Hormis les toutes premières images qui peuvent faire penser au film de Julien Schnabel "Le Scaphandre et le Papillon", "Patients" ne brille pas particulièrement par sa réalisation. Côté scénario, le principal intérêt du film consiste à suivre de façon documentaire la rééducation de Ben, un jeune garçon semi-tétraplégique qui en dépit de ses progrès doit faire le deuil de sa vie "d'avant", centrée sur le sport.
Sachant que ce garçon, bien qu'interprété par Pablo Pauly n'est autre que Fabien Marsaud alias "Grand Corps Malade", je regrette d'autant plus que l'éveil de sa fibre artistique ne soit jamais évoquée dans le film. Il aurait gagné en profondeur. On doit se contenter d'une chronique au ton plutôt juste des difficultés quotidiennes endurées par un handicapé en centre de rééducation (l'absence d'intimité et d'autonomie, le confinement, l'ennui, la mise en berne de la sexualité...) doublé d'un buddy movie avec les amis de Ben rencontrés au sein du centre qui se substituent à l'équipe de basket dont il était membre auparavant. On remarque assez rapidement que ceux-ci appartiennent aux couches défavorisées de la société, les autres ayant sans doute les moyens d'être soignés à domicile ou dans des instituts privés. Néanmoins leurs personnages respectifs ne sont pas suffisamment creusés et ils servent surtout de faire-valoir au héros. Quant aux femmes, elles sont rares et la vision qui est donnée d'elles laisse sceptique: une aide-soignante parfaitement incompétente et une jeune femme handicapée dont le héros tombe amoureux avant de la fuir comme la peste au motif qu'elle a tenté de se suicider après un chagrin amoureux.
Alors oui le film est intéressant et évite l'écueil du pathos mais il s'en dégage une impression de superficialité qui laisse sur sa faim.
Billy Wilder disait qu'il faisait des films drôles lorsqu'il était complètement désespéré. Ce qui est une variante de la célèbre phrase de Chris Marker (réalisateur de "La Jetée") selon laquelle "l'humour est la politesse du désespoir". La crise sociale des pays noirs britanniques a donné lieu à d'excellentes comédies dont la plus célèbre est "The Full Monty", devenue culte et adaptée depuis en comédie musicale. La B.O du film particulièrement entraînante s'y prête.
Pourtant du désespoir il y en a dans "The Full Monty". Le point commun qui réunit la bande de strip-teasers amateurs n'est pas seulement le chômage, ce sont aussi toutes ses conséquences délétères: perte d'estime de soi, paupérisation, précarisation, éclatement familial, tentatives de suicide. Mais avant même l'idée du numéro de strip-tease, l'aspect revigorant du film réside dans la lutte que chacun mène pour rester debout. Gaz (Robert Carlyle) imagine des combines aussi drôles que calamiteuses pour conserver sa place de père, Gérald (Tom Wilkinson) tente de sauver les apparences d'un train de vie bourgeois, Dave (Mark Addy) a peur que son épouse lui en préfère un autre etc.
Là où le film passe dans la catégorie supérieure, c'est quand Gaz a l'idée de proposer son propre spectacle de chippendales. Elle lui vient à la suite d'une double transgression de la séparation des sexes. Il pénètre en effet dans un espace réservé aux femmes (le spectacle de chippendales) et espionne des femmes qui s'invitent en retour dans les toilettes des hommes (jusqu'à imiter leur façon d'uriner.) On ne peut mieux souligner le renversement des rôles, les hommes devenant ainsi des objets du désir féminin. C'est précisément en l'acceptant que ces hommes vont retrouver leur dignité perdue. Non sans mal. Chacun est confronté à la peur du jugement vis à vis de la non-conformité de son corps (trop gros, trop maigre, trop vieux, trop typé etc.) par rapport aux canons de la beauté jeune et bodybuildé. Chacun doit apprendre à l'apprivoiser pour en faire un instrument au service de l'affirmation de soi-même. Lomper l'ex-suicidaire (Steve Huison) découvre même à cette occasion son orientation homosexuelle jusque là refoulée.
