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Bienvenue à Marwen (Welcome to Marwen)

Publié le par Rosalie210

Robert Zemeckis (2018)

Bienvenue à Marwen (Welcome to Marwen)

"Bienvenue à Marwen" est un film clé de la filmographie de Robert ZEMECKIS, une œuvre-somme qui réunit ses principaux thèmes et figures de style: l'animation et la performance capture renvoient à "Qui veut la peau de Roger Rabbit ?" (1988) et à la trilogie "Le Pôle Express" (2004), "La Légende de Beowulf" (2007) et "Le Drôle de Noël de Scrooge" (2009), le monologue d'un homme solitaire avec un/des objets (des poupées à son effigie et celle de son entourage) qu'il dote d'une anima renvoie à "Seul au monde" (2001), les mutilations subies par les corps "cartoonisés" renvoient à Roger Rabbit mais aussi à "La Mort vous va si bien" (1992) l'entrée dans l'intrigue par la spectaculaire chute d'un avion renvoie à "Seul au monde" (2001) et à "Flight" (2012), la figure de l'innocent/handicapé mental/enfant dans un corps d'adulte renvoie à "Forrest Gump" (1994) enfin celle de l'artisan inadapté qui dialogue avec le monde par le truchement de ses créations/créatures renvoie à Doc Brown de la trilogie "Retour vers le futur" (1985), "Retour vers le futur II" (1989) et "Retour vers le futur III (1990). Robert ZEMECKIS rend d'ailleurs un hommage appuyé à la trilogie avec l'apparition de la maquette miniature d'une DeLorean bricolée pour voyager dans le temps (et qui laisse brièvement les mêmes traces de son passage une fois disparue) et fait également un clin d'oeil à son précédent film "Alliés" (2016).

Au-delà de ces références immédiates, évidentes, il y en a d'autres, plus subtiles et plus douloureuses qui font de ce "Bienvenue à Marwen" (2018) pourtant tiré de l'histoire vraie d'une autre personne une œuvre à forte résonance autobiographique. L'exclusion et l'annihilation de la différence par le nazisme et le capitalisme n'a jamais été aussi clairement exprimée que dans ce film. Elle l'était déjà dans les autres, mais de manière plus subliminale que ce soit l'enfermement à l'asile psychiatrique de Doc Brown dans l'Amérique néo-trumpienne ("Retour vers le futur II") (1989) ou le génocide des toons par un toon niant ses origines dans "Qui veut la peau de Roger Rabbit ?" (1988). L'ombre de la seconde guerre mondiale, recréée à l'échelle d'un village miniature par Mark plane sur de nombreuses créations de Robert ZEMECKIS qui ainsi peut raconter en jouant ou plutôt en rejouant l'histoire des propres traumatismes familiaux, lui dont les origines paternelles se situent dans ce qui a été l'un des épicentres de la Shoah, la Lituanie. C'est ainsi par exemple que dans "Retour vers le futur III" (1990), Doc et Clara héritent d'une partie de l'autobiographie de Wernher von Braun, célèbre ingénieur allemand que sa fascination pour Jules Verne a poussé à créer des machines volantes capables d'aller dans l'espace. Sauf que contrairement aux héros de Robert ZEMECKIS qui préfèrent la marginalité à la compromission, il a vendu son âme d'abord aux nazis (en étant à l'origine des premiers missiles V2 sans parler de son rang de SS) puis après avoir émigré aux USA dans le cadre de l'opération Paperclip, en participant au programme Apollo au sein de la Nasa. Il a d'ailleurs inspiré le "Docteur Folamour" (1963) de Stanley KUBRICK. Dans "Forrest Gump" (1994) dont les racines se situent dans le sud profond, le péché paternel originel qu'expie son fils tout au long de sa vie est celui de "Naissance d'une Nation" (1915) qui est explicitement cité (D.W. GRIFFITH devait d'ailleurs apparaître dans une première mouture du scénario de "Retour vers le futur III") (1990).

Bien entendu, cette différence a quelque chose à voir avec le féminisme. Robert ZEMECKIS a pour caractéristique de pouvoir s'exprimer aussi bien à travers un héros qu'à travers une héroïne, elle aussi différente et décalée, elle aussi la tête dans les étoiles et luttant pour pouvoir créer dans un monde qui n'est pas fait pour elle. C'est l'autrice/écrivaine/auteure de "À la poursuite du Diamant vert" (1984) et l'astrophysicienne exploratrice de "Contact" (1997) qui est l'extension de Clara dans "Retour vers le futur III" (1990). Mark est la synthèse parfaite du héros et de l'héroïne de Robert ZEMECKIS, homme lunaire et vulnérable qui se fantasme en guerrier viril entouré de bombes sexuelles ultra puissantes mais dont le talon d'Achille ^^ le renvoie en réalité à une féminité qui l'interroge sur son identité et sa place dans le monde.

