Très grand film se situant au confluent du social et de l'intime, "The Servant" est l'histoire d'une relation d'emprise d'un valet sur son maître, nourrie de revanche sociale, de sadomasochisme et d'homosexualité refoulée. Comme l'époque interdit d'être explicite, ce sont le décor, l'agencement de l'espace et la mise en scène qui vont "parler" bien mieux que les propos des personnages. La première scène, programmatique, dit déjà à peu près tout. Un homme tiré à quatre épingles, impeccable d'élégance mais qui n'est pourtant qu'un domestique de niveau supérieur -un majordome en somme- entre chez son futur maître pour se faire embaucher. Mais en lieu et place du haut standing attendu, il découvre un lieu vide et décrépi et un homme endormi dans un laisser-aller total qui fleure bon l'esprit faible et décadent. Les yeux froids et intelligents de Barrett n'ont pas perdu une miette du spectacle (immense Dirk BOGARDE dont la fausse impassibilité cache une intériorité de plus en plus terrifiante) alors que la caméra le filme en contre-plongée, au-dessus du corps endormi de sa future victime. D'emblée, c'est Barrett qui domine, c'est lui qui rénove la maison selon ses propres directives et c'est lui qui va n'avoir de cesse d'en prendre possession, ainsi que du corps et de l'esprit de son propriétaire. Tâche d'autant plus facile que celui-ci n'offre que bien peu de résistance aux assauts de plus en plus violents de son bourreau dont les manières si parfaites cachent des trésors de perversité. Car Tony (James FOX, trente ans avant de rejouer les aristocrates dévoyés chez James IVORY) ne maîtrise rien de se qui se passe en lui et n'est qu'une chiffe molle sans volonté, rapidement vidée de toute substance. Il y a bien la fiancée de Tony, Susan (Wendy CRAIG) qui a flairé le piège et tente de reprendre prise sur l'espace et sur l'homme (l'enjeu des fleurs, des coussins etc.) mais le problème pour elle est que les instincts profonds de Tony sont contre elles et avec Barrett*. Ce dernier incarne de façon perverse un Figaro écrasant l'ADN supposé supérieur par sa seule intelligence. On a beaucoup parlé à propos du film de la dialectique du maître et de l'esclave et à juste titre tant celui-ci souligne notamment à travers la métaphore de la traversée des miroirs la dépendance infantile du maître à son domestique qui comble ses besoins et exerce un contrôle total sur lui mais celle-ci se double d'une attirance et fascination sexuelle tout à fait semblable à celle de "Furyo" (1982) ou de "Reflets dans un oeil d'or" (1967). Est-ce un hasard si les deux hommes ne se retrouvent sur un pied d'égalité que lorsqu'ils évoquent avec nostalgie l'époque de la "camaraderie" du régiment?
* Joseph LOSEY utilise exactement le même procédé que Basil DEARDEN dans "La Victime" (1961) pour révéler l'homosexualité refoulée de son personnage principal: des photos d'hommes érotisées accrochées au mur de sa chambre. C'est "La Victime" (1961) qui a révélé la vraie personnalité de Dirk BOGARDE et donné l'idée à Joseph LOSEY et à Luchino VISCONTI de l'employer.
