Il y avait déjà "Comme un lundi" (2022) qui sans égaler "Un jour sans fin" (1993) parvenait à décrire avec justesse le cercle de l'enfer du travail à la japonaise. Voici "En boucle" qui reprend le même concept sauf que la boucle temporelle dans une unité de lieu (ni une petite ville, ni un bureau d'entreprise mais une auberge) n'est ni de 24h (comme dans le film de Harold RAMIS) ni de une semaine (comme dans celui de Ryo TAKEBAYASHI) mais seulement de 2 minutes! On serait cependant bien en peine de percer à jour l'objectif caché de ce nouveau disque rayé. Il n'y est question ni de développement personnel, ni de prise de conscience d'une aliénation collective. Le film fait l'effet d'un exercice de style ludique dans lequel le réalisateur s'amuse à explorer à l'aide d'une juxtaposition de plans-séquence de deux minutes les possibilités narratives de son matériau de base en variant les personnages (personnel et clients de l'auberge ainsi que le voisinage), l'itinéraire géographique (en haut, en bas, à gauche, à droite, sur l'autre rive) voire le genre à la manière d'un jeu vidéo. On passe ainsi de la romance à l'épouvante via le burlesque pour finir dans un film de science-fiction kitsch. Visiblement, il est coutumier du fait puisqu'il a théorisé son concept dans son premier film inédit en France, "Beyond the Infinite Two Minutes" (2020) en forme de serpent qui se mord la queue. On reconnaît cette veine japonaise de l'expérimentation qui avait donné le jubilatoire "Ne coupez pas !" (2017) mais aussi dans le domaine du voyage temporel, le très beau "La Traversee du Temps" (2007) (et le prochain film de Mamoru HOSODA, "Scarlet" (2025) traitera également du changement d'époque!) "En Boucle" est juste un divertissement raffiné, drôle et malin bien que l'absence d'enjeu et la fragmentation extrême du récit (qui parfois en devient lassant à force de répétitions) en limite la portée.
Une dizaine d'années avant "Bolero" (2023), Anne FONTAINE a réalisé un autre film riche en intertextualité, "Gemma Bovery". Sauf que là où "Boléro" est implicite, "Gemma Bovery" annonce la couleur dans son titre. Il y sera donc question d'une réécriture du célèbre roman de Gustave Flaubert avec dans le rôle-titre Gemma ARTERTON tout juste échappée de "Tamara Drewe" (2009). Car "Gemma Bovery" est l'adaptation d'un roman graphique de Posy Simmonds également créatrice de "Tamara Drewe". Anne FONTAINE s'amuse à en rajouter avec des acteurs porteurs d'univers bien identifiables. En tête, Fabrice LUCHINI qui reprend l'un de ses nombreux rôles d'amateur de lettres et de romanesque qui s'égare entre fiction et réalité. Il est d'ailleurs boulanger peut-être parce que l'acteur avait commencé sa carrière comme garçon-coiffeur? Niels SCHNEIDER joue les séducteurs sous l'emprise de maman comme dans "Les Amours imaginaires" (2010) et maman, c'est Edith SCOB qui semble prolonger "L'Heure d'ete" (2007). Bref, Anne FONTAINE et son co-scénariste, Pascal BONITZER s'amusent beaucoup pour un résultat bien troussé mais qui manque un peu du sel de "Tamara Drewe" (2009) avec son humour tordant. Néanmoins cette rêverie littéraire et champêtre a du charme et se conclut en beauté avec une autre invitation au voyage dans l'oeuvre de Tolstoï cette fois.
