L'argent de poche est le troisième film de Truffaut explicitement consacré à l'enfance après les 400 coups et l'Enfant sauvage. Film à petit budget, il met en scène une communauté filmée avec un réalisme quasi-documentaire. Par petites touches, à l'aide de saynètes n'ayant pas forcément de rapport entre elles il dresse la chronique d'un groupe d'enfants de la ville de Thiers à la fin d'une année scolaire et au début des vacances dans les années 70. Ces séquences tendent à croquer la poésie de l'enfance en butte à un monde adulte qui cherche à rèprimer ses élans. Néanmoins l'école est montrée sous un jour plus positif que dans ses autres films. Bien que l'Argent de poche soit un film choral, trois personnages se détachent plus particulièrement et servent de fil conducteur au récit. L'instituteur Richet tout d'abord interprété par Jean-François Stevenin dont c'était le premier grand rôle au cinéma. Richet est en effet le porte-parole de Truffaut et son discours final à résonance autobiographique s'inspire de celui de Chaplin dans Le Dictateur. Patrick et Julien ensuite, deux jeunes garçons qui ont un certain nombre de points communs. Tous deux issus d'une famille monoparentale, ils prennent en charge leur père ou leur mère reclus et sont leur seul lien avec le monde extérieur. Patrick est un rêveur amoureux de la mère d'un de ses copains mais qui fait au cours du film ses premières expériences amoureuses avec les filles de son âge. Julien est un exclu de sa société, un enfant maltraité et livré à lui-même. Son aspect physique, sa solitude, son repli sur lui-même, son relatif mutisme et la baraque perchée dans laquelle il vit rappellent Victor, l'enfant sauvage. Patrick et Julien représentent également deux facettes d'Antoine Doinel (Baisés volés pour le premier et Les 400 coups pour le second). A noter que Truffaut parsème son film de clins d'œil à son maître Hitchcock avec un caméo au début du film et des allusions à Fenêtre sur cour.
Comme les lieux de l'action reflètent les états d'âme des deux protagonistes principaux faits de hauts et de bas, le remake de Léo Mc Carey se situe au carrefour de plusieurs époques et genres. Les premiers échanges de Nickie et Terry sur le bateau relèvent de la screwball comédie des années 30 (ping-pong verbal, femme à la forte personnalité capable de tenir tête au tombeur présumé qu'est Nickie, comédie du remariage puisque chacun est déjà engagé ailleurs etc.) Mais au fur et à mesure que les sentiments des protagonistes s'approfondissent, le film évolue vers le mélodrame flamboyant des années 50 façon Douglas Sirk. La traversée en bateau illustre cette mutation d'un monde à l'autre. Le mélodrame est par ailleurs empreint de mysticisme. La scène clé où Nickie présente à Terry sa grand-mère lors d'une escale sur les hauteurs de Villefranche, véritable pivot de l'histoire l'illustre parfaitement. La perception du personnage change du tout au tout car il nous révèle sa facette la plus intime. La grand-mère est une figure tutélaire quasi-religieuse qui reconnaît immédiatement en Terry l'âme sœur de son petit-fils. Elle lui révèle également son talent de peintre mais aussi le rapport compliqué qu'il entretient avec son art (à l'image de Mc Carey, très critique envers son œuvre) À partir de là, la transformation de Nickie est en marche. Au prix d'un véritable chemin de croix dont le sommet est l'Empire State Building, Nickie va transformer sa vie stérile en y introduisant l'amour et l'art jusqu'à ce qu'il retrouve Terry que son accident (envoyé par Dieu pour mettre les amants à l'épreuve?) à contraint à se tenir éloigné de lui.
Un film admirable de par sa richesse en contenant et en contenu. Il y a d'abord l'hommage brillant à l'âge d'or du cinéma hollywoodien tant muet que parlant. Le noir et blanc de The Artist n'a pas en effet la texture granuleuse des films des années 10 (hormis l'extrait du signe de Zorro) mais celle plus soyeuse des années 30 et 40. Et les références très nombreuses concernent également les deux périodes et tous les genres: cape et épée, mélo, film d'espionnage, musical, comédie, drame... Évidemment les deux films sur lesquels The Artist s'appuie le plus sont Chantons sous la pluie (pour le passage du muet au parlant, le film dans le film et les passages de comédie musicale) et Une étoile est née (Une histoire d'amour aussi belle qu'impossible entre deux destins croisés: celui d'une vieille gloire déchue et d'une jeune actrice montante qui cherche à le sauver.) Mais on reconnaît aussi des allusions à Borzage, Chaplin, Welles, Wilder, Hitchcock (la musique de Vertigo...) Mais le film ne se limite pas à cela et possède aussi une âme (qui faisait cruellement défaut par exemple au Grand Saut, le film des frères Cohen qui piochait également dans les trésors hollywoodiens).
