"Après la pluie" est un bel hommage à Akira KUROSAWA. C'est en effet son dernier projet cinématographique, celui qu'il ne put hélas mener à terme puisqu'il mourut avant le début du tournage. C'est donc son assistant Takashi KOIZUMI qui a réalisé le film d'après le scénario écrit par le maître. Cela se ressent dans une mise en scène appliquée (bien que son sens de l'épure fasse merveille dans les séquences de duel) et dans une caractérisation des personnages un peu expéditive parfois. Mais il n'en reste pas moins que "Après la pluie" est un beau film qui promeut des valeurs et un état d'esprit aux antipodes de celui qui règne habituellement dans les films de chambara (mais proche d'un autre film de Akira KUROSAWA, "Les Sept samouraïs3 (1954)). Dans le Japon féodal du début du XVIII° siècle, le héros est un rônin philosophe, un "homme qui marche" comme celui de Jiro Taniguchi dans la nature en méditant, un sage simple et modeste qui fait régner la justice et la bienveillance partout où il passe. On le voit notamment offrir un banquet à des gens du peuple coincés dans une auberge par la pluie en s'adonnant à des duels primés (ce qui était considéré comme infamant pour un samouraï) et se mélanger à eux sans façons. Le Daimyo du coin (joué par Shiro Mifune, le fils de l'acteur fétiche de Akira KUROSAWA) est tellement séduit par ce personnage atypique qu'il est prêt à envoyer valser les coutumes pour le garder auprès de lui. Mais ce serait une perte pour les autres alors il est dit que Misawa Ihei (Akira TERAO) gardera sa précieuse liberté.
Dans son livre "L'Intelligence du coeur", Isabelle Filiozat s'interroge sur l'éducation répressive qui s'acharne à soumettre des générations d'enfants en les obligeant à obéir, à se conformer et à faire taire leurs émotions. Cela commence dès la naissance et cela se poursuit ensuite jusqu'à l'âge adulte c'est à dire jusqu'à ce que l'individu ait si bien intériorisé les normes et les règles qu'il n'a plus conscience de la prison mentale dans laquelle il est enfermé. Le système éducatif traditionnel (parental et scolaire) fabrique donc à la chaîne de bons petits soldats dont le CV bien rempli dissimule le vide intérieur. Quant à ceux qui ne se conforment pas, les irréductibles, ils sont impitoyablement rejetés du système et deviennent invisibles.
"Le Cercle des poètes disparus" film éminemment politique confronte ces deux mondes, permettant ainsi de rendre visible les enjeux éducatifs d'ordinaire implicites. Peter WEIR est passé maître dans l'art de dépeindre des microcosmes totalitaires infiltrés par un intrus qui en révèle les rouages avant d'en être expulsé. John Keating (Robin WILLIAMS) est cet intrus qui dérègle le fonctionnement de la Welton Academy, une école privée élitiste accueillant les fils de la bonne bourgeoisie américaine. Sa devise "Tradition, honneur, discipline, excellence" ne laisse aucun doute sur le genre d'éducation qui y est dispensée. Or Keating, esprit libre plein de fantaisie a un tout autre projet: celui d'émanciper les jeunes qui lui sont confiés en leur ouvrant les portes d'une vision poétique du monde. Il ne leur enseigne pas la poésie, il la leur fait se l'approprier en les poussant à puiser dans leurs propres ressources physiques et mentales. Alors que l'éducation normative vide le sujet de sa substance au profit de signes purement extérieurs de richesse et de puissance, Keating est un maïeuticien qui l'aide à accoucher de lui-même. Alors que le système traditionnel fige, réifie, Keating est toujours en mouvement et y entraîne ses élèves. Comme il le leur fait si bien comprendre, l'immobilité signifie la mort et la vie est trop courte pour en perdre une miette (le fameux "Carpe Diem, cueille aujourd'hui les roses de la vie, demain il sera trop tard"). Le titre du dernier livre de Alice Miller "Le corps ne ment jamais" met bien en lumière ce travail d'éveil à la vie par le corps: les élèves marchent, frappent dans un ballon, grimpent sur les tables. Car au mouvement du corps correspond celui de l'esprit à la fois ouvert et critique. Keating anticipe même le débat actuel opposant les défenseurs des humanités (en voie de disparition, le titre du film est hélas prophétique) à ceux qui ont une vision purement utilitariste des contenus à enseigner.