C'est avec beaucoup d'intérêt que j'ai découvert le premier film de Michael CIMINO qui est visible en ce moment sur Arte en même temps que le documentaire consacré à Jeff BRIDGES. Il y a deux choses que j'ai beaucoup aimé dans ce film, même s'il n'est pas parfait en raison notamment d'incohérences scénaristiques dans l'écriture des personnages et dans les situations. Je pense en particulier à la brute caractérielle jouée par George KENNEDY dont la place semble être dans un asile et qui représente un tel danger public qu'on se demande si ses associés ne sont pas des candidats au suicide. Quoique le vrai problème dans l'écriture du personnage de Red est la valse-hésitation permanente entre son côté grotesque voire cartoonesque (Thunderbolt qui esquive les balles qui pleuvent sur lui en rafale après que Red ait sorti son gun en un geste théâtral au beau milieu d'une église!) et sa psychopathie qui en fait un sinistre agent du chaos et de la mort. Une psychopathie teintée de frustration sexuelle laquelle s'exprime dans son voyeurisme mais surtout dans son déferlement de violence vis à vis de Lightfoot. Lightfoot joué par un tout jeune et déjà magnétique Jeff BRIDGES est le rayon de soleil du film. Une sorte de chien fou anar plein de générosité qui offre son amitié (et sans doute plus que son amitié, le sous-texte homosexuel est assez évident, notamment dans le passage où il se travestit pour les besoins du casse et devient une jeune femme plus que crédible, affriolante!) au vieux briscard Thunderbolt joué par Clint EASTWOOD. Celui-ci affiche un visage impassible comme à l'ordinaire mais une petite lueur dans l'oeil dit qu'il n'est pas dupe de l'ambiguïté de la relation avec son coéquipier et qu'il s'en amuse. Outre le buddy movie teinté d'homo-érotisme, l'autre aspect du film que j'ai aimé c'est le sentiment de liberté qu'il dégage. On reconnaît bien l'état d'esprit seventies avec quelques gentilles provocations ici et là (la femme nue qui aguiche Lightfoot, les parents qui infantilisent leur fille alors qu'elle s'envoie en l'air juste à côté, le personnage baba-cool de Lightfoot qui préfigure celui de "The Big Lebowski") (1998) mais c'est surtout la mise en scène de Michael CIMINO qui régale, sa science du cadre, sa manière de disposer les corps et de les faire se mouvoir dans les grands espaces. Il y a du "Easy Rider" (1969) dans ce road-movie où l'utopie libertaire finit par se prendre les pieds dans le tapis. Il est tout à fait vraisemblable que Kathryn BIGELOW s'en soit inspiré pour "Point Break" (1991) tant pour la relation entre les deux personnages que pour la combinaison libertaire des sports extrêmes qui se substitue au road-movie et du film de casse qui tourne mal.
Deuxième film de Robert MULLIGAN, "Les pièges de Broadway" est disponible en ce moment sur la plateforme MyCanal. Comme je cherche depuis longtemps à découvrir la filmographie du réalisateur de "Du silence et des ombres" (1962), je n'allais pas rater l'occasion. Au début, j'ai eu des craintes. Comme nombre de films hollywoodiens de cette époque, il s'agit de l'adaptation d'une pièce de théâtre avec donc un certain nombre de scènes statiques dans le huis-clos d'un appartement. Si on ajoute l'influence des codes de la sitcom, Robert MULLIGAN ayant fait ses gammes à la télévision, il n'est pas surprenant que le film manque d'ampleur malgré une superbe bande-son signée de Elmer BERNSTEIN. Heureusement, le scénario est excellent si bien qu'après un début poussif, le film finit par décoller lorsqu'il entre dans le vif de son sujet: les désillusions des jeunes artistes venus tenter leur chance à New-York. Plutôt que de raconter la success story d'une minorité, le film montre deux losers parmi la multitude des recalés du rêve américain se débattre dans la fosse aux serpents. Le titre fait en effet allusion aux prédateurs qui exploitent pour leur profit personnel la naïveté et les rêves d'une aspirante actrice et d'un jeune saxophoniste. La première qui semble déjà revenue de tout est endettée jusqu'au cou, menacée d'être jetée à la rue et soumise à la tentation de la prostitution. Le second, un ingénu qui débarque tout juste de sa province natale tombe vite de haut lorsqu'il se fait voler ses outils de travail à peine arrivé comme "Le Voleur de bicyclette" (1948). Si la romance entre eux est un peu téléphonée, l'interprétation est remarquable, particulièrement celle de Debbie REYNOLDS (la star de "Chantons sous la pluie" (1951) et accessoirement mère de Carrie FISHER) qui joue à contre-emploi. Si Tony CURTIS tire moins bien son épingle du jeu dans un rôle un peu trop lisse de jeune premier, on ne peut que penser à son rôle dans "Certains l'aiment chaud" (1959) étant donné qu'ils font le même métier et jouent du même instrument!
