Je suis allé voir "La Fiancée du poète" pour sa formidable brochette d'acteurs et de ce point de vue, je n'ai pas été déçue: chacun apporte son petit grain de folie à l'ensemble. Cerise sur le gâteau, la présence de William SHELLER (je suis "fière et folle de lui") pour son premier rôle au cinéma dans le rôle d'un curé "pas très catholique" (mais 100% ABBA pour l'une des scènes les plus drôles du film). Mais pourquoi a-t-il attendu si tard pour se lancer, son plaisir à jouer est évident depuis si longtemps!* D'une certaine manière, il illustre parfaitement la devise du troisième film de Yolande MOREAU, "mieux vaut tard que jamais". L'autre aspect que j'ai beaucoup aimé dans le film, c'est son atmosphère bohème et bucolique. Avec ses artistes ne se prenant pas au sérieux (une femme de lettres cantinière, un peintre copiste, un musicien folk bidon, un plombier qui a usurpé l'identité d'un poète, un jardinier "as de la tulipe" etc.) et son cadre enchanteur de château décrépi au bord de la Meuse, j'ai eu plusieurs fois l'impression d'être transportée au temps des impressionnistes et la fin où ce petit monde prend le large sur une péniche m'a rappelé le final de "Si loin, si proche!" (1993) de Wim WENDERS qui racontait aussi une histoire de famille d'élection entre ciel et terre.
Néanmoins le film souffre aussi de défauts, à commencer par son rythme bancal, et son histoire, si peu vraisemblable. Je pense en particulier au retour inopiné du grand amour perdu de Mireille (Yolande MOREAU) et au fait qu'après une présentation réaliste, les personnages n'existent plus qu'en fonction de leur hôtesse et de son monde décalé. Pourquoi pas mais la mise en scène met tout sur le même plan alors qu'il y a un basculement dans une dimension surréaliste qui n'est pas assez souligné. L'animation du cerf de pierre qui symbolise la renaissance de Mireille était une excellente idée tout comme la séquence "film muet", il aurait fallu les multiplier et faire monter la mayonnaise.
* Je pense notamment au clip "Excalibur" où William SHELLER joue un double de Erich von STROHEIM!
Monteur professionnel dans différents secteurs (courts-métrages, clips, séries), Matthieu RUYSSEN est passé à l'écriture et à la réalisation avec "Les Baleines ne savent pas nager" en 2020, son premier court-métrage. Situé entre "Naissance des pieuvres" (2007) et "Le Grand bain" (2017). La similitude avec le film de Gilles LELLOUCHE est particulièrement frappante. Même si le scénario a été écrit avant la sortie du film, il lui fait écho en décrivant la passion secrète pour la natation synchronisée d'Yves, un adolescent corpulent qui a une double vie. Le jour, il subit des brimades à l'école où il ne brille guère par ses résultats et où il est moqué pour son physique ingrat. A la maison ce n'est guère mieux, son père étant plus préoccupé par ses rendez-vous galants que par ses enfants. La nuit il s'introduit à la piscine pour travailler seul la chorégraphie qu'il a vu être répétée en journée par les filles. Le film raconte comment il réussit à s'affranchir du poids des normes et de la peur du regard des autres pour participer à une démonstration en public grâce à son amitié naissante avec Charlotte. On dira que cela n'est guère original mais d'une part, la performance de Yves n'est pas idéalisée et reste limitée et de l'autre, le monde adulte est dépeint d'une manière sarcastique qui rend le film souvent drôle. Raphael QUENARD que l'on ne présente plus interprète un coach obsédé par la performance... de sa longue perche tendue vers le groupe féminin qu'il entraîne. Le père d'Yves (Bruno PAVIOT) qui néglige son fils au profit de sa nouvelle conquête est ridicule et la prof de physique (Camille RUTHERFORD) ne cherche pas à cacher qu'elle est complètement dépressive. Quant au proviseur collectionneur (Hugues MARTEL), il orchestre un conflit et une agression d'une manière plutôt surprenante. En bref les adultes apparaissent comme immatures, laissant le champ libre aux adolescents qui désirent innover. Soit l'extrême inverse d'un film qui reposait lui aussi sur la stigmatisation de ceux qui ne parvenaient pas à se fondre dans le groupe, "Full Metal Jacket" (1987) dont un jeune homme corpulent surnommé justement "Baleine". Mais avec une issue tout autre.