Mais en dépit de son caractère engagé en faveur des électrons libres, des pionniers qui osent s'aventurer sur des chemins non balisés et de sa condamnation sans appel du patriarcat, le film n'est pas manichéen. Keating qui est idéaliste s'aveugle sur les conséquences de ses paroles et de ses actes. Il agit avec légèreté en sous-estimant la capacité
de résistance du système qu'il s'emploie à subvertir. Lorsqu'il réalise que son enseignement parfois mal compris a des effets dévastateurs, c'est trop tard. Cette irresponsabilité retombe sur les élèves, les plaçant pour certains dans des situations inextricables dont ils ne se sortiront pas. Neil Perry (Robert Sean LEONARD) est ainsi le martyr désigné (comme le souligne le symbole de la couronne d'épines) de l'absence de toute communication entre la logique paternelle et celle de son professeur. A l'inverse, Richard Cameron (Dylan KUSSMAN) est le Judas qui provoque à la fois le renvoi de Keating et d'un élève trop insolent et emporté, Charlie Dalton (Gale HANSEN). Reste Todd Anderson (Ethan HAWKE) le timide qui a appris à s'estimer et dont le célèbre geste final d'insoumission est porteur d'espoir.
"Furyo" est un film d'une grande puissance émotionnelle et au sous-texte très riche. Ce n'est pas vraiment un film de guerre ou si cela en est un, le réalisateur Nagisa ÔSHIMA le subvertit complètement. Il nous offre donc un film profondément humaniste, antimilitariste et transgressif. Ce dernier aspect est rendu possible par le huis-clos du camp de prisonniers qui exacerbe toutes les émotions et fait peu à peu surgir la vérité. Une vérité à contre-courant des codes et des normes ce qui entraîne de violents conflits intérieurs et des relations torturées entre les protagonistes. Mais le sado-masochisme défouloir de l'homo-érotisme qui sature l'atmosphère n'a rien de sulfureux. Il est montré comme une tragédie humaine. Le film lui-même ressemble à une tragédie antique avec ses héros beaux comme des dieux, deux
Orphée passés maîtres de l'art lyrique (Ryuichi SAKAMOTO dont la BO fait chavirer et David BOWIE) tous deux promis au martyre au faîte de leur jeunesse. Comment oublier leur première rencontre avec le travelling avant qui nous fait entrer dans la fascination du commandant pour l'ange blond, lequel apparaît comme un kamikaze dont l'autodestruction programmée a pour cause une faille intime dont le dévoilement révèle les similitudes de deux cultures qu'a priori tout oppose. Les extrêmes se touchent et c'est bien un britannique d'origine japonaise Kazuo Ishiguro qui a écrit "Les Vestiges du jour", fascinante plongée au cœur de l'esprit traditionnel british, ses rites et coutumes (livre adapté au cinéma par James IVORY). Japonais et anglais sont réunis par l'insularité, l'impérialisme, le code d'honneur qui chez les british est renommé "flegme". Ce sont deux civilisations rigides, coincées, cousues pour reprendre l'expression de Roberto ROSSELLINI et qui ont un ennemi commun: la nature humaine. Les "doubles populaires" de ces héros aristocratiques forment un chœur qui commente et redouble l'action. Il y a le sergent Hara alias Takeshi KITANO vedette comique d'avant le triomphe artistique international mais aussi d'avant la tentative de suicide. Un personnage frustre et burlesque dont la brutalité s'adoucit lorsqu'il apprend à parler...l'anglais grâce à son amitié pour l'ex-diplomate John Lawrence (Tom CONTI), véritable pont culturel dont on se demande ce qu'il doit à l'écrivain D.H Lawrence,, le médecin des âmes plaidant pour une libération de l'être des carcans qui le dénaturent.