Très beau film romanesque sur deux âmes blessées prises dans la tempête de l'histoire, "La comtesse blanche" narre la rencontre dans le Shanghai de la fin des années trente de Sofia, une comtesse russe déchue (Natasha RICHARDSON, magnifiquement mélancolique) et de Todd Jackson, un diplomate américain aveugle (Ralph FIENNES, aussi vulnérable que résilient). La première subit une double peine inique. A l'exil vient s'ajouter le rejet de sa belle-famille qui pourtant vit à ses crochets mais qui se réfugie hypocritement derrière la religion pour condamner sa manière de leur rapporter de l'argent en jouant les entraîneuses et occasionnellement les prostituées. Elle tente également par tous les moyens de la séparer de sa fille qui subit soi-disant sa mauvaise influence. Le second qui a perdu toute sa famille et la vue dans des circonstances mystérieuses décide d'ouvrir un bar-cabaret en s'associant avec un japonais Matsuda et en enjoignant à Sofia de venir travailler pour lui. Mais ce relatif havre de paix qu'est "La comtesse blanche" (le nom du bar de Todd Jackson) n'est que temporaire. L'invasion japonaise de la ville oblige les personnages à fuir. C'est au beau milieu de la panique et des bombes, dans une atmosphère de ténèbres et de mort que la vérité des sentiments se fait jour, comme souvent chez James IVORY qui aurait pu faire sienne la phrase de Léonard Cohen "Il y a une fissure en chaque chose car c'est par là que la lumière peut entrer". La fin, subtilement mélancolique est superbe. Contrairement à beaucoup de critiques qui ont trouvé le film confus, je l'ai trouvé au contraire parfaitement limpide.
A noter que "La comtesse blanche" est la dernière collaboration de James IVORY avec Ismail MERCHANT, ce dernier étant décédé peu après la fin du tournage. Le scénario est de Kazuo ISHIGURO, l'auteur du roman "Les Vestiges du jour" dont l'adaptation fut l'un des plus grands succès de James IVORY.
"Orgueil et Préjugés" à la sauce bollywoodienne revue et corrigée par Hollywood et la réalisatrice de "Joue-la comme Beckham" (2002) cela donne un film chatoyant et entraînant dans lequel on ne s'ennuie pas une seconde. Le livre de Jane Austen renommé en VO "Bride and Prejudice" est astucieusement transposé de nos jours entre personnes de la très bonne société certes mais issues de deux cultures différentes ce qui épice pas mal la sauce. Outre les chassés croisés dans les différents pays des protagonistes (l'Inde, le Royaume-Uni et les USA) on retrouve l'esprit melting-pot dans des chorégraphies qui évoquent autant Bollywood que Broadway. Les acteurs indiens sont globalement très bons avec une mention spéciale pour l'héroïne, Lalita. Aishwarya RAI est d'une beauté à couper le souffle (elle a été miss monde dix ans avant de jouer dans le film) et a beaucoup d'esprit et de caractère, bref elle est parfaite en Elizabeth indienne. L'autre acteur épatant, c'est Nitin Chandra Ganatra qui joue un M. Kohli (Mr. Collins) beaucoup plus sympathique que dans le roman, ridicule certes mais tendre. Il est clair que le film n'est pas une satire sociale comme peut l'être le roman d'origine, tout est fait pour faire rêver et divertir le spectateur à la manière des soap opera donc on ne parle pas des choses qui fâchent et on reste léger. Il n'empêche que le charme opère et que le film opte pour une direction clairement féministe. Les personnages masculins sont en effet pâlots à côté des filles de la famille Bakshi, y compris le pauvre Darcy joué par un bellâtre quelconque. C'est dommage mais le personnage est souvent sacrifié dans les adaptations au profit d'Elizabeth.
"The Householder" ("Le chef de famille") est le premier film du fameux trio composé du réalisateur James IVORY (qui n'avait alors réalisé que des documentaires), du producteur Ismail MERCHANT et de la scénariste Ruth PRAWER JHABVALA qui a adapté son propre roman. Contrairement aux films ultérieurs du trio situés en Inde, plus multiculturels et multiethniques (et plus pessimistes aussi quant à leur issue en raison des séquelles douloureuses de la colonisation) "The Householder" est centré sur la culture indienne et n'a presque que des protagonistes indiens. Il faut dire que l'influence de Satyajit RAY qui a soutenu la production du le film se fait sentir. D'une certaine manière, il est une figure tutélaire pour le trio. Autre lien important avec l'Inde, la rencontre avec la dynastie Kapoor, Shashi KAPOOR étant présent dans la plupart des films tournés en Inde par Ivory et ses deux proches collaborateurs. Comme plus tard dans leurs films anglais, la fidélité à des acteurs-fétiches est une marque du cinéma d'Ivory. De même l'indianité de "The Householder" n'empêche pas d'y reconnaître la thématique favorite du cinéaste: parvenir à être soi-même dans un monde régi par des conventions aliénantes. Il raconte en effet comment un mariage arrangé se transforme peu à peu en mariage d'amour en dépit des défaillances du "chef de famille" qui ne se sent pas taillé pour le rôle car trop timide pour s'imposer face à un employeur et un bailleur cupides et une mère envahissante.