A mes yeux, les premiers films de Federico FELLINI sont les plus beaux. "Les Vitelloni", son troisième film (le deuxième si l'on exclut "Les Feux du music-hall") (1950) traduit en français par "les oisifs de province" mais qui signifie littéralement "Les vieux veaux" raconte l'histoire d'une bande de cinq hommes d'une trentaine d'années qui n'ont pas réussi à entrer dans l'âge adulte. Des "inutiles" (sous-titre du film) qui ne travaillent pas et vivent encore chez et de leurs parents, s'étonnant en retour d'être infantilisés par eux. Leur vie sans horizon est parfaitement résumée en un plan mélancolique où on les voit regarder la mer. Mais comme dans beaucoup de films de Federico FELLINI, il y a une part autobiographique. Ces jeunes gens sont moins des feignants que des rêveurs coincés dans une existence pour laquelle ils sont inadaptés. Alternant les plans vides suintant l'ennui et les séquences de fête ou de spectacle au rythme frénétique et à l'ambiance onirique qui annonce ses oeuvres à venir, le cinéaste ne se contente pas d'une chronique douce-amère et néoréaliste de ses losers, ne serait-ce que parce que ceux-ci planent ou jouent plutôt qu'ils ne s'engagent ou se révoltent. Il les creuse de l'intérieur au point que le film finit par adopter la forme d'un drôle de récit initiatique entre vrai et "Faux mouvement" (1975). Fausto (Franco FABRIZI), le chef de la bande, Don Juan lâche et menteur qui torpille par ses incartades répétées une vie d'adulte qui ressemble à un costume mal taillé pour lui finit par se racheter auprès de sa femme Sandra (Eleonora RUFFO) qui de son côté passe de la jeune oie blanche à la femme expérimentée et mûrie par les épreuves. Le frère de Sandra, Moraldo (Franco INTERLENGHI) qui est le plus jeune et le plus discret de la bande (et le vraisemblable double de Fellini) assiste à tous les événements en position d'observateur jusqu'au jour où il trouve le courage de quitter le nid. C'est une rencontre qui s'avère décisive, celle du jeune Guido (au prénom prédestiné), personnage d'adolescent cheminot éminemment chaplinesque. L'intellectuel Leopoldo (Leopoldo TRIESTE) voit ses espoirs de succès engloutis dans une nuit de terrible désillusion. Enfin, impossible d'oublier Alberto (Alberto SORDI) qui après une nuit de folie traîne misérablement son masque habillé en femme et voit sa soeur Olga (Claude FARELL) avoir plus de courage que lui en osant partir pour vivre son amour non conforme au grand jour.
J'ai passé un très bon moment avec le dernier Woody ALLEN tourné en France avec des acteurs français. Il y avait bien eu il y a douze ans "Minuit a Paris" (2011) mais le contexte était tout autre et il y avait somme toute peu d'acteurs français au casting (et pas les plus intéressants). "Coup de chance" n'est certes pas un grand Woody ALLEN car un peu lent et inégal. Le début est poussif et bourré de clichés avec encore une fois un Paris qui se réduit soit aux appartements de milliardaires soit aux mansardes bohème-chic dans un périmètre allant de l'avenue Foch jusqu'à la porte Maillot mais dans sa deuxième partie, lorsque la romance un peu trop convenue se change en comédie policière à suspense, la mayonnaise prend. On reconnaît la trame de nombre de ses films où une enquêtrice amateure démasque un beau gosse trop lisse pour être honnête et où le hasard et le destin ménagent leurs lots de rebondissements. Cette fois, ce n'est pas une bague ni une petite torche mais un simple manuscrit qui a le dernier mot. Si on pense un temps que ce sera le personnage joué par Lou De LAAGE qui jouera les fouineuses avec ses faux airs de Emma STONE, le rôle de l'enquêtrice échoit finalement à la mère de son personnage interprétée par une Valerie LEMERCIER qui rappelle furieusement Diane KEATON dans "Meurtre mysterieux a Manhattan" (1992). En face, le beau ténébreux aux sombres secrets est joué par un Melvil POUPAUD qui s'est hélas mis en mode "cabotin". Mais la mise en scène et les dialogues ("je ne crois pas en la chance, je la provoque") compensent son surjeu parfois pénible.
