"La fête à Henriette" est un exercice de style ludique et original pour l'époque puisqu'il s'agit de montrer le film de la création d'un film. Cette mise en abyme permet de jouer sur deux niveaux: celui des créateurs (les deux scénaristes) et celui de leur créature (le film en train de se faire avec des ratures, diverses pistes scénaristiques, divers styles etc.) "La fête à Henriette" est surtout un bel hommage au cinéma. Beaucoup de critiques pensent que les deux scénaristes au tempérament opposé représentent Julien DUVIVIER et son scénariste Henri JEANSON avec lequel il était souvent en conflit. Mais ils pourraient tout aussi bien représenter deux facettes du même homme (le réalisateur ou le scénariste), l'une légère, joyeuse et réaliste, l'autre plus portée sur le rocambolesque et le drame. Leur confrontation permet au work in progress de passer facilement d'un genre à un autre. Tantôt on navigue au beau milieu d'un film de René CLAIR (le bal du 14 juillet), tantôt on est chez Marcel CARNÉ et Jacques PRÉVERT (avec le personnage du voyant aveugle), tantôt on se retrouve chez Jean RENOIR (avec deux acteurs de "La Règle du jeu" (1939), Paulette DUBOST et Julien CARETTE), tantôt on bascule dans le film noir avec une foultitude de cadres penchés qui ne sont pas sans rappeler les films de Orson WELLES et une ambiance de thriller très hitchcockienne. Julien DUVIVIER s'amuse à faire lire à son double les faits divers d'un journal en quête d'une idée de scénario. Peu clairvoyant, il repousse tour à tour le pitch du "Voleur de bicyclette" (1948) et du "Petit monde de Don Camillo (1952).
Reste que ce genre d'exercice trouve ses limites dans le fait que le procédé s'il est amusant au début finit par tourner à la mécanique répétitive un peu vaine. Car l'histoire racontée est au final d'une grande vacuité. Les remakes volontaires ou non du film tels que "Deux têtes folles" (1963) ou "Melinda et Melinda" (2005) souffrent d'ailleurs du même défaut. Enfin pour l'anecdote, l'un des personnages principaux, Robert est joué par Michel ROUX alors tout jeune mais dont la célèbre voix (celle de Tony CURTIS notamment en VF dans la série "Amicalement vôtre (1971)") est parfaitement reconnaissable.
Troisième film de Takeshi KITANO après "Violent cop" (1989) et "Jugatsu" (1990), "A Scene at the Sea" marque un tournant dans sa filmographie. Pas sur le plan de sa réception qui reste encore confidentielle. Le film n'est pas plus que les précédents distribué en dehors du Japon qui boude son œuvre de cinéaste. Le pays du soleil levant n'a aucune considération pour celui qu'elle considère seulement comme l'amuseur public numéro 1 à la télévision. Mais sur le plan du contenu, "A Scene at the Sea" est une petite révolution par rapport aux deux précédents films par son caractère d'épure contemplative et poétique. Takeshi KITANO n'apparaît pas à l'écran et la violence est totalement absente d'un film où ne figure ni flic ni yakuza. D'autre part il s'agit d'un film quasiment sans paroles du fait qu'il nous plonge dans la bulle sensorielle de deux sourds-muets. Peu de paroles donc (comme dans les films ultérieurs peuplés de personnages plus mutiques les uns que les autres) ainsi qu'une expressivité faciale et corporelle minimaliste qui renvoie à toute une tradition culturelle (l'estampe et le théâtre notamment) mais aussi au clown blanc du type Buster KEATON ou Jacques TATI. Mais par ailleurs une sensibilité exacerbée dans la perception d'un univers où la musique et la peinture jouent un rôle crucial. C'est le premier film auquel participe Joe HISAISHI qui sera le fidèle compositeur des films de Takeshi KITANO jusqu'à "Dolls" (2002). Pour "A Scene at the Sea", il compose des mélopées lancinantes qui font penser au flux et au reflux des vagues. D'autre part les scènes sont composées comme des tableaux ce qui renvoie à l'activité d'artiste-peintre de Takeshi KITANO. Les scènes-tableaux de "A Scene at the Sea" se composent de lignes claires parallèles ou perpendiculaires à la mer qui se répètent de façon hypnotique jusqu'à créer un paysage géométrique à la Mondrian. On pense également aux rimes d'un poème. Rimes et lignes qui se répètent jusqu'à l'infini ou jusqu'au néant. Car cet appel du large qui obsède Shigeru et le pousse à apprendre le surf (et à délaisser son travail d'éboueur on ne peut plus symbolique!) finit-il par l'engloutir ou bien au contraire le libère-t-il de la pesanteur et de l'enfermement de son existence? Le mystère reste entier, le film laissant son acte en hors-champ. Seule reste sa planche de surf et un carton affiché sur l'écran "il est devenu poisson".
