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Articles avec #comedie dramatique tag

Tokyo Shaking

Publié le par Rosalie210

Olivier Peyron (2021)

Tokyo Shaking

Voilà un film, sorti en juin 2021 qui ne paye pas forcément de mine mais pourtant qui vaut le détour. En effet il donne un bon aperçu de la diversité du comportement humain en situation de crise à l'échelle d'une entreprise. L'introduction adopte un ton satirique ("tout va très bien Madame la Marquise") pour signifier que dans leur tour d'ivoire (ou plutôt de verre et d'acier) les décideurs (dys)fonctionnent selon leur logique fictionnelle du "storytelling capitaliste" jusqu'à l'absurde. Absurde que va boire jusqu'à la lie Alexandra, cadre ambitieuse spécialisée dans la finance expatriée à Hong-Kong avec sa famille à qui l'antenne japonaise d'une banque française offre une promotion. Elle déménage donc avec ses enfants et découvre (première déconvenue) qu'au lieu de lui donner des tâches financières, on lui fait faire le sale boulot des RH: dégraisser le personnel. Et la voilà en train d'annoncer la mauvaise nouvelle à son stagiaire qu'elle avait pourtant promis d'intégrer alors que la terre se met à trembler. Mais pendant un certain temps, Alexandra comme le reste du personnel continuent comme si de rien n'était car rien ne doit arrêter la machine entrepreneuriale.

La suite relève de la même logique. Alors que le réel cogne de plus en plus fort à la porte des métropoles mondialisées qui dirigent le monde (séisme puis tsunami puis catastrophe nucléaire, le film reconstituant les événements ayant conduit à l'accident nucléaire de Fukushima), Alexandra n'entend autour d'elle que des discours "rassuristes" (ça ne vous rappelle rien?) sur le thème "tout est sous contrôle", doit préparer une évacuation collective du personnel de l'entreprise sur les ordres de son chef qui va s'avérer être une pure manoeuvre de diversion pendant que ce dernier s'enfuit en douce, découvre comment les traders spéculent sur la catastrophe, reçoit des consignes contradictoires qui la mettent dans une situation impossible (une mère de famille doit sauver ses enfants mais une cadre d'entreprise doit rester à son poste sous peine d'être licenciée, ça s'appelle la double contrainte et ça, notre société adore!) etc., etc. Et c'est ainsi que l'on découvre, ô surprise, que lorsque la bulle d'illusion créée par l'aveuglement collectif éclate (comme les bulles spéculatives), c'est le chaos du chacun pour soi qui l'emporte alors qu'on nous vante à longueur de temps notre capacité à gérer les risques et que les chances de s'en sortir varient selon votre place dans la hiérarchie sociale, votre niveau de revenus, la qualité de votre réseau, votre genre, votre nationalité etc. Bref que toutes les inégalités en temps de crise sont exacerbées. Dans cette nouvelle configuration, Alexandra se retrouve au final malgré elle du côté des victimes et devient solidaire d'eux. Une découverte de soi à travers une société des antipodes dont elle adopte les codes et qu'elle apprend à découvrir. Symboliquement à la fin du film, Alexandra quitte les lieux occidentaux dans lesquels elle était enfermée depuis son arrivée à Tokyo -une prison de verre que le film souligne particulièrement bien- pour aller à la rencontre de la vraie société japonaise.

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La Collectionneuse

Publié le par Rosalie210

Eric Rohmer (1967)

