"A ma soeur!" est une claque cinématographique, sans doute le meilleur film de Catherine BREILLAT que j'ai vu jusqu'à présent avec "36 fillette" (1987). Cela tient d'ailleurs dans les deux films à l'alternance de scènes d'un réalisme cru et d'autres oniriques ou cauchemardesques flirtant avec le surréalisme. La situation de départ de "A ma soeur!" ressemble d'ailleurs à celle du troisième film de la réalisatrice, sauf que l'adolescente en vacances (et donc disponible) obsédée par la perte de sa virginité s'est dédoublée. Catherine BREILLAT se projette dans son film à travers deux rôles: celui de l'actrice de l'initiation sexuelle, une fille hautement désirable (Roxane MESQUIDA) et celui de la spectatrice qui en est le témoin et qui n'en perd pas une miette, plus jeune et obèse (Anais REBOUX).
Catherine BREILLAT a rejoué l'une des scènes du film dans "Sex is comedy" (2001) qui apparaît comme une mise en abyme de "A ma soeur!" Logique, car "A ma soeur!" est en quelque sorte l'histoire de la genèse de "Sex is comedy" (2001). Anaïs est d'abord mise dans une position de voyeurisme forcé. Elle partage sa chambre avec sa soeur qui lui impose d'assister à ses ébats avec Fernando (Libero DE RIENZO), le jeune italien qu'elle a rencontré. Ebats qui dans tous les films de la réalisatrice s'apparentent à une négociation pied à pied mettant en lumière toutes les manipulations auxquelles s'adonne l'homme, qui utilise tour à tour la menace, le chantage et les flatteries pour parvenir à ses fins, ne laissant aucune chance à Elena. Anaïs reste invisible à leurs yeux, comme à ceux de leurs parents dont la mésentente est manifeste, le père s'évaporant très tôt dans le film. Lorsque la mère découvre la liaison d'Elena avec Fernando, la crise éclate mais Anaïs en reste exclue. C'est alors que son rôle change, passant de simple témoin à celui de metteuse en scène, faisant basculer le film dans une dimension parallèle qui donne au film ses scènes les plus fortes.
Celle de l'autoroute tout d'abord dont je ne vois qu'un seul équivalent, "Duel" (1971). Seule la mise en scène nous fait ressentir la menace que les poids-lourds patriarcaux représentent pour la voiture dans laquelle se trouvent les trois femmes. Leurs phares qui se reflètent dans les rétroviseurs et les vitres créent une atmosphère de traque tandis qu'ils ne cessent de cerner le véhicule, menaçant à chaque instant de le percuter. A cet encerclement extérieur correspondant explicitement à la prédation masculine répond la fureur hystérique à l'intérieur de l'habitacle entre la mère et Elena. Anaïs, invisibilisée à l'arrière est coincée de toutes parts semble réduite à l'impuissance. C'est bien pour cela que la dernière scène, conçue comme un slasher, consiste à briser la barrière entre l'extérieur et l'intérieur et à faire entrer les monstres tapis dans son inconscient jusqu'au coeur de la cellule familiale pour l'acte final, tragique mais dont Anaïs devient pour une fois le centre. Sa dernière réplique montre que c'est définitivement elle qui a pris les commandes.