"Laura" n'est pas seulement un chef d'œuvre du film noir. Il emprunte certes au genre la plupart de ses codes, mais c'est pour mieux les transcender. Car "Laura" est surtout un film atmosphérique et psychologique qui s'interroge sur les relations hommes-femmes et la place de cette dernière dans la société (et dans le cinéma hollywoodien). "Laura" est en effet l'histoire d'une lente mais irréversible émancipation, celle de son héroïne éponyme campée par la sublime Gene TIERNEY dont c'est le plus beau rôle avec celui de Mme Muir dans le film de Joseph L. MANKIEWICZ. Sauf qu'au lieu d'être éprise d'un fantôme, ce sont les hommes qui sont épris du sien. De "Laura", nous n'avons en effet au départ droit qu'à des images fantasmées puisqu'elle est censée être morte. C'est au fond ce que souhaitent tous ses soi-disant admirateurs, hommes à la virilité douteuse qui l'ont figée sur un portrait ou modelée à la manière de Pygmalion et Galatée ou qui ne lui ont couru après que pour s'approprier sa réussite et sa fortune. Tous sauf un, l'inspecteur Mark McPherson (Dana ANDREWS). Certes, lui aussi est prisonnier de l'image (très négative) qu'il se fait des femmes. Selon un schéma misogyne très classique, il les voit toutes comme vénales et manipulatrices. Si bien que lorsqu'il est contaminé par la fascination qu'exerce Laura sur les suspects, il éprouve lui aussi jalousie et désir de possession mortifère. Sous couvert d'enquête, on le voit lire le journal intime et la correspondance privée de la défunte et passer de plus en plus de temps dans son appartement-mausolée. Il incarne ses rivaux jusqu'à la caricature puisqu'il éprouve des sentiments passionnels pour une femme qu'il n'a jamais rencontrée, preuve de la puissance d'évocation des représentations sur le psychisme. Si bien que lorsque Laura surgit dans la pièce alors qu'il est en train de dormir, on peut légitimement se demander si elle est réelle ou si elle ne sort pas directement de son imagination. Et lorsqu'il s'avère qu'elle est bien réelle -et donc distincte de lui-, McPherson est alors confronté au défi de l'acceptation de son irréductible altérité. Car Laura, en quête d'indépendance vis à vis des hommes qui l'entourent déteste qu'on lui donne des ordres. Elle se rebelle donc vis à vis de McPherson qui est tenté comme Waldo (Clifton WEBB) d'utiliser son pouvoir pour neutraliser ses rivaux. Une scène clé dans le film est celle de l'interrogatoire. Dans un premier temps McPherson éclaire violemment le visage de Laura ce qui est une variante non létale des agissements du meurtrier qui a défiguré sa victime, la privant de son identité propre (ce qui a permis la confusion sur laquelle est basé le film). Puis dans un second temps, il éteint la lampe, reconnaissant enfin son droit à conserver, même pour lui, sa part d'ombre et de mystère. Les objets ont une importance toute particulière dans le film, notamment pour Waldo qui en faisant des cadeaux à Laura marque ainsi ce qu'il estime être son territoire (il peut d'ailleurs s'introduire chez elle à son insu). La pendule revêt un sens tout particulier parce qu'il a la même chez lui et qu'elle dissimule l'arme du crime. Elle symbolise donc l'emprise qu'il a sur elle et finit donc logiquement brisée.