La Collectionneuse

Quatrième conte moral de Eric Rohmer (mais tourné avant le troisième "Ma nuit chez Maud"), "La Collectionneuse" se situe dans la continuité de "La Carrière de Suzanne" et annonce "Le genou de Claire". Deux insupportables goujats intellos imbus d'eux-mêmes (mais paresseux et misanthropes comme pas deux) déversent leur misogynie sur une fille qui les trouble et les exaspère par son comportement libéré. Comme dans "Le genou de Claire", tout ce petit monde se retrouve en villégiature, le temps d'un été à marivauder dans un langage très écrit (bien que se laissant volontiers aller à quelques "vulgarités") dans une villa inondée de soleil. Avec l'apparition de la couleur, Eric Rohmer fétichise le corps de Haydée dont le ventre, la nuque et les genoux apparaissent en gros plan quand elle est en maillot de bain au moment même où Adrien prétend ne pas être intéressé (l'hypocrite). Cette ironie s'observe dès le prologue: Haydée qui ne prononce pas un mot et se contente de marcher sur la plage est présentée avant tout comme un objet de désir alors que les deux hommes avec qui elle va partager son espace sont au contraire des moulins à parole. Cette inégale répartition des rôles théâtralise en apparence ce qui se joue dans la société à ceci près que Eric Rohmer en inverse le sens. Le jugement moral que les deux hommes portent sur Haydée qu'ils définissent comme une "collectionneuse" (d'amants) révèle leur peur d'être eux-mêmes transformés en objets (de collection). Prise dans le tourbillon de la vie, Haydée ne cesse au final de leur échapper, se joue d'eux, sème la zizanie et leur renvoie la balle de la moralité, eux qui adorent s'écouter parler plutôt que d'écouter leurs vrais désirs. 

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Quai d'Orsay

Publié le par Rosalie210

Bertrand Tavernier (2013)

Quai d'Orsay

Le beau parleur au tempérament volcanique, les satellites azimutés, l'homme de l'ombre flegmatique et le scribouillard énarque mais novice composent le tableau du personnel du ministère des Affaires Etrangères tel qu'il est brossé dans la première "vraie" comédie de Bertrand Tavernier. Une comédie certes mais qui répond à ses préoccupations de filmer les coulisses de l'histoire en marche, du côté de ceux qui la produisent. La nouveauté réside plus dans le ton que dans le thème. Tavernier a adapté la BD de Blain et Lanzac (alias Antonin Baudry, diplomate et ex-plume de Dominique de Villepin qui s'inspira de son expérience entre 2002 et 2004 au Quai d'Orsay et qui est représenté dans le film par le personnage qu'interprète Raphael Personnaz) et offre une version qui ne manque pas de piquant. De façon assez déconcertante en effet, le film se compose d'un aspect documentaire (il a été tourné dans les lieux même du pouvoir, en France comme à l'étranger et montre d'une façon méticuleuse les coins et recoins de la machine ministérielle, nous en faisant découvrir tous les rouages) tout en y greffant un aspect burlesque (les portes qui claquent et les feuilles qui s'envolent à chaque passage du ministre, les conseillers tous plus farfelus les uns que les autres). Son origine bédéique se retrouve également dans les pseudo-pays imaginaires évoqués tels que l' "Oubanga" ou le "Lousdémistan" qui n'ont rien à envier à la Syldavie et la Bordurie des albums Tintin. Néanmoins tout le monde comprend qu'il s'agit de la période durant laquelle les néoconservateurs américains dirigés par George W Bush décidèrent de faire une guerre préventive contre l'Irak à laquelle s'opposa la France lors du célèbre discours prononcé par Dominique de Villepin à l'ONU en 2003.

Disons-le tout de suite, la prestation de Niels Arestrup dans le rôle du directeur de cabinet Maupas m'a bluffée dans le film et je n'ai pas du tout été étonnée du prix du meilleur acteur dans un second rôle qu'il a reçu aux César. Quand il s'endort au milieu des séances de blablas, quand il fait appel à tout son self-control pour désamorcer une situation étrangère explosive alors qu'il est dérangé toutes les cinq minutes ou quand il doit faire preuve de diplomatie et d'autorité pour orienter les décisions dans le sens qu'il souhaite, il est impressionnant. On découvre ainsi le rôle clé de celui qui tient les rênes du ministère et agit pendant que le ministre fait le show à l'avant-scène. Autrement dit on assiste à une édifiante (et instructive) répartition des rôles. D'un côté le roi de l'éloquence et ses sous-fifres chargés de le conseiller ou de lui (ré)écrire (10 mille fois) ses discours qui se tirent dans les pattes ou lui servent de souffre-douleur (ou plutôt de boules anti-stress). De l'autre le manoeuvrier de l'ombre, celui qui agit dans les coulisses mais laisse à d'autres le soin de monter en première ligne. Car le personnage du ministre (joué par Thierry Lhermitte qui avait déjà été Louis XIV chez Véra Belmont) est une pile électrique qui use son entourage à force d'extravagances et d'exigences mais c'est lui qui s'expose et se prend les coups comme le montre la séquence africaine où il est chahuté par une manifestation anti-française en "Oubanga" alias la Côte d'Ivoire (séquence inspirée d'un épisode réel durant lequel Dominique de Villepin fut bloqué pendant une heure par des manifestants pro-Gbagbo à Abidjan).

