Vu hier en présence du réalisateur, Cristian MUNGIU qui a présenté le film. Un véritable thriller judiciaire qui nous tient en haleine du début à la fin et par bien des côtés fait penser à une autre palme d'or récente, "Anatomie d'une chute" (2022). A partir de faits objectifs (la défenestration du mari dans "Anatomie d'une chute" (2022), les bleus constatés en cours d'EPS sur le visage et le dos d'Elia, la fille aînée de la famille Gheorghiu), on assiste à une machine judiciaire qui s'emballe et à un glissement de la nature du procès qui devient celui d'un mode de vie et de valeurs opposés à ceux de l'Etat et de la société dominante. D'ailleurs dans un cas comme dans l'autre, on ne saura jamais la vérité et le spectateur est amené à se faire sa propre opinion. En résumé, l'enjeu du procès se déplace des faits (recherche de la cause de la mort dans un cas, de preuves de maltraitance parentale dans l'autre) à celui d'une déviance par rapport à la norme majoritaire. Sauf que cette fois, c'est le progressisme laïque qui juge le conservatisme religieux et le traditionalisme. On ne peut que penser en voyant le film à nos propres tribunaux de la pensée jugeant les moeurs de nos propres communautés minoritaires (à commencer par les musulmans) accusés de ne pas assez s'assimiler. Les Gheorgiu sont en effet un couple mixte roumano-norvégien qui s'est rencontré dans une communauté évangélique à Bucarest avant de s'installer dans le village natal de Lisbet (Renate REINSVE). Mihai (Sebastian STAN) qui est pourtant ingénieur aéronautique (et doit d'ailleurs accepter un travail en dessous de ses compétences) reste perçu avant tout comme un immigré roumain potentiellement archaïque ou violent qu'il faudrait faire plier. C'est donc un miroir très inconfortable que Cristian MUNGIU tend aux sociétés des pays riches et développés si promptes à dénoncer "pour leur bien" ceux, issus de pays moins favorisés, qui ne partagent pas ses valeurs. Même si Cristian MUNGIU ne cache rien du conservatisme du père qui dérape à de nombreuses reprises et rameute sa communauté évangélique pour protester devant le tribunal, l'inquisition norvégienne met mal à l'aise. Que tant de moyens soient déployés à partir de faits ténus (plusieurs autres pistes sur l'origine des bleus sont évoquées et elles sont tout aussi voire plus crédibles) donne l'impression d'un deux poids deux mesures et d'un acharnement sur ces parents à qui on dénie le droit d'élever leurs enfants lié à une machine bureaucratique qui s'enferme dans ses propres biais de confirmation. La question de la maltraitance s'avère n'être qu'un prétexte pour contester le fait qu'ils refusent à leurs enfants l'accès à YouTube ou qu'ils leur inculquent des idées rétrogrades sur l'homosexualité. Le zèle des services sociaux à placer les enfants, y compris un bébé encore allaité par sa mère sous couvert de protection n'est-il pas une autre forme de maltraitance?
Face à ce rouleau compresseur infernal pavé de bonnes intentions, la réaction de chacun des deux parents Gheorghiu trace deux voies possibles. Mihai choisit de s'appuyer sur sa communauté ce qui aggrave son cas, puis la fuite dans la clandestinité comme dans un autre film évoquant la violence d'Etat vis à vis de parents marginaux à qui les services sociaux prennent les enfants, "Ladybird" (1994). Mais là où Ken LOACH reste dans le réalisme, voire la tragédie sociale brute, Cristian MUNGIU choisit l'échappatoire subversif et romanesque.
Lisbet contrairement à son mari replié sur lui-même décide en effet de faire appel à sa voisine, une ancienne avocate. Et c'est cette voisine, Mia qui va faire bouger les lignes. En désaccord avec son mari tout aussi borné que Mihai, elle choisit d'aller défendre bénévolement cette famille abandonnée de tous et ce à l'encontre de ses propres convictions. Il n'y a ici aucun calcul politique, aucune stratégie réfléchie : face à l'urgence de la situation, une alliance purement instinctive se noue entre ces deux mères. La raison profonde de l'engagement de Mia est le bonheur de sa fille Noura, une adolescente difficile qui a noué une amitié passionnelle avec Elia. Un lien si intense qu'il suscite la jalousie autour d'elles et que Mihai désapprouve d'un terrible "elles sont trop proches" ce qui n'est pas étranger non plus à sa décision de fuir. Mais c'est trop tard, la bulle familiale a éclaté. En témoigne la scène où Mia est invitée à la messe par la communauté évangélique qui lui témoigne sa gratitude. Et le cadeau que Noura fait à Elia, un portable qui maintient le lien entre elles malgré la séparation physique. L'amour humain par delà les idéologies et les clivages culturels dessine sa propre boussole éthique.