"The Mothering Heart", l'un des courts-métrages tardifs de D.W. GRIFFITH, est aussi l'un de ceux qu'il a tourné avec Lillian GISH qu'il avait découvert un an auparavant. Le scénario de "L'Amour maternel" présente une vision de la famille et de la femme que l'on qualifierait aujourd'hui d'ultra-conservatrice. Cela commence par une scène de séduction classique où Madame se refuse dans un premier temps avant de craquer devant le numéro de Caliméro de son prétendant ("Vois comme je souffre"). Cela se poursuit par une "scène de ménage" où monsieur sort pour gagner des sous pendant que madame reste à la maison pour faire le ménage et accomplir quelques menus travaux qui permettent d'arrondir les fins de mois. Dépendre financièrement, ne serait-ce qu'un peu de sa femme ne satisfaisant pas l'ego du mari, il se met soudain à gagner des fortunes et à délaisser son foyer pour les music-halls et une belle vamp plus sexy et fun que sa femme. Celle-ci le quitte pour retourner chez sa mère accoucher et la vamp finit par lui préférer un homme plus riche. Le pauvre homme est ainsi présenté comme une victime des femmes, lesquelles se divisent en deux camps, celle des saintes qui sacrifient tout à leur devoir maternel et celle des salopes qui sacrifient tout à l'argent. Pour finir en beauté ce travail d'édification des moeurs, le couple se réconcilie autour de la mort de leur enfant (punition divine de leurs péchés?) Fort heureusement, D.W. GRIFFITH utilise son talent de conteur et de monteur pour dynamiser l'histoire et il met en valeur le talent de Lillian GISH à faire passer toutes sortes d'émotions. Mais un tel film permet de méditer sur le décalage entre l'image et la réalité puisque Lillian GISH présentée dans nombre de films -dont celui-ci- à travers le prisme des fantasmes masculins (petite chose fragile nécessitant d'être protégée, épouse modèle et mère au foyer ou bien fille-mère abusée) était en réalité une grande professionnelle qui a tout sacrifié à son travail, y compris le mariage et la maternité.
A l'origine de "Notre-Dame de Paris" il y a la démesure du Wonder Boy du cinéma, le producteur Irving THALBERG alors chez Universal. Pour ce qui était le premier film de la série "Universal Monsters" qui devait spécialiser le studio dans le fantastique et l'épouvante, il avait vu grand. "Notre-Dame de Paris" est en effet la première superproduction tirée du célèbre roman de Victor Hugo: plus de 2000 figurants, un décor de 10 hectares reconstituant la façade de la cathédrale grandeur nature, son parvis et les rues adjacentes (le plus grandiose depuis "Intolérance") (1916), 200 costumes de premier plan, 230 électriciens, le tout ayant coûté la bagatelle de 1 millions et demi de dollars (de manière hélas prophétique pour le vrai monument, ce magnifique décor est parti en fumée en 1967) des plans en contre-plongée à couper le souffle et un succès retentissant qui a paradoxalement compromis la conservation du film, celui-ci ayant été invisible de nombreuses années avant qu'une copie en bon état datant 1926 soit retrouvée au début des années 2000.
Autre apport décisif d'Irving THALBERG pour le succès et surtout la pérennité du film: Lon CHANEY le génial acteur transformiste dans le rôle de Quasimodo (les deux hommes rejoindront d'ailleurs peu après la MGM pour "Larmes de clown") (1923). La composition qui fit de lui une star planétaire est inoubliable et sa performance, impressionnante. Il devait chaque jour passer 4 heures à se maquiller et à enfiler un costume si lourd qu'il ne pouvait pas se maintenir debout ni le porter plus d'un quart d'heure d'affilée. On se demande alors d'autant plus comment il fait pour grimper aussi prestement le long des tours. Mais ce ne sont pas ses performances acrobatiques qui marquent le plus. C'est à quel point dans ce film qui a maintenant près d'un siècle, il est le seul dont la puissance de jeu, exacerbée jusqu'à la déchirure permet de crever l'écran. Les autres acteurs paraissent terriblement fades et datés à côté de lui, peu aidés il faut le dire par une censure hollywoodienne qui gomme tous les aspects sulfureux de l'œuvre de Victor Hugo. Claude Frollo (Nigel De BRULIER) devient un saint homme, la concupiscence revenant à son frère cadet laïc Jehan (Brandon HURST) que l'on voit peu à l'écran. Esméralda (Patsy Ruth MILLER) et Phoebus (Norman KERRY) sont un couple de jeunes premiers années 20 très politiquement correct (exit la gitane affriolante et le séducteur qui cherche le coup d'un soir) qui a droit un happy end convenu, la victime expiatoire étant bien entendu le monstre, déchet de l'humanité condamné à mourir seul.