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Jacky au royaume des filles

Publié le par Rosalie210

Riad Sattouf (2014)

Jacky au royaume des filles

Bien qu'il ne soit pas complètement réussi, "Jacky et le royaume des filles" est un film original, un conte philosophique subversif qui interroge les stéréotypes et inégalités de genre ainsi que le poids de l'institution familiale dans les dictatures phallocrates en renversant les rôles pour en faire une dictature gynocratique tout aussi abjecte et ainsi faire réfléchir. C'est comme si "1984" de George Orwell (référence avouée et novlangue incluse féminisant les mots liés au pouvoir qu'ils soit économiques comme "argenterie" ou idéologiques comme "blasphèmerie" ou "voilerie" et masculinisant au contraire les mots dévalorisants tels que "culottin" ou "merdin") rencontrait le conte de "Cendrillon" des frères Grimm et la femme-soldat de "Lady Oscar" de Jacques Demy (son pendant masculin étant l'homme enceint de "L'événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la lune"). On peut également citer "Les résultats du féminisme" de Alice Guy avec des femmes dans les rôles sociaux masculins (incluant l'initiative dans la séduction et la domination dans les rapports sexuels) et les hommes dans ceux attribués au féminin du début du XX° (ménage, garde d'enfants, couture etc.) ainsi que "Le Dictateur" de Charles Chaplin (la parenté visuelle saute aux yeux bien que la dystopie de "Jacky au royaume des filles" s'inspire aussi à la fois du stalinisme et de l'islamisme) et même "Tout ce que vous avez voulu savoir sur le sexe sans jamais avoir osé le demander" de Woody Allen (aux femmes réduites à des ventres ou des objets de plaisir dans les films au discours misogyne succède ici l'image de milliers de prétendants enveloppés de blanc de la tête aux pieds ce qui les fait ressembler à des spermatozoïdes avec en plus un "laisson" autour du cou en guise de collier/bague de fiançailles.) J'y ajouterais un zeste de "Soleil Vert" avec le monopole de la production d'une nourriture infâme/informe par l'Etat à l'aide d'une centrifugeuse géante aux allures de tour centrale de "Metropolis" qui permet aux élites de contrôler les "gueusards" (les exécutions à la TV tenant lieu de jeux du cirque et le culte au poney, pardon au "chevalin", de religion). Avec une telle cohérence dans la conception de cette "République démocratique et populaire" qui emprunte aussi un peu de sa culture à l'Inde (les animaux sacrés, la médaille creuse pour les célibataires et pleine pour les hommes mariés voire la voilerie qui mélange le tchador et la draperie des moines bouddhistes), beaucoup de bonnes idées notamment dans le domaine visuel et un excellent casting (à commencer par Anémone dans le rôle de la générale impitoyable et de Charlotte Gainsbourg dans le rôle de son héritière qui fait office de prince charmant), il est dommage que la mise en scène du film soit si classique et le ton, si bon enfant comme si tout cela n'était finalement qu'un grand carnaval. Il faut dire que le renversement des rôles produit un résultats troublant voire dérangeant. De la ressemblance des femmes avec leurs homologues masculins lorsqu'elles disparaissent sous l'uniforme et les armes pour détruire autrui jusqu'à la culture du viol dans lequel cet autrui est utilisé comme un objet de plaisir, cette dictature-là apparaît terriblement crédible et montre crûment l'humain dans ce qu'il a de plus laid lorsqu'il devient un prédateur et ce quel que soit son sexe. Peut-être ne fallait-il pas creuser plus loin pour que le miroir ne devienne pas tout bonnement insupportable...