Si je connais si bien l'œuvre de Robert ZEMECKIS c'est parce que j'avais un projet de livre à son sujet qui avait pour but de démontrer à quel point il s'agit d'un grand cinéaste dont l'œuvre, sous-estimée, est loin d'avoir livré tous ses secrets. Mais les critiques de son dernier film montrent que c'est en train de changer. Tant mieux. C'est d'ailleurs l'échec de ce projet qui m'a conduit à écrire sur Notre Cinéma en 2016. C'est pourquoi j'ai parsemé les sites où j'écris d'allusions à "Retour vers le futur III" (1990) de la lune à mon ancien avatar, "Lady in Violet".

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Les Amants crucifiés (Chikamatsu monogatari)

Publié le par Rosalie210

Kenji Mizoguchi (1954)

Les Amants crucifiés (Chikamatsu monogatari)

Un très grand Kenji MIZOGUCHI dont les deux dimensions sont si intriquées qu'elles s'éclairent l'une l'autre. D'une part une féroce satire sociale avec la description d'un Japon féodal pourri jusqu'à la moëlle par l'argent et les normes sociales rigides, de l'autre une folle échappée romantico-mystique qui semble sans issue mais qui permet aux deux protagonistes de se libérer de toutes leurs entraves et de découvrir la joie jusqu'au seuil de la mort. Cela peut paraître paradoxal mais cela ne l'est pas du tout. Leur parcours fictionnel fait penser à celui, bien réel d'Etty Hillesum qui en tant que juive persécutée et déportée par les nazis a été témoin et victime des pires horreurs et pourtant c'est dans cette souffrance qu'elle a découvert la joie au travers d'un parcours spirituel qui lui a fait considérer la souffrance comme une simple circonstance, une quantité négligeable. Or ce sont les mêmes mots que l'on trouve dans l'analyse de la page Wikipédia consacrée à la fin du film de Kenji MIZOGUCHI: "Ils rayonnent de joie quand ils sont conduits au supplice (…) car à l'intérieur d'eux, il n'y a que de l'amour et à l'extérieur des circonstances inessentielles." Ce rayonnement intérieur, cette force spirituelle, cette vie intérieure place ceux qui l'émettent hors de portée des persécuteurs et constitue une formidable force de résistance à l'oppression.

Pourtant au début du film, Mohei l'employé modèle servile et O-San, l'épouse soumise du grand imprimeur du Palais impérial étaient à des années lumières de toute idée de rébellion. La première partie du film les décrit comme de bons petits soldats du système, tellement aliénés qu'ils ne s'en rendent même pas compte et ont épousé les idées de leurs oppresseurs. Ainsi lorsqu'au bout de un quart d'heure de film on assiste à une première scène de crucifixion, Mohei l'approuve en émettant des jugements moralisateurs. Pourtant quelque chose ne tourne pas rond dans leurs vies respectives. Mohei est malade (c'est un signe qui ne trompe pas!) et O-San est triste et accablée. On découvre très vite que, comme beaucoup d'héroïnes de Kenji MIZOGUCHI, elle a été vendue par ses parents à un homme beaucoup plus âgé pour qu'il éponge leurs dettes en échange de leur particule de noblesse. Elle continue à payer cette transaction sordide quand son frère irresponsable et feignant vient lui demander de l'argent alors que son mari s'avère être un grippe-sou de la pire espèce. Elle se tourne naturellement vers Mohei qui lui promet de parvenir à trouver l'argent dont elle a besoin, déclenchant un engrenage à base de quiproquos (presque comiques, le film oscille en effet souvent entre comédie et tragédie) qui va les pousser elle et lui à prendre la fuite presque à leur corps défendant (du moins au début) alors que le mari Ishun va payer son avarice originelle au prix fort. Le plus drôle, c'est qu'en la soupçonnant d'adultère et en lui étant infidèle alors qu'elle n'a alors même pas conscience de son insatisfaction en tant qu'épouse et encore moins du fait qu'il peut exister autre chose, il la pousse dans les bras de Mohei, lequel met beaucoup de temps également à se débarrasser de son complexe d'infériorité, de ses peurs vis à vis de la sexualité et des injonctions au sacrifice qui frappent tous ceux qui sont soupçonnés de "déshonorer" leur famille. C'est ainsi que la scène phare du lac, annonciatrice de mort chez Kenji MIZOGUCHI se mue en grande scène d'amour, Mohei conjurant le double suicide avec l'aveu de son désir auquel répond immédiatement O-San avec une passion qui les embrasera tous les deux. C'est à partir de ce moment là que plus personne n'aura plus la moindre emprise sur eux, leur couple transgressif étant désormais impossible à dissocier (en dépit de la volonté du mari qui espère les retrouver et les séparer morts ou vifs, en dépit des injonctions des parents). On pense encore à Alfred HITCHCOCK et à ses enchaînés devant ces corps entremêlés qui s'aimantent tellement que Mohei ne parvient pas à rester plus de quelques secondes loin de O-San lorsqu'elle l'appelle alors même qu'il a essayé de s'enfuir pour qu'elle ait une chance de s'en sortir. Alors même si l'ordre social l'emporte à la fin, on jubile de voir la maison-prison de l'imprimeur bâtie sur des bases pourries s'effondrer et les badauds se demander d'où peut venir l'expression de béatitude qui illumine les visages de ceux que l'on va crucifier.

