"Vicky Christina Barcelona" est un film qui a un double mérite.
D'une part il masque des questionnements existentiels qui auraient pu être d'un ennui mortel sous les atours chatoyants d'une comédie en forme de carte du tendre touristique de plus en plus épicée pour ne pas dire caliente. La qualité de la distribution et de la photographie apportent un charme indubitable au film qui fait parfois le même effet sur le spectateur que le bon vin et le guitariste espagnol sur Vicky. Et ce même s'il ne connaît pas les monuments de Barcelone (qui doivent beaucoup à Gaudi comme on peut le découvrir dans le film: Sagrada Familia, parc Güell, Pedrera et ses cheminées en forme de chevaliers). Pourtant à travers le marivaudage amoureux des deux jeunes touristes américaines (Rebecca HALL et Scarlett JOHANSSON) et le couple explosif et "almodovarien" formé par Penélope CRUZ et Javier BARDEM, Woody ALLEN pose des questions qui préfigurent celles de "Whatever Works" (2009). Il est loin d'être le premier à opposer l'ennui conjugal qui attend Vicky auprès de son fiancé aussi excitant qu'un "pot de yaourt" pour reprendre l'expression du Monde à la passion auto destructrice qui anime les artistes Juan Antonio et Maria-Helena, trop fusionnels pour ne pas se rendre la vie infernale. C'était déjà l'un des thèmes majeurs du film de Jacques DEMY, "Une chambre en ville" (1982) qui s'y connaissait en problèmes de gémellité artistique. Mais à ces deux extrêmes aussi mortifères l'un que l'autre, Woody ALLEN ajoute des expérimentations amoureuses plus marginales (le saphisme, l'amour à trois) qui au final ne débouchent sur rien. En dépit de la devise de Juan Antonio "Carpe Diem" c'est l'insatisfaction qui prédomine. Vicky se résout à suivre son schéma plan-plan en dépit des avertissements de Judy (Patricia CLARKSON) qui l'héberge à Barcelone et qui ne supporte plus sa situation conjugale très semblable (quoiqu'en dise Vicky). Quant à Cristina, elle n'est pas plus avancée qu'avant puisqu'elle sait certes ce qu'elle ne veut pas mais toujours pas ce qu'elle veut.
D'autre part, ce film qui fait partie de la période où Woody ALLEN faisait le tour d'Europe démontre si besoin était que celui-ci que l'on a longtemps ancré dans une identité "juive new-yorkaise" est en réalité un caméléon. Comme dans "Zelig" (1983) il est capable de se fondre dans n'importe quel décor tout en étant toujours fidèle à lui-même.
Avant de se pencher sur le film lui-même, un mot sur l'histoire (édifiante) de sa créditation. On sait aujourd'hui que Lois Weber, l'auteure du script original a au minimum co-réalisé le film aux côtés du directeur de la photographie Allen G. Siegler. Mais la société de production Universal ne l'a pas créditée parce qu'attribuer à une femme un poste à responsabilité n'était pas conforme aux convenances de l'époque. C'est l'une des très nombreuses raisons qui ont abouti à l'invisibilisation des femmes dans la réalisation des films muets, films dont on redécouvre aujourd'hui la véritable origine en même temps que les femmes retrouvent leur juste place dans une industrie qu'elles ont contribué à créer au même titre que les hommes.