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Place publique

Publié le par Rosalie210

Agnès Jaoui (2018)

Place publique

Le dernier des cinq films co-écrits par Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri et réalisé par Agnès Jaoui est passé relativement inaperçu à sa sortie, éclipsé par "Le Sens de la fête" sorti quelques mois auparavant et présentant certaines similitudes (oeuvre d'un duo, casting masculin intégrant dans les deux cas Jean-Pierre Bacri et Kevin Azaïs, cadre identique d'une fête dans une demeure luxueuse à l'écart de la ville). Mais là où "Le Sens de la fête" conservait un ton bon enfant et rendait ses personnages attachants tout en faisant beaucoup rire, "Place publique", satire visant l'air du temps, les bobos parisiens et le show-biz délocalisant leurs fêtes bling-bling dans le rural périurbain a un ton amer, limite aigri, qui vire au jeu de massacre. Le résultat est inégal. Si les dialogues sont globalement savoureux, les personnages tendent à être réduits à des caricatures (le présentateur TV people has-been inspiré d'Ardisson qui refuse de vieillir et étouffe sa compagne de sa jalousie, son ex-femme engagé dans l'humanitaire qui emmerde à peu près tout le monde, leur fille qui surfe sur la notoriété de son père pour vendre ses livres tout en crachant dans la soupe, la productrice cynique, le quinquagénaire en plein démon de midi, l'agriculteur bio sans TV ni internet, l'agriculteur bourrin et son fusil, le youtubeur influenceur* et ses fans incarnant la jeune génération célèbre pour le seul fait de passer à l'écran, la serveuse groupie qui n'en fiche pas une rame et n'est là que pour faire des selfies etc.) Tout ce remue-ménage paraît bien vain à force de tourner en rond en ne remuant que des lieux communs et de l'artificiel. Quelques séquences un peu plus denses humainement entre Kevin Azaïs (qui incarne un chauffeur qui n'est pas sans rappeler celui que jouait Gérard Lanvin dans "Le Goût des autres") et Nina Meurisse ("la fille de" qui rappelle lointainement la Lolita de "Comme une image") ainsi que la mélancolie que distille Jean-Pierre Bacri valent le détour. Sa reprise du "Osez Joséphine" de Alain Bashung lors du générique de fin lui offre une porte de sortie à sa hauteur dans le cinéma français auquel il continue de manquer terriblement.

* La passe d'arme entre lui et Castro (alias Bacri) fait certainement allusion à la séquence de "Salut les terriens" en 2017 durant laquelle Ardisson se montra méprisant envers le youtubeur Squeezie et ses 9 millions d'abonnés, illustrant le fossé culturel et technologique entre les générations et l'incapacité des plus anciens d'accepter leur déclin (les exemples sont légion d'anciens rois du petit écran incapables de raccrocher les gants et débarqués de force, de PPDA à Julien Lepers ou qui continuent de s'accrocher à leur poste en dépit de leur âge avancé comme Michel Drucker ou... Thierry Ardisson). 

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Compartiment n°6 (Hytti Nro 6)

Publié le par Rosalie210

Juho Kuosmanen (2021)

Compartiment n°6 (Hytti Nro 6)

"Compartiment n°6" confirme l'excellente impression que m'avait faite le premier film de Juho Kuosmanen "Olli Mäki": simplicité (dans la trajectoire et l'intrigue mais aussi le naturel désarmant des personnages et jusque dans le choix du thème principal de la BO, le tube eighties "Voyage, voyage" de Desireless qui résume en plus parfaitement l'esprit du film!!), justesse de ton, finesse d'observation, douceur de l'approche, regard bienveillant et tendre sur les personnages, part d'enfance irréductible qui sait aller à l'essentiel. Je déteste le terme commercial de "feel good movie" mais il est vrai que c'est un film qui fait du bien alors que le cadre a priori n'est pas très, voire pas du tout engageant alors si ça peut inciter plus de gens à franchir le pas et à aller voir ce qui peut réchauffer le corps et l'esprit dans le cinéma scandinave, la Russie et les grands espaces arctiques, c'est déjà ça. Et preuve que le grand cinéma peut être reconnu sous les apparences les plus humbles, "Compartiment n°6" a obtenu le Grand Prix à Cannes. Un prix mérité.

Le générique de "Compartiment n°6" annonce la couleur avec un air entraînant de Roxy Music au titre annonciateur "Love is the drug". Ensuite la première image doit absolument être raccordée à la dernière comme preuve du chemin parcouru. L'une et l'autre donnent son sens au film et montrent combien celui-ci a été pensé.