Sur le plan du contenu en effet, Hazanavicius joue également avec le silence et la parole. Il nous attache à un personnage, George Valentin dont le refus de parler (sur le plan professionnel et personnel) va causer la perte. Enfermé dans sa tour d'ivoire, grisé par son succès dans les films muets de type Zorro, D'Artagnan, Fantômas ou Bond, Valentin (sosie de Douglas Fairbanks, Errol Flyn, Clark Gable et merveilleusement interprété par Jean Dujardin) se révèle être un homme fragile et seul qui découvre avec horreur que le monde a évolué et qu'il en est désormais exclu. Plutôt que de s'adapter, il réagit avec amertume et orgueil, repousse l'aide qui lui est offerte et s'autodétruit. Sa seule planche de salut outre son chien est l'attirance qu'il éprouve pour la star du parlant Peppy Miller qui joue auprès de lui un rôle d'ange gardien (comme le signale une affiche dans le film, celui-ci étant bourré de clins d'œil.) Mais aveuglé par son orgueil, il met du temps à voir où ils pourront se rejoindre: dans les numéros dansés des comédies musicales qui appartiennent au parlant mais où le corps passe avant le texte. C'est beau, pur, tendre et nous rappelle ainsi la fonction essentielle du cinéma qui est de faire passer des émotions.
Une petite comédie sympathique sans prétention ni originalité mais divertissante grâce à une bonne dose de satire et aux pitreries du héros enfermé dans la peau d'un chat. Le film est une fable sur un thème archi-rebattu (Scrooge, Hook...) celui de l'homme qui a un porte-monnaie et/ou un portable greffé à la place du coeur et à qui une mésaventure fantastique arrive, l'obligeant à faire une prise de conscience. Rien de nouveau sous le soleil. La satire des mœurs et valeurs de la bourgeoisie américaine a cependant un côté assez réjouissant. Du businessman obsédé à la perspective de prouver qu'il a la plus grosse...tour aux langues de vipère botoxées en passant par l'étalage de l'intimité sur les réseaux sociaux dans un but malveillant on a parfois droit à un petit côté vachard qui fait du bien. Et puis les chats (vrais ou faux) c'est trop mignon! Beaucoup de critiques ont qualifié le film de navet mais il m'a davantage diverti que Comme des bêtes qui n'est pas plus original ni plus drôle et dont le côté brouillon m'a rebuté.
Le dernier né d'Illumination la filiale animation d'Universal n'est ni original ni bien maîtrisé. Il lorgne trop du côté du Toy Story des studios Pixar en substituant des animaux aux jouets. Mais surtout il multiplie les personnages et les références sans les approfondir. D'où une impression de superficialité et de remplissage qui ne dissimule pas la vacuité du scénario. C'est dommage car le design est agréable, certains gags sont bien trouvés, il y a du rythme mais des personnages incohérents et un gros manque de sens. Bref c'est un film bâclé en dépit d'un inéniable savoir-faire. A noter la présence en première partie d'un court métrage des minions certes niveau pipi-caca mais bien plus drôle que le film sorti l'année dernière.
Et dire qu'à sa sortie il n'avait pas rencontré le succès... Aujourd'hui c'est un monument du 7° art, un film culte qu'on ne se lasse pas de voir et revoir tant pour ses numéros musicaux magiques et aériens (le duo de claquettes dans le cours de diction " Moses supposes his toeses are roses", la chanson-titre sous l'averse, le pas de 2 dans le studio désert, le solo acrobatique de Donald O' Connor "Make em laugh" et le Broadway ballet avec Cyd Charisse et Scarface) que pour sa reconstitution enlevée de l'histoire du cinéma hollywoodien. Le film se situe à un moment charnière celui du passage du muet au parlant qui constitue un bouleversement total de cette industrie dont nous apercevons aussi les coulisses (avant-premières et premières, plateaux de tournage, doublage etc.) Chantons sous la pluie n'est pas qu'une comédie musicale c'est du cinéma total avec de multiples films et genres dans le film: western, cape et épée, film noir, film d'action, burlesque... Mais l'idée géniale est celle du film muet (le spadassin royal) qui se transforme en film parlant puis en musical (le chevalier dansant). Ces tâtonnements donnent lieu à des scènes hilarantes principalement à cause du personnage de Lina Lamont à la voix de crécelle (doublé d'un cheveu sur la langue) et à la bêtise insondable. Son partenaire Donald Lockwood s'en sort mieux. Certes Kathy Selden se moque de son jeu d'acteur muet limité mais c'est Gene Kelly qui l'interprète: il a le charme, l'humour, il chante et c'est un dieu de la danse. L'avenir s'ouvre à lui. Film euphorisant Chantons sous la pluie a également donné lieu à une des scènes les plus glaçantes du cinéma lorsque Alex fredonne la chanson-titre dans Orange mécanique de Stanley Kubrick.
