N'étant guère sensible aux comédies romantiques (sauf exception!) j'ai eu envie de regarder ce film pour deux raisons: son casting plutôt alléchant et son duo de réalisateurs dont j'avais aimé le précédent film "I love you, Phillip Morris", hilarant et culotté. Autant le dire tout de suite, si l'on voit bien que "Crazy, Stupid, Love" n'est pas réalisé par des manchots avec une certaine élégance dans le choix des cadrages, des décors, des costumes, de la photographie qui le rend agréable à regarder, il n'en reste pas moins que le contenu est bancal. L'intrigue est pourtant prometteuse avec pour moteur le désir qui vient mettre la pagaille dans l'idéologie familiale américaine en bouleversant les repères générationnels. Le père, Cal (Steve Carell dans son rôle habituel) trompé par sa femme Emily (Julianne Moore) se retrouve dans une sorte de "supermarché du sexe" pour cadres sup et bobos branchés dans lequel il prend des leçons de séduction auprès d'un tombeur quelque peu dandy, Jacob (Ryan Gosling, un peu plus fringant qu'à l'ordinaire) qui pourrait être son fils. Pendant que Cal s'invente une seconde jeunesse plus aventureuse que celle, très plan-plan qu'il a vécu, la baby-sitter de 17 ans tombe amoureuse de lui. Elle-même est l'objet des fantasmes du fils de Cal âgé de 13 ans. Bref cela aurait pu prendre des allures d'un "American Beauty" inversé ou bien d'une screwball comedie moderne dans laquelle les hommes et les femmes auraient échangé les rôles. Rien de tout cela n'advient et la montagne accouche d'une souris. Après une scène drôlissime de règlements de compte entre hommes, chacun reprend sagement sa place. Cal retourne auprès de sa femme, Jacob se range et devient le gendre idéal et Robbie "comprend" qu'il doit attendre d'être un homme (comme Papa?) avant de pouvoir sérieusement prétendre à courtiser Jessica. Tout rendre donc dans l'ordre au final sur fond de discours bien-pensant destiné au public que les audaces de départ auraient pu effrayer. C'est sous-estimer le pouvoir du rire à faire accepter la subversion et c'est donc bien dommage.
"Gosses de Tokyo" est le vingt-quatrième et dernier film muet réalisé par Yasujiro Ozu en 1932. Contrairement aux films muets occidentaux, il n'y a pas d'accompagnement musical pour briser le silence ce qui peut être déconcertant pour un néophyte. D'ailleurs lors des projections, les spectateurs bénéficiaient des commentaires d'un bonimenteur qui animait la séance.
"Gosses de Tokyo" frappe par ses qualités d'observation et la précision de sa mise en scène qui restitue dans les moindres détails aussi bien la rigidité des codes sociaux japonais que le naturel désarmant de gamins qui singent leurs aînés tout en se rebellant contre eux. Le film oppose ainsi le monde des enfants à celui des adultes en étant centré sur deux frères qui font les "Quatre cent coups" parce qu'ils rejettent le modèle paternel. Le regard de Ozu, bienveillant avec les enfants s'avère cruel pour leur père. Quelques plans burlesques suffisent à déboulonner la statue patriarcale, l'homme important s'avérant être le ridicule pantin servile d'une comédie sociale dont Ozu montre les ficelles comme le faisait à la même époque Jean Renoir dans "La Règle du jeu". Mais le style Ozu est beaucoup plus proche du néoréalisme et de la nouvelle Vague que de la théâtralité du film de Renoir. Son aspect sociologique déborde d'ailleurs l'étude des rapports hiérarchiques au travail ou dans la famille (la mère est un modèle de soumission comme il se doit) pour montrer l'étalement urbain au travers d'un paysage de banlieue encore très campagnard colonisé par les pavillons et parcouru par une voie ferrée, les passages des trains ponctuant le récit.