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Call me by your name

Publié le par Rosalie210

Luca Guadagnino (2017)

Call me by your name


"Call me by your name" est un beau film dans lequel on reconnaît la finesse d'écriture de James IVORY (qui a reçu à 89 ans un Oscar et un BAFTA du meilleur scénario) et qui bénéficie d'une très belle photographie et d'une très bonne interprétation. Un bel objet d'art raffiné qui réussit à dépeindre avec beaucoup de nuances les émois qu'un adolescent (Timothée CHALAMET) éprouve pour un jeune adulte (Armie HAMMER) venu passer quelques semaines dans la maison secondaire de ses parents. Le discours du père (sans doute double du réalisateur) à son fils est sans doute le moment le plus fort du film. Le contexte rétro (l'histoire se déroule en 1983) teinte d'emblée de nostalgie l'atmosphère hédoniste dans laquelle baigne le film avant que celle-ci ne l'emporte dans la scène finale.

Des qualités donc mais également des longueurs, un traitement inégal des personnages (Oliver est survolé) et une (grosse) réserve qui est le fait d'associer à ce point la beauté au capital culturel et économique de la bourgeoisie. Au XIX° passe encore que l'on montre des vacances dans des châteaux en Italie, celles-ci étaient effectivement réservées à l'élite mais on dirait que la démocratisation du XX° n'est pas parvenue jusqu'aux oreilles du réalisateur (qui n'est pas Luchino VISCONTI non plus). Tous ces gens beaux comme des dieux, riches comme Crésus, pratiquant les belles-lettres, l'archéologie gréco-romaine, la pédérastie et l'art de la composition musicale sont si amoureux de leur reflet qu'ils ne savent que pratiquer l'entre-soi et pensent que forcément ça va en mettre plein la vue aux autres. Sauf que ce sont les dinosaures d'une époque révolue que le réalisateur contemple avec une complaisance quelque peu navrante. Forcément, ça met la grande majorité des spectateurs à distance car le message subliminal qui passe est que jamais ils ne pourront en faire partie. Sur un thème proche, je préfère "Le Secret de Brokeback Mountain" (2005) et "Moonlight" (2016) beaucoup plus universels et modernes dans leur approche.

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La Comtesse aux pieds nus (The Barefoot Comtessa)

Publié le par Rosalie210

Joseph L. Mankiewicz (1954)

La Comtesse aux pieds nus (The Barefoot Comtessa)