"Discontent" qui est un court-métrage de deux bobines raconte l'histoire d'un vétéran de la guerre de Sécession, personnage qui faisait alors partie intégrante de la société des USA de 1916. Ceux-ci avaient alors effectivement entre 70 et 80 ans et retraités, vivaient soit dans leur famille, soit en maison de retraite avec leurs anciens compagnons de combat. C'est le cas de Pearson mais il ne semble pas content de son sort puisqu'il passe son temps à dire que chez son riche neveu, tout est mieux (matériellement parlant). Sauf que quand sa famille l'accueille, il ne trouve pas sa place et au contraire, il sème la zizanie dans la famille en instillant le doute chez chacun de ses membres. Au final l'opulence provoque chez lui une indigestion et l'incommunicabilité entre lui et le reste de la famille l'isole au point qu'il finit par regretter sa maison de retraite certes plus spartiate mais où au moins il pouvait échanger des souvenirs avec des hommes qui avaient vécu la même expérience que lui. "Discontent" ("Mécontentement") fait donc réfléchir sur les limites de l'institution familiale déifiée par la société américaine mais qui n'est pas forcément synonyme de bonheur, pas plus d'ailleurs que l'autre grande valeur devant laquelle elle se prosterne, celle de l'argent. En cela, c'est un film qui conserve toute sa pertinence en raison du fait qu'il montre d'une part la famille comme un possible cauchemar (ce qui était osé à l'époque) et de l'autre, l'insatisfaction chronique générée par nos sociétés d'abondance et qui se traduit aujourd'hui par une fuite en avant vers le toujours plus (de biens matériels, de prestige ou de cachets).
"Angry Birds: copains comme cochons" est un film d'animation très sympa qui se situe dans la lignée du premier volet. Il n'a d'autre prétention que de divertir et il y parvient très bien. L'intrigue (une alliance entre oiseaux et cochons contre un troisième ennemi) n'a pas grand intérêt, l'aspect visuel est basique et la morale est toujours aussi convenue (grosso modo l'union fait la force et vive l'esprit d'équipe) mais il est bien construit et bien rythmé. La musique pop est certes envahissante mais ne se compose pas seulement de gros tubes lourdingues puisque David Bowie et son "Space Oddity" s'invitent de façon marquante à la fête comme le faisait Stanley KUBRICK dans le premier volet. L'alternance entre les aventures des bébés (oiseaux et cochons) et celle des adultes fonctionne très bien, d'autant qu'elles se rejoignent à la fin. Au sein des adultes, les personnages féminins se taillent une vraie place. Il est particulièrement bien vu d'avoir fait de la "méchante" de l'histoire l'ex-fiancée (aigrie) "d'Aigle vaillant" dont on sait depuis le premier volet qu'il s'agit d'un lâche. La baudruche patriarcale continue donc de se dégonfler pour notre plus grand plaisir. Il y a d'ailleurs dans le film un panorama assez bien vu des comportements amoureux et modèles familiaux modernes, du speed dating jusqu'aux familles monoparentales en passant par les femmes instruites et émancipées qui veulent être traitées d'égale à égale avec leurs homologues masculins.
Les amateurs des sixties adeptes du "who's who" ne peuvent qu'apprécier le film de Clive DONNER qui aligne les célébrités de l'époque comme les perles d'un collier: Romy SCHNEIDER, Ursula ANDRESS, Peter O TOOLE, Paula PRENTISS, Peter SELLERS, CAPUCINE et dans des petits rôles voire des cameos, Françoise HARDY, Daniel ÉMILFORK, Jacques BALUTIN, Richard BURTON etc. Tout ce beau monde s'agite en roue libre dans une intrigue vaudevillesque tournée dans une France "bourgeoise rive gauche", couronnée par une dernière séquence complètement folle au "Château Chantelle" qui est celle que je trouve la plus drôle. Le tout est emballé par le célèbre tube de Tom JONES qui porte le même titre (en VO) que celui du film "WHAT'S NEW PUSSYCAT ?" (1965). Une allusion paraît-il à une expression employée par Warren BEATTY qui devait à l'origine jouer dans le film mais qui s'est défilé quand il a compris qu'il s'agissait de tourner en dérision les obsédés sexuels ^^^^.