Catherine BREILLAT s'était déjà frottée au polar mais avec "Une vieille maîtresse", elle s'attaque au film en costumes, à l'adaptation littéraire et au vertige hitchcockien avec son héros tiraillé entre une blonde virginale à la Grace KELLY (Roxane MESQUIDA) en qui il place tous ses espoirs et une espagnole brune incendiaire aux faux airs de Carmen ou d'Esmeralda (Asia ARGENTO) dont il n'arrive pas à se défaire. Cette incapacité à trancher causera sa perte. En effet la gémellité des deux femmes ne fait que se renforcer au cours du récit qui fonctionne comme un jeu de miroirs et de doubles sur fond d'érotisme fétichiste. Vellini nous est présentée dans les vêtements et la pose de la Maja Vestida de Goya car son érotisme émane tout autant de son corps que de sa parure et plus loin dans le récit Hermangarde pose comme la Maja Desnuda, le pendant du premier tableau, dans une nudité marmoréenne liée à son statut de femme enceinte sacralisée. Pourtant les enfants conçus avec l'une et avec l'autre connaîtront le même destin avorté, soulignant qu'il s'agit en réalité des deux moitiés d'une même personne, séparées par la névrose de la maman et de la putain. Si le personnage principal, Ryno de Marigny (Fu'ad Ait AATTOU) est assez transparent malgré son indéniable beauté physique à l'image de son personnage passif qui subit les événements, Asia ARGENTO crève l'écran en gitane provocante tandis que Roxane MESQUIDA est réifiée à l'extrême, comme si elle était une toile peinte ou une statue.
Catherine BREILLAT a également opéré un télescopage de siècles littéraires en confrontant l'oeuvre originale de Barbey D'Aurevilly datée de 1851 à celle de Choderlos de Laclos via le personnage de la marquise de Flers (Claude SARRAUTE), la grand-mère d'Hermangarde qui a vécu sa jeunesse à l'époque des "Liaisons dangereuses" et semble en retrouver une seconde (jeunesse) en écoutant le récit de Ryno de Marigny. Seulement la marquise de Flers est issue d'une époque où la séduction était une question de stratégie alors que le romantisme de Barbey d'Aurevilly est viscéral, sombre et torturé. La marquise de Merteuil est mise échec et mal par l'irruption d'une Emily Bronte ibérique échevelée et indomptable.
Splendide esthétiquement et très riche à explorer, le film souffre cependant par moments d'une écriture ampoulée liée au style littéraire de Barbey d'Aurevilly qu'a choisi de garder la réalisatrice. Cela se manifeste surtout dans les tirades de Ryno de Marigny qui semble réciter sa leçon plus qu'incarner un personnage.
Catherine BREILLAT s'empare du film de genre, à savoir ici le polar pour y injecter ses obsessions. Comme dans "36 fillette" (1987), l'acte sexuel devient une lutte au corps à corps entre Barbara, une jeune femme qui se cherche et ne se satisfait pas du rôle qui lui est attribué (épouse, ménagère et objet sexuel) et Georges, un homme bien plus âgé, solitaire, usé, rempli du dégoût de lui-même. Il faut dire qu'il a de quoi être dégoûté de lui-même tant sa "persona" sociale est rebutante. Georges Deblache coche toutes les cases du flic beauf, raciste et misogyne. Quoique son coéquipier, Théron, le mari de Barbara, le surpasse peut-être encore dans le masculinisme crasse. C'est d'ailleurs une remarque de trop "ça requinque" devant Georges à propos du rapport sexuel qu'il vient d'avoir avec Barbara qui déclenche sa révolte silencieuse à l'aide d'un plan couperet où elle se retourne, visiblement choquée. Les deux hommes se tirent vers le bas, formant à eux deux un boys club évaluant toutes les femmes de leur commissariat à l'aune de leur potentiel baisable. Georges cependant comme Maurice dans "36 fillette" (1987) apparaît surtout pathétique et paumé. Le fait que son meilleur ami soit un truand (le présentateur du mythique Ciné-club, Claude-Jean PHILIPPE) révèle à quel point lui non plus ne sait pas où est sa place. Catherine BREILLAT a beaucoup de talent pour réunir des duos originaux, ici Claude BRASSEUR absolument remarquable et LIO dont on peut mesurer aujourd'hui le caractère engagé et visionnaire de sa carrière au cinéma dans les années 80.