"1001 pattes" est le deuxième long-métrage des studios Pixar. Après le succès du premier "Toy Story", allaient-ils transformer l'essai? Oui, d'autant plus que l'équipe fourmillait (c'est le cas de le dire) d'idées, toutes réalisées depuis: mettre en scène les peurs enfantines ("Monstres & Cie"), un univers marin ("Le monde de Nemo"), un robot seul sur une terre dévastée (Wall-E) et donc un univers d'insectes inspiré de la fable de La Fontaine "La cigale et la fourmi".
Beaucoup moins connu que son prédécesseur, "1001 pattes" mérite d'être redécouvert, ne serait-ce que pour mesurer tout ce qui sépare les studios Pixar des autres:
- L'excellence technique. Les progrès sont visibles à l'œil nu entre "Toy Story" et "1001 pattes". Même si certains détails du paysage (les feuilles et le sol) font encore un peu toc, la texture des personnages est très travaillée, les mouvements de foule parfaitement rendus, l'intérieur de la fourmilière magnifique et les atmosphères variées (brume, orage) donnent lieu à des scènes spectaculaires aux limites du fantastique. Et ce d'autant plus que le jeu sur les échelles atteint un stade virtuose (des gouttes d'eau ou des fissures dans le sol deviennent des masses écrasantes ou des crevasses à hauteur de fourmi mais en format cinémascope!)
- Des personnages attachants et originaux. Pas les fourmis qui offrent un éventail de caractères très classiques mais les 7 samouraïs/mercenaires/clowns (ratés) du cirque qui sont plus décalés les uns que les autres. Heimlich, la chenille obèse à l'accent allemand et Marcel, la coccinelle mâle à l'apparence femelle et à l'instinct maternel (doublé de surcroît en VF par Patrick Poivey, la voix de Bruce Willis) sont mes préférés! A cette joyeuse troupe il faut rajouter les sauterelles dont le chef (le Borgne) est réussi dans le genre tyran cruel et le frère (Plouc!) d'une bêtise tordante.
- Une histoire non seulement efficace mais qui a du sens. Le plan que le Borgne expose aux sauterelles est un véritable petit traité sur "l'art d'exploiter son prochain". Il montre que leur domination est basée sur la méconnaissance que les fourmis ont de leur force. Si une d'entre elle en prend conscience et le communique aux autres, les sauterelles perdent leur source de richesse. Car ce sont les sauterelles qui exploitent les fourmis mais elles en sont dépendantes. Il faut donc les manipuler pour en tirer le maximum de bénéfice tout en veillant à ce qu'elles ne puissent pas s'unir et se rebeller. Par ailleurs la société des fourmis soumise et formatée met bien en valeur le non-conformiste rebelle (Tilt) qui va tordre le cou de la pensée unique et au final libérer sa colonie de l'exploitation dont elle fait l'objet.
- Des détails qui font la différence comme le bêtisier du générique de fin qui fait office de mise en abyme hilarante.
Il fallait bien tout cela pour triompher (aussi bien sur le plan critique que public) du concurrent Dreamworks dont le film sorti un mois avant "Fourmiz" présentait d'évidentes similitudes avec "1001 pattes". Mais en surface seulement tant l'état d'esprit des deux studios et de leurs leaders est à l'opposé l'un de l'autre (l'un fourmi rebelle et l'autre sauterelle opportuniste).
Présenté en première partie de "Là-Haut" et aujourd'hui disponible dans les bonus du DVD, "Passages nuageux" en est le complément idéal. Il s'agit avant tout d'un hommage à "Dumbo", le film préféré de John Lasseter. On voit en effet tout comme dans le film de Disney des cigognes apporter des bébés à leurs propriétaires. Et comme dans "Dumbo" il y a un vilain petit canard. Sauf qu'il ne s'agit pas seulement du bébé, il s'agit aussi de celui qui le fabrique! Car la belle idée de Peter Sohn (réalisateur et scénariste) est de montrer d'où viennent les bébés: directement des nuages! Ceux-ci sont anthropomorphisés et confectionnent de leurs mains (et avec un peu de magie produite par la foudre) toutes sortes de bébés plus mignons les uns que les autres. Sauf dans le cas de Gus: lui ne fabrique que des monstres. Au grand dam de sa cigogne attitrée, Peck qui en subit les conséquences. Le duo Peck et Gus de par sa complicité et sa complémentarité rappelle d'autant plus Bob et Sully de "Monstres & Cie" que l'idée de la fabrique imaginaire est commune aux deux films. On peut également penser à une version aérienne du "Monde de Nemo" où le partenariat entre le poisson-clown et l'anémone de mer est remplacé par celui de la cigogne et du nuage.