Beau film autobiographique du réalisateur britannique John BOORMAN sur le thème de l'enfance en temps de guerre. La sensibilité du regard du cinéaste donne un caractère universel à cette chronique qui lui permet d'échapper à l'usure du temps comme à l'époque retranscrite. D'ailleurs le jeune héros perçoit l'instant de la déclaration de guerre comme un moment où le temps s'arrête autour de lui. Par la suite, la magie de l'enfance est montrée comme un rempart permettant de transformer le quartier dévasté par l'horreur bien réelle du Blitz de Londres en terrain de jeu grandeur nature. N'importe quel gamin d'aujourd'hui peut s'identifier à Billy récupérant les débris de shrapnels comme s'il effectuait une chasse au trésor ou bien se défoulant avec ses camarades en saccageant encore davantage les maisons en ruine*. Et quel enfant n'a jamais rêvé de voir son école détruite afin d'être dispensé de devoirs et de connaître "deux ans de vacances"?
Néanmoins pour tendre et relativement léger qu'il soit, le regard de John BOORMAN ne fait pas l'impasse sur le côté sombre de la guerre, même vue à hauteur d'enfant. Il montre comment celle-ci se rapproche de son quotidien au point de finir par faire voler en éclats le cocon familial, révélant les failles du mariage de ses parents et entraînant l'effondrement des valeurs traditionnelles, ce dont sa grande soeur profite en vivant une adolescence délurée et ce d'autant plus qu'elle côtoie la mort. La fin constitue un refuge dans lequel se reconstitue la famille malmenée mais celui-ci est trop paradisiaque pour être tout à fait honnête car fondé sur un retour dans le passé.
* Je me souviens avoir subi dans mon enfance l'une des pires engueulades de ma vie pour avoir avec un camarade de jeu cassé les vitres d'un bâtiment désaffecté.
"My Beautiful Laundrette" qui a révélé le talent de Stephen FREARS est une oeuvre modeste au départ, pensée pour la TV mais qui s'avère passionnante en ce qu'elle détricote toutes les formes de manichéisme et plus généralement de binarité dans une époque pourtant particulièrement clivante, celle les grandes grèves ouvrières de l'ère Thatcher. Et elle le fait d'une manière particulièrement originale. Les personnages ont tous plusieurs facettes et appartenances qui brouillent les barrières sociales. Mieux encore, on décolle du pur réalisme social que l'ancrage territorial dans une banlieue sinistre du sud de Londres semblait annoncer pour s'élever quelque peu sarcastiquement vers un mini-royaume kitsch de comédie musicale à la Jacques DEMY. La laverie automatique (laundry) pourrie que l'on rénove et que l'on transforme en mini-palace forme une bulle qui bien qu'éclatée sur la fin ne remet pas en cause une histoire d'alchimie et de réussite sociale décalée riche de métaphores autour du nettoyage (de la crasse sociale) et du blanchiment (de l'argent sale). Autour de la transparence aussi. Car cette entreprise est le fruit d'une union aussi improbable que riche d'enseignements entre un anglo-pakistanais ambitieux et un petit voyou facho. Omar (Gordon WARNECKE) est tiraillé entre un père intellectuel déchu et un oncle mafieux richissime. Il rejette les injonctions du premier (faire des études et se marier) pour se lancer dans les affaires, aidé par le second sans pour autant se laisser happer par les lois du clan. Il choisit au contraire un positionnement de rupture en s'alliant professionnellement mais aussi amoureusement avec son ancien camarade de classe qu'il ose aborder, tous arguments de séduction dehors en faisant fi de sa bande de skinheads pourtant ouvertement agressifs et racistes. Johnny (Daniel DAY-LEWIS) accepte le marché parce que au fond de lui-même il se sait différent et qu'il accepte de redevenir un individu au lieu de se fondre dans son groupe. Soit exactement ce que lui propose Omar. Tous deux osent donc sortir des logiques sociales et ethniques de groupe simplistes. L'origine pakistanaise de Omar est compensée par son capital culturel (qu'il doit à son père) et social (qu'il doit à son oncle) alors que Johnny qui appartient au groupe dominant WASP (white anglo-saxon protestant) ne possède ni l'un (comme le révèle son accent prolétaire cockney), ni l'autre (il est SDF) et doit se farcir les tâches subalternes à la laverie.