Attention, film historique! "Larmes de clown" est le premier film produit par la MGM qui vient alors tout juste d'être fondée. C'est donc le premier film précédé du célèbre logo du lion pas encore rugissant (film muet oblige!). C'est aussi le premier film important réalisé par Victor SJÖSTRÖM aux Etats-Unis après une brillante carrière en Suède commencée 12 ans plus tôt. Et le casting brille de mille feux entre la prestation magistrale de Lon CHANEY et le duo de jeunes premiers joués par John GILBERT et Norma SHEARER futures stars de la MGM.
Le film est une allégorie cynique de l'homme et de la société. "Rira bien qui rira le dernier" est sa devise. Plus les malheurs s'abattent sur les personnages, plus le clown rit fort en regardant le monde tourner. Car celui-ci est dépeint comme un grand cirque dominé par les passions tristes que sont l'argent, le pouvoir et le sexe-possession. Le héros à l'image de Lon CHANEY est une gueule cassée qui n'a jamais pu intégrer les règles du jeu d'un monde dénué de valeurs morales et peuplé de pantins aussi creux intérieurement qu'insatiables dans leur besoin de se repaître du malheur des autres. Comble de l'ironie, c'est un scientifique qui travaille sur les origines de l'homme mais qui après s'être fait voler son travail, trahi par sa femme et son mécène se reconvertit en clown masochiste, véritable victime expiatoire de la société. Ce qui figure dans ses documents de travail, nous ne le saurons jamais mais c'est son expérience de la vilenie humaine qui est la plus parlante. Il fait figure de dindon de la farce, obligé d'encaisser les gifles avec le sourire de peur d'être obligé d'en pleurer. Fort heureusement le masque du clown lui permet aussi de jouer les deux ex machina, de rétablir la justice et de trouver la paix. Ceux qui l'ont bafoué ne finissent en effet pas mieux lotis: son épouse vénale et adultère se fait larguer comme une vieille chaussette après avoir été payée pour ses services, le père tout aussi vénal de la jeune fille qu'il aime finit dans la gueule du lion (l'animal totem de la MGM ^^) ainsi que l'infâme Baron séducteur et corrupteur.
"Larmes de clown" a eu une influence majeure sur les derniers films de Charles CHAPLIN. Il est probable qu'il y ait puisé l'idée du globe pour "Le Dictateur" (1940) alors que le vieux clown qui se sacrifie sur scène pour permettre l'envol de l'être aimé fait penser à "Les Feux de la rampe" (1952).
Bien qu'il s'agisse d'un monument de la littérature difficile à adapter, "Les Hauts de Hurlevent" a connu de multiples transpositions à l'écran. Celle du britannique Peter KOSMINSKY, plus connu pour ses réalisations pour la télévision (dont le remarquable "Warriors : L'impossible mission") (1999) est un peu bancale. A son crédit on peut mettre la volonté méritoire d'adapter l'ensemble du roman et pas seulement la relation entre Catherine et Heathcliff, une belle photographie de paysages magnifiques, la musique de Ryuichi SAKAMOTO et l'interprétation habitée de Ralph FIENNES qui est très convaincant dans le rôle si complexe et ambivalent de Heathcliff. Mais le film souffre également de défauts qui le plombent. Il manque d'un véritable point de vue qui lui donnerait une personnalité. Tel quel, il est platement illustratif. Ensuite il a du mal à nous faire ressentir le passage du temps. Les personnages vieillissent peu voire pas du tout alors que l'histoire se déroule sur plusieurs générations. Certes, beaucoup de personnages meurent jeunes mais ce n'est pas le cas de tous si bien que lorsqu'on voit Juliette BINOCHE qui joue à la fois Catherine mère et Catherine fille devant Edgar (Simon SHEPHERD), on a bien du mal à différencier l'époux du père. Enfin, Juliette BINOCHE offre une interprétation assez puérile de Catherine. Ce n'est pas un personnage facile à saisir car il est lui aussi animé de mouvements contradictoires (peur/sécurité, cœur/vanité, passion/raison, sentiments/calculs etc.) néanmoins une chose est sûre, c'est qu'on ne ressent pas la passion dévastatrice qui est censée la relier à Heathcliff. On a plutôt affaire à une gamine agaçante et superficielle qui ne sait pas ce qu'elle veut. Si bien que sa gémellité avec Heathcliff n'a plus rien d'évident. Une Isabelle ADJANI capable de performances extrêmes et hallucinées aurait été plus appropriée. Ce n'est certainement pas par hasard qu'elle a interprété Emily Brontë dans le film "Les Soeurs Brontë" (1979) de André TÉCHINÉ. Tous ces défauts enlèvent à cette transposition la sauvagerie, la fièvre et le souffle du roman, au point qu'on ne ressent même pas l'apaisement du climat lorsque Heathcliff meurt.