Inspiré de la véritable histoire de Jerry et Mary Newport et scénarisé par Ronald BASS déjà à l'origine de celui de "Rain Man" (1988), "Crazy in love" est une comédie romantique entre deux personnages atteints du syndrome d'asperger, forme d'autisme sans déficience intellectuelle. Si la réalisation est brouillonne et l'intrigue peu originale, le principal intérêt de cette histoire est de montrer la diversité des formes que peuvent prendre les troubles autistiques. Donald (Josh HARTNETT) est un lointain cousin de Raymond Babbitt qui alimente le cliché de l'autiste génie des maths ultra minoritaire chez les aspies. Il est introverti, ne regarde pas dans les yeux etc. Isabelle (Radha MITCHELL vue à la même époque dans "Melinda et Melinda" (2005) de Woody ALLEN) est plus intéressante car elle offre une facette plus méconnue du syndrome. Ses troubles ne sont pas immédiatement visibles car elle est extravertie, voire un peu fofolle avec un degré d'empathie et de capacité à établir le contact supérieurs à ceux de Donald. Cependant ils se manifestent par des crises de panique en public et par des difficultés à décoder l'implicite des relations sociales. Le cas d'Isabelle permet d'aborder le fléau du viol qui touche en premier lieu les plus vulnérables dont les autistes font partie. D'autres personnages issus du groupe asperger créé par Donald pour briser sa solitude offrent d'autres aspects méconnus du syndrome. Une femme par exemple affiche une mine réjouie en total décalage avec l'humeur de circonstance qui devrait accompagner l'annonce d'une grave maladie. Cette discordance entre l'expression du visage et la teneur émotionnelle des événements fait partie des nombreuses difficultés d'identification des émotions et de communication des autistes.
"Broken Flowers" n'est pas le plus célèbre, ni le plus populaire ni le plus flamboyant des films de Jim JARMUSCH mais c'est l'un de ses films les plus intimistes et à mes yeux, l'un des plus attachants. Il s'agit d'un road movie mélancolique dans lequel un séducteur sur le retour mène des investigations sur son passé afin de découvrir laquelle de ses anciennes conquêtes prétend avoir eu un fils de lui. "Mène" est d'ailleurs un bien grand mot tant Don Johnston (on appréciera les références à Don Juan et Don JOHNSON alias "Deux flics à Miami") (1984) ce tombeur soi-disant infatigable apparaît fatigué voire neurasthénique. Et très seul. Pourtant sous l'impulsion de son double inversé*, Winston (Jeffrey WRIGHT) alias Sam Spade, alias Sherlock ^^, il accepte de remonter le cours du temps pour voir s'il a encore un avenir. Au menu, quatre portraits de femmes très différentes et quatre époques. Laura (Sharon STONE) l'accueille à bras ouverts mais Don ne peut détourner ses pensées de son allumeuse de fille, justement prénommée Lolita (clin d'œil évident à Stanley KUBRICK, les cœurs pendant aux oreilles plutôt que sur des verres de lunettes). La seconde Dora (Frances CONROY), émue mais plus distante est une ex-hippie qui s'est embourgeoisée. La troisième, Carmen (Jessica LANGE) a renoncé au barreau pour se reconvertir dans les thérapies new-âge en tant que communicatrice animalière ce qui donne lieu à des moments cocasses. C'est également la première à refuser les fleurs de Don, signifiant ainsi son rejet des hommes au profit de sa secrétaire jouée par la sulfureuse Chloë SEVIGNY. Enfin Don s'enfonce en territoire tout à fait hostile quand il retrouve Penny (Tilda SWINTON), une mégère marginale qui vit entourée de molosses, lesquels se chargent de refaire le portrait de Don. Chou blanc donc pour Don qui n'est pas plus avancé qu'au départ, ses ex ayant des filles, aucun enfant ou refusant de lui répondre (ou bien de lui dire la vérité). Et le film de se conclure sur le fait que seul le présent compte. Une fin en trompe-l'oeil quand par une mise en abîme vertigineuse un jeune homme apparaît derrière celui que Don a fait fuir en tentant de l'apprivoiser. Jeune homme qui fixe longuement le regard de son père avant de disparaître. Non pas Don mais l'immense acteur qui se cache (?) derrière, Bill MURRAY dont le film dresse dans le fond un subtil et émouvant autoportrait.