Oui on peut rire de tout à condition de le faire intelligemment. A ce jeu là, les membres des Monty Python ont tout compris. Plutôt que de concentrer leur satire sur des figures religieuses d'une envergure exceptionnelle et qui n'ont donc rien de drôle, ils ont fait un pas de côté dès la première et hilarante séquence dans laquelle les rois mages se trompent d'étable*. Car tel est le destin de Brian Cohen de Nazareth: être pris à son corps défendant pour un messie. L'humour des Python fait rage dans cette relecture iconoclaste des Evangiles, épinglant la ferveur des fidèles suivant aveuglément un homme qui n'a rien demandé en vénérant les objets qui lui appartiennent comme si c'étaient des signes divins, ridiculisant les autorités romaines aussi peu efficaces que dans un album d'Astérix (mais avec des noms nettement plus trash) et se moquant du militantisme des opposants, des "terroristes" plus doués pour blablater que pour agir (surtout leur chef, un planqué de première). Comme dans "Sacré Graal", les anachronismes font des merveilles, que ce soit la séquence dans laquelle Brian est sauvé par un vaisseau spatial qui rappelle en tous points celui du premier "Star Wars" qui avait triomphé au box-office deux ans plus tôt ou bien celle qui voit un groupe de samouraï se faire hara-kiri au lieu de secourir des crucifiés qui finissent par entonner joyeusement "Always look the bright side of life" en totale contradiction avec l'horreur de la situation. Comme dans "Sacré Graal" également chacun des membres du groupe interprète plusieurs rôles mais ceux qui se distinguent le plus c'est Graham Chapman qui après avoir endossé le rôle du roi Arthur devient l'alter ego malchanceux de Jésus et sa virago de mère, jouée par Terry Jones, également réalisateur du film. En dépit de son délire parodique, le film est extrêmement bien documenté historiquement. Il fourmille de détails véridiques et de connaissances pointues sur la période, Terry Jones étant également historien. On peut ajouter que contrairement à "Sacré Graal", il s'agit d'une véritable histoire et non d'une suite de sketches. "La Vie de Brian" apparaît plus que jamais d'actualité lorsqu'il évoque l'irrationnalité des foules prêtes à croire aveuglément en n'importe qui (Trump par exemple qui a renouvelé la notion de culte impérial en se présentant comme une figure invincible**) ou à l'inverse à lyncher les blasphémateurs qui osent ébranler le mythe.
* Ce qui n'a pas empêché le film d'être accusé à sa sortie d'être blasphématoire et d'être interdit dans plusieurs pays.