Tourné en 1934, L'extravagant Mr Ruggles appartient aux premiers films Paramount de Léo McCarey. Il est également considéré comme son premier chef-d'oeuvre. Mais de même que Duck Soup réalisé l'année précédente est considéré comme le chef d'oeuvre des Marx Brothers (et non de McCarey), Ruggles doit beaucoup à Charles Laughton. En effet au départ L'extravagant Mr Ruggles était un film de commande, la troisième adaptation tirée du roman éponyme et un film de studio. C'est l'alliance McCarey-Laughton qui lui donne sa personnalité. McCarey aime le choc des cultures. Avec cette histoire de majordome anglais gagné au poker par un redneck de Red Gap (un trou perdu des USA) et sa femme issue de la bourgeoisie de Boston on est servi en la matière ce qui donne lieu à de savoureux moments de comédie. Vie parisienne contre Amérique profonde, culture aristocratique british contre culture US (caricaturée à gros traits: chemise à carreaux, moustache en guidon de vélo, grands cris et free hugs, biêre à volonté etc.) on passe de l'un à l'autre avec beaucoup d'amusement. Mais si on creuse un peu la vraie confrontation du film c'est Laughton contre Laughton. Laughton compassé jamais très loin du Laughton comique et du Laughton monstrueux " J'ai laissé parler la bête en moi." "Je me suis battu contre moi-même" etc. Ce majordome qui découvre le rêve américain, l'individualisme et l'égalité est amené à laisser entrevoir à la fois un côté Jeckyl et un côté Hyde. Son côté Jeckyl c'est bien sûr son émancipation " Mon père était valet, le père de mon père était valet. Moi je suis un homme insignifiant mais un homme. Je suis mon propre maître." Et de réciter le discours de Lincoln à Gettysburg. Le grand-père de Laughton était valet ce qui donne à ce discours une résonance autobiographique. Le côté Hyde c'est un personnage qui trouve normal d'avoir été joué au poker comme s'il était une marchandise mais qui trouve anormal de s'assoir à la même table que son nouveau maître (qui ne supportant pas les hiérarchies l'appelle colonel et le considère comme son pote.) L'éloge du rêve américain prend la forme d'une humanisation et d'une réalisation personnelle autant qu'une abolition des distinctions sociales (le personnage snob de l'histoire finit expulsé du restaurant de Ruggles par ce dernier.) Cet éloge n'est pas dénué d'ironie concernant un pays ayant connu l'esclavage et connaissant au moment de l'action du film et du tournage la ségrégation raciale.
L'aventure de Mme Muir est un film fascinant que l'on peut lire de plusieurs façons. C'est un film sur l'émancipation d'une femme qui réussit à vivre comme elle l'entend, guidée par une voix intérieure, celle du capitaine qui représente une part socialement inavouable d'elle-même (masculine, sauvage, libre...) C'est un film sur la solitude qu'entraîne le courage de suivre sa propre route. C'est un film sur la foi "je suis réel puisque vous y croyez", sur les liens entre les vivants et les morts, sur le mystère de l'au-delà, l'éternité (la mer) et le temps qui passe (le bout de bois gravé qui se détériore). C'est enfin un film sur les désillusions et les regrets. Mme Muir a une âme d'aventurière mais vit l'aventure par procuration au travers des mémoires du capitaine. La mer elle la regarde de son balcon et le portrait du capitaine, de son fauteuil. On peut voir aussi l'existence qu'elle a choisi comme celle d'une morte-vivante qui préfère rester fidèle à un fantôme plutôt que de vivre avec un homme réel (forcément décevant, le personnage joué par Sanders cynique et manipulateur agissant comme un repoussoir). En revanche on apprend que la petite-fille de Mme Muir qui porte le même prénom qu'elle (Lucy) s'est fiancée avec un capitaine (d'aviation). Alors que sa grand-mère a dû se contenter de rêver et d'attendre la mort pour être réunie à son cher fantôme. Le film de Mankiewicz est une sorte de romance fantastique sans une once de mièvrerie qui réunit une somme impresionnante de talents (acteurs, photo, musique...) Sa beauté et sa poésie ont inspiré de nombreux cinéastes (pour ne citer qu'un exemple le personnage joué par Sabine Azéma dans Les herbes folles d'Alain Resnais s'appelle Mme Muir...)