Remarquable de maîtrise, "L'Ombre d'un doute" réalisé en 1943 est considéré comme le premier film véritablement américain de Alfred HITCHCOCK. C'est en effet une passionnante réflexion sur le manichéisme propre à cette société pour qui le bien et le mal doivent être strictement séparés et ce dernier, éradiqué. Evidemment comme le bien et le mal cohabitent en réalité en chacun de nous, il faut trouver des boucs-émissaires sur lesquels le projeter (les sorcières de Salem, les vilains des comics, les communistes, les musulmans etc.) Ensuite on envoie les gardiens de l'ordre moral (religieux, armée, super-héros) nettoyer la ville/le pays/le monde jusqu'au prochain épisode. Car le problème est qu'on s'ennuie vite sans méchant à l'horizon. La vie perd tout son sens. C'est la réflexion de la jeune Charlie (Teresa WRIGHT) allongée sur le lit de sa chambre dans la maison proprette de la petite ville de Santa Rosa si représentative de l'American Way of life. Il faut dire que le scénariste Thornton WILDER a été chercher l'inspiration du côté de Sally Benson, auteure du roman adapté au cinéma par Vincente MINNELLI sous le titre "Le Chant du Missouri" (1944). Pour rappel, le livre et le film ont pour théâtre une petite ville américaine rose bonbon où tout le monde se connaît et où il ne se passe jamais rien. Comment grandir en vivant ainsi sous cloche? Alors Charlie convoque en esprit son "jumeau maléfique" (même si "L'Ombre d'un doute" n'est pas un film fantastique, il flirte avec le genre d'aucuns l'ayant comparé à "Nosferatu le vampire") (1921) qui dans un montage parallèle saisissant (plan large sur la ville, puis de plus en plus rapproché jusqu'à la fenêtre de la chambre) est lui aussi en train de réfléchir allongé sur son lit à plusieurs centaines de kilomètres de là. Mais il l'entend et il arrive, précédé par les panaches de fumée noire évocateurs crachés par la locomotive (Charles LAUGHTON s'en est sans doute inspiré pour "La Nuit du chasseur") (1955). Le loup est entré dans la bergerie d'une famille américaine typique à la "Mary Poppins" (1964) (père banquier, mère au foyer, trois enfants) pour y semer le trouble en y introduisant le sexe et la mort, l'un et l'autre étant indissolublement liés. Le sexe y est en effet mortifère, l'oncle Charlie (Joseph COTTEN) ayant des pulsions meurtrières vis à vis des femmes qui préfigurent celles de Norman Bates ou du serial killer de "Frenzy" (1972) même si il y rajoute un motif crapuleux qui ne figure pas chez eux. Sa cible privilégiée semble être en effet la riche veuve d'un certain âge c'est à dire un substitut de sa mère (ou de sa sœur, femme au foyer qui vit des revenus de son mari) et le fait qu'il transfère ce trouble sur sa nièce en lui offrant une bague ayant appartenu à l'une de ses victimes supposée confirme le caractère incestueux de leur relation. En acceptant cette bague, Charlie accepte aussi le jeu dangereux que son oncle lui propose. Car en étant aussi fusionnels (ce n'est évidemment pas par hasard qu'ils ont le même surnom), elle peut deviner tout ce que son oncle cherche à lui cacher et dont elle a sans doute besoin pour devenir adulte. A ses risques et périls cependant car en devenant son objet de désir elle devient aussi la cible de ses pulsions meurtrières. La manière dont évolue leur relation fait penser aux femmes qui une fois la