Un film dont la devise est "réveille la fille qui est en toi" ne pouvait que me plaire. Car il tient ses promesses: c'est toute une vision de la vie qui s'en trouve retournée, celle de la "start-up nation" dans laquelle les protagonistes de l'histoire ne trouvent pas leur place. Tous sont des losers dont la virilité est mise à mal. Mais parce qu'ils sont sept (plus le pilier), chiffre de l'union des contraires, ils sont coachés par des filles elles aussi frappées par l’adversité. Et ils cherchent la femme qui est en eux c'est à dire la forme parfaite, celle de l'homme de Vitruve de Léonard de Vinci qui réunit le cercle et le carré, c'est à dire l'homme et la femme. La métaphore du cercle et du carré qui cherchent à s'emboîter ouvre et ferme le film. Les figures de leur prestation de natation synchronisée alternent l'une et l'autre de ces deux figures. Ces hommes cherchent une harmonie, une paix intérieure qui passe certes par un peu de reconnaissance mais au vu du sport "de fille" qu'ils pratiquent, cela ne peut en aucune façon les faire briller au-delà de leur cercle d'amis et de leur carré d'initiés. Mais c'est suffisant pour redresser la tête et prendre une revanche sur tous ceux qui dans leur entourage se moquaient d'eux. Particulièrement la sœur et le beau-frère de Claire (Marina FOÏS) qui considèrent son mari dépressif Bertrand (Mathieu AMALRIC) comme un minable et feignent de la plaindre… de ne pas être partie en vacances depuis deux ans. Ou encore l'équipe de water-polo qui a fait de Thierry (Philippe KATERINE), le ramasseur de bouées de la piscine sa tête de turc.
Outre la mise en scène incisive et un véritable soin apporté à la photographie notamment lors des scènes de ballet aquatique, c'est le casting qui est décisif dans la réussite de ce film choral. Voir des acteurs venus d'horizons si divers jouer avec une telle générosité donne du baume au cœur. Outre Mathieu AMALRIC qui a enfin lâché ses rôles de bobos (je ne suis pas allergique à Godard et j’aime bien Rohmer mais Desplechin par contre...) le numéro déjanté de Philippe KATERINE (qui porte bien son patronyme!) est un atout maître. Benoît POELVOORDE offre lui aussi une excellente prestation en patron ripoux ainsi que Jean-Hugues ANGLADE en musicien raté obligé de travailler dans la cantine de sa fille pour subsister. Le fait de ne plus cantonner les acteurs dans une seule case est une excellente nouvelle pour l'avenir de la comédie en France.
"Pulp Fiction", le film le plus célèbre de Quentin TARANTINO a fait l'effet d'une bombe à sa sortie, devenant instantanément culte auprès du public tout en gagnant la reconnaissance critique. Ce film inclassable qui entremêle plusieurs genres (principalement le film de gangsters et la comédie burlesque) et plusieurs histoires sans respecter la chronologie fonctionne comme un puzzle à la manière du film de Stanley KUBRICK "L'Ultime razzia" (1956). Il fait également penser à un énorme chaudron à recycler les références d'où pourtant sort un alliage final profondément original. Tarantino n'hésite pas à exploser les barrières spatio-temporelles et à tenter des mélanges inédits entre toutes les formes de culture sans tenir compte d'une quelconque hiérarchie entre elles.