Mais le film ne se distingue pas seulement par son casting cinq étoiles, il a également son importance dans la filmographie de Woody ALLEN. En effet il s'agit de sa première apparition sur grand écran (ceux qui se demandent où et quand il a pu embrasser Romy SCHNEIDER ont ainsi la réponse ^^^) et de son premier scénario. Le producteur du film l'avait en effet repéré pendant l'un de ses spectacles de cabaret et lui avait proposé d'en écrire l'histoire. Le film porte donc sa signature avec le thème de la psychanalyse, Paris version artistes de la rive gauche, le motif de la chambre de plus en plus remplie de monde (un hommage évident à la scène de la cabine de "Une nuit à l'opéra" (1935) avec les Marx Brothers) ou encore une séquence au bord de la Seine qui préfigure celle avec Goldie HAWN dans "Tout le monde dit I love you" (1996).
A l'origine, "Ocean Waif" qui est divisé en cinq parties devait être un long métrage mais il n'est parvenu que partiellement jusqu'à nous. Il reste donc environ 40 minutes de film avec des images parfois très abîmées. L'équipe qui a restauré le film a remplacé les sections manquantes par des photos du tournage et des explications tirées de revues spécialisées de l'époque. De même, le film comprenait des scènes teintées qui ont été recrées à partir d'autres films semblables de la Solax qui ont servi de modèle. Ce gros travail de restauration permet aujourd'hui de visionner un film qui se tient.
"Ocean Waif" est un film de commande que Alice GUY a réalisé mais qu'elle n'a ni écrit, ni produit. Il s'agit d'un mélodrame stéréotypé avec une jeune fille martyrisée par un ogre et sauvée ensuite par un romancier (!) prince charmant (qui ne se salit pas les mains au passage, l'ogre est terrassé par l'idiot du village). Quelques passages humoristiques allègent l'ensemble comme le quiproquo autour de la maison où la jeune fille s'est réfugiée pour échapper à son tortionnaire et que le romancier et son valet croient hantée. L'intérêt du film ne réside pas dans son histoire mais dans de petits détails comme l'accoutrement de la jeune fille, Millie Jessop (Doris KENYON) qui outre une crinière de sauvageonne et des pieds nus, porte une salopette. Une image subliminale censée rappeler qu'en 1916, les femmes remplacent les hommes partis au front dans les usines d'armement? Cependant dès que Millie tombe amoureuse, elle redevient parfaitement féminine selon les critères les plus traditionnels. Beaucoup de chemin restait à parcourir avant que les femmes ne puissent complètement s'émanciper, y compris sur le plan vestimentaire. D'autre part on peut remarquer que Roberts, l'écrivain (Carlyle BLACKWELL) fréquente un milieu social très supérieur à celui de Millie et que si finalement il finit avec elle, c'est parce qu'il est accusé (à tort) du meurtre du beau-père de Millie (William MORRIS) et qu'il est aussitôt lâché par son entourage. La fiancée bourgeoise de Roberts lui écrit d'ailleurs qu'elle est sûre qu'il sera reconnu innocent mais que c'est le fait même d'être compromis dans une histoire de meurtre qui le rend persona non grata (elle en profite d'ailleurs pour se fiancer aussitôt avec un comte, on voit quelles sont ses priorités). Cette attitude préfigure celle d'Hollywood lâchant ses poulains dès que ceux-ci étaient éclaboussés par un scandale, qu'ils soient ou non reconnus innocents.
Je n'avais pas trop accroché au premier long-métrage de Thomas CAILLEY la première fois que je l'avais vu peu de temps après sa sortie. Le revoir m'a permis de le réévaluer. Il était sans doute un peu en avance sur son temps car en 2014 on ne parlait pas autant de fin du monde et de survivalisme. Encore que l'on puisse rapprocher "Les Combattants" d'un film comme "Take Shelter" (2011) qui est sorti dans la même période.