lune de miel passée découvrent les zones d'ombre de leur séducteur et se mettent à éprouver de la répulsion en lieu et place de l'attirance (c'est dire à quel point les contraires se touchent). C'est pourquoi il s'agit sans doute du film où la tentative de meurtre ressemble le plus à une scène d'amour. Lorsque Charlie se débarrasse de cette relation trouble, elle sort définitivement de l'adolescence pour embrasser son destin d'adulte qui est de reproduire le schéma maternel et sociétal en devenant l'épouse d'un gardien du maintien de l'ordre et en ne se posant plus de questions.
En Irlande de 1922 à 1996, entre 10 mille et 30 femmes (selon les sources) furent réduites en esclavage dans les blanchisseries des couvents de Marie-Madeleine. Elles n'avaient commis aucun crime sinon ceux qu'avaient inventé une institution catholique toute-puissante diabolisant les femmes et la sexualité hors mariage. Les jeunes filles dont on suit l'histoire sont des proies idéales. La frêle Margaret (Anne-Marie DUFF) a été violée et dans une société religieuse patriarcale où la culture du viol est gravée dans le marbre de la Genèse, c'est toujours la fille qui est coupable. Elle doit donc subir une double peine. La douce Rose (Dorothy DUFFY) est une fille-mère que l'on a séparé de son bébé dès la naissance. Bernadette (Nora-Jane NOONE) est trop jolie et effrontée pour être honnête. A ces trois portraits, il faut ajouter celui d'une autre fille-mère, Crispina (Eileen WALSH) qui est handicapée. Elle subit donc encore plus d'avanies tant de ses camarades que des "sœurs" ou du prêtre qui la viole en toute impunité (les handicapées sont les premières victimes de ce type de crime). Le film, sec, implacable, proche d'une certaine forme de réalisme social (le réalisateur Peter MULLAN est connu notamment pour son prix d'interprétation dans "My name is Joe" (1998) de Ken LOACH) montre leur insoutenable calvaire en huis-clos qui est tout à fait comparable à celui des camps de concentration. Les "sœurs" en réalité des garde-chiourmes et des tortionnaires les exploitent et les maltraitent avec un sadisme à peine imaginable. Le tout avec la complicité de toute la société. Celle des parents est la plus insupportable car c'est elle qui permet les abus. Elle révèle jusqu'à quel degré d'inhumanité autodestructrice peut aller le lavage de cerveau et la pression sociale. Le huis-clos des couvents symbolise donc également celui d'une société verrouillée et aliénée mentalement par l'emprise que l'Eglise avait sur les consciences. Une société cruelle et hypocrite, sans espoir, sans amour, sans beauté, sans pitié, ne générant que turpitudes mortifères (abus sexuels, pouvoir, argent). Bref l'antithèse du royaume de dieu au nom duquel sont commis tous ces crimes. Si bien que lorsque Margaret entrevoit la possibilité de s'évader, elle se rend compte qu'elle n'a nulle part où aller et elle retourne dans sa prison. Aujourd'hui encore, un certain nombre de femmes âgées continuent de vivre avec les sœurs dans les anciens couvents car elles n'ont pu se construire aucune vie en dehors de leur ancienne prison. Et si les héroïnes du film semblent s'en sortir à l'exception de Crispina les informations qui nous sont données sur leur devenir montrent qu'on ne sort jamais indemne d'un tel enfer.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)