Au bout de quelques minutes de visionnage du film, j'ai eu l'impression de me retrouver dans un sympathique nanar. Rien n'est vraiment crédible dans le scénario qui est mal ficelé. John WAYNE déguisé en Davy Crockett s'invite tranquillement dans la calèche d'une belle jeune femme qu'il séduit d'un claquement de doigts pendant que son fiancé officiel tourne le dos. Ladite jeune femme s'avérant être une sérieuse candidate au rôle de la meilleure potiche de l'année 1949. Là-dessus débarque le faire-valoir de Davy Crockett qui n'est autre que Oliver HARDY lui aussi déguisé en trappeur dont les gags sont si laborieux qu'on ne rit presque jamais. Leur régiment disparaît et réapparaît à volonté selon les besoins du scénario et on ajoute plein de protagonistes, hommes et femmes qui n'ont pas assez de développement à l'écran pour que leur rôle ait de la consistance. Je conçois qu'en 1949, le public américain qui sortait de la guerre ne faisait pas le difficile et avait besoin de légèreté mais force est de constater que le film a mal vieilli. Il faut attendre la dernière demi-heure pour qu'enfin il y ait un peu d'action lorsqu'une bataille rangée oppose d'anciens généraux de Napoléon venus s'installer avec leur famille en Alabama après la défaite de Waterloo (fait historique authentique) aux notables véreux qui essayent de s'emparer de leurs terres dont le meneur n'est autre que le fiancé officiel de la jeune femme séduite par John WAYNE un peu plus tôt. C'est l'occasion d'entendre en fond sonore résonner la Marseillaise mais on a du mal à voir ce que le régiment de trappeurs du Kentucky et les frenchies ont en commun. L'argument des beaux yeux (et épaules) de Fleurette (Vera RALSTON) est à l'image du film, un peu léger. Tout à fait dispensable et même parfois disons-le, ridicule.
La projection et les commentaires autour de "The Dead Don't Die" (2018) de Jim JARMUSCH* ne constitue pas seulement le climax hilarant du dernier film de Aki KAURISMAKI (qui a compris le potentiel comique "décalé" du film et en joue fort bien). Il donne une bonne définition de son dernier opus. Avec Hayao MIYAZAKI, celui-ci constitue le plus célèbre vrai-faux retraité du cinéma mondial. Visiblement il n'est pas si simple d'en finir avec le septième art quand celui-ci fait à ce point partie de vous, chacun des deux cinéastes incarnant en prime en tout ou en partie son pays à l'international. Et puis un film qui s'appelle "Les Feuilles mortes" avec deux personnages qui ont tout de zombies, cela ressemble assez au style Aki KAURISMAKI. Des cadres figés, des décors démodés, des couleurs délavées, des visages fatigués, des nouvelles tournant exclusivement autour de la guerre en Ukraine, histoire de rappeler que la Finlande partage une frontière de 1300 km avec la Russie, des rues désertées, un monde du travail déshumanisé, il y aurait de quoi se flinguer. C'est oublier que le monde froid et gris de Aki KAURISMAKI est constellé d'humanisme, d'humour, de touches de couleurs vives et d'amour. Car "Les Feuilles mortes" raconte surtout cela: une histoire d'amour entre deux prolétaires solitaires et malmenés par la vie dont les rencontres, systématiquement contrariées sont ponctuées de chansons et de cinéma. Comme dans ses autres films, la figure tutélaire de Charles CHAPLIN veille sur les amoureux avec une fin entre "Une Vie de chien" (1918) et "Les Temps modernes" (1936).
* Dans "Night on earth" (1991), la dernière séquence se déroulait à Helsinki et mettait en scène un acteur fétiche de Aki KAURISMAKI, Matti PELLONPAA.