"Les Combattants" est assez difficile à cerner parce qu'il s'agit d'un film "gender fluid" au sens propre comme au sens figuré. Il joue avec de nombreux genres du cinéma en glissant de l'un à l'autre de manière imperceptible. Ce n'est pas par hasard que le poisson et l'élément aquatique (piscine, pluie, rivière, neige) occupent une place si importante dans le film. On a donc plusieurs films en un: une chronique sociale avec les frères menuisiers, une screwball comédie new look/âge, un film de bidasses, une robinsonnade et enfin un film catastrophe flirtant avec l'iconographie du récit post-apocalyptique. Et à ce mélange des genres cinématographiques correspond une inversion carabinée des stéréotypes assignés aux genres sexués. Arnaud (Kevin Azaïs) est un garçon très doux et féminin qui n'a pas encore quitté le nid familial et n'a pas d'idée claire de son avenir. Le voilà confronté à une fille rebelle et musclée aux yeux mitraillettes (Adèle HAENEL) et au caractère mal embouché qui veut faire un stage dans l'armée pour apprendre à survivre dans un monde qu'elle pense sur le point de s'effondrer. Une adepte de la collapsologie avant la lettre (ou du moins avant que celle-ci n'occupe le devant de la scène médiatique). Lui est fasciné par sa rage et sa détermination (c'est à dire tout ce qui lui manque). Elle pense qu'elle n'a besoin de personne mais une fois plongée dans le grand bain (tant social qu'environnemental) elle va se prendre veste sur veste. Entre eux cela fait des étincelles et leurs échanges, parfois très drôles sont tout à fait dans la lignée des screwball comédies de Howard HAWKS et George CUKOR (la scène du maquillage est un must). Mais il s'agit aussi d'un récit initiatique où chacun se révèle différent de ce qu'il paraissait. Arnaud l'altruiste s'adapte mieux aux attentes de l'armée que Madeleine l'individualiste. Mais comme il n'est là que pour elle, il la suit dans son rêve/cauchemar d'île déserte bientôt soumise à un véritable déchaînement apocalyptique. Et c'est lui qui l'aide à traverser toutes ces épreuves, elle qui finit par s'abandonner et reconnaître qu'elle ne peut pas tout affronter toute seule.
Alice GUY a réalisé 1000 films dans sa carrière qui s'étire de 1896 à 1920 environ. La majorité ont été perdus sans parler des difficultés d'identification (la plupart des films de cette époque n'étaient pas signés). Cependant, grâce aux efforts des archivistes et conservateurs, de plus en plus de films de la réalisatrice sont retrouvés (plus de 130 à ce jour alors qu'il y a dix ans il n'y en avait que 40).
"A Fool and His Money" est un court-métrage de Alice GUY qui n'a été retrouvé et restauré que récemment. Et tant mieux car en plus d'appartenir à la filmographie de la pionnière du cinéma c'est aussi un véritable morceau d'histoire. En effet il est considéré à ce jour comme le plus ancien film mettant en scène un casting 100% afro-américain, qui plus est pour une distribution nationale et non pour des cinémas réservés aux noirs. Pour mémoire les conventions (racistes) de l'époque faisaient que les métiers du cinéma étaient fermées aux non-blancs aux USA. Certes l'esclavage était aboli depuis la fin de la guerre de Sécession mais en 1912 la ségrégation régnait alors en maître dans les anciens Etats esclavagistes et aussi dans les têtes de la majorité des WASP (white anglo-saxons protestants). Ils avaient la phobie du métissage et ne supportaient pas l'idée du moindre contact avec les noirs. Lorsqu'il fallait faire intervenir un personnage de couleur dans les films (réalisés par des blancs), l'usage consistait donc à grimer des blancs en noirs. C'est justement parce que ses acteurs blancs refusaient d'apparaître à l'écran avec des noirs que Alice GUY eu recours à un casting 100% afro-américain. On peut d'ailleurs constater que le film reproduit tout de même les préjugés à l'endroit de la couleur