Avec ça, Catherine BREILLAT nous plonge sans fard dans une atmosphère urbaine blafarde typique de la France du début des années 90 à base de néons de commissariats, de bars-PMU miteux, de confinement à l'intérieur des habitacles de voitures, d'habitations maussades qui n'est pas sans rappeler celle de "Le Garcu" (1995) de Maurice PIALAT à qui elle avait confié le scénario de "Sale comme un ange" mais il l'avait refusé. On pense aussi à "L.627" (1992) de Bertrand TAVERNIER, film contemporain de "Sale comme un ange" d'autant que Nils TAVERNIER, son fils, joue le rôle de Théron.
Troisième film de Catherine BREILLAT sorti après deux films confidentiels, "36 fillette" est charnière dans sa filmographie et établit une double filiation.
Avec Maurice PIALAT tout d'abord avec qui elle a travaillé en tant que scénariste trois ans auparavant sur "Police" (1985). Lili (Delphine ZENTOUT) est la petite soeur de Suzanne (Sandrine BONNAIRE) dans "A nos amours" (1983). Une ado rebelle, boudeuse, rageuse, provocante, mal dans sa peau, vivant dans un environnement médiocre où elle ne se sent pas à sa place, se cognant contre à peu près tout le monde: parents, frère aîné, "vieil amant" (le quadragénaire cynique et paumé joué par Etienne CHICOT avec qui elle entame un jeu dangereux de séduction sur fond d'attraction-répulsion), petit ami potentiel. Environnement par ailleurs reproduit avec beaucoup de réalisme, celui du tourisme de masse post-30 Glorieuses avec ses campings bondés et ses clubs minables. Le cinéma de Catherine BREILLAT partage avec celui de Maurice PIALAT la même âpreté, la même frontalité, la même crudité dans l'observation des désirs et des tourments adolescents, décrits sans coquetterie et sans jugement moral. Un cinéma brut qui est aussi un terrain d'expérimentation pour la réalisatrice qui dans ce film comme dans les suivants met en scène un double d'elle-même pour mieux l'observer et le comprendre. La parenté avec Maurice PIALAT passe aussi par l'empreinte du monteur Yann DEDET qui a travaillé sur "36 fillette" et sur les plus grands films de Pialat de 1980 à 1991. Il y aurait d'ailleurs pu avoir un héritage puisque Catherine BREILLAT a proposé à Maurice PIALAT le scénario de "Sale comme un Ange" (1990) mais il a refusé de le réaliser, dommage.
La deuxième filiation qui apparaît dans le film est celle avec Francois TRUFFAUT. Dans ce qui s'apparente à un moment de grâce hors du temps, Lili qui erre dans la nuit entre dans un théâtre et rencontre sa vedette, jouée par Jean-Pierre LEAUD à qui elle se confie avec une sincérité totale, ce dernier l'écoutant avec une neutralité bienveillante et un respect qui émeut. A l'opposé des amateurs de chair fraîche qui lui tournent autour ou bien de ses parents et de son frère avec qui elle est en conflit, Jean-Pierre LEAUD apporte une douceur et une fragilité lunaire qui permet à Lili de tomber le masque. Cette bulle de tendresse dans un monde de brutes rappelle pourquoi la singularité de Jean-Pierre LEAUD est devenue indispensable au jeune cinéma français de cette époque et des suivantes en tant que symbole, passeur, balise. Catherine BREILLAT place ici toute sa foi dans le cinéma comme phare dans la nuit, l'art renversant toutes les barrières et faisant dialoguer les âmes.