"La Comtesse aux pieds nus", l'un des plus grands films de Joseph L. MANKIEWICZ est une déconstruction du mythe de Cendrillon, tant sur la forme que sur le fond. La forme est en effet éclatée avec une structure narrative en flashbacks (huit au total) se déployant à partir d'une scène centrale récurrente qui de façon très significative n'est pas celle du mariage de Cendrillon mais de son enterrement. En effet sur le fond, "La Comtesse aux pieds nus" narre l'envers tragique des rêves de princesse avec une description particulièrement amère et désenchantée des milieux "de rêve" traversés par l'héroïne, Maria Vargas. Qu'elle navigue dans l'industrie hollywoodienne, l'aristocratie italienne ou la jet set sur la Riviera, c'est le même parfum de décadence très "fin de siècle" qui envahit l'écran avec une impressionnante galerie d'ectoplasmes. Dans ce contexte Maria Vargas (Ava GARDNER dans son plus grand rôle avec "La Nuit de l'iguane" (1964)) plantureuse danseuse espagnole pleine de fierté et d'énergie (inspirée par Rita HAYWORTH) symbolise l'espoir d'une régénération. Mais cet espoir est un tragique leurre dans lequel elle se laisse enfermer, elle qui pourtant ne jure que par sa liberté (symbolisée par sa haine des chaussures, la pantoufle de verre étant ici plutôt synonyme de carcan). En effet c'est elle au contraire qui se retrouve progressivement vidée de son énergie vitale par cette galerie de vampires dont les plus beaux spécimens sont le producteur Kirk Edwards (Warren STEVENS), le milliardaire Alberto Bravano (Marius GORING) et le comte Tornato-Favrini (Rossano BRAZZI). Dans l'une des scènes les plus significatives du film, le comte la regarde avidement danser au milieu des gitans, son désir de possession ne faisant alors aucun doute. Ce passage jette un nouvel éclairage sur la scène où tel le prince charmant, il vient la sauver des griffes d'Alberto Bravano pour partir avec elle (un précédé de réitération d'une même scène en variant les points de vue qui n'a pas attendu Quentin TARANTINO ou Gus VAN SANT pour être utilisé au cinéma). Peu de temps après Maria Vargas se fait ériger une statue à son effigie. Dans la scène d'enterrement qui constitue le point nodal du film, c'est cette statue qui a remplacé l'être de chair et de sang: une simple image, comme celles des trois films que Maria Vargas aura tourné. La boucle est ainsi bouclée car Hollywood vend du rêve. Comme le dit le grand ami désabusé de Maria Varga, le scénariste et réalisateur Harry Dawes (Humphrey BOGART dont la présence magnétise le film autant que celle de Ava GARDNER) " c'était l'homme de tes rêves et toi la femme des siens. Vous auriez pu vous rendre heureux. La vie fout le scénario en l'air." Il n'y a en effet pas de place pour la guerre dans les contes de fées.

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Gouttes d'eau sur pierres brûlantes

Publié le par Rosalie210

François Ozon (1999)

Gouttes d'eau sur pierres brûlantes

Le premier film marquant de François OZON est l'adaptation d'une pièce de théâtre de Rainer Werner FASSBINDER qu'il avait écrite dans sa jeunesse mais jamais publiée. Elle s'avère cependant très proche d'autres œuvres du cinéaste allemand telles que "Martha" (1973) et "Le Droit du plus fort" (1974). Toutes étudient en effet les rapports de domination et de soumission entre des personnages qui s'enferment dans un huis-clos oppressant. Un climat exacerbé dans "Gouttes d'eau sur pierres brûlantes" par le fait que l'intégralité du film se déroule dans un appartement dont les fenêtres ne s'ouvrent pas. Pour jouer Léopold, François OZON a la bonne idée de faire appel à Bernard GIRAUDEAU qui s'était alors spécialisé dans les rôles de psychopathes, prédateurs et autres pervers narcissiques ("Une Affaire de Goût" (1999) ou "Je suis un assassin") (2004). Son interprétation de Léopold est particulièrement intéressante car elle est riche et nuancée. Certes Léopold est un tortionnaire domestique (comme le terrifiant Helmut dans "Martha") (1973), un maquereau, un prédateur qui exploite ses victimes et s'amuse avec elles avant de les jeter après les avoir fracassées. Mais il est également atteint du syndrome de Peter Pan de par son côté immature, sa nostalgie de l'enfance (le jeu des petits chevaux, la danse, domaine où Bernard GIRAUDEAU, ancien danseur excelle), ses angoisses relatives à la vieillesse et à la mort ou encore son insatisfaction chronique. Autour de Léopold gravite un harem arc-en-ciel se composant d'un éventail varié de sexualités, de l'homosexualité représentée par son amant sous emprise Franz (Malik ZIDI) à l'hétérosexualité incarnée par Anna, l'ex petite amie de Franz (Ludivine SAGNIER cruche comme pas permis) en passant par la transsexualité avec le douloureux personnage de Vera (Anna LEVINE), l'ex brisée de Léopold. Malgré l'aspect tragique de l'histoire, le film ne manque pas d'humour et lorgne même vers la farce grotesque renforcée par le kitsch des décors et des costumes, le numéro de danse très "eurovision" sur "Tanze Samba mit mir" de Tony Holiday ainsi que la cucuterie (à tous les sens du terme) du personnage joué par Ludivine SAGNIER.

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Les Belles Années de miss Brodie (The Prime of Miss Jean Brodie)

Publié le par Rosalie210

Ronald Neame (1969)

Les Belles Années de miss Brodie (The Prime of Miss Jean Brodie)

Film méconnu en France, "Les belles années de Miss Brodie" est un film de la fin des années 60 adapté d'un roman de Muriel Spark publié en 1961. Il a souvent été rapproché du "Le Cercle des poètes disparus" (1989) et de "La Vague" (2008) en raison du fait qu'il s'interroge sur les dérives fascistoïdes de la relation entre un professeur et ses élèves. Il y a cependant deux différences notables avec les films pré cités: le professeur est une femme et le contexte est celui du début des années 30, donc il coïncide avec la montée du fascisme en Europe. Si la réalisation fait un peu trop théâtre filmé, la finesse d'écriture du scénario et la qualité de l'interprétation, dominée par une Maggie SMITH magistrale (elle a d'ailleurs reçu un oscar pour le rôle si complexe et délicat de Jean Brodie) méritent amplement le détour.