de la peau que l'on trouve par exemple dans le célèbre roman antiesclavagiste de 1852 "La case de l'oncle Tom" de Harriet Beecher Stowe. En effet si ces œuvres mettent en scène un casting noir au sens où aux USA une seule goutte de sang noir fait de vous un noir, phobie du métissage oblige, le fait est que plus vous aviez la peau claire (autrement dit plus vous avez de sang blanc dans les veines) mieux vous vous en sortiez. Ainsi dans le film, Lindy qui est métisse appartient à une classe sociale supérieure à Sam qui a la peau beaucoup plus foncée. Dans "La case de l'oncle Tom", le noir foncé c'est Tom qui en dépit de sa noblesse d'âme est sacrifié et la métisse c'est Elisa qui est sauvée avec son mari et son fils. Ces conventions ne valent que pour les œuvres favorables aux "colored people". Car par exemple dans "Naissance d une Nation" (1915) de D.W. GRIFFITH, le méchant absolu c'est le métis Silas Lynch qui traduit la peur viscérale des blancs de se mélanger (par erreur…) à des noirs à la peau si claire qu'ils pourraient se faire passer pour blancs. Il suffit d'écouter les phrases récitées comme des mantras par les néo-nazis américains tirées d'une interprétation dévoyée d'un passage de la Bible ("Dieu a créé les races pour qu'elles ne se mélangent pas") pour comprendre où réside les racines du fléau raciste qui gangrène le pays depuis sa naissance.
Comme "Falling Leaves" (1912), "L'Américanisé" est un court-métrage emblématique de Alice GUY. Il traite avec humour à la fois des problèmes d'immigration et d'intégration combinés au féminisme, des sujets qui touchaient de près Alice GUY. La réalisatrice d'origine française avait en effet émigré aux USA où elle avait fondé son propre studio, la Solax (d'abord basé à Flushing puis à partir de 1912 à Fort Lee dans le New Jersey). Son film qui se présente comme éducatif montre un paysan rustre d'Europe de l'est qui traite sa femme comme une bête de somme. Il la rudoie, la bat et l'accable de travail pendant que lui se la coule douce. Une fois émigré aux USA, il persiste dans son comportement mais celui-ci est jugé inacceptable dans son nouveau milieu et il reçoit quatre leçons d'américanisme censées lui apprendre les manières civilisées de la part des citoyens puis des institutions américaines. Après six mois de travaux forcés, il a compris la leçon et devient doux comme un agneau. Le fait que son assimilation passe par une rééducation de sa relation avec l'autre sexe est un point de vue extrêmement moderne, je dirais même d'actualité car dans la réalité, même aux USA, les relations entre les hommes et les femmes ne sont pas toujours aussi idylliques. Et que dire de la France où une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint!
"Voyages avec ma tante" adapté d'un roman de Graham Greene est l'un des derniers films de George CUKOR. Au début, j'ai été déconcertée par l'étrange hybridité du film, classique hollywoodien assaisonné d'iconoclasme (comme si on avait réuni dans un même long-métrage "Le Crime de l'Orient-Express" (1974) et "Easy Rider" ^^) (1968), ainsi que son côté surjoué et puis au fil des minutes je l'ai trouvé de plus en plus épatant. Il s'agit en effet d'un film haut en couleurs à tous les sens du terme. Henry (Alec McCOWEN), tristounet vieux garçon anglais coincé et casanier assiste aux obsèques de sa mère (une façon de signifier qu'il est un peu mort lui aussi) quand déboule la sœur de celle-ci, Augusta (Maggie SMITH), une vieille femme extravagante (alors que Maggie SMITH était en réalité beaucoup plus jeune que Alec McCOWEN) qui l'entraîne dans un double voyage, dans l'espace à travers l'Europe et dans le temps avec des flashbacks sur ses aventures amoureuses bariolées de l'adolescence à l'âge adulte ^^^^. Le film est une merveille de beauté plastique, notamment dans l'utilisation de la couleur dans les décors et les costumes (la robe