Dans la première image, on voit Laura, une jeune finlandaise à l'air mélancolique sortir des toilettes d'un appartement moscovite où se déroule une fête mondaine dans laquelle elle se sent visiblement mal à l'aise. Elle paraît aussi déconnectée que Olli Mäki pouvait l'être au milieu du cirque médiatico-sportif organisé autour d'un statut de champion dans lequel il ne se reconnaissait pas. Laura est en effet présentée par son hôtesse russe (et secrètement maîtresse) Irina exactement de la même façon: non pour ce qu'elle est mais pour ce qui peut la faire briller en société: ses études en archéologie et son voyage planifié pour aller voir les pétroglyphes (symboles gravés dans la pierre) de Mourmansk. Voyage qu'elle devait faire avec Irina mais (est-ce surprenant?), celle-ci se défile et la laisse partir seule. Tout au long de son périple éprouvant, Laura ne cessera de tenter de se raccrocher à Irina par téléphone (le film se déroulant en 1996, il n'y a pas de portable mais seulement la possibilité d'utiliser les cabines lors des escales) et se heurtera soit à son indifférence, soit à son silence. Eloquent. 

Dans la dernière image, on voit la même jeune femme (mais est-ce bien la même?) arborer un éclatant sourire jusqu'aux oreilles alors que l'écran est envahi par le soleil, en relation directe avec la déclaration d'amour qu'elle vient de recevoir. Et bien qu'on puisse penser que cela illustre le cliché selon lequel "les voyages forment la jeunesse", le film est beaucoup plus subtil que ça (contrairement à nombre de critiques qui, simplifiant tout à la truelle, ont accusé le film d'enfiler les clichés). En effet la partie ferroviaire de son voyage apparaît surtout comme une épreuve à traverser au point qu'elle est tentée de revenir en arrière. Et on la comprend. Il y a la vétusté du train et du réseau (manque d'eau dans les toilettes, propreté douteuse de la literie, grincements, cahots, lenteur, escales interminables) reflet fidèle de l'état du système ferroviaire russe dans les années 90, l'amabilité très relative de la cheffe de train (bien qu'avec le temps on découvre aussi ses qualités) mais surtout la promiscuité avec les autres voyageurs. Certes, Laura ne voyage pas dans l'entassement des corps de la 3° classe que l'on aperçoit à deux ou trois reprises. Mais dans sa cabine de 2° classe, elle découvre qu'elle va devoir faire tout le voyage avec un certain Lohja et qu'elle ne peut échapper à cette cohabitation (malgré plusieurs tentatives). Et sa première réaction est la peur. Déjà, l'apparence du mec n'est pas rassurante avec son crâne rasé et son visage dur. Mais en plus le jeune ouvrier russe se comporte en butor, étalant sa nourriture, enfilant des litres de vodka, harcelant la jeune femme qu'il prend pour une prostituée (sans doute parce que c'est le seul cadre référentiel qu'il connaît pour les jeunes femmes seules qui prennent le train dans son pays) sans parler de son expression corporelle brusque et de son vocabulaire limité (et ne parlons même pas de sa tête ahurie quand Laura lui parle pour la première fois du but de son voyage!).