L'histoire se déroule à Edinbourgh dans une école huppée de jeunes filles, Marcia Blaine où une professeure anticonformiste, Jean Brodie suscite l'émoi, tant au sein du personnel que parmi les élèves. Son objectif, aider ses élèves à s'élever et s'épanouir, est louable mais ses méthodes pour y parvenir le sont beaucoup moins. Miss Brodie a en effet un ego surdimensionné. Le simple fait de se positionner en chantre de l'antisystème est problématique en soi mais très rapidement, Miss Brodie s'avère manipulatrice avec ses élèves, jouant sur la corde émotionnelle en leur racontant les détails malheureux de sa vie amoureuse pour illustrer la première guerre mondiale et surtout en sélectionnant un petit club de quatre jeunes filles qui répondent à ses attentes narcissiques et qu'elle souhaite façonner à son image. Elle les surnomme d'ailleurs les "Brodie girls" ou bien "la crème de la crème" puisque ces jeunes filles jugées supérieures reçoivent des privilèges tels que des pique-niques ou des invitations à boire le thé avec elle. On voit donc rapidement se dessiner toutes les dérives qu'une telle attitude de la part d'une personne charismatique faisant autorité peut engendrer. Outre le caractère discriminatoire du principe du "petit club fermé" formé de manière arbitraire, son existence donne des pouvoirs exhorbitants à celui qui l'a créé puisqu'il a un contrôle absolu sur ses membres là où tout le corps professoral ainsi que la direction se partagent l'autorité dans le reste de l'établissement*. Bien avant que Miss Brodie ne révèle dans la deuxième partie du film son admiration pour Mussolini et Franco (dont elle a par ailleurs une vision romantique consternante de naïveté) et ne bourre le crâne de ses élèves avec ses dangereuses idées de "beauté du sacrifice héroïque", son besoin pathologique d'exercer un pouvoir absolu est ainsi démontré dans toute sa splendeur. Miss Brodie est une control freak qui s'avère en réalité ne rien contrôler tant elle manque de repères, de maturité et de lucidité tant dans sa vie professionnelle que dans sa vie privée (Robert STEPHENS qui était alors l'époux de Maggie SMITH joue le rôle de Teddy Lloyd, le professeur d'arts plastiques marié qui entretient une liaison à la fois avec Miss Brodie et l'une de ses élèves, Sandy jouée par Pamela FRANKLIN, la seule qui finit par se révolter contre sa professeure). Elle mélange d'ailleurs allègrement les deux, s'avérant aussi dangereuse qu'irresponsable. Les dégâts sur de jeunes esprits malléables n'en seront que plus grands.

* On peut dresser un parallèle intéressant avec le manga de Riyoko Ikeda "Oniisama E..." ("Très cher frère" en VF) adapté en animé dans les années 90 qui analyse exactement la même dérive du "club select" arbitraire mené par une personnalité tyrannique au sein d'un collège de jeunes filles.

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Sans toit ni loi

Publié le par Rosalie210

Agnès Varda (1985)

Sans toit ni loi

"Sans toit ni loi" est le plus grand film de fiction de Agnès Varda avec "Cléo de 5 à 7". Plus de vingt ans les séparent soit une génération. Le second est beaucoup plus dur et âpre que le premier tant par le contexte social qu'il dépeint que par son interprétation (formidable Sandrine Bonnaire qui a 17 ans 1/2 endossait sans réserve le rôle désaffilié et mal aimable de Mona). Mais les deux films entretiennent des points communs. Il s'agit dans les deux cas d'une errance au féminin dont on connaît ou devine cependant dès l'introduction l'issue. Une errance doublée d'une quête d'identité. Mona la routarde SDF et Cléo la chanteuse en attente de diagnostic se cherchent dans des fragments de miroir, ceux que leur renvoient les personnes qui croisent leur chemin. Car Agnès Varda est une glaneuse et ses portraits (ceux de ses personnages de fiction comme le sien) sont à multiples entrées, des puzzles faits de bric et de broc, toujours incomplets. Si Cléo se dévoile à la fin en raison d'une rencontre décisive, ce n'est pas le cas de Mona qui reste un personnage opaque et contradictoire, antipathique et attachant à la fois (ou selon les points de vue, c'est aussi cela qui fait la richesse du film). Un personnage tragique aussi, ne trouvant sa place nulle part, soit parce qu'elle retrouve ailleurs et sous d'autres atours tout ce qui l'a poussé à fuir, soit parce qu'elle se fait rejeter des endroits où elle pourrait éventuellement se sentir bien. Les propos des uns et des autres en disent souvent plus sur eux même que sur elle, son caractère impénétrable servant aussi à réfléchir la lumière sur les témoins qui ont croisé sa route et qui sont issus d'un large spectre social: il y a entre autre l'ouvrier tunisien mutique, la bonne (Yolande Moreau) qui projette ses fantasmes romantiques sur Mona (elle n'est pas la seule d'ailleurs à envier sa liberté en oubliant la solitude qui l'accompagne), sa riche patronne (Marthe Jarnias), une vieille dame qui noue une complicité avec Mona, son neveu BCBG (Stéphane Freiss) ingénieur agronome au mode de vie petit bourgeois (étriqué) qui est profondément dérangé par Mona, sa collègue platanologue (Macha Méril) qui éprouve une profonde culpabilité à l'égard de Mona etc.