rose et les bougies assorties sont du plus bel effet, de même que le manteau patchwork à dominante rouge sur fond désertique ou les plans nocturnes de gondoles avec un horizon barré par le passage des trains). Cette manière de faire flamboyer les couleurs est à l'image de l'héroïne qui en dépit de son âge et de son apparence chic et glamour se comporte d'une façon que l'on pourrait qualifier de libertaire ce qui correspond à l'époque post-soixante-huitarde. Le panorama de ses amants successifs reflète bien d'ailleurs le changement d'époque puisqu'elle commence sa vie sexuelle et amoureuse avec Visconti (Robert STEPHENS qui était alors encore le mari de Maggie SMITH) après s'être enfuie du pensionnat et qu'elle la termine avec Wordsworth (Louis GOSSETT Jr.), médium sierraléonais consommateur de marijuana (qu'il camoufle d'ailleurs dans l'urne qui contenait les cendres de la mère de Henry ce qui choque celui-ci). Avec des passages obligés par le bois de Boulogne, les lupanars vénitiens et les ateliers d'artistes (elle a posé pour Modigliani et c'est d'ailleurs un travelling sur ce nu féminin semblable à un paysage qui sert de générique au film comme celui que fera une quinzaine d'années plus tard Agnès VARDA sur Jane BIRKIN). Augusta se livre également à divers trafics censés lui permettre de réunir la somme pour libérer Visconti qu'elle croit prisonnier et en proie aux pires tortures. Henry finit par se décoincer au contact de Tooley, une jeune femme enceinte en voyage pour Katmandou (Cindy WILLIAMS) et s'il s'offusque des manières de sa tante, il ne tarde pas à la percer à jour et à faire la différence entre elle qui cherche (en mode bulldozer certes) à lui "redonner la vie" et Visconti qui est juste un escroc minable. La fin laisse habilement planer le doute sur la route qu'ils emprunteront une fois le film terminé: celle de la raison ou celle du grain de folie?
On ne soulignera jamais assez l'importance de retrouver, restaurer, conserver et transmettre les courts-métrages muets d'avant 1914 tant ceux-ci ont servi de matrice aux longs métrages muets et parlants de l'entre-deux-guerres. C'est encore le cas avec ce "Matrimony's Speed Limit", le dernier film Solax d'une bobine de Alice GUY qui soit parvenu jusqu'à nous à ce jour. Il a en effet servi de base scénaristique à Buster KEATON pour son film "Les Fiancées en folie" (1925). Bien entendu, il est impossible en 15 minutes de développer l'intrigue comme dans un long-métrage mais le tempo de ce "mariage express" est extrêmement bien mené avec un montage dynamique alternant la chevauchée fantastique en voiture de la fiancée pour rejoindre son soupirant à temps, les efforts de ce dernier pour se marier avant midi et des inserts sur une montre révélant que le temps presse de plus en plus (par exemple "Le Train sifflera trois fois" (1952) utilisera le même procédé avec une horloge). Un télégramme envoyé au fiancé (Fraunie Fraunholz) lui annonce en effet que s'il ne se marie pas avant midi, il ne touchera pas l'héritage. Mais ce qu'il ne sait pas c'est qu'il s'agit d'une ruse de sa fiancée (Marian Swayne) pour lui faire accepter son argent. Il vient en effet d'apprendre qu'il est ruiné et comme il a le schéma patriarcal bien vissé dans le crâne, il ne supporte pas l'idée que ce soit elle qui finance leur mariage. Mais les femmes savaient comment s'y prendre pour mener la barque sans froisser l'orgueil de leur futur mari ^^^^. Néanmoins il est assez pathétique de voir celui-ci prêt à se jeter sur n'importe qui pour toucher le pactole. Enfin presque n'importe qui, il se fiche visiblement de l'âge ou de la condition sociale mais quand c'est une femme noire, il recule, et pour cause on est à l'époque d'un racisme virulent, très bien résumé dans "Naissance d une Nation" (1915) qui fait du métissage un tabou absolu.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)