La séquence cultissime du Jack Rabbit Slim's est l'exemple le plus évident d'un empilement de références par strates temporelles: le décorum et la carte du restaurant évoquent les années 50 et ses stars dont Douglas SIRK, le duo Dean MARTIN et Jerry LEWIS, Elvis PRESLEY ou encore Marilyn MONROE dans "Sept ans de réflexion" (1955). Le concours et la chanson de Chuck Berry "You never can tell" se situent dans les années 60 tout comme la coiffure de Mia (Uma THURMAN) et le twist. Il s'agit en effet de références à Anna KARINA et au film "Bande à part (1964)" de Jean-Luc GODARD. John TRAVOLTA (Vincent) incarne les seventies à lui tout seul, comment ne pas penser à un revival de sa prestation dans "La Fièvre du samedi soir" (1977)? Enfin, Quentin TARANTINO fait des clins d'œil à ses propres films, passés et à venir. Le serveur du restaurant est l'un des membres du gang de son premier film "Reservoir Dogs" (1992) alors que le scénario du pilote de la série auquel a participé Mia Wallace dessine les contours du futur gang des vipères assassines de "Kill Bill : Volume 1 (2003) et sa suite.
Une autre scène remarquable fourmille de références mais au lieu d'être superposées, elles sont juxtaposées. Il s'agit du moment où Butch (Bruce WILLIS) décide de secourir Marcellus Wallace (Ving RHAMES). Chaque outil pouvant servir d'arme qu'il trouve dans le magasin de leurs tortionnaires évoque un ou plusieurs films parmi lesquels "Justice sauvage" (1973), "Massacre à la tronçonneuse" (1974) ou "The Toolbox murders" (1978) avant qu'il ne fixe son choix sur le katana, allusion aux films de chanbara. Les deux tortionnaires eux-mêmes évoquent ceux de "Délivrance" (1971), le film de John BOORMAN alors que la rencontre entre Butch au volant de sa voiture et Marcellus traversant la route est une allusion à "Psychose" (1960), l'épisode "The Gold Watch" s'inspirant largement de la première partie du film de Alfred HITCHCOCK (de l'intrigue policière avec l'argent volé pour refaire sa vie au basculement dans le film d'horreur avec le sous-sol de la boutique de prêt sur gages).
En dépit de sa structure complexe, on remarque que "Pulp Fiction" est construit principalement sur des duos: Vincent et Jules, Vincent et Mia, Ringo et Yolanda, Butch et Marcellus Wallace, Butch et Fabienne. Certains sont des couples, d'autres des partenaires. Mais c'est le sceau du secret qui lie Vincent et Mia ainsi que Butch et Marcellus Wallace. Le premier a involontairement plongé le second/la seconde dans une situation cauchemardesque (en lui permettant d'avoir accès à de l'héroïne ou en le livrant à des tortionnaires) et s'est ensuite racheté en le/la secourant. On remarque à ce propos l'importance des thèmes religieux dans un film qui se situe a priori aux antipodes tels que la résurrection (l'épisode de la piqûre d'adrénaline dans le coeur fait penser à un rituel vampirique inversé), la purification (tout l'épisode "The Bonnie situation" avec le nettoyeur Wolf joué par Harvey KEITEL) ou la rédemption de Jules (Samuel L. JACKSON), frappé par la grâce divine après ce qu'il considère comme un miracle, le fait d'être sorti indemne d'un face à face avec un homme armé qui a fait feu sur lui et sur Vincent sans les toucher.
"Melinda et Melinda" est assurément un des films les plus faibles de Woody ALLEN. Il s'agit d'un exercice de style inspiré de "La Fête à Henriette" (1952) de Julien DUVIVIER où deux auteurs s'amusent à imaginer leur version de la vie d'un même personnage, Melinda Robicheaux (Radha MITCHELL). Dans la première version, Melinda est un personnage de tragédie et dans la seconde, c'est un personnage de comédie. Le problème est qu'on a bien du mal à voir où est la tragédie ou à l'inverse la comédie. Le petit milieu des intellos new-yorkais dont les préoccupations narcissiques tournent autour de la carrière, de problèmes de couple ou de marivaudages amoureux se prête mal à cet exercice. Les malheurs de Mélinda se résument pour l'essentiel à des histoires de mec et quand l'auteur de la version tragique veut la lester de problèmes plus graves comme un meurtre ou la garde des enfants, il rate son coup, versant dans le grotesque. Quant à la version comique, elle ne fait pas rire à part le personnage de Hobie (Will FERRELL) qui est un clone de Woody ALLEN. Le casting est hétéroclite avec d'un côté de très bons acteurs Chloë SEVIGNY ou Steve CARELL (hélas dans un tout petit rôle) et de l'autre Chiwetel EJIOFOR qui semble se promener en touriste dans le film et hérite des dialogues les plus ridicules du genre "j'ai vu ton âme à travers ton toucher", waouh ça c'est de la séduction subtile!