Mêlant humour, poésie et émotion, "Passages nuageux" est un petit bijou. Un de plus dans la longue liste des réussites du studio et le meilleur antidote à la laideur (visuelle et morale) d'un "Baby Boss".
"La compagnie d'assurance permanente Crimson" a été réalisé au moment où Terry Gilliam écrivait "Brazil". Il s'agissait pour lui de tester une version miniature de sa "bombe filmique" prévue pour exploser en 1985. Le court-métrage devint le prologue du "Sens de la vie", dernier film des Monty Pythons sans vraiment s'y intégrer tant il jurait aussi bien par son esprit que par sa forme avec le reste du film. Même si la pirouette finale parfaitement absurde était bien dans le ton des Pythons.
On retrouve dans ce court-métrage tout ce qui fait le génie de "Brazil" en version condensée: le bouillonnement d'idées, les fulgurances visuelles, la haine de l'oppression bureaucratique, la nécessité de la révolte, l'ode au rêve et à la liberté de l'esprit humain. Sauf qu'ici, comédie oblige, les victimes l'emportent sur les bourreaux dans un festival aussi grotesque que jouissif où la métaphore navale joue à plein.
Seule la dimension cathartique du cinéma permet en effet à de vieux employés de bureau traités en galériens d'envoyer dans le décor les doigts dans le nez de jeunes loups de la finance en pleine possession de leurs moyens. Mieux encore, ils le font en retrouvant leur âme d'enfant. L'art du détournement d'objets atteint ici des sommets: les pales du ventilateur deviennent des sabres, les perroquets des portemanteaux des grappins, les piques-papiers et les tampons des poignards, les tables de bureaux des passerelles, les rangements deviennent des canons et le plus beau de tout, le bâtiment qui abrite l'assurance se transforme en bateau-pirate prêt à lever l'ancre pour partir à l'abordage de la haute finance internationale. Gilliam utilise des procédés qu'il reprendra à l'identique pour "Brazil" à savoir des maquettes et des trompe-l'oeil combinés avec des prises de vue qui en jettent.
On peut quand même déplorer que la seule femme dans ce mondes de vieux loups de mer aux prises avec des requins soit cantonnée au rôle de la théière sur pattes. Heureusement Gilliam se rattrapera avec "Brazil" et les films suivants en créant des personnages féminins d'une autre trempe.
"Là-haut" possède une introduction si exceptionnelle qu'elle ternit le reste du film, beaucoup plus classique. En quelques minutes, on voit défiler 40 ans de la vie d'un couple aimant mais qui n'a pu s'accomplir pleinement. Carl et Ellie n'ont pas pu avoir d'enfant et les aléas de la vie les ont empêché à plusieurs reprises de faire des économies pour leur projet de grand voyage en Amérique du sud. Lorsque Carl parvient enfin à acheter les billets, c'est trop tard pour Ellie. Alors plutôt que de se laisser enfermer en maison de retraite et de voir les promoteurs détruire la maison où il a tous ses souvenirs, Carl décide de l'emporter jusqu'aux chutes du Paradis à l'aide de milliers de ballons gonflés à l'hélium. Une sorte de "mission suicide" pour "rejoindre sa femme au ciel" selon Peter Docter, le réalisateur du film (également réalisateur de "Monstres et Compagnie" et "Vice Versa").
