la norme. La première famille que l'on aperçoit autour de lui semble l'être mais ce n'est qu'un mensonge, dissipé par Elliot (un hommage indirect à "E.T. L'extra-terrestre" (1982)?) après la disparition de sa mère Cécile lorsqu'il s'en choisit une autre en la personne de Sandra, une voisine de palier, célibataire coriace (Carine TARDIEU a peut-être pensé à "Gloria" (1980)?) et révèle au passage que Alex n'est pas son père mais son beau-père. Alex tente de faire entrer Sandra (Valeria BRUNI-TEDESCHI) dans le moule mais celle-ci est définitivement allergique à la norme et donc inassimilable. Il se tourne alors vers Emilia (Vimala PONS) plus jeune et très désireuse de se fondre dans le rôle de la bonne épouse et bonne mère dont pourtant la première apparition souligne un caractère autocentré et un manque de connexion envers les enfants que la suite ne viendra que confirmer. Toutes les solutions envisagées par Alex s'avèrent donc bancales et finissent par s'écrouler. Mais la réalisatrice montre au final que ce n'est pas si important. Les mères respectives de Sandra et de Cécile (Marie-Christine BARRAULT et Catherine MOUCHET) et le père biologique d'Elliot (Raphael QUENARD) étant là pour le confirmer.
Bien avant des films tels que "Mulholland Drive" (2001)" ou "Babylon" (2021), , "Le Jour du fléau" réalisé par John SCHLESINGER en 1975 déconstruisait le mythe hollywoodien en tirant à boulets rouges sur l'usine à rêves à son apogée dans les années 30 pour en faire ressortir les aspects les plus glauques. De fait, ce travail de démolition accouche de quelques scènes satiriques spectaculaires comme celles du prêche, de la destruction du décor de Waterloo et d'un final "apocalyptique" presque prophétique (Hollywood qui brûle fait penser aux incendies récents de Los Angeles) mais contient aussi beaucoup de lourdeurs et de redondances. John SCHLESINGER maîtrise mal le rythme et la progression dramatique de son film qui patauge trop souvent dans la semoule. De fait, sa durée (2h24) aurait gagnée à être raccourcie d'autant qu'on a vite fait le tour des personnages, réduits pour la plupart à n'être que des pantins grimaçants. Je pense à l'insupportable gamin "Adoré" qui finit à l'état de bouillie pour chat dans un déchaînement pulsionnel ardemment souhaité par un spectateur à bout de patience mais le pitoyable clown bonimenteur joué par Burgess MEREDITH tape tout autant sur les nerfs. Au milieu de cet énorme et grotesque barnum parfois fatigant à force de caricature et d'hystérie, les deux personnages principaux, sans doute trop archétypaux, font un peu pâle figure. D'un côté le jeune décorateur idéaliste qui va perdre toutes ses illusions au contact de la réalité (William ATHERTON) est beaucoup trop lisse malgré une ou deux scènes où il se laisse aller à ses pulsions les plus sombres. De l'autre, la petite starlette du genre "blonde idiote" dont il est amoureux (Karen BLACK) est plus un moyen d'illustrer la débauche du milieu que celui des rêves déçus. Nombre de personnages qui tournent autour d'elle comme ses deux "boys" qui font penser à ceux qui accompagnaient Ava GARDNER dans "La Nuit de l'iguane" (1964) sont sous voire pas du tout employés. Seul l'étrange personnage joué par Donald SUTHERLAND suscite l'intérêt. Déjà parce qu'il s'appelle Homer Simpson ce qui pour un spectateur d'aujourd'hui ne manque pas de sel. Mais aussi parce qu'il semble être en quelque sorte l'incarnation du sauvage dans "Le meilleur des mondes". Inutile de préciser que ça ne finira pas très bien pour lui.