Si vous vous considérez comme "normal" alors peut-être considèrerez-vous ce film comme un navet pas drôle. Vous trouverez Bob (Bill MURRAY) insupportable et vous plaindrez sincèrement son médecin Léo Marvin (Richard DREYFUSS) au point de partager les pulsions meurtrières qui l'envahissent à la fin du film ^^^^. En revanche si vous vous considérez comme un peu dingue (juste un peu hein, pas trop quand même ^^^) et que vous adorez Bill MURRAY il faut voir ce film de toute urgence car il a toutes les chances de vous plaire. En effet au-delà de sa mécanique comique reposant sur deux personnages que tout oppose et dont l'un colle aux basques de l'autre (à la manière des films de Francis Veber), "Quoi de neuf, Bob?" est une satire réjouissante du milieu des grands pontes de la psychiatrie et une étude de caractère au final assez subtile.
Léo Marvin est un représentant parfait de la variante intellectuelle du mâle alpha. Il est égocentrique, imbu de lui-même, incapable d'empathie (ce qui est le comble pour un psy) obsédé par son image et sa réussite. Bob, ce patient encombrant qui s'invite chez lui ne détruit pas sa vie contrairement à ce que j'ai lu ici et là. Il détruit l'image parfaite qu'il a voulu donner de sa vie symbolisée par sa maison de vacances qui finit par exploser. Il révèle par exemple le manque de proximité de Léo avec ses enfants alors que la simplicité et le caractère enfantin de Bob en fait un partenaire de jeux mais aussi un confident idéal. Léo ne supporte pas en effet les failles de ses enfants car elles le renvoient aux siennes qu'il ne veut pas voir. Bob s'attire la sympathie et la complicité de tous et finit par voler la vedette à Léo. Le masque de ce dernier se fissure alors et révèle une agressivité et une violence autrement plus inquiétantes que les phobies de Bob. On peut même dire que ce dernier représente "l'ombre" de Léo que celui-ci a refoulé et c'est ce rejet qui a fait de lui un control freak à côté duquel Bob apparaît comme sain d'esprit. Un renversement de situation des plus réjouissants. Et même si jamais Léo n'acceptera Bob comme son égal (ce que celui-ci devient pourtant à la fin du film) et continuera à le combattre avec acharnement, sa famille elle l'a définitivement adopté, montrant ainsi qu'elle a échappé à son contrôle.
"Achille et la tortue" est une fable sur les affres du processus créatif empreint du style si particulier de Takeshi KITANO où l'humour est sous-tendu par un profond désespoir. Le personnage principal, Machisu désire de façon obsessionnelle devenir un grand artiste peintre et se faire reconnaître comme tel par ses pairs. C'est la vanité, l'absurdité et l'aspect profondément autodestructeur de cette quête sans fin que raconte le film. Le cheminement artistique de Machisu qu'on voit passer par plusieurs périodes, de l'enfance à l'âge mûr, de l'académisme aux recherches formelles les plus audacieuses n'est jalonné que de tragédies et de désillusions. Quoiqu'il réalise, le résultat n'est jamais satisfaisant, ni à ses propres yeux, ni à ceux du marchand d'art qui critique ses œuvres ce qui nous interroge sur la dépendance de l'artiste vis à vis du regard d'autrui et les critères de valeur attachés aux oeuvres. En effet Takeshi KITANO fait une satire féroce du milieu de l'art. Le marchand qui ne cesse de repousser les œuvres du Machisu adulte a acheté sans le savoir un tableau peint par Machisu enfant. Il s'est fait escroquer par des créanciers qui ont saisi les biens du père de Machisu après qu'il ait fait faillite et se soit donné la mort. Ils ont facilement écoulé les tableaux peint par Machisu enfant en les faisant passer pour des œuvres exceptionnelles. Ce n'est donc pas la valeur intrinsèque du tableau qui entraîne l'acte l'achat mais la peur de passer à côté d'une bonne affaire. Machisu n'arrive pas à vendre ses œuvres non parce qu'elles sont mauvaises mais parce qu'il ne sait pas se vendre.