Et voilà comment en quelques minutes, le spectateur se prend une grosse claque de la part d'un studio qui sait parler de la fuite du temps, de la perte, du deuil et de la mémoire mieux que personne. A cela s'ajoute une poésie visuelle digne du court-métrage que Terry Gilliam a réalisé pour "Le Sens de la vie", "The Crimson Permanent Assurance" où de vieux employés maltraités par les jeunes loups de la finance transformaient leur immeuble de bureaux en bateau pirate.
Malheureusement, la suite du film est plus conventionnelle. On se retrouve devant un récit d'aventures un peu trop balisé avec des animaux à protéger d'un méchant (le héros de jeunesse de Carl qui doit affronter une grosse désillusion) et un petit scout rondouillard en mal de père qui cherche à se faire adopter. C'est pour lui que Carl renonce à la mort (il abandonne la maison dans son désert du bout du monde) et retourne à la civilisation. Cette intrigue un peu téléphonée était sans doute un compromis nécessaire pour faire accepter un héros aussi atypique dans le cinéma d'animation.
La peur du monstre nocturne caché dans le placard ou sous le lit est une terreur enfantine universelle dont se nourrit Monstropolis pour s'alimenter en énergie. Mais dans le monde coloré de Pixar, ce sont moins les enfants qui ont peur des monstres que les monstres qui ont peur des enfants! Un renversement de situation particulièrement amusant. Mais le film, absolument génial, est bien plus que ça. Il parle avec beaucoup de tendresse de l'apprivoisement mutuel d'une petite fille surnommée "Bouh" et de Sully, "Terreur d'élite" à la fourrure soyeuse (un régal pour les yeux et un prodige technique de la firme) qu'elle appelle "Minou". Leur lien quasi-filial bouleverse l'ordre établi. Sully s'affranchit du rôle que la société veut lui faire jouer alors que son inséparable comparse, Bob, le petit cyclope vert malin mais chétif trouve sa place en découvrant que l'énergie comique est 10 fois plus puissante que celle de la peur.
"Monstres et Cie" est sans doute le film le plus chaplinesque des studios Pixar. On pense au "Kid" évidemment d'autant que "Bouh" est un personnage de pantomime qui ne s'exprime que par onomatopées. Mais le film est également proche des "Temps modernes". L'usine à cris qui emploie Sully et Bob menace de broyer Bouh dans ses engrenages et tous trois se retrouvent pris à la fin dans un roller coaster qui n'est autre qu'un rail de chaîne de montage!
Et puis il y a le symbole omniprésent de la porte qui est profondément ambivalent. Elle représente l'interface entre le monde des chambres d'enfant et celui de l'usine des monstres, la peur de l'inconnu mais aussi la nécessité de protéger son intimité face aux intrusions indésirables. La scène des toilettes est d'autant plus significative que Bouh est une petite fille. Celles-ci ont plus de difficultés que les garçons à se protéger pour se soulager dans l'espace public ce qui explique qu'elles sont beaucoup plus sujettes qu'eux aux infections urinaires.
Le film (qui n'est que le quatrième long-métrage de la firme) est bourré de clins d'œil aux œuvres passées mais aussi à venir. Dans la chambre de Bouh, on distingue le ballon de "Luxo Jr.", Jessie de "Toy Story 2" mais aussi Nemo, le poisson-clown qui succèdera à Bob et Sulli. Lorsqu'ils passent à travers les portes, on reconnaît le Mont Fuji et la tour Eiffel, allusion à l'amour que l'équipe Pixar porte au Japon et à la France, les deux autres géants de l'animation mondiale. On pense également à l'univers de "Ratatouille".
"Pride" s'inscrit dans la veine des comédies sociales britanniques ("The Full Monty", "Les Virtuoses", "Billy Elliot") et apporte une nouvelle pièce à l'édifice. Une pièce maîtresse.
Le film s'inspire de faits réels: le rapprochement en 1984 a priori improbable entre un village de mineurs en grève et un petit groupe de LGTB londoniens, à l'initiative de leur leader, Mark Ashton (Ben Schnetzer). Ce dernier collecte de l'argent et fonde la LGSM ("Lesbian and Gay Support the Miners"). Il rencontre à Londres Dai (Paddy Considine), le délégué syndical d'Onllwyn, localité du sud du pays de Galles qui les invite en retour dans son village. Le choc des cultures fournit le carburant comique avec des moments hilarants comme la descente des mémères du village complètement déchaînées dans les night clubs gays ou à l'inverse les cours de danse que Jonathan (Dominic West) donne aux jeunes mineurs gallois pour faire tomber les filles.