* Winston est noir, marié et père d'une tribu de 6 enfants (soit le nombre exact d'enfants de Bill MURRAY), enchaîne trois boulots et assure toute la logistique du voyage de Don. Il est donc son Ombre, son envers, la partie cachée de lui-même, celle qui n'a pas renoncé, celle qui veut savoir.
Les Inrocks ont raison de comparer le premier film de Judd APATOW dont le titre peu engageant dissimule la nature véritable et "La Party" (1968) de Blake EDWARDS. Car dans les deux cas un candide burlesque génial vient détraquer une machinerie sociale bien huilée et en révéler les rouages fondés sur le jeu de pouvoir. Deux éléments diffèrent cependant. Le style de "40 ans, toujours puceau" emprunte les codes du teen-movie potache et trash à la manière des frères Farrelly et l'époque beaucoup plus conservatrice débouche sur une fin convenue et donc décevante. Mais Steve CARELL qui a été révélé par le film dont il a trouvé l'idée originale et co-signé le scénario est bien l'héritier d'un Peter SELLERS, sans le côté transformiste mais avec une aura d'enfance irréductible dans un corps d'adulte. Un candide qui méconnaît les jeux de pouvoir au profit du plaisir de jouer de l'enfance avec laquelle il est sur la même longueur d'ondes. Une adolescente de 16 ans en revanche regarde déjà avec condescendance cet impuissant potentiel qui ne sait conduire qu'un vélo. Son comportement décalé et asexué dérange la société patriarcale qui veut l'assimiler à tout prix (le faire entrer dans l'âge adulte de la sainte trinité power, money and sex). Pour intégrer le monde des hommes virils et être adoubé comme un partenaire sexuel et social acceptable par une femme, il lui faut se séparer de ses jouets de collection pour embrasser la carrière d'un self made man ambitieux qui investit sa thune plutôt que la dépenser dans des hobbies jugés infantiles (et surtout improductifs, le plaisir gratuit qui se dit "free" en anglais étant banni). Mais si Andy abdique et rentre dans le rang, Steve CARELL fait de la résistance que ce soit dans son rôle d'homo dépressif de "Little miss Sunshine" (2005) où c'est toute une famille qui navigue dans la marginalité ou bien dans celui de "Bienvenue à Marwen" (2018) où il (re)joue avec des poupées chaussé de talons hauts, encaissant la solitude et le harcèlement qui en résultent. Finies les compromissions.
Une comédie burlesque et romantique qui lorgne du côté de Judd APATOW avec la collaboration de l'un de ses scénaristes fétiche, Nicholas STOLLER. Le résultat se suit sans déplaisir mais ne vole pas très haut que ce soit au niveau de l'humour qui tombe parfois à plat ou de la morale franchement manichéenne qui consiste à passer du noir au blanc en prônant le oui comme remède miracle alors que savoir dire non est fondamental dans l'affirmation de soi et qu'à l'inverse les gens incapables de le faire sont plutôt mal dans leur peau. Certes, on peut y voir une critique des séminaires de développement personnel avec son gourou (interprété par Terence STAMP) et ses solutions simplistes mais si c'est le cas, cette critique est très timide voire ambiguë. Le film démontre en effet que son postulat de départ (dire oui à tout) fonctionne aussi bien pour trouver l'amour que pour progresser dans sa carrière. Les quelques accrocs sont anecdotiques au final (sauf peut-être le non à son ex mais qui n'est pas assez mis en valeur. Bref les chantres de la pensée positive (et binaire: oui contre non, blanc contre noir, winer contre loser) sont portés aux nues au détriment de la recherche d'un équilibre. Reste le show Jim CARREY qui est très drôle par moments même s'il a fait bien mieux ailleurs tant dans le domaine comique que dans le domaine dramatique ("I Love You Phillip Morris3 (2009) par exemple).