A force de tomber sur des avis radicalement divergents sur "La vie de Chuck" je me suis décidée à me faire une opinion par moi-même. Je suis restée sur ma faim, trop de choses plombent le film à mes yeux: voix-off omniprésente et pontifiante, pathos (fallait-il une telle accumulation d'accidents, de maladies, de suicides autour du héros?), naïveté du propos et complications scénaristiques inutiles avec sa structure en trois chapitres à rebours du récit qui casse le rythme. Le résultat est un assemblage de fragments inégaux qui en dépit d'éléments récurrents censés les relier m'a paru artificiel et bancal. La dimension métaphysique est assénée sans subtilité, à l'opposé de ce qu'avait réussi à faire Stanley KUBRICK avec une autre oeuvre de Stephen King. Tout ce dispositif m'a tenu à distance d'un personnage trop lisse pour emporter une adhésion qui aurait été nécessaire afin de s'approcher du conte philosophico-fantastique à la Frank CAPRA vers lequel lorgne le film. Le seul moment qui m'a paru fonctionner à la manière d'un alignement de planètes, c'est la scène de danse du deuxième fragment. Alors là oui, on croit que l'instant peut durer une éternité, que Chuck possède une sorte de grâce, qu'il est connecté aux étoiles. Mais la troisième partie apporte une réponse décevante, convenue, sans mystère voire infantile à des questionnements autrement mieux traités dans d'autres films (que "Life of Chuck" y fasse référence comme "Billy Elliot" (2000), "Retour vers le futur" (1985) ou "Forrest Gump" (1994) ou non comme "Melancholia") (2011). Au final, le film ressemble à la montagne qui accouche d'une souris. Il prétend nous expliquer la vie et le monde mais au final il tombe dans l'insignifiance.
Déçue par les deux derniers films de Wes ANDERSON dont la sophistication esthétique et scénaristique est devenue inversement proportionnelle à l'émotion qui s'en dégage, j'ai décidé de boycotter son dernier opus au cinéma. J'ai réalisé d'ailleurs que ce n'était pas facile car bien que les retours soient plutôt négatifs, il reste à la mode.
Par rapport à "Asteroid city" (2021), son précédent film épuisant qui partait dans tous les sens, "The Poenician Scheme" m'a semblé plus lisible mais peine à transcender une apparence de luxueuse BD d'aventures sans profondeur ni humanité. N'arrivant pas à me passionner pour la quête de Zsa-Zsa Korda (Benicio DEL TORO) pour combler son gap financier et au passage renouer avec une fille raide comme une bûche je ne me suis jamais autant focalisée sur l'aspect mécanique du jeu des acteurs. Celui-ci atteint un degré extrême avec Mia THREAPLETON (une énième "fille de...", autre signe du repli du secteur sur lui-même) qui semble compter les pas entre chacun de ses déplacements. Mais tous arborent le même visage de cire totalement vidé d'expression qui les rapprochent de poupées ou de marionnettes. Bien sûr cela fait partie du style du réalisateur à la ligne claire proche du cinéma d'animation. On dira d'ailleurs que cette galerie de figurines semblables à des momies s'accorde bien avec un récit à la "Cigares du Pharaon" qui se déroule principalement au Moyen-Orient et multiplie les références à l'Egypte antique. Mais pour avoir revu nombre d'extraits de ses anciens films en allant à l'exposition que lui a consacré la Cinémathèque, il saute aux yeux qu'il fût un temps où Wes ANDERSON laissait plus de liberté et de fantaisie à ses acteurs, que ce soit le panache dérisoire de Ralph FIENNES face à la barbarie nazie ou les yeux pétillants de malice de l'attachant filou joué par le regretté Gene HACKMAN.