A travers "Sans toit ni loi" qui a conservé toute sa puissance en dépit du temps qui a passé, Agnès Varda dévoile une dialectique fondamentale de son cinéma à savoir le fait que son goût prononcé pour les autres (notamment les marginaux) est toujours lié à des interrogations sur elle-même. Comme Cléo, Agnès Varda est une artiste mais comme Mona, elle est en marge et isolée, traçant sa route de pionnière en solitaire. C'est cette dimension personnelle, introspective ainsi que la forme très recherchée qu'elle prend (là encore hybride, entre documentaire et fiction) qui permet à son film d'échapper aux stéréotypes du film social. Comme son héroïne, "Sans toit ni loi" est un film à multiples entrées qui possède aussi une indéniable dimension féministe. Mona refuse le monde hiérarchisé et patriarcal (celui du travail notamment) et apparaît également asociale (elle déteste les groupes) mais son vagabondage solitaire fait d'elle paradoxalement une proie facile pour les hommes. En dépit de son caractère rageur, de son apparence délabrée et de sa gangue de crasse, elle est régulièrement confrontée au viol et à la prostitution à laquelle elle n'échappe que pour finir dans le fossé. Elle n'a en effet aucun projet constructif à proposer, vivant de petits boulots et de chapardages, fuyant la réalité dans l'alcool et l'herbe. L'éleveur de chèvres qu'elle rejette à cause de son côté paternaliste a deviné l'impasse dans laquelle elle s'est fourrée et constate avec désolation que son attitude nihiliste sert les pires aspects du système qu'elle rejette.

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Le Village (The Village)

Publié le par Rosalie210

M. Night Shyamalan (2004)

Le Village (The Village)

"Le Village" est à l'image de M. Night SHYAMALAN, une sorte de melting-pot à la confluence du conte européen ("Le petit chaperon rouge", la comptine "Promenons-nous dans les bois"), de l'utopisme des pionniers américains et de l'épouvante asiatique.

"Le Village" est d'abord un film sur la peur. La peur primale de l'inconnu, du noir, du sauvage, de l'animal qui pousse les humains depuis les premiers temps de leur histoire à tracer une frontière entre leur monde (civilisé, domestiqué, organisé, pacifié) et celui de la nature incarné la plupart du temps par la forêt (interdite, comme dans "Harry Potter"). Une frontière fortifiée et surveillée. Ce qui est original dans le film de M. Night SHYAMALAN, c'est que l'on découvre à la fin du film qu'il y a en fait une double frontière qui représente dans un même espace deux époques différentes. Celle qui délimite le village du bois à l'aide de poteaux et de miradors en bois, ouvrages du passé et celle qui sépare la réserve naturelle du reste du monde à l'aide d'un mur d'enceinte en béton, ouvrage beaucoup plus récent de ce que l'écrivain François Terrasson appelle "l'Apartheid de la nature". Le monde des villes (au-delà de l'enceinte de béton) est en effet perçu par les habitants du village comme celui de la sauvagerie au même titre que celui des bois. Un rapprochement surprenant au premier abord mais logique au final car la ville est tentaculaire et ouverte, donc incontrôlable, au même titre que le bois. Les pulsions primitives peuvent donc s'y déployer sans entraves. D'où le leitmotiv du branchage qui à l'inverse du cercle ne peut pas être circonscrit (vous en coupez un, dix repoussent comme le montre l'exemple de l'hydre). C'est peut-être aussi l'une des explications du code couleur qui voit s'opposer le jaune et le rouge, le disque solaire protecteur et l'alerte rouge (et puis le sang est un fluide qui coule et s'infiltre).