Seule la finesse du regard de Juho Kuosmanen permet (surtout quand on est une femme et qu'on ressent par tous les pores le malaise de Laura, son sentiment d'oppression, sa peur de l'agression) de comprendre que la grossièreté se joue en fait dans les deux sens. Quand Laura se retrouve au wagon-restaurant avec Lohja et qu'elle s'empresse de faire de la place à une famille bourgeoise qui vient s'installer à leurs côtés, quand elle quitte le compartiment pour aller téléphoner et emporte toutes ses affaires avec elle de peur qu'il ne la vole, quand elle accueille un finlandais sans titre de transport dans leur compartiment juste parce qu'il présente bien et qu'elle se sent en confiance parce que c'est un compatriote, ce sont autant d'humiliations -des humiliations de classe (bourgeois intello contre ouvrier mais aussi finlandais civilisé contre russe barbare)- que l'on voit Lohja encaisser (et on voit combien cela lui fait mal, c'est ce qui dessine peu à peu la sensibilité du jeune homme sous ses dehors peu engageants). Pourtant la devise de Laura (qui a une caméra et donc adopte parfois le point de vue du réalisateur) est de "croire ce qu'elle voit". Et elle finit par voir aussi que Lohja n'est pas ce qu'il paraît au premier abord. Il s'avère serviable, soucieux d'elle, débrouillard et en même temps maladroit comme un gosse mal grandi, enfermé en lui-même voire même un peu autiste (la scène où il lance des boules de neige dans le vide avant de se casser la figure, son mal-être et sa fuite face aux sentiments et au contact physique lorsqu'il est en état de sobriété). Et lorsque le train arrive à destination, c'est la libération: on passe du confinement claustrophobique du compartiment (le film a réellement été tourné dans un train d'époque, dans des conditions éprouvantes) aux grands espaces vierges, loin de toute civilisation. Et ironie de l'histoire, c'est uniquement grâce à la débrouillardise de Lohja que Laura parvient jusqu'au site archéologique qu'elle souhaitait visiter, tout au bout du monde, dans un endroit inaccessible. Là où hors de tout jugement social, Lohja et Laura, ces deux "loups solitaires" aux prénoms quasi identiques peuvent retrouver un temps leur innocence perdue et communier avec leur véritable nature qui s'avère être identique comme s'il étaient jumeaux. Les acteurs, Seidi Haarla et Youri Borissov tous deux atypiques sont remarquables et ce dernier est fascinant dans la façon dont il peut transformer son visage, celui-ci pouvant ressembler à un homme vieilli avant l'âge ou à un enfant perdu selon les situations dans lesquelles il se trouve. C'est d'ailleurs le visage d'un enfant endormi que Laura dessine lorsqu'elle le représente.

De même que la fin reste ouverte (se reverront-ils, ne se reverront-ils pas?), la nature de la relation entre Laura et Lohja reste volontairement indécise, entre amitié fraternelle et amour. Leur voyage n'est pas sans rappeler "Elle et Lui" de Leo McCarey avec notamment une scène centrale d'escale assez semblable dans laquelle Lohja emmène Laura voir une parente à lui, escale décisive dans l'évolution du regard qu'elle porte sur lui. Un autre film qui a été rapproché de façon pertinente de "Compartiment n°6" est "Lady Chatterley" de Pascale Ferran dans le sens où le rapprochement de deux personnes de condition sociale opposée (une aristocrate raffinée et un garde-chasse fruste) aboutit au final à la même émancipation joyeuse, une joie pure en forme de retour à l'enfance dans la nature, même si celle-ci est forcément éphémère.

Compartiment n°6 (Hytti Nro 6)

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Une Femme de Tête (Nappily Ever After)

Publié le par Rosalie210

Haifaa Al-Mansour

Une Femme de Tête (Nappily Ever After)

Réalisé par Haifaa Al-Mansour pour Netflix en 2018, "Une femme de tête" apporte un embryon de réflexion (qui n'en reste hélas qu'à un stade d'ébauche) sur l'émancipation d'une afro-américaine d'aujourd'hui vivant dans un milieu aisé vis à vis des canons de beauté imposés par la société dominante blanche et patriarcale. A chaque étape de son parcours, Violet, l'héroïne change de coupe et de coiffure, passant progressivement de l'obsession du cheveu lisse à l'acceptation de leur nature crépue en passant par un plan-séquence "choc" où regard face caméra, elle se rase la tête, se libérant ainsi du poids de ce fardeau qu'elle traîne depuis l'enfance (comme le montre la première séquence où sa mère lui a interdit de sauter dans une piscine pour éviter que ses cheveux ne frisent). L'ingénieux titre en VO "Nappily Ever After" est un jeu de mots faisant allusion au mouvement nappy (mot signifiant de façon péjorative "crépu" en anglais-américain ensuite réapproprié positivement comme étant l'acronyme de natural-happy) intimement lié au combat politique des années soixante pour les droits civiques et culturel pour la reconnaissance de la beauté noire ("black is beautiful") incluant l'acceptation des cheveux crépus. 