"Ridicule" est avant d'avoir été un film un bijou d'écriture qui n'est pas sans faire penser aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Le scénariste Remi WATERHOUSE aurait d'ailleurs voulu le réaliser mais pour que le film puisse voir le jour, c'est Patrice LECONTE qui s'en est chargé sans changer une seule virgule au texte d'origine. "Ridicule" et "Les Liaisons dangereuses" qui se situent à la fin du XVIII° siècle dans les milieux privilégiés utilisent en effet le langage comme une arme pour séduire, tromper, humilier et même tuer. Dans "Ridicule", les traits d'esprit ouvrent les portes autant sinon plus que la courtisanerie ou l'argent. Mais le moindre faux pas s'y avère fatal et tôt ou tard, chacun y succombe. Dans les deux oeuvres, les libertins manipulateurs finissent pris à leur propre piège et le visage défait de la comtesse de Blayac (Fanny ARDANT) dans la scène finale n'est pas sans rappeler celui de la marquise de Merteuil jouée par Glenn CLOSE en train d'ôter son maquillage en versant des larmes de rage. Son pendant masculin, l'abbé de Villecourt (exceptionnel Bernard GIRAUDEAU, scandaleusement sous-employé dans le cinéma français) subit également le sort d'une humiliation publique et son désarroi presque enfantin le rend autrement plus sympathique que le vicomte de Valmont (qui on se le rappelle y laisse la vie). Cependant, "Ridicule" à la différence des liaisons dangereuses offre un prisme plus large que celui du panier de crabes des salons de Versailles ou des hôtels particuliers de la noblesse. Les candides s'y font initier mais pas dévorer. Car "Ridicule" colle à la réalité historique d'une époque contrastée où pendant que le monde ancien décadent et vain agonisait à l'image du baron de Guéret, un monde nouveau surgissait, en prise avec le réel, nourri de l'esprit des Lumières. Grégoire Ponceludon de Malavoy (Charles BERLING) est un noble provincial éclairé et proche de ses paysans dont il veut améliorer les conditions de vie, plombées par l'insalubrité de leur milieu naturel. Son ami, Bellegarde (Jean ROCHEFORT) est physiologiste et a élevé sa fille dans des principes rousseauistes, laquelle fille (Judith GODRECHE) a la stature d'une Marie Curie avant l'heure (allusion au fait que dans "Les Palmes de M. Schutz" (1996) mais aussi dans le plus récent "Marie Curie" (2016), Charles BERLING joue son mari, Pierre Curie). Enfin, une courte apparition de l'abbé de l'Epée (Jacques MATHOU) qui a favorisé la diffusion de la langue des signes dans son institution pour les sourds ou d'un Indien décoré par le roi Louis XVI trace des perspectives encore plus larges que celles de la question sociale en incluant les femmes, les handicapés ou les coloniaux.
Il y a deux films dans "Déserts". Le premier qui dure la première heure narre avec brio les aventures de deux pieds nickelés d'une agence du recouvrement de Casablanca sillonnant les villages du sud marocain pour tenter d'obtenir le remboursement des crédits contractés par les villageois. Cette partie-là est très réussie. Un peu à la manière de Jacques TATI dans "Playtime" (1967), le récit déroule une variété de situations burlesques causées par l'inadéquation des deux bonhommes vêtus de costumes-cravates qui en font deux petites mains de la mondialisation à l'environnement rural profond dans lequel ils évoluent. Chaque saynète tout en faisant rire illustre en effet la violence sociale que le Maroc moderne et urbain exerce sur ses territoires arriérés sans occulter lors d'une ahurissante chorégraphie d'entreprise la violence qui s'exerce sur les employés eux-mêmes. Le comique jaillit au sein même de l'image, extrêmement bien composée. Pour ne prendre qu'un exemple, Medhi et Hamid réclament de l'argent à un homme à la porte de sa maison qui prétend ne plus avoir de chèvres alors que juste au-dessus d'eux, on voit justement une chèvre pointer le bout de son nez. Autre exemple, les deux employés frappent à la porte d'une maison qui semble vide mais une échelle apparaît depuis le toit d'où descendent silencieusement et sans être vus les habitants etc.
Puis au bout d'une heure, comme s'il avait épuisé son filon, le film change du tout au tout. Il délaisse Medhi et Hamid pour un personnage mutique de repris de justice qui s'évade dans le désert avec la femme qu'il aime après avoir braqué son mari, petit tyran local qui rackette les villageois. A partir de ce moment là, le film se perd dans les sables, se contentant de montrer les personnages errer dans les paysages désertiques (magnifiques au demeurant): l'évadé, la jeune femme, son mari qui les poursuit, les deux employés du recouvrement qui ont été dépouillés de leur voiture par l'évadé puis une cohorte de migrants. Ce remplissage ne tient évidemment pas la route et on est déconcerté par l'absence de lien avec la première partie. C'est donc un film largement inabouti qui aurait mérité d'être réduit de moitié ou alors d'avoir un développement plus convaincant et cohérent.