** "Le vrai sujet du film c’est : le besoin de l’être humain d’avoir quelque chose à suivre, à idolâtrer" (Terry Jones).
Film très peu connu de James Ivory, le premier tourné dans sa patrie d'origine, "Savages" est une sorte d'essai filmé d'un intérêt franchement inégal. Le début est prometteur et m'a fait penser à "L'aube de l'humanité", la première partie de "2001, l'Odyssée de l'espace" de Stanley Kubrick avec sa tribu primitive qui voit soudain surgir venue d'un autre espace-temps une balle de croquet. Le noir et blanc et le muet établissent un parallèle entre les origines du cinéma et celles de l'homme. Mais la suite qui se déroule dans une villa sudiste pendant l'entre deux guerres est beaucoup plus laborieuse. Ivory a visiblement voulu faire une satire de la société mondaine décrite dans les romans de Francis Scott Fitzgerald à la manière surréaliste de Luis Buñuel. En établissant un parallèle entre chaque membre de la tribu de sauvages et sa version soi-disant "civilisée", on comprend assez vite le message qu'il veut faire passer et qui est une déconstruction de l'idéologie coloniale fondée sur la prétendue supériorité de la culture occidentale ("mission civilisatrice" en version française, "fardeau de l'homme blanc" en version anglaise). Mais le résultat est hélas confus et longuet. Les quelques bonnes idées de mise en scène (utiliser l'espace de la villa pour faire ressurgir les bas instincts dans la cave et dans la piscine, l'animalité dans les bois qui bordent le terrain de croquet ou l'élévation spirituelle dans le grenier) sont noyées dans des scènes inutilement étirées qui finissent par susciter l'ennui. Les personnages ne sont pas d'ailleurs assez caractérisés pour endosser des "rôles sociaux" pertinents. Les femmes en particulier sont interchangeables. Quant aux invertis, on se demande ce qu'ils viennent faire là car ils n'apportent absolument rien à l'intrigue. Intéressant donc mais inabouti.
Fantômes et fantasmes. Puritanisme et débauche. Sexualité (réprimée) et mort. Noir et blanc. Fleurs et reptiles. Statues et insectes. Images et sons. Enfants et adultes. Ces couples ne fonctionnent pas dans l'opposition mais selon le principe des vases communicants dans le film néo-gothique de Jack CLAYTON qui constitue l'adaptation la plus brillante du roman de Henry James, "Le Tour d'écrou" en parvenant à traduire cinématographiquement son ambiance oppressante et ses zones d'ombre. La réalisation, fondée sur la suggestion, le trouble, distille un malaise croissant alors que selon la dynamique de la contamination qui est à l'oeuvre durant tout le film, les "innocents" le paraissent de moins en moins. Ainsi le comportement de Miss Giddens (Deborah KERR, surdouée de l'interprétation des "vierges folles") face aux visions démoniaques qui l'assaillent se dérègle de plus en plus au point de devenir suspect. Cette vieille fille de pasteur encore désirable (et désirante à son corps défendant) mais corsetée, à l'image de la société victorienne devient un danger pour les enfants qu'elle est chargé de protéger. Enfants auprès desquels on pense qu'elle se réfugie comme un rempart contre sa peur du monde adulte mais manque de chance: ces enfants-là ont été corrompus. Sous le vernis policé de leur éducation aristocratique rôdent des pulsions de sexe et de mort inquiétantes qui se "matérialisent" sous la forme de spectres hantant les recoins du manoir, ceux de la gouvernante et du valet qui étaient chargés de les "éduquer" mais qui forniquaient dans tous les coins tout en se détruisant*. A cet endroit précis réside la principale zone d'ombre du livre et du film mais sa nature ne fait aucun doute. Le comportement séducteur de Miles (Martin STEPHENS), sa franchise déroutante qui révèle que le monde adulte n'a aucun secret pour lui et ses paroles en décalage complet avec son apparence de petit garçon de dix ans suscite un trouble croissant chez Miss Giddens dont le comportement se dérègle de plus en plus (tics nerveux, visage qui se couvre de sueur, vision troublée etc.) La religion s'avère impuissante à contenir ses pulsions. Le couple pervers la hante. Si consciemment elle veut sauver les enfants en les exorcisant, nul doute qu'inconsciemment elle veut prendre la place de Miss Jessel, l'ancienne gouvernante en chassant Flora à travers laquelle elle semble encore vivre pour mieux se retrouver seule avec Peter Quint le valet qui parle à travers la bouche de Miles. La dernière scène, magistrale, à la fois mortifère et orgasmique, se clôt sur un summum de malaise et d'ambiguïté.