Malheureusement, cet aspect indéniablement intéressant est noyé dans une intrigue conventionnelle et une réalisation très lisse et qui le reste jusqu'au bout ce qui finit par le déréaliser. Alors que le film est censé célébrer la libération des canons de beauté WASP (white anglo-saxon protestant), les acteurs, bien qu'afro-américains ont une apparence (et souvent un jeu) hyper-stéréotypé évoluant dans un luxe tape-à-l'oeil. Je pense en particulier à celui qui joue Clint, le petit ami de Violet dont le corps est sculpté par la gonflette et qui semble taillé pour le football américain. Qui plus est son personnage est médecin. Tout à fait représentatif donc de la communauté afro-américaine, surreprésentée dans la population carcérale, sous le seuil de pauvreté et en surpoids et en revanche sous-représentée dans la population diplômée...

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Don't look up: Déni cosmique (Don't look up)

Publié le par Rosalie210

Adam McKay (2021)

Don't look up: Déni cosmique (Don't look up)

Le titre en soi est un message: "Ne lève pas la tête" sous-entendu, continue à faire l'autruche dans ta réalité alternative créée de toute pièces par l'ère numérique. Chaque époque a ses "Don't look up", ces films lanceurs d'alerte d'une catastrophe imminente faisant aussi l'état des lieux d'un pays et d'une société tournant résolument le dos aux périls leur fonçant dessus, voire contribuant à l'alimenter. Par exemple "La Règle du jeu" de Jean Renoir montrait une société dansant sur le volcan de la seconde guerre mondiale prête à se déclencher alors que "Docteur Folamour" de Stanley Kubrick offrait une désopilante satire de l'Etat américain composé de figures plus grotesques les unes que les autres dont la paranoïa, l'incompétence, le jusqu'au-boutisme patriote ou encore le cynisme provoquait l'apocalypse nucléaire au temps de la guerre froide. "Don't look up" mêle un peu de ces deux influences: on y voit à la fois une société hors-sol abrutie par la surconsommation, la désinformation et la course à la popularité sur les réseaux sociaux qui ne voit rien venir presque jusqu'au bout et une galerie de personnages grotesques incarner le sommet de l'Etat US allant de la présidente ignare obsédée par sa réélection et le profit (Meryl Streep en version féminisée de Trump) à l'infotainment (incarné par deux "journalistes" dont l'un est interprété par Cate Blanchett) en passant par le Folamour 2.0, un milliardaire illuminé joué par Mark Rylance (qui jouait déjà le rôle du cerveau de l'OASIS dans "Ready Player One") espérant faire son petit beurre personnel sur le malheur planétaire. Au milieu de cet énorme barnum, deux scientifiques (joués par Léonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence que j'ai trouvés tous deux très bons et complémentaires alors que je ne suis pas fan d'eux à la base: la jeune doctorante révoltée qui ne mâche pas ses mots et le professeur rongé d'angoisses, un peu veule, prêt au compromis voire à la compromission mais qui a conservé suffisamment les pieds sur terre pour finir lui aussi par péter les plombs devant l'orgie de folie collective à laquelle il assiste) essayent de se faire entendre mais ne maîtrisant pas la com (renommé "media training") personne de les écoute: ils sont ridiculisés, cyniquement récupérés ou bien quand ils s'avèrent incorruptibles, la "raison d'Etat" les fait taire. Là non plus, rien de neuf depuis Cassandre et les jeux du cirque et si on peut trouver que le réalisateur (et certains acteurs) en font trop, que certaines séquences sont trop étirées voire inutiles (le personnage de Timothée Chalamet ne sert franchement pas à grand-chose, certains passages de type télé-réalité ou de concert sont un peu longs, la fin hésite trop entre une sobriété émouvante du type "Mélancholia" et un grand-guignol grinçant proche de "Docteur Folamour") ça n'empêche pas le film de taper souvent dans le mille. Par exemple les spéculations des Etats et des entreprises sur l'exploitation des ressources d'une comète qu'ils laissent heurter la terre en espérant contrôler sa chute fait penser à celles qui favorisent l'accélération de la fonte des glaces ou la déforestation alors que les conséquences pourraient être tout aussi apocalyptiques. Ou encore l'indifférence de l'opinion vis à vis des lanceurs d'alerte qui échouent à éveiller les consciences et la décrédibilisation de la science au profit des fake news nourrissant les théories du complot en raison de la plus grande popularité de ces dernières sur les réseaux sociaux. Même ça ce n'est pas nouveau: la majorité des gens préfèrent des réponses faciles plutôt que celles qui prennent la tête avec cependant une tendance au zapping que l'on ressent dans beaucoup de films actuels (dont celui-ci, très bavard, rapide et aux images bourrées d'informations). Bref une énième illustration de la maison qui brûle pendant que la majorité regarde ailleurs et qu'une minorité privilégiée surfe sur la catastrophe en perfectionnant un plan B chimérique de fuite sur une autre planète au cas où ça tournerait mal.

