"L'Homme voilé" de Maroun BAGDADI est un film méconnu réalisé dans le contexte de la guerre du Liban et qui montre les répercussions de ce conflit jusqu'au coeur de Paris. Le personnage joué par Bernard GIRAUDEAU, ancien médecin humanitaire ayant fini par prendre les armes a importé le conflit en rentrant à Paris puisqu'il traque le responsable d'un massacre de civils dont il a été le témoin. Problème: celui-ci est l'amant de sa fille, Claire (Laure MARSAC) qu'il utilise comme bouclier à moins que ce ne soit Claire qui espère se rapprocher de son père en devenant la maîtresse de Kamal (Michel ALBERTINI). A ce trio vient s'ajouter le commanditaire du meurtre, Kassar (Michel PICCOLI), un rescapé du massacre réfugié à Paris qui fomente sa vengeance contre Kamal d'une manière presque aussi sophistiquée et méthodique que le comte de Monte-Cristo.
"L'Homme voilé" est ainsi un film qui à l'image de "Incendies" (2010) ou de "Taxi Driver" (1976) montre les protagonistes d'un conflit hantés par un passé qui les empêche de vivre et continue à les poursuivre dans le présent. Bernard GIRAUDEAU, à fleur de peau, est habité par son rôle de grand traumatisé qui semble avoir des années de sommeil à rattraper. Ce n'est pas le seul point commun avec le film de Martin SCORSESE, le film baigne dans une atmosphère nocturne et le caractère sanglant et toujours actif du conflit est suggéré par le choix de situer le repaire de Kamal et de sa bande dans le hangar d'un abattoir, au milieu des carcasses d'animaux. Le reste du temps, ils naviguent dans d'autres lieux communautaires que la musique de Gabriel YARED contribue également à rendre dépaysants.
Cependant, le film souffre de plusieurs gros défauts. Les dialogues sont très ampoulés et la direction d'acteurs laisse à désirer ce qui se remarque surtout au niveau des deux jeunes actrices, Laure MARSAC et Sandrine DUMAS qui semblent réciter leur texte et manifestent une certaine raideur corporelle. Plus généralement, leurs personnages d'ados parisiennes bourgeoises qui semblent se mouvoir sans difficulté dans le milieu communautaire libanais sonnent complètement faux. D'ailleurs ces deux lycéennes sont outrageusement sexualisées, le tout dans un lourd climat incestuel: Claire nue devant son père puis maîtresse de l'homme qu'il traque ce que ne manque pas d'exploiter Kassar puis Julie qui vient se donner au père de sa copine. Ca fleure bon l'époque des "nymphettes" chères à Bernard Pivot, celle où personne ne s'offusquait que Gabriel Matzneff recrute ses maîtresses à la sortie du collège. Enfin le point de vue sur la guerre du Liban est partial. Les rescapés du massacre proviennent d'un milieu bourgeois et appartiennent tous à la communauté chrétienne alors que les musulmans sont les grands méchants tueurs d'enfants. J'ai alors repensé avec nostalgie à l'intelligence d'un film comme "Les Aventures de Rabbi Jacob" (1973) où tout le monde en prenait pour son grade, les clichés attribués à chaque communauté étant tournés en dérision comme ceux que Victor Pivert attribue aux arabes sans savoir qu'il a leur chef au bout du fil, celui-ci lui répondant avec ironie: "une vraie tête d'assassin!"
"La nuit du verre d'eau" est le premier film de Carlos CHAHINE qui revient sur l'histoire de son pays natal, le Liban, qu'il a dû quitter en 1975 au début de la guerre civile qui déchira le pays pendant quinze ans et dont les plaies aujourd'hui ont bien du mal à se refermer. Il en ausculte donc les prémices en situant son film en 1958, soit à mi-chemin entre l'indépendance du Liban et le début de la guerre. En effet il s'agit d'une année charnière durant laquelle la montée des tensions politiques et religieuses entraîna l'intervention des américains pour défendre dans un contexte de guerre froide les chrétiens pro-occidentaux face à une insurrection venue d'une partie de la communauté musulmane qui voulait que le Liban fusionne dans une République arabe unie avec la Syrie et l'Egypte panarabiste de Nasser. Finalement un compromis fut trouvé entre les deux parties et les américains purent quitter le pays au bout de quelques mois. Mais les graines de la discorde étaient semées d'autant qu'à la suite de la première guerre israélo-arabe, de nombreux palestiniens avaient trouvé refuge au Liban, bien avant l'exode massif de la guerre des 6 jours en 1967 qui allait contribuer à déstabiliser le pays.
Ce contexte est évoqué dans le film mais de loin car il se situe dans une vallée reculée qui ne perçoit que les échos lointains des événements qui se déroulent à Beyrouth. C'est à la fois un avantage et un inconvénient. Un avantage car le cadre montagneux fournit des images somptueuses de l'arrière-pays. Un inconvénient car la grande histoire n'interfère pas significativement avec celle du film. Tout au plus voit-on quelques "signaux faibles": des hommes qui s'entraînent au tir en vue de former une milice pour protéger le village, une dispute à table entre un musulman et la famille chrétienne qui l'a invité à dîner, quelques paroles à la radio ou dans les journaux. "La Nuit du verre d'eau" est plutôt une chronique de moeurs intimiste qui n'est pas sans rappeler sur le fond "Mustang" (2014) bien que la forme soit complètement différente (échevelée et nerveuse dans "Mustang", posée et glamour dans "La nuit du verre d'eau"). L'histoire se concentre en effet sur le destin de trois soeurs issues d'une famille chrétienne aisée de ce village qui sont soumises au pouvoir patriarcal. L'aînée étouffe dans son mariage et ne trouve d'échappatoire que dans un adultère avec un français de passage accompagné de sa mère (Pierre ROCHEFORT et Nathalie BAYE). La seconde est promise à un mariage arrangée selon une procédure identique à celle que l'on voit dans "Mustang". Et la plus jeune a une relation clandestine avec un jeune du village dont le père ne veut pas. S'y ajoute l'enfant de la soeur aînée qui par son statut est en position d'observateur. L'interprétation est en tous points remarquables et le style roman-photo, élégant et bien choisi car correspondant aux magazines féminins de l'époque (d'autres films traitant de l'émancipation féminine dans les années 50 ont adopté ce style comme "Loin du paradis" (2002) ou "Carol") (2015). Néanmoins le film se disperse un peu à force d'embrasser trop d'éléments à la fois et doit une fière chandelle à son actrice principale, Maryline Naaman qui est magnétique.
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