D'autre part la recherche artistique prend une telle place dans la vie de Machisu qu'elle finit par le dévorer. Au point que l'on se demande si son échec en tant qu'artiste n'est pas lié au fait que sa peinture est dénuée d'âme. En effet, Machisu a utilisé son art comme un écran le protégeant de la violence du monde qui l'entourait, sa vie étant jalonnée de tragédies. Mais elle l'a paradoxalement rendu insensible, lui faisant sacrifier sa famille et le poussant au suicide. Il finit par considérer le cadavre d'un automobiliste accidenté puis de sa propre fille comme un simple objet d'étude. Cette indifférence au monde, aux autres et à lui-même a quelque chose de terrifiant.
Comme c'est Takeshi KITANO qui interprète le rôle du Machisu d'âge mûr (et qui a peint toutes les œuvres), on ne peut s'empêcher de se demander quelle est la part d'autoportrait dans le film. Contrairement à Machisu, Takeshi KITANO a réussi à atteindre une notoriété internationale, non en tant que peintre mais en tant que cinéaste. Cependant cette reconnaissance n'est pas venue de son propre pays qui ne le prenait pas au sérieux mais de la critique internationale qui n'était pas aveuglée par le préjugé lié à sa première vie d'amuseur public sous le nom de Beat Takeshi. Les changements incessants de style de Machisu sont ainsi le reflet des différentes périodes de la vie de Takeshi KITANO ainsi que de sa personnalité écartelée entre le comique et le tragique. L'un des autoportraits de Machisu le dépeint en clown triste et c'est une très bonne définition de Takeshi KITANO dont l'humour masque mal la mélancolie profonde et un désespoir abyssal qui se traduit par des pulsions suicidaires. La séquence où pour faire de l'action painting, un étudiant se tue en précipitant sa voiture contre un mur est une allusion à peine voilée à la tentative de suicide de Takeshi KITANO en 1994 qui laissa son visage à moitié paralysé. D'autre part après "Zatoïchi" (2003), Takeshi KITANO a connu une période difficile faite de panne d'inspiration et de doutes sur ses réelles capacités artistiques dont il témoigne dans le film en se dépeignant en artiste raté.
"Le Père tranquille" est un film passionnant. Il est à la fois le témoin de son époque et en même temps, il légèrement décalé par rapport à celle-ci. Il faut dire que NOËL-NOËL auteur de l'histoire originale, également scénariste, dialoguiste, co-réalisateur et acteur principal n'a pas cherché à cacher que le Père tranquille, pourtant inspiré de l'histoire (vraie) d'un autre était aussi un autoportrait.