Tout cela est complètement absent de "Phoenician Scheme" dont le dessèchement s'étend jusqu'aux plans de maïs dans lequel vient s'écraser l'avion du richissime industriel (une référence à "La Mort aux trousses"?) (1959). C'est d'ailleurs peut-être là qu'est son intérêt: entre une apparence de livre d'images enfantines et un soubassement mortifère, Zsa-Zsa Korda étant un véritable "trompe-la-mort" qui semble lancé dans un mano à mano avec Dieu (comme le suggère le générique filmé en plongée et toutes les scènes bibliques représentées avec une imagerie naïve en noir et blanc) sans doute pour réparer sa vie vide de sens. Pas sûr au vu du résultat que cela soit suffisant (tant pour sa vie que pour le film). Très belle partition de Alexandre DESPLAT et bonheur de retrouver la photographie de Bruno DELBONNEL (l'un de mes chefs opérateurs préférés).
Après avoir vu "Mahjong" (1996), j'ai enchaîné le lendemain avec son cousin "Confusion chez Confucius" (1994) du réalisateur taïwanais Edward YANG lui aussi inédit en France. Une sortie nationale est prévue pour ces deux films le 16 juillet en version restaurée suivie le 6 août de la ressortie de son dernier film, celui qui l'a révélé en France suite à son prix de la mise en scène à Cannes, "Yi yi" (2000) également en version restaurée.
Edward YANG est décédé prématurément d'un cancer en 2007 ce qui explique qu'il n'a pu réaliser qu'une poignée de longs-métrages. Il est l'un des chefs de file de la nouvelle vague du cinéma taïwanais, survenue au début des années 80 alors que Taïwan comme les autres dragons asiatiques était en plein boom économique et s'apprêtait à basculer de la dictature à la démocratie à partir de 1987. Ses films se caractérisent par leur absence d'exotisme, leur caractère de théâtre urbain et leur structure narrative complexe, faite de multiples récits et personnages entremêlés sans que pour autant le spectateur ne s'y perde.
Il n'en va pas de même des personnages de "Confusion chez Confucius" qui comme le titre l'indique, nagent en pleine confusion entre traditions chinoises et modernité occidentale. A la manière d'une BD faite de scénettes sitcom (Edward YANG se projette dans un personnage d'écrivain un peu geek qui arbore un T-Shirt Astro en hommage à Osamu TEZUKA qu'il admire) et avec des cadrages compartimentés à la Michelangelo ANTONIONI (un mélange culturel que personnellement je trouve savoureux), le film est une satire du boom économique taïwanais et des troubles identitaires qu'il engendre au sein de sa jeunesse "dorée". Outre la dichotomie orient/occident omniprésente dans la sphère économique (publicitaires et artistes en quête de notoriété contre écrivain misanthrope), dans celle des valeurs (femmes d'affaires émancipées contre mariages arrangés) et celle de la culture avec Qiqi qui arbore une coiffure et une allure la faisant ressembler à l'Audrey HEPBURN de "Vacances romaines" (1953) alors que d'autres comme Birdy ressemblent à des geek japonais, il existe un clivage plus subtil à nos yeux entre les personnages d'origine taïwanaise et ceux d'origine chinoise qui s'expriment en mandarin. Le film est une sorte de farandole montrant différentes combinaisons possibles et finalement souvent impossibles entre des personnages instables qui ne cessent de tout remettre en question tant ils ne sont sûr de rien. Car contrairement à ce que disait Confucius, l'argent ne permet pas de mieux vivre parce qu'il corrompt les relations humaines. Cela n'empêche pas quelques beaux moments, notamment une magnifique scène filmée à contre-jour entre Molly la chef d'entreprise de publicités et son assistante Qiqi qui laisse poindre un sentiment sincère.