Love & Friendship est l'adaptation d'un court roman épistolaire écrit par Jane Austen dans sa jeunesse. Il se déroule en Angleterre à la fin du XVIII° siècle entre Londres et différents domaines aristocratiques situés à la campagne (une constante chez Austen). Il se focalise sur le personnage de Lady Susan une belle veuve désargentée mais rusée et manipulatrice qui est prête à tout pour retrouver un mari fortuné quitte à sacrifier sa fille, une adolescente timide écrasée par la forte personnalité de sa mère. Celle-ci possède un art consommé de l'intrigue, et un débit de mitraillette qui impressionne d'autant qu'elle ne se démonte jamais et retourne toutes les situations à son avantage.
Très apprécié par la critique à cause de son aspect satirique et de ses dialogues ciselés et souvent très drôles, le film n'en souffre pas moins du nombre élevé de personnages dont les liens ne sont pas faciles à saisir d'emblée (alors qu'ils nous sont pourtant présentés à l'écran) et dont certains se ressemblent trop. Mais surtout il fait une telle part aux scènes statiques en intérieur, au cynisme et au caustique au détriment du romanesque qu'il finit par ressembler à une pièce de théâtre ronronnante et un peu vaine à force de manquer de fond et de variété. Prenons l'exemple de Sir James Martin riche benêt au perpétuel sourire béat. A peine a-t-il épousé Lady Susan qu'il est cocufié sous son propre toit sans qu'il ne s'en rende compte. Le scénario place dans sa bouche des phrases à double sens pour que le spectateur se délecte de la situation. De façon générale les hommes sont des pions méprisés par la gent féminine dont la sécheresse de coeur finit par lasser. Frédérica la fille de Lady Susan et sa tante Katherine font exception mais elles sont sacrifiées par l'intrigue.
A noter que pour le film le réalisateur a réuni deux comédiennes (Kate Beckinsale et Chloë Sevigny) qu'il avait dirigées 18 ans plus tôt dans Les derniers jours du disco. Mais sous l'effet du bistouri ou du botox, le visage de Kate Beckinsale qui joue Lady Susan est particulièrement inexpressif. Quant à Chloë Sevigny qui joue son amie américaine Alice elle lui sert de faire-valoir et son personnage n'a pas d'intérêt par lui-même.
Quand sort Raison et Sentiments au cinéma en 1995, l’oeuvre de Jane Austen était un peu passée de mode. L’immense succès du film d'Ang Lee a permis à une nouvelle génération de redécouvrir son oeuvre féministe et a suscité depuis une ribambelle d'adaptations fidèles et d'époque (Comme le célèbre Orgueil et préjugés avec Colin Firth dans le rôle de Darcy) ou plus libres et modernes (comme Le journal de Bridget Jones avec Colin Firth dans le rôle de...Darcy).
Comment expliquer le succès de cette adaptation et le fait qu'elle soit devenue une oeuvre de référence alors qu'à sa sortie beaucoup jugeaient le film "académique", "mièvre" sans parler d'Emma Thompson jugée trop âgée pour le rôle d'Elinor (Elle a 19 ans dans le roman mais 27 dans le film et Emma Thompson avait alors 35 ans)?
Si le film est si réussi c'est parce qu'il rassemble une impressionnante brochette de talents. A commencer par Emma Thompson justement. Car non seulement la divine Emma campe une inoubliable Elinor d'une sensibilité à fleur de peau sous son apparente retenue mais elle a également écrit pendant cinq ans le scénario du film, couronné par un Oscar. L'aspect caustique et satirique du livre est atténué au profit de personnages et de relations plus creusés, complexes et émouvants. Ang Lee qui n'avait pas encore réalisé Le magnifique Secret de Brockeback Mountain faisait déjà la preuve de son talent discret et subtil en alternant avec bonheur humour et émotion dans des paysages variant selon les états d'âme des protagonistes filmés au plus près de leur ressenti. Le jury du festival de Berlin ne s'y est pas trompé et lui a remis l'Ours d'or. Le reste de la distribution fait également des étincelles. Hugh Grant avec Edward Ferrars trouve l'un de ses meilleurs rôles au cinéma et peut exprimer toutes les facettes de son jeu (autodérision, maladresse, sensibilité, charme...) Kate Winslet deux ans avant d'exploser avec Titanic déploie déjà toute sa flamboyante énergie avec le rôle de Marianne la soeur fougueuse et passionnée d'Elinor. Enfin Alan Rickman dans un rôle à contre-emploi, celui du colonel Brandon, est prodigieusement intense. Il suffit d'observer son visage la première fois qu'il apparaît à l'écran lors d'une longue séquence où il écoute Marianne chanter pour s'en rendre compte.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)