Je n'ai pas pu m'empêcher de faire un parallèle avec "La Femme la plus riche du Monde" (2024) en regardant "Abus de faiblesse". Isabelle HUPPERT évidemment dans des rôles diminués par l'âge (dans le premier cas) ou la maladie et le handicap (dans le deuxième) qui se font escroquer par un habile manipulateur. Leurs caractères sont cependant très différents et la personnalité de Catherine BREILLAT est omniprésente dans le film, adapté de son propre livre sorti en 2009 et inspiré de faits réels, à savoir la relation qu'elle a entretenu après avoir subi un AVC qui la laissa hémiplégique avec "l'escroc des stars", Christophe Rocancourt qui parvient à lui soutirer près d'un million d'euros. Cependant, "Abus de faiblesse" est aussi une fiction, une fiction en miroir et le rappelle sans cesse, de ce plan vertigineux dans le couloir de l'hôpital où Maud en fauteuil roulant croise la réalisatrice en train de marcher à l'aide d'une béquille et soutenue par une soignante à la phrase finale "C'était moi, mais c'était pas moi". Comme si Catherine BREILLAT se cherchait à travers son reflet et ne se trouvait pas.
Cette idée de miroir est d'autant plus pertinente que la réalisatrice, accusée d'être tyrannique avec ses comédiens sur les plateaux de tournage renverse complètement la perspective ici. Comme si son AVC lui avait permis de traverser le miroir et de se placer du point de vue adverse, elle devient celle qui se fait abuser par un manipulateur sans scrupules et qui semble y trouver son compte, du moins jusqu'à un certain point. Il ne fait aucun doute en effet que Maud, son double, est conscience depuis le début de la nature de l'homme à qui elle à affaire. Son introduction dans le film est sans ambiguïté. En parlant de son livre à la télévision, Vilko (Kool SHEN) qui sort juste de prison pour des escroqueries d'envergure internationale se dépeint lui-même comme un gosse pauvre plein de haine vis à vis des vieilles (sous-entendu friquées) et incapable d'amour. Mais cette amoralité brute la fascine. Elle pense pouvoir la dompter pour en faire la matière de son prochain film en oubliant totalement qu'elle n'a plus les moyens physiques d'y faire face. Ce déni de son état de faiblesse réel l'a sans doute aidé à tenir debout (à tous les sens du terme) et sert aussi le film en lui ôtant toute once de pathos. C'est d'une manière clinique qu'elle dépeint son acharnement à vouloir continuer à dominer son environnement alors que son corps ne cesse de la trahir. Il y a même une certaine autodérision qui finit par surgir lorsqu'elle se retrouve privée de son seul bras valide à la suite d'une énième chute. Le film avance donc pas à pas, comme sur un fil somnambulique (voir toutes les scènes où Maud récupère emmitouflée dans son lit comme dans une bulle ouatée) sans chercher à résoudre l'énigme de cette relation légèrement SM basée sur une dépendance réciproque. Vilko a besoin de ses chèques et Maud les signe en échange de l'attention que lui donne cet homme plus jeune qui flatte son ego.
Je suis partagée sur cette proposition de cinéma. Entre autoportrait sans fard et mise en abyme de la tyrannie sur un plateau, Catherine BREILLAT livre avec Sex Is Comedy une œuvre aussi transgressive qu'inconfortable. Peut-on tolérer chez une femme ce qu'on idéalise chez les hommes? Une plongée clinique et clivante dans les coulisses de la création cinématographique.
Un ego trip nombrilisme
C'est un ego trip, 100% assumé certes mais ça se regarde quand même beaucoup le nombril. On a donc un clone de Catherine BREILLAT en la personne de Jeanne jouée par Anne PARILLAUD. Comme son modèle, elle réalise des films et utilise son pouvoir pour soumettre ses acteurs à sa domination érotique et psychologique. Un film réussi à ses yeux est celui où l'acteur, totalement assujetti à son désir tout-puissant "s'abandonne". Tous les moyens sont donc bons pour manipuler et écraser l'autre: séduction, chantage, humiliation. Le paradoxe étant qu'elle se plaint du manque d'alchimie du couple qu'elle filme alors qu'elle vampirise l'acteur principal en exigeant d'être sa seule source de séduction.