Malgré toutes ces qualités, "Mahjong" qui se situe dans la même veine m'a paru infiniment plus abouti car plus approfondi dans son approche des personnages et plus humaniste alors que la caricature domine dans "Confusion chez Confucius" ce qui peut parfois donner l'impression d'une frénésie qui tourne à vide.
Première immersion dans la filmographie du réalisateur taïwanais Edward YANG par le biais de la Cinémathèque avec ce splendide film resté jusqu'ici inédit en France. Bonne nouvelle, comme "Confusion chez Confucius" (1994), lui aussi inédit, une sortie nationale est prévue pour le 16 juillet en version restaurée suivie le 6 août de la ressortie de son dernier film, celui qui l'a révélé en France suite à son prix de la mise en scène à Cannes, "Yi yi" (2000), lui aussi en version restaurée.
Edward YANG, décédé prématurément d'un cancer en 2007 ce qui explique qu'il n'a pu réaliser qu'une poignée de longs-métrages est l'un des chefs de file de la nouvelle vague du cinéma taïwanais, survenue au début des années 80 alors que Taïwan comme les autres dragons asiatiques était en plein boom économique et s'apprêtait à basculer de la dictature à la démocratie à partir de 1987. Ses films se caractérisent par leur absence d'exotisme, leur caractère de théâtre urbain et leur structure narrative complexe, faite de multiples récits et personnages entremêlés sans que pour autant le spectateur ne s'y perde. "Mahjong" est d'ailleurs un titre qui annonce tout à fait la tonalité de ses films. Le jeu fondé sur le principe de combinaisons multiples entre éléments différenciés est utilisé de façon métaphorique pour désigner les nombreux personnages, la complexité identitaire de Taïwan entre traditions chinoises dévoyées et américanisation bling-bling et le mélange des genres, "Mahjong" étant à la fois un film de gangsters et une désopilante comédie burlesque.
"Mahjong" qui se déroule à Tapei se focalise sur un gang de jeunes et la faune internationale qui gravite autour d'eux, appâtée par les opportunités d'enrichissement facile liées au boom économique de Taïwan. Tout ce petit monde se retrouve pour une scène d'exposition magistrale au "Hard Rock Café" après une très belle scène nocturne électrisante en voiture. Au centre du récit, une française, Marthe (jouée par Virginie LEDOYEN qui avait alors environ une vingtaine d'années et qui a expliqué lors de la présentation du film à la Cinémathèque comment elle avait rencontré Edward YANG, séquence que l'on peut voir sur Youtube) qui se retrouve ballotée durant tout le récit entre d'un côté un destin confortable auprès de ses congénères parvenus et un autre plus rock and roll mais tout aussi vénal au contact de jeunes taïwanais privés de repères essayant de se frayer un chemin dans la frénésie capitaliste de Taipei. Le portrait du chef de bande, Red Fish est particulièrement fouillé et apparaît aussi comme une victime de parents compromis jusqu'au cou dans le système (un père endetté et recherché qui se cache, une mère ayant prospéré sur la corruption initiée par le père). Dévoyant émotions et valeurs, la marchandisation des corps au coeur du film selon la règle tacite que tout le monde est à tout le monde et la fausse croyance selon laquelle tout s'achète et tout se vend se transforme en ronde complètement dingue qui fait beaucoup pour l'aspect comique du film, même si celui-ci est fondamentalement sombre. Sombre mais jamais caricatural. Derrière cette frénésie de panier de crabes, les émotions affleurent quand même. Le père dépressif de Red Fish trouve l'apaisement mais est renié par son fils ce qui les condamne tous deux alors que Marthe, contrairement à son homologue chinoise échappe aux tourbillons qui cherchent à l'aspirer, avançant en funambule le long d'une ligne de crête avec comme guide le seul membre non corrompu de la bande à Red Fish.