"Le Père tranquille" clôture une série de 30 fictions et documentaires qui furent tournés après la libération de Paris, d'août 1944 à la fin de l'année 1946. Non pour témoigner de la réalité mais pour tenter de réparer le fossé béant que l'occupation avait creusé entre les français. L'heure était à la reconstruction nationale après quatre années de divisions et cela passait par des arrangements avec la vérité historique. Les films qui sortaient d'une industrie cinématographique en pleine renaissance participaient de cette réécriture de l'histoire. Ils passaient par le moule d'une commission de censure qui vérifiait leur conformité avec le mythe unificateur résistancialiste*. C'est pourquoi traiter le "Père tranquille" de réactionnaire est une absurdité étant donné qu'il est le produit d'une époque et d'un système où il était impossible d'exister autrement que dans le moule voulu par les dirigeants de la France d'après-guerre, gaullistes et communistes issus de la Résistance pour l'essentiel. "Le Père tranquille" se focalise donc logiquement sur une Résistance montrée comme étant le "vrai" visage de la France. Il dépouille celle-ci de toute idéologie ou esprit partisan pour effacer les clivages entre les français. Dans "le Père tranquille" on est résistant par réflexe patriotique, le patriotisme étant considéré comme rassembleur contrairement à l'antifascisme. Logiquement, Jourdan (Marcel DIEUDONNÉ) le seul collaborateur de l'histoire est extérieur au village de Moissan (c'est à dire du village France). Il peut servir ainsi de bouc-émissaire (dont la fonction faut-il le rappeler est de souder la communauté au travers d'un ennemi commun). Enfin, le film est centré sur un personnage qui joue un double jeu. Edouard Martin est en apparence un attentiste pantouflard préoccupé uniquement par son petit confort domestique alors qu'en secret il dirige un réseau de résistants et prend de grands risques. Un thème extrêmement porteur après-guerre et qui trouvera son point d'aboutissement dans le livre que l'historien Robert Aron consacrera à la "France de Vichy" en 1954. Livre d'où sera issue la théorie du double jeu de Pétain en apparence collaborationniste mais en réalité de mèche avec le général de Gaulle (thèse de l'épée et du bouclier). C'est cette thèse qu'un autre Robert, Robert Paxton fera voler en éclats en 1973 avec des preuves irréfutables de l'adhésion de Pétain au projet nazi.
Mais "Le Père tranquille" est également un film qui fait un pas de côté par rapport aux œuvres de la même époque. Tout d'abord il s'agit d'une comédie et c'est une première d'introduire de la légèreté dans le traitement de cette période. Ensuite la Résistance qui est décrite dans le film est le fait d'hommes ordinaires à la vie banale dont les actes (déchiffrer des codes, faire circuler des informations, dissimuler des objets compromettants, mentir aux nazis qui viennent flairer les orchidées de trop près) n'ont rien d'exaltant. Tout ce qui relève de l'action spectaculaire et héroïque (plasticages, exécutions) est volontairement laissé hors-champ. Il s'agit évidemment de faciliter l'identification des français à Edouard Martin (comme son nom l'indique) mais on ne peut s'empêcher de souligner que cette manière pseudo-documentaire de dépeindre la Résistance ordinaire est plus proche de la vérité que celle qui consistait à montrer des résistants sacrifiant héroïquement leur vie lors de combats glorieux.
*Mythe selon lequel les français auraient unanimement résisté pendant les années d'occupation.
L'oxymore du titre n'est en rien exagéré: elles sont effectivement très joyeuses ces funérailles et même complètement déjantées. Pourtant la famille qui enterre le patriarche n'a rien d'exubérant, au contraire, elle est plutôt bourgeoise collet monté. C'est d'ailleurs en partie pour ça que le résultat est aussi drôle. Car il y a deux autres ingrédients indispensables à la réussite du film. D'une part un humour noir politiquement incorrect typiquement british qui en fait voir de toutes les couleurs au cadavre (confondu avec un autre, jeté hors du cercueil, forcé de cohabiter dans une position scabreuse avec le cadavre du placard que les enfants aimeraient enterrer six pieds sous terre) ainsi qu'à sa famille. De l'autre un rythme enlevé qui ne faiblit jamais, les gags étant conçus comme des bombes à fragmentation. Un petit flacon de valium contenant des pilules hallucinogènes va faire des ravages sur le pauvre Simon (Alan TUDYK) qui en a ingéré une par erreur. Un dragueur lourdaud (Ewen BREMNER) en profite pour harceler Martha (Daisy DONOVAN), la petite amie de Simon, du moins jusqu'à ce qu'elle annonce sa grossesse (ce qui en dit long sur son niveau de maturité). Un étrange nain (Peter DINKLAGE) qui s'est invité aux funérailles fixe ironiquement du regard le fils aîné de la famille, Daniel (Matthew MacFADYEN) avec l'air de celui qui a des révélations retentissantes à faire. Et puis il y a le vieil oncle acâriatre (Peter VAUGHAN) qui est un témoin bien gênant du linge sale lavé en famille. Et pendant que les hommes régressent (parfois jusqu'au stade anal), leurs femmes continuent tant bien que mal à tenir la boutique.