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L'Homme de Rio

Publié le par Rosalie210

Philippe de Broca (1964)

L'Homme de Rio

L'Homme de Rio, deuxième collaboration entre Philippe de Broca et Jean-Paul Belmondo (après "Cartouche") c'est le film qui fait la liaison entre les aventures de Tintin et la saga Indiana Jones. Les emprunts aux albums du célèbre reporter sont légion et rappellent que L'Homme de Rio est issu d'un projet d'adaptation de l'oeuvre de Hergé: les statuettes dissimulant un secret? "L'Oreille Cassée". Les enlèvements d'ethnologues? "Les Sept boules de cristal". La superposition des trois parchemins? "Le Secret de la Licorne". Le héros suspendu juste au-dessus d'un crocodile affamé? "Tintin au Congo". Ou cascadeur le long d'un immeuble? "Tintin en Amérique". Les fléchettes empoisonnées? "Les Cigares du pharaon". Cette ligne claire par son extrême précision se combine avec une vitesse d'exécution sans pareille, d'immenses espaces à défricher (la jungle), ou à investir (Brasilia), les qualités athlétiques de Jean-Paul Belmondo qui ne cesse de courir, sauter, grimper, nager, se bagarrer du début à la fin du film à pied, en vélo, en voiture, en avion ou de liane en liane (mais toujours en ligne droite, de case en case!) et un zeste du rire unique de Françoise Dorléac. La dynamique de leur couple rappelle les meilleures comédies américaines, les séquences de saloon font penser au western, celle où le héros grimpe le long d'un mur et les bagarres où le décor est détruit aux burlesques muets et juste retour des choses, le film sera à son tour une source d'inspiration majeure pour Spielberg (qui découvrira ensuite par ricochet l'oeuvre belge d'origine et lui rendra hommage en 2011). L'ensemble défie les lois de l'apesanteur dans une esthétique bariolée proche de son modèle original, la BD mais aussi de la légèreté de la Nouvelle Vague (décors naturels, faux raccords privilégiant le rythme à la cohérence).

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Marquise

Publié le par Rosalie210

Véra Belmont (1997)

Marquise

Librement inspiré de la vie de Marquise-Thérèse de Gorla dont le nom de scène était Mademoiselle du Parc ou Marquise du parc, le film de Véra BELMONT s'inscrit dans une veine du divertissement historique "qualité française" à grand spectacle populaire, léger et grivois. D'ailleurs cela va de pair avec le choix de Sophie MARCEAU pour l'incarner, celle-ci étant plus remarquable pour sa superbe plastique que pour son jeu de petite fille aguicheuse et boudeuse (surtout lorsqu'il s'agit de jouer Andromaque: le fait qu'elle ait pu inspirer le personnage est risible). L'Histoire est vue par le petit bout de la lorgnette (pour ne pas dire au fond de la cuvette des WC au vu des scènes récurrentes de défécation) et la modernité féministe de ce personnage est toute relative: son ascension est due plus à ses charmes qu'à son talent, Marquise s'avérant être avant tout la maîtresse de Molière qui la relègue à l'arrière-plan de ses pièces puis la muse et la maîtresse de Racine tout en ne laissant pas indifférent Louis XIV. On reste dans un territoire bien balisé, celui des égéries et concubines d'hommes de pouvoir qui dépendent d'eux et de leur désir pour exister. Le film n'est tout de même pas complètement dénué de qualités. La distribution est prestigieuse (avec notamment deux membres de l'ex-troupe du Splendid, ANÉMONE dans le rôle de La Voisin et Thierry LHERMITTE qui campe un réjouissant et inattendu Louis XIV), les dialogues (co-signés par le romancier Gérard Mordillat) sont recherchés et il y a de beaux décors et costumes. Mais dans le genre, je préfère "Ridicule" (1996) sorti peu de temps auparavant et surtout "Que la fête commence" (1974), beaucoup plus profond.

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