Je l'ai déjà écrit ailleurs, je ne suis pas fan des films fragmentés en plusieurs histoires. Surtout quand celles-ci sont indépendantes les unes des autres comme une collection de courts-métrages réunis par le thème, l'espace-temps ou l'esthétique. Les personnages n'ont pas le temps de s'épanouir et le résultat est souvent inégal.
C'est hélas le cas ici. Le point fort de "Night on earth" c'est son atmosphère urbaine et nocturne, presque fantomatique avec ses taxis jaunes qui semblent glisser à travers les rues désertes. Jim JARMUSCH aime les déambulations noctambules et cosmopolites qu'il a remis au goût du jour avec "Only lovers left alive" (2013)". L'habitacle du taxi, tel un refuge de lumière dans les ténèbres devient alors le lieu propice aux confidences. Le tout sur une musique de Tom WAITS qui me fait penser à du Nick CAVE.
Mais si la forme est séduisante (Jarmusch est un grand esthète), le fond est beaucoup plus discutable. Sur les cinq sketchs, un seul ne suscite chez moi aucune réserve, c'est celui qui se déroule à New-York autour de la rencontre entre un immigré allemand qui ne maîtrise ni la langue ni la conduite (Armin MUELLER-STAHL) et un habitant de Brooklyn qui ne parvient pas à se faire reconduire chez lui'(Giancarlo ESPOSITO). Les deux personnages sont drôles et complices, chacun renvoyant l'autre à son étrangeté et le rythme est enlevé. Le sketch à Paris commence bien avec une satire des diplomates africains au comportement condescendant vis à vis des travailleurs immigrés venus de leur continent mais ça se gâte dès que le chauffeur (Isaach de BANKOLÉ) fait monter Béatrice DALLE à bord de son véhicule. Celle-ci campe une caricature de son personnage public peu commode et on retrouve ce défaut dans d'autres segments avec des célébrités, que ce soit à Los Angeles avec une Gena ROWLANDS en businesswoman (face à une Winona RYDER méconnaissable et peu crédible) ou à Rome avec le one man show de Roberto BENIGNI dont les confessions zoophiles lui vaudraient aujourd'hui une condamnation pour maltraitance sur les animaux. Quant au dernier segment qui se déroule à Helsinki, il est tout à fait insignifiant.
Deuxième long-métrage de Jim JARMUSCH, "Stranger than Paradise" narre l'errance de trois jeunes immigrés hongrois à travers une Amérique tout aussi grisâtre et vide de sens que le pays communiste en crise qu'ils ont quitté au milieu des années 80. Leur périple à travers un New-York délabré puis un Cleveland glacé et enfin une Floride réduite pour l'essentiel à une miteuse chambre de motel traduit l'impasse existentielle de ces jeunes gens trop neurasthéniques pour s'arracher véritablement à leur condition de déracinés. Willie (John LURIE) et Eddie (Richard EDSON) sont deux minables qui cherchent l'argent facile alors que la cousine de Willie, Eva (Eszter BALINT) se retrouve cloîtrée entre deux déplacements. Aucun véritable lien ne parvient à éclore entre ces trois paumés fatigués de la vie avant même de l'avoir commencé.
Si techniquement, le film est très beau avec sa photographie noir et blanc travaillée et ses plans-tableaux superbement composés au millimètre, il lui manque le souffle de vie qui animerait ce bel album de photographies tendant vers l'abstraction. C'est trop plat car uniformément gris et sordide (malgré quelques touches d'humour et la récurrence du hit rythm and blues "I put a spell on you" de Screamin' Jay Hawkins). L'absence d'enjeux historiques ou humains (à la différence des errances chez Wim WENDERS auxquelles "Stranger than Paradise" a été souvent comparé) en fait un constat un peu vain, limite poseur (regardez ce spleen esthétisant et essayez de ne pas bailler d'ennui au bout de deux minutes sinon vous aurez perdu) sur la jeunesse immigrée aux USA dans la dernière phase de la guerre froide. Cette grosse lacune essentiellement scénaristique sera corrigée dans le film suivant de Jarmusch, "Down by Law" (1986) avec l'apport décisif de Roberto BENIGNI pour secouer les losers tristounets avec sa jovialité exubérante et son optimisme à toute épreuve. De quoi revivifier et réenchanter un monde qui en avait bien besoin.