Synopsis de "La Fête à Henriette" (1952) de Julien DUVIVIER:
"Deux scénaristes, l'un optimiste et l'autre pessimiste doivent écrire une histoire pour un nouveau film. Leurs inspirations contradictoires vont faire vivre des situations rocambolesques à leurs deux héros, Henriette et Maurice."
Et voici maintenant le synopsis du remake de Richard QUINE:
"A 48 heures de l'échéance, un scénariste n'a pas encore écrit une ligne du scénario qu'il doit remettre. En compagnie de sa secrétaire, il met sur pied une rocambolesque histoire dont ils sont les héros. Une idée derrière la tête : séduire la secrétaire."
Parce que les deux scénaristes ne sont plus deux hommes mais un homme et une femme, que Richard QUINE n'est pas Howard HAWKS et que Audrey HEPBURN n'est pas Marlene DIETRICH (qui fait une amusante apparition dans le film), le spectateur va donc avoir droit à un pur produit de la culture machiste autosatisfaite. Richard Benson est en panne d'inspiration certes mais il se croit tellement irrésistible qu'il se permet de jouer les frotteurs et les tripoteurs dès les premières minutes de l'entrée en scène de sa partenaire. Qui n'est évidemment pas mise sur un pied d'égalité, cela pourrait lui couper tous ses moyens (alors que le scénario pas plus subtil que le film s'intitule "La fille qui a volé la tour Eiffel"). Non seulement c'est une subordonnée (le secrétaire de service) mais elle est "muette d'admiration" devant le génie en herbe qu'elle est chargée de sauver de ses démons et de remettre sur le droit chemin (rôle sacrificiel habituellement dévolu aux femmes). Quant aux ardeurs sexuelles du type qui lui saute dessus dès qu'il la voit (au point de la faire travailler sur son lit quelques minutes après le début du film), elle n'attendait que ça bien sûr! Audrey HEPBURN surjoue tellement d'ailleurs l'admiration et les cris de pâmoison que je me suis demandé si elle n'avait pas inconsciemment voulu saborder le scénario!
Mais hélas on nous rappelle les antécédents de l'actrice au travers de la présence de William HOLDEN dans le rôle du scénariste Richard Benson (avec lequel elle avait eu une liaison sur le tournage du film de Billy WILDER "Sabrina") (1954), de la chanson "That face" interprétée par Fred ASTAIRE, hommage évident au film "Funny face" (1956) de Stanley DONEN et enfin du mythe de Pygmalion à travers la comparaison dans les dialogues entre Frankenstein et "My Fair lady" (1963) de George CUKOR. Dans tous ces rôles, l'actrice devait sourire et tomber amoureuse tout en étant placée en situation d'infériorité et malmenée par des mâles tout-puissants (et bien plus âgés qu'elle). A l'heure de Metoo, ce schéma patriarcal n'est plus l'évidence qu'il a représenté pendant des siècles.
L'aspect réactionnaire du film ne concerne pas seulement les relations hommes-femmes, il touche aussi le domaine de l'art cinématographique. "Deux têtes folles" se moque ouvertement de la Nouvelle Vague (qui réalise des films ennuyeux sans histoire, mais très « avant-garde », type La partie de scrabble n’aura pas lieu – à propos d’une «soirée où les gens décident de ne pas jouer au scrabble») et prend parti pour le cinéma à l'ancienne tourné en studio et segmenté en genres bien identifiables. Le problème est que cet hommage lourdaud tend à donner raison à la critique de Truffaut sur le cinéma de papa tourné en studio tant tout y semble toc et vain: le film de vampires, de gangsters, d'espionnage, la comédie musicale, le polar, la comédie romantique. On se moque souvent de ce qu'on ne comprend pas. Richard QUINE et son scénariste George AXELROD auraient été mieux inspirés de remplacer les décors en carton-pâte de leur Paris d'opérette par celui bien réel de "À bout de souffle" (1959) de Jean-Luc GODARD qui aurait pu aussi leur donner des idées neuves en matière d'interprétation et de relation hommes-femmes.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)