"A Bicyclette" est un docu-fiction plus docu que fiction d'ailleurs, en tout cas en ce qui me concerne, je n'y ai jamais cru, à la fiction. Empruntant au genre du road-movie, le film suit deux compères, le réalisateur et son ami acteur quittant leur port pour effectuer une traversée de l'Europe sur les traces du fils décédé de l'un d'eux un an plus tôt. La bicyclette du titre est plus symbolique que réelle: les deux hommes ont un certain âge, ne sont pas sportifs, l'un d'eux est en surpoids, l'autre boit et fume beaucoup. On ne sera donc pas surpris de voir des trajets en bus et en stop s'intercalant entre des passages où ils roulent sur des routes voire des chemins de campagne, sans hommes ni habitations, ou presque. Entre les étapes, des Eglises (pour se recueillir), des écoles (pour donner des petits spectacles de clown en hommage au défunt qui en avait fait sa profession) et des discussions au coin du feu ou au bord d'une rivière. Tout cela est assez mou du genou, redondant et plat. De façon paradoxale, Mathias MLEKUZ pleure beaucoup devant la caméra mais ne nous donne pas accès à son intériorité, pas plus qu'à celle de son fils disparu qui reste un parfait inconnu. Le spectateur se sent pris en otage par un dispositif voyeuriste et exhibitionniste qui ne semble pas avoir été assez réfléchi, ni construit. Paradoxalement encore, la volonté manifeste (tout est "manifeste" dans ce film) de spontanéité sonne faux, artificiel. On est typiquement face à un film de double contrainte "soyons spontanés" pour que vous "soyez émus". Ces injonctions, repérables dans d'autres films documentaires ou "docu-fictionnels" de parents d'enfants ne pouvant s'exprimer à la fois narcissiques et dégoulinants de pathos ("La Guerre est declaree" (2010), "Penelope mon amour") (2021) me donnent envie de fuir.
Avec "L'Accident de piano", Quentin DUPIEUX montre pour ceux qui en doutaient encore qu'il ne fait pas du cinéma pour plaisanter. Il réussit un instantané saisissant et d'une noirceur extrême de l'impasse existentielle dans laquelle notre monde s'est fourré. Le réchauffement climatique devient dans son film un froid polaire et dans le petit microcosme pourri par le fric et le buzz qu'il nous dépeint, il n'y a rien à sauver.
Magalie (jouée par une Adele EXARCHOPOULOS complètement givrée telle qu'elle sait l'être chez Quentin DUPIEUX) surnommée "Magaloche" par ses fans est influenceuse sur les réseaux sociaux. Elle a trouvé le bon filon pour exciter les basses pulsions de son public en réalisant de petites vidéos d'elle-même en train de soumettre son corps à toutes les tortures possibles et inimaginables. Masochiste "Magaloche"? Oui et non: insensible surtout et de ce fait, coupé de son environnement. Comme d'autres protagonistes de Quentin DUPIEUX, Magalie est une sociopathe enfermée dans une solitude absolue et dans une logique de radicalisation autodestructrice. La scène centrale de son interview avec une journaliste (Sandrine KIBERLAIN) qui a forcé le passage pour décrocher un scoop lui est rapidement insupportable. Le spectateur qui voit d'abord en elle une teigne absolument odieuse, méprisante, blasée, moqueuse et injurieuse réalise peu à peu que tout ce qu'elle a dit à la journaliste en mode "je rigole" est vrai (jouer sur l'illusion et le réel est une spécialité de Quentin DUPIEUX) tout comme son refus de répondre est lourd de sens. Aussi lourd que le fameux piano qui s'abat sur elle. L'écriture de "L'Accident de piano" est en effet d'une précision chirurgicale. Tout ce qui est dit ou montré a son importance. Par-delà le cas de Magalie qui croule sous un fric qu'elle a gagné sur du vide et donc qu'elle méprise comme le reste, c'est tout une galerie de dégénérés qui passe sous nos yeux: la journaliste sans scrupules, l'assistant souffre-douleur qui court après l'argent et fuit femme et enfants (Jerome COMMANDEUR dans un rôle qui rappelle par certains aspects celui de Jean DUJARDIN dans "Le Daim" (2019) bien que ce dernier ait également des traits de "Magaloche"), le fan décérébré (Karim LEKLOU, excellent en crétin des Alpes). Vraiment très très noir.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)