Avec son deuxième film après "Les Quatre cents coups" (1959), Francois TRUFFAUT tente et réussit quelque chose de très différent mais de tout aussi personnel. Après Jean-Pierre LEAUD qui le représente au cinéma sous les traits d'un adolescent, il se trouve un nouveau double, adulte cette fois en la personne de Charles AZNAVOUR qui d'ailleurs possède une certaine ressemblance avec lui. "Tirez sur le pianiste" peut être vu comme un hommage au cinéma américain qui a nourri les papes de la nouvelle vague (Jean-Luc GODARD, Francois TRUFFAUT, Jacques DEMY etc.) mais le roman noir de David Goodis (auteur également de l'oeuvre adaptée au cinéma sous le titre "Les Passagers de la nuit" (1946) avec le duo Humphrey BOGART et Lauren BACALL) est transposé dans la France populaire des années 60 et le film qui en résulte, s'il appartient incontestablement au genre du film noir est à la fois décalé et autobiographique. Décalé parce que les personnages ne correspondent pas aux archétypes attendus et pour cause: Francois TRUFFAUT est aussi à l'aise dans le monde des gangsters qu'un éléphant dans un magasin de porcelaines. Alors il fait de son personnage principal un anti-héros chétif et rongé par la timidité et de ceux qui le poursuivent des pieds nickelés drôles et bavards. Surtout, la double identité du personnage principal, Edouard Saroyan le grand concertiste classique devenu Charlie Kohler le pianiste du bastringue où se produit Bobby LAPOINTE (on entend notamment "Marcelle" et "Framboise") n'est que le reflet de celle du réalisateur, écartelé entre son passé délinquant (symbolisé par les frères de Charlie) et son statut d'artiste célèbre. Avec ce film, Francois TRUFFAUT inverse également les rôles en inventant "l'homme fatal". "L'homme fatal" est l'homme de pouvoir et d'argent qui vient s'immiscer entre le pianiste et la femme qu'il aime. Qu'il se nomme Edouard ou Charlie, qu'il joue pour la haute bourgeoisie ou dans les pianos bar, le même schéma se reproduit: il se retrouve sous la coupe d'un impresario ou d'un patron qui vient faire obstacle au bonheur après lequel il court, provoquant à chaque fois un drame et une cassure dans sa vie. On retrouve d'ailleurs dans ce film la dualité vierge/putain qui caractérise nombre de femmes de l'univers de Francois TRUFFAUT. Pas seulement par le biais de la prostituée jouée par Michele MERCIER qui s'avère également très maternelle mais à l'intérieur même des personnages féminins, que ce soit celui de Thérèse (Nicole BERGER) qui cède aux avances de l'impresario pour favoriser la carrière d'Edouard ou celui d'Hélène (Marie DUBOIS) qui perd le respect de son patron quand elle se met à lui parler vulgairement. Les discours des personnages masculins, obsessionnellement tournés vers les femmes sont complètement polarisés, à l'image de la dualité du pianiste et de son environnement, cave et arrière-cour d'un côté, chalet de montagne et lieux mondains de l'autre.
L'héritage de "Tirez sur le pianiste" est remarquable, que ce soit aux USA avec Martin SCORSESE ou Quentin TARANTINO (un film comme "Inglourious Basterds" (2009) m'y fait penser particulièrement) ou en France avec Jacques AUDIARD (comment ne pas penser à "De battre mon coeur s'est arrete" (2005)?) ou encore en Espagne avec "They Shot the Piano Player" (2022).
Même si quelques moments tapageurs lors des transitions entre les séquences m'ont gêné sur la forme, je ne partage pas les réserves des critiques que j'ai pu lire sur la vision de l'Afrique que donne le réalisateur Fernando MEIRELLES. Non, elle n'est pas filmée que de loin pour en exalter les fabuleux paysages du Kenya à la façon de la "Ferme africaine". Le film plonge dans les bidonvilles de Nairobi, sa capitale mais aussi dans des villages reculés pour montrer les facettes les plus sombres du postcolonialisme. On se rend compte au passage que "la Françafrique" ça marche aussi avec les anciennes colonies du Royaume-Uni. L'auteur du roman, John Le CARRE que l'on ne présente plus s'est d'ailleurs inspiré de faits réels qui se sont déroulés au Nigéria. A savoir l'utilisation de ses habitants les plus démunis, souvent séropositifs comme cobayes par les laboratoires pharmaceutiques occidentaux désireux d'écouler leur marchandise périmée à moindre coût mais aussi de tester leurs nouvelles molécules à peu de frais. Une sordide histoire de trafic humain exploité par le capitalisme sauvage sur fond de concurrence exacerbée, le tout couvert par les autorités. Là-dessus se greffe un thriller autour de l'assassinat dans des circonstances troubles d'une avocate anglaise qui défendait la cause des opprimés dans le cadre d'une ONG. Enquête menée par son mari diplomate qui avant sa mort, préférait "cultiver son jardin" que de se préoccuper du sort du monde. Mais à l'inverse de Candide, Justin sort de sa bulle pour se confronter au réel. Savoir ce qui est vraiment arrivé à sa femme mais également parvenir à la rejoindre par-delà la vie et la mort. C'est tout l'intérêt du film, surtout dans sa seconde partie de parvenir à osciller entre la cruauté du terrain alimenté par nombre d'aspects documentaires (les raids sur les villages par des bandits voleurs d'enfants, l'impuissance de l'ONU qui au nom de sa neutralité dans les conflits ne déplace aucun civil, thème que l'on retrouve dans "Warriors : L'impossible mission" (1999) etc.) et des échappées oniriques dans lesquelles Justin rencontre la plupart des protagonistes de l'affaire devenus des ombres qui vont l'aider, d'une manière ou d'une autre à reconstituer le puzzle. Tessa, l'avocate activiste est jouée par Rachel WEISZ a qui le rôle va comme un gant. J'ai cru revoir Hypatie, le personnage qu'elle a interprété quelques années plus tard dans "Agora" (2009), une femme puissante, passionnée et engagée au péril de sa vie. Face à elle, Ralph FIENNES est également très bon dans le rôle de son mari effacé qui va découvrir sa femme post-mortem en empruntant la route périlleuse qui mène jusqu'à elle.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)