Mais "Le Village" est aussi un film sur la manipulation de cette peur à des fins politiques. Car le conseil des Anciens a beau avoir fondé la communauté du village pour protéger l'innocence de ses membres, il ne l'est pas lui, innocent. D'abord parce que les membres fondateurs sont tous nés hors du village. Ils connaissent donc le monde tel qu'il est vraiment. De plus leur projet communautariste autarcique est né d'un traumatisme qui les a conduit à édifier autour d'eux une carapace protectrice à l'abri du monde. Le parallèle avec les pionniers américains partis d'Europe pour fonder une communauté idéale dans le nouveau monde est évident et on a beaucoup rapproché à juste titre "Le Village" des Mormons et des Amish. Le problème, c'est que ces Anciens qui connaissent la vérité sur le monde entretiennent les jeunes générations dans l'illusion du danger que représente le monde extérieur à coup de mensonges (avec mascarades et mises en scène autour des créatures maléfiques censées hanter les bois "ceux dont on ne parle pas" comme "Celui dont on ne doit pas prononcer le nom" dans Harry Potter). On pense beaucoup à Peter WEIR. Celui de "Witness" (1985) et celui de "The Truman Show" (1998). Sauf qu'il n'y a pas d'intrus dans "Le Village". Enfin si mais c'est un intrus "intérieur" qui invalide toute la stratégie du groupe et fait vaciller les certitudes de l'Ancien Edward Walker (William HURT). Et le pire, c'est que cet intrus est lui un authentique innocent qui aurait été déclaré irresponsable de ses crimes s'il avait été jugé par un tribunal moderne. Cet intrus c'est Noah Percy (Adrien BRODY), l'handicapé mental que sa possessivité pousse au meurtre. Et c'est lui qui suprême ironie endosse le costume des créatures maléfiques imaginaires que les Anciens avaient inventées pour terroriser les jeunes et les maintenir bien à l'intérieur du cercle. Comme les crimes de Noah visent la fille de Edward Walker, Ivy (Bryce Dallas HOWARD) et son fiancé Lucius (Joaquin PHOENIX), l'individualisme latent des immigrants américains se réveille et Edward décide sans consulter les autres de les sauver tous les deux en ouvrant une brèche dans le dispositif pour y faire entrer l'air, la lumière et la vérité. Enfin, très relativement étant donné que Lucius est dans le coma et Ivy est aveugle.

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La Vie d'O'Haru femme galante (Saikaku ichidai onna)

Publié le par Rosalie210

Kenji Mizoguchi (1952)

La Vie d'O'Haru femme galante (Saikaku ichidai onna)

"La Vie d'O'Haru, femme galante" est le film qui révéla Kenji MIZOGUCHI en occident et lui valut le lion d'argent au festival de Venise en 1952, quatre ans seulement avant sa mort. Il faut dire que le cinéma japonais commençait à peine à être découvert hors de l'archipel puisque le film de Kenji MIZOGUCHI n'était que le deuxième à obtenir un tel degré de reconnaissance (le premier, "Rashômon" (1950) de Akira KUROSAWA avait reçu le lion d'or seulement l'année précédente). Si les deux films ont pour point commun de posséder une intrigue se déroulant dans le Japon féodal (contrairement à Yasujiro OZU et Mikio NARUSE qui situent les leurs dans le Japon contemporain et qui furent découverts bien plus tard), Akira KUROSAWA est le grand peintre du samouraï alors que Kenji MIZOGUCHI est le grand cinéaste de la condition féminine japonaise avec un thème récurrent, celui de la prostituée. Kenji MIZOGUCHI avait assisté à la vente de sa soeur à une maison de geishas par leur père et était un client régulier des lieux de plaisir. Il avait donc des liens particuliers avec le milieu.