"Un métier sérieux" est un film pris entre le marteau et l'enclume. D'un côté, à la manière de ses films/séries sur le monde de la médecine, Thomas LILTI cherche à dépeindre la réalité du monde de l'éducation façon "petites tranchettes de vie" et parvient souvent à toucher juste, notamment sur des détails: les travaux assourdissants qui empêchent d'entendre les cours, la fenêtre qui ne ferme pas comme si c'était une fatalité qui ne pouvait être changée, l'inspectrice sans empathie qui met un peu plus la tête sous l'eau de la prof déjà dépressive, l'exercice "attentat-intrusion" qui tourne au fiasco car mal préparé faute de formation préalable suffisante, les premiers postes éloignés, mal desservis, le cas des contractuels précaires etc. Autre aspect réussi, l'enseignement n'est pas idéalisé: il n'y a pas de Zorro pour venir sauver le navire éducation ou bien un super-prof capable d'éveiller une classe aux joies de la culture et encore moins de relation privilégiée prof-élève. D'ailleurs la séquence consacrée au conseil de discipline est particulièrement nuancée et ne débouche sur aucun miracle mais une sensation de gâchis collectif. Ce qui ressort et est également réaliste, c'est l'usure du quotidien et l'ennui qui pointe son nez des deux côtés: chez les élèves mais aussi chez les profs les mieux aguerris qui ont l'impression de ronronner. A côté de tous ces éléments sortis du vécu quotidien de nombreux établissements, le film est un feel-good movie qui montre une équipe de profs aux caractères archétypaux (le je m'en-foutiste, l'ex-cancre plus animatrice que prof et celle au contraire qui est trop appliquée, le vieux briscard et le petit jeunot qui débute etc.) et âges différents mais ultra-soudés et épaulés par une direction un peu faiblarde question charisme mais pleine de bonne volonté. Outre le fait qu'il s'agit d'une simplification considérable de la vie d'un établissement qui comporte bien d'autres acteurs clés (les CPE, l'intendant, le chef des travaux, les secrétaires pédagogiques, l'infirmière, l'assistante sociale...), le cas de figure montré dans le film est loin d'être une généralité. Il y a des équipe de profs qui s'entraident (par exemple les plus anciens qui ramènent les jeunes non véhiculés à la gare RER ce qui est également l'occasion de discuter) mais il y en a aussi qui se bouffent le nez pour des questions parfois de statuts, de classes, de missions ou d'horaires à se répartir. Le film s'intéresse par ailleurs assez peu aux élèves et occulte presque complètement la crise d'attractivité du métier et ses causes. Bref un essai qui ne manque pas d'intérêt mais quelque peu inabouti.
Si on accepte le "contrat" (pour reprendre un terme clé du titre en VO et du film lui-même) que propose le réalisateur Peter GREENAWAY au spectateur, on ne peut qu'être comblé par un film raffiné jusqu'au bout de ses plumes et de ses pinceaux. Personnellement, je suis partagée entre fascination pour la splendeur esthétique que dégage "Meurtre dans un jardin anglais" (tant par sa musique que par la composition de ses cadres et sa photographie) et exaspération envers le refus de ce dernier d'aller au-delà d'une mise en scène mécanique au service d'un jeu social froid et abstrait dans lequel les personnages ne sont que des pions manipulés par de super calculateurs*. Alors certes, il s'agit d'une satire au vitriol de la haute bourgeoisie et de son obsession pour la propriété et le patrimoine mais de là a ôter toute vie au tableau comme s'échine à le faire Neville (Anthony HIGGINS, sans doute le double du réalisateur) il y a une marge et si humour il y a, il est si écrit, si métaphorique qu'il faudrait comme dans les opéras posséder le livret pour en saisir toutes les subtilités: cela rajoute un écran supplémentaire à un film qui en contient déjà beaucoup à la façon des poupées russes. Il est beaucoup question de fruits par exemple: prunes, grenades, ananas et toujours comme substituts au sexe ou à la mort. Mais dans ce jardin où tout est sous contrôle, même les éléments incongrus qui s'immiscent dans le paysage (vêtements perdus, échelle oubliée, animal abandonné) ont été disposés sciemment pour renvoyer à des actes qui restent largement hors-champ et que le spectateur est invité à élucider en tant que participant à ce grand jeu qu'est le film. Toute cette complexité est au service d'une histoire pourtant très simple que l'on retrouve dans une nouvelle de Maupassant, "L'Héritage" à ceci près que celui qui croit mener le jeu alias Neville est en réalité le dindon de la farce et qu'il finira mangé tout cru.
* Notamment Mrs Talmann interprétée par Anne LAMBERT, inoubliable beauté botticellienne du merveilleux film de Peter WEIR, "Pique-nique a Hanging Rock" (1975).
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)