Mais le film marque aussi les esprits par son réalisme et la profondeur avec laquelle il parvient à décrire les personnages. Joe (un des rares personnages fictifs du film joué par George MacKay) qui découvre son homosexualité en se cachant de ses parents, Jonathan qui est l'un des premiers séropositifs diagnostiqués ou Gethin (Andrew Scott) le gérant d'origine galloise de la librairie gay qui sert de QG à LGSM sont très attachants. Quant à Mark Ashton, il est un peu l'ancêtre de Sean, le héros de "120 battements par minute" en ce sens qu'il se jette corps et âme dans la lutte et vit à 100 à l'heure parce qu'il se sait condamné.
Mais à l'inverse de "120bpm" l'initiative de Mark à une époque où l'homophobie était très virulente et le sida, un mal incurable permet à son groupe (et au film) de sortir du ghetto et d'aller prendre l'air. Par conséquent ce n'est pas la colère qui domine le film mais la fraternité. Les deux communautés ont beau être différentes culturellement, socialement et géographiquement elles ont en commun leur sentiment d'humiliation face au pouvoir et au reste de la société. C'est pourquoi leur soutien mutuel va leur permettre de retrouver leur fierté ("Pride" en VO) et bien plus encore, d'ouvrir des perspectives d'avenir. Du côté des mineurs, le film met en avant le parcours de Sian James (jouée par Jessica Gunning). Mariée à un mineur à 16 ans, elle a déjà deux enfants à 20 ans quand éclate la grève. Ses responsabilités dans le comité de grève et la dureté du conflit la politisent. Elle passe ensuite son bac et fait des études universitaires. En 2005, elle est élue députée de la circonscription de Swansea pour le Parti travailliste. Le film montre l'importance de ses échanges avec les LGSM dans son affirmation politique. A l'inverse , le soutien du syndicat des mineurs s'avère décisif dans l'inscription de la reconnaissance de droits LGBT au sein du programme du Parti travailliste.
Alors je rejoins la critique de Nicolas Bardot pour le site "FilmDeculte", "On ne fait pas de bons films qu'avec de bons sentiments, mais le cœur gros comme ça de Pride pèse dans la balance". Même si le film n'occulte pas le rejet dont les LGSM sont victimes de la part d'esprits obtus, les campagnes de dénigrement de leur front commun avec les mineurs (dont ils récupèrent le slogan "Pits and Pervers" à leur avantage) ou l'échec du mouvement de grève.
J'adore Emma Thompson et "Mary Poppins", donc j'avais un a-priori favorable sur ce film qui s'avère néanmoins inégal. Il est en effet entièrement construit sur le principe d'un montage alterné entre présent (la difficile genèse du film "Mary Poppins") et passé (la reconstitution de l'enfance de Pamela L. Travers, l'auteure du roman).
Les scènes du présent sont de loin les plus intéressantes car elles reposent sur l'affrontement de deux personnalités que tout oppose, celle de la psycho-rigide et névrosée Pamela L. Travers (magistralement interprétée par Emma Thompson) et celui du diplomate et roublard Walt Disney (joué de façon convaincante par Tom Hanks). Le réalisateur ne prenant parti ni pour ni pour l'autre, on se régale devant ce choc des cultures. D'un côté, l'austère et revêche anglaise d'adoption qui prend tout le monde de haut et veut tout contrôler. De l'autre, l'équipe hollywoodienne chevronnée dont le sourire commercial est à peine entamé par les remarques constamment désobligeantes de P.L. Travers et ses refus réitérés d'à peu près tout ce qui fait l'ADN du film (les acteurs, les chansons, les séquences animées).