* Je n'ai pu m'empêcher de penser à "The Servant" (1962) de Joseph LOSEY qui date de la même époque, histoire d'une subversion sociale et sexuelle dans laquelle le valet finit par posséder le maître à tous les sens du terme. Flora et Miles sont filmés comme des menaces dans "Les Innocents" notamment par le jeu de la contre-plongée, qu'ils le soient réellement ou seulement dans l'imagination de Miss Giddens.
James IVORY est un réalisateur dont je me suis sentie proche dès le premier film que j'ai pu voir de lui quand j'avais une vingtaine d'années. En approfondissant ma connaissance de sa filmographie, les raisons en sont devenues évidentes. Je partage en effet avec lui un certain nombre de caractéristiques. Tout d'abord la distorsion entre une apparence classique et une force subversive cachée. Chez James Ivory, l'académisme est un faux-semblant, de subtiles fissures craquelant les plafonds des institutions les plus vénérables. Autre point commun, lié au premier, le multiculturalisme. Ne me reconnaissant pas dans mes origines, j'ai construit ma vie à cheval sur plusieurs continents, exactement comme il l'a fait en partenariat avec le producteur indien Ismail MERCHANT (avec lequel il était en couple) et la scénariste Ruth PRAWER JHABVALA, allemande mariée à un indien, oeuvre artistique et vie intime ne faisant le plus souvent qu'un. C'est ainsi que dans la plupart de ses films, on suit deux types de personnages: ceux qui échouent à se libérer du carcan dans lequel ils sont emprisonnés et en souffrent (consciemment ou non) et ceux qui y parviennent, au prix du choix d'une certaine marginalité.
"Shakespeare Wallah", son deuxième film réalisé en 1965 raconte l'histoire d'une véritable famille d'acteurs britanniques shakespeariens, les Kendal, renommés pour le film les Buckingham (ils jouent donc leurs propres rôles, dans la vie et sur scène) qui ont choisi de vivre et de se produire dans l'Inde postcoloniale. Coupés de leurs racines mais pas vraiment intégrés à la société dans laquelle ils vivent, ils semblent évoluer dans un monde à part qui est pourtant condamné: leurs contrats se raréfient et le public se détourne d'eux pour des formes de spectacles plus modernes et plus proches d'eux culturellement, principalement le cinéma bollywoodien (même si ironiquement celui-ci s'inspire beaucoup du mode de vie bling-bling de son homologue américain). De façon très symbolique, Lizzie, la fille du couple Buckingham alias du couple Kendal (jouée par Felicity KENDAL qui avait alors l'âge de son rôle, 18 ans) tombe amoureuse d'un jeune indien riche et oisif qui mène en parallèle une liaison avec une star de Bollywood, Manjula (Madhur JAFFREY). Pourtant Sanju (Shashi Kapoor) éprouve des sentiments plus profonds pour Lizzie que pour Manjula qui est de plus dépeinte comme une gamine trop gâtée, jalouse et capricieuse (pour ne pas dire garce). Mais leur relation est entravée par la différence culturelle, Sanju ne pouvant envisager que sa femme soit une actrice en butte aux désirs concupiscents mais également aux humiliations du public. Et les parents de Lizzie se rendent bien compte avec le déclin de leur art que l'avenir de leur fille en Inde est compromis et qu'ils doivent l'envoyer dans leur pays d'origine où elle n'a jamais mis les pieds.
Malgré le manque de moyens, le film est de toute beauté (la scène d'amour dans un brouillard pourtant produit artificiellement est assez extraordinaire d'expressivité et ce alors que de l'aveu même de James Ivory, il la croyait ratée) et très marqué par une autre fructueuse collaboration: celle de James IVORY et de Satyajit RAY qui signe la musique.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)