"Punch-Drunk love" (joli titre au passage) est une comédie décalée qui se situe au carrefour d'au moins trois genres: la comédie romantique (histoire d'amour), la comédie musicale (ballet millimétré en cinémascope et technicolor) et la comédie burlesque (corps en folie dans l'espace). Paul Thomas ANDERSON réussit à marier la rigueur géométrique de sa mise en scène avec la flamboyance des couleurs et la douce dinguerie de son personnage principal, Barry (Adam SANDLER, transcendé par la direction d'acteur). Doux et dingue à la fois c'est à dire possédant l'hybridité de nombre de personnages du burlesque muet: l'innocence enfantine mais aussi la violence destructrice dont les décors se souviennent toujours. La mise en scène fait de Barry un petit personnage enfermé dans d'immenses décors qui l'écrasent et dont il tente de s'extraire à coups de crises de rage destructrice. Couloirs d'hôtels et d'immeubles interminables, rayons de supermarchés répliquant les mêmes produits manufacturés à l'infini façon Andy WARHOL, immenses entrepôts, le décor de la vie moderne deshumanise les personnages ce que la bande-son expérimentale assez mécanique renforce. L'influence (revendiquée) de Jacques TATI qui luttait lui aussi contre la déshumanisation du paysage et la réification de l'humain par la société de consommation grâce à la force subversive du corps burlesque se fait sentir. Mais aussi celle de Charles CHAPLIN et de ses "Les Temps modernes" (1936) où le fracas des objets rend inaudible la parole humaine. Barry semble donc fou au premier abord mais tout suggère que c'est l'environnement autour de lui qui l'est et que son attitude consistant à empiler les boîtes de pudding pour gagner des miles en avion (et s'échapper donc...) est plutôt saine. Cela explique sans doute que Léna (Emily WATSON) l'ait élu, elle qui semble passer sa vie entre deux avions. Leur amour est symbolisé par le seul objet qui s'oppose à la logique fordiste (il est unique, il est gratuit puisque ramassé dans la rue): l'harmonium dont la musique mélodieuse vient contrer le brouhaha ambiant.
Étant souvent déçue par les séries qui même lorsqu'elles sont bien pensées au départ ont tendance à s'essouffler sur la durée, je n'ai jamais eu particulièrement envie de m'abonner à Netflix. La production ou le rachat de films de cinéastes importants a changé la donne car si le long-métrage demande plus d'effort au spectateur que la série (qui comme tout feuilleton, des sérials aux manga se dévore), il est aussi souvent plus nourrissant à l'arrivée.
Néanmoins en ayant accès à Netflix, j'ai eu la curiosité de voir comment était traité l'autisme dans les séries produites par une plate-forme qui constitue une énorme caisse de résonance pour les jeunes générations (du moins dans les pays développés où l'accès à internet est massif). Et je ne peux que me réjouir du succès de "Atypical" qui constitue une sacrée bonne mise à jour par rapport à la référence du grand public qui reste "Rain Man" (1988).