Les scènes du passé en revanche sont maladroites. On voit bien où le réalisateur veut en venir: montrer que Mary Poppins est une créature inventée par Pamela Travers pour réparer sa famille fracassée par l'alcoolisme et la mort du père ainsi que la dépression de la mère (le titre du film en VO est "Saving M. Banks"). Il s'agit de comprendre pourquoi P.L. Travers a tant de mal à digérer l'irruption de l'entertainment dans une oeuvre qui relève de l'autothérapie. Cependant, toute cette partie est assez mièvre. Le réalisateur épouse le regard idéalisé que l'auteure porte à son père. Parfois on frise le ridicule (le papa et sa fi-fille en extase qui galopent dans le soleil couchant). Enfin, c'est beaucoup trop long. Et ce d'autant plus que seul cet aspect de la personnalité de Travers est exploré alors qu'il y en avait bien d'autres que le film passe sous silence.
Quand viendra l'heure du bilan (en tournant un film par an avec la régularité d'un métronome, il repousse toujours l'échéance mais il ne pourra pas le faire éternellement), il sera intéressant d'étudier les variations dans les génériques des films de Woody Allen. Ceux-ci sont connus pour leur identité immuable: lettres blanches sur fond noir, police Windsor depuis "Manhattan", casting dans l'ordre alphabétique (et non par ordre d'importance), fond musical classique ou jazz etc. Cependant, si le film le rend nécessaire, Woody Allen n'hésite pas à y insérer des images. On se souvient de la scène d'ouverture de "Harry dans tous ses états" répétée 4 fois en alternance avec le déroulement du générique. "Minuit à Paris" propose de commencer par une série de plans-clichés touristiques de la capitale au soleil et sous la pluie, de jour et de nuit. Le générique n'intervient qu'après alors que l'on entend le premier dialogue mettant en évidence la faille au sein du couple Gil (Owen Wilson) et Inez (Rachel McAdams). Le premier qui est écrivain trouve à Paris une aura particulière et aime marcher dans ses rues sous la pluie et pas la seconde dont les œillères californiennes l'empêchent d'apprécier le charme de la situation. La mésentente manifeste au sein de ce couple désaccordé permet à Woody Allen de creuser deux sillons.
Le premier, le volet diurne est satirique et très drôle. Il caricature Inez et ses parents, de riches américains républicains tendance Tea-Party (on dirait aujourd'hui pro-Trump) ignares, vulgaires et imbus d'eux-mêmes. Mais le summum de la fausse monnaie est atteint avec le personnage de Paul, un (pseudo)-intellectuel pédant qui pérore sans cesse et croit tout savoir mieux que tout le monde. Inez pour qui seules comptent les apparences n'a d'yeux que pour lui mais Allen s'amuse plus d'une fois à le mettre en boîte pour notre plus grande joie.
L'autre volet, nocturne fait la part belle à l'onirisme et à la poésie. Insatisfait par la médiocrité de sa vie présente avec Inez et ses futurs beaux-parents, Gil s'évade dans le passé artistique de la ville-lumière. Un voyage rendu possible par la magie du cinéma, thème allénien par excellence. Tous les soirs à minuit, un carrosse (ou plutôt une vieille Peugeot) l'emmène dans un monde de fantasmagories où il rencontre un club d'artistes internationaux parmi les plus brillants des années 20 de Picasso à Dali en passant par Fitzgerald et Hemingway. Il se sent revivre auprès d'eux mais Allen n'oublie pas de signaler au spectateur que cet échappatoire n'est qu'une illusion. Adriana, la muse et maîtresse de ces artistes (jouée par Marion Cotillard) rêve en effet de vivre au temps de la Belle Epoque. Lorsque Gil et elle y parviennent, ils rencontrent au autre club d'artistes (Toulouse-Lautrec, Gauguin, Degas...) qui eux rêvent de retourner au temps de la Renaissance. La mise en abyme montre qu'il s'agit d'une fuite en arrière. Reste pour Gil à explorer une troisième option: rompre avec Inez et vivre un autre présent, plus en conformité avec sa vraie personnalité.
Et on fermera les yeux sur le casting français outrageusement pistonné pour jouer dans le film, Carla Bruni et Léa Seydoux en tête.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)