"La Vie d'O'Haru, femme galante" est une authentique tragédie. On y assiste à un long flashback durant lequel l'héroïne se souvient des événements qui l'ont amené à se prostituer. Contrairement aux idées reçues, ce n'est ni pour des raisons morales (O'Haru a des principes auxquels elle est forcée de renoncer les uns après les autres sous le poids des contraintes qui pèsent sur elle) ni sociales (elle est issue de la noblesse). Deux facteurs expliquent sa progressive déchéance: le système social japonais patriarcal et ultra rigide et une malchance qui transforme son destin en véritable fatalité. Le point de départ de son chemin de croix est sa brève aventure avec un homme de basse condition (joué par l'acteur fétiche de Akira KUROSAWA, Toshiro MIFUNE) qu'elle aime et dont elle est aimée. Mais il est interdit de suivre son coeur et ses désirs et O'Haru paiera sa "faute" toute sa vie. Chassée du palais impérial avec ses parents, elle est vendue plusieurs fois par son père et endosse différents rôles plus humiliants les uns que les autres: mère porteuse pour un daimyo dont l'épouse est stérile, apprentie-geisha, prostituée à son compte, mendiante. Entre ces différents stades de déchéance, elle trouve des emplois plus gratifiants comme employée d'un drapier, apprentie-nonne et épouse d'un commerçant mais rien de tout cela ne dure bien longtemps. S'il y a un fil directeur dans la vie de O'Haru, c'est bien l'exil, l'exclusion et la solitude. Elle ne parvient jamais à trouver sa place, étant systématiquement chassée des fonctions qu'elle occupe, soit parce qu'elle est rattrapée par son passé soit parce qu'elle ne sait pas "rester à sa place" et dérange ceux qui l'emploient. Son destin révèle la profonde hypocrisie du système japonais qui l'exploite comme objet sexuel et mère porteuse tout en rejetant sur elle l'entière responsabilité de sa déchéance et en la chassant au nom de "l'honneur de la maison" qu'elle souillerait de sa présence. Les quelques hommes qui s'attachent à elle sont soit eux-mêmes victimes du système hiérarchique impitoyable, soit frappés par le malheur.

Cette destinée tragique est cependant exempte de tout pathos. C'est lié à la mise en scène très esthétique de Kenji MIZOGUCHI notamment la composition de ses cadres et ses travellings ainsi qu'au jeu retenu de Kinuyo TANAKA qui incarne l'héroïne aussi bien à 20 qu'à 60 ans (alors qu'elle avait la quarantaine à l'époque). Les conventions du théâtre japonais transposées au cinéma donnent au film un caractère épuré et presque abstrait, instaurant une distance avec le spectateur alors même que les événements dépeints s'apparentent à du réalisme social. Une des séquences du film est reprise quasi à l'identique dans "Le Voyage de Chihiro" (2001) de Hayao MIYAZAKI. Il s'agit de la séquence où un client déverse des monceaux d'or sur le sol de la maison de geishas où est employée O'Haru provoquant une ruée du personnel sur les pièces répandues au sol et une servilité confinant au ridicule jusqu'à ce que cet or s'avère être de la fausse monnaie. Une manière de dénoncer l'argent corrupteur, considéré comme un fléau social au même titre que l'honneur, la hiérarchie et le patriarcat.
 

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Le Conte de la princesse Kaguya (Kaguya-hime no monogatari)

Publié le par Rosalie210

Isao Takahata (2013)

Le Conte de la princesse Kaguya  (Kaguya-hime no monogatari)

"Le conte de la princesse Kaguya" est le dernier film de Isao TAKAHATA qui a terminé sa carrière en apothéose avec ce qui est l'un de ses plus beaux films. Tiré du folklore japonais (plus exactement d'un conte du dixième siècle transmis oralement), l'histoire de la princesse née dans un bambou venue de la lune (comme notre Cyrano) a été adaptée sous de multiples formes (dont un ballet "Kaguyahime" représenté il y a une dizaine d'années à l'Opéra Bastille). Celle de Isao TAKAHATA se distingue d'abord par sa forme, éblouissante. Le film est une succession d'estampes animées plus ou moins détaillées. Si l'aquarelle domine le paysage, certaines scènes parmi les plus marquantes relèvent de l'art de l'esquisse. Tout cela au service d'un récit fort dont le caractère fantastique et onirique se combine avec une grande volonté de réalisme (visible notamment dans l'animation de Kaguya bébé). Bien que se déroulant dans le Japon médiéval, les thèmes abordés sont d'actualité que ce soit le statut de la femme et sa soif de liberté face au patriarcat ou l'opposition entre nature édenique, réceptacle d'une vie authentique faite de joies simples et culture urbaine rigide et castratrice. La scène de fuite éperdue de Kaguya hors de la ville et de la réalité rappelle sur un mode fantasmatique celle du premier épisode de "Heidi" (1974) (série sur laquelle Isao TAKAHATA et Hayao MIYAZAKI ont travaillé) où celle-ci se dépouillait de ses couches de vêtements superposés en arrivant dans les Alpes. On retrouve en effet dans ce film la touche Isao TAKAHATA, mélancolique et fataliste. Comme dans "Le Tombeau des lucioles" (1988) auquel on pense beaucoup, le sort de la princesse est scellé dès l'origine et ses explosions de bonheur au contact de la nature (et de l'homme qu'elle aime, un simple charbonnier qu'elle a côtoyé enfant avant d'être séparée de lui pour mener une vie de princesse qui ne lui apporte pas le bonheur) ont d'autant plus d'intensité que l'on connaît à l'avance son destin tragique.

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