"Atypical" déroge justement à la loi de la majorité en ce que sur ses trois saisons (à ce jour, une quatrième est prévue en 2021) non seulement elle ne s'essouffle pas mais elle a même tendance à monter en puissance. Elle joue en effet sur plusieurs tableaux et touche plusieurs publics ce qui fait sa force. En effet elle emprunte les codes de la teenage comédie américaine pour emmener le spectateur au pays de Sam (Keir GILCHRIST) c'est à dire en Antarctique. Ce lieu symbolique de l'autisme (comme l'espace ou les fonds marins) car synonyme de solitude va finir par devenir celui de tous les personnages de l'histoire. Tous vont connaître à un moment ou à un autre une traversée du désert et une remise en cause de leur identité. La série n'est pas en effet centrée que sur Sam mais accorde tout autant d'importance aux membres de sa famille et à leurs proches. Tous sont écrits avec une remarquable cohérence et il est signicatif que la personnalité de Sam soit un révélateur de vérité pour ceux qui le côtoient. Quant à la représentation de l'autisme, elle est plus réaliste car si Sam est un asperger (il n'a pas de déficience intellectuelle) il n'est pas un génie pour autant. Qu'on se le dise une fois pour toutes, la majorité des asperger ont une intelligence qui se situe dans la moyenne. Sam est juste un jeune homme en difficulté sensorielle et relationnelle avec des intérêts spécifiques restreints (les manchots) et des bizarreries comportementales (montrées par petites touches et souvent sous un angle humoristique ce qui a un effet dédramatisant) qui aspire à s'insérer dans la société et à avoir une vie amoureuse et sexuelle. Bref, ses aspirations sont celles de tout un chacun ce qui ne va pas de soi quand on est autiste (dès le 1er épisode, un chiffre évoqué par la psy de Sam avance que 90% des autistes restent célibataires et d'autres études avancent que 70% des autistes sans déficience intellectuelle sont au chômage). L'intérêt du scénario de la série est de combiner le récit initiatique classique et la résilience par rapport à un handicap de façon honnête tout en montrant les répercussions sur l'entourage. Elsa la mère (Jennifer JASON LEIGH) surprotectrice a d'autant plus de mal à accepter que son fils grandisse et veuille conquérir son autonomie qu'elle s'est définie comme mère à vie d'un enfant handicapé. Le parcours du combattant de Sam la plonge dans une crise identitaire profonde qui ébranle également son couple, le père Doug (Michael RAPAPORT) plutôt passif et fuyant jusque là étant sommé de prendre ses responsabilités. C'est une configuration familiale très fréquente lorsqu'un enfant est atteint de handicap: la mère envahit tout l'espace et le père ne trouvant plus sa place quitte le foyer. Et s'il est déjà difficile pour des parents d'enfants normaux d'accepter qu'ils deviennent adultes et quittent le nid, c'est encore plus vrai quand ceux-ci ne le sont pas d'autant que la sexualité des handicapés reste par ailleurs largement taboue. La petite sœur de Sam, Casey (Brigette Lundy-Paine) est également un personnage très important de la série, cohérent avec le reste de la famille. Forte personnalité qui pallie la faiblesse du père (elle est plus masculine que lui!) et s'oppose à la toute-puissance de la mère, elle se sent également obligée de protéger son grand frère ce qui la bride dans sa construction personnelle. L'évolution de Sam est donc une libération pour elle aussi au moment où elle est confrontée à des choix épineux pour son avenir.
Bien interprétée, juste, tendre, bienveillante et pleine d'humour, la série fait du bien et offre un regard positif et inclusif sur l'imperfection et la diversité du comportement humain. L'origine américaine de la série est un plus car la connaissance de l'autisme y est bien plus développée qu'en France, handicapée par le prisme psychanalytique avec lequel elle a interprété le problème pendant 50 ans. La psychanalyse dans "Atypical" est délicieusement tournée en dérision, les psy étant renvoyés aux imperfections de leur propre humanité voire animalité (Sam finit par parler... à un lapin).
PS: Cet avis a été écrit avant la quatrième saison qui hélas, s'avère de trop et ternit l'ensemble de la série pour au moins deux raisons. La première, c'est qu'elle radote, n'ayant plus rien de neuf à apporter à l'histoire et la seconde, c'est qu'elle considère désormais Sam comme un objet encombrant dont elle se débarrasse en le mettant à l'arrière-plan et en le normalisant au point qu'il n'a plus rien d'un autiste. L'identité de la série s'en retrouve profondément altérée.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)