Le double standard du metteur en scène roi
On rétorquera que les réalisateurs masculins qui ont soumis leur casting à la tyrannie de leur désir sont légion et que cela semblait alors aller de soi alors que lorsque c'est une femme qui est aux commandes, cela passe tout d'un coup beaucoup moins bien. Il y a donc un biais profond que le film révèle: les abus de pouvoir du metteur en scène roi qui se comporte comme un vampire sont inégalement tolérés en fonction du genre. Si c'est un homme, c'est un génie, si c'est une femme c'est un monstre. Le film de Catherine BREILLAT est donc de ce point de vue transgressif même si en soi le tyran est une figure détestable, quel que soit son sexe.
Le grotesque comme garde-fou
Certes il y a quand même de d'humour et l'humour est le meilleur remède pour désamorcer l'aspect forcément délicat du tournage des scènes de sexe qui sont mises en abyme par le film. La prothèse d'un pénis en érection que l'acteur arbore pour sa scène en est l'exemple le plus flagrant. Il fonctionne aussi de manière salutaire lorsque l'acteur refuse d'enlever ses chaussettes. Que ce simple bout de tissu suffise à provoquer une crise sur le plateau révèle le grotesque de la situation mais aussi les limites de l'emprise de la cinéaste sur son acteur.
L'extorsion finale
Mais la fin est tout de même très problématique. Le summum de l'emprise psychologique est atteint lorsque Jeanne arrache à son actrice des larmes pour avoir réussi à lui faire tourner une scène de défloraison qui ressemble à une scène de viol. Elle se met alors à pleurer avec elle. De véritables larmes de crocodile tant elle est satisfaite en réalité de cette extorsion obtenue par des pressions continues sur la jeune fille. D'autant qu'elle, planquée derrière sa caméra n'a pris aucun risque et va récolter les fruits du succès alors que l'actrice a été exposée et ravagée psychologiquement. Si Catherine BREILLAT voulait rejouer le traumatisme de la scène finale de "A ma soeur" pour se faire pardonner, c'est raté. Le malaise n'en est que plus grand.
C'est un film neurasthénique et dont le scénario est cousu de fil blanc. Une énième romance entre un quinquagénaire et une jeune fille de 20 ans qui traduit l'écrasante domination du masculin et de son fantasme de filmer des filles jeunes et jolies essentiellement pour leur physique. Si en plus ce sont des Cosette en détresse qui ont besoin d'un sauveur, c'est encore mieux. Le cinéma français a souvent mal employé Emilie DEQUENNE, notamment dans ce film où elle minaude à mort. Il faut dire que son rôle d'allumeuse/briseuse de coeurs un brin simplette et versatile est si cliché, si creux qu'elle ne peut faire autrement. Heureusement, Jean-Pierre BACRI tient le film à bout de bras. Il apporte à son personnage de dépressif qui veut croire en une histoire perdue d'avance et qui se retrouve plus seul que jamais une profondeur qui le rend touchant, particulièrement dans les dernières séquences du film où il se prend dans la figure l'amère réalité. Et bien qu'elles n'apparaissent que quelques minutes, Catherine BREILLAT dans un rôle à contre-emploi, Axelle ABBADIE et Brigitte CATILLON réussissent à camper des personnages en crise qui offrent un instantané marquant d'une génération dont les ratages sentimentaux confinent au désarroi le plus total. Mais il aurait fallu leur donner une vraie place dans le film, or les actrices de plus de 50 ans sont moins décoratives que celles de 20, CQFD.
Ce n'est pas parce que la photographie est solaire, le jeune Samuel KIRCHER, beau comme un dieu (certains l'ont comparé à Bjorn ANDRESEN, le Tadzio de "Mort a Venise") (1971) et que les personnages passent leur temps à siroter du vin blanc dans d'énormes verres au milieu d'un cadre enchanteur qui exsude par tous les pores le train-train de vie de la haute bourgeoisie que "L'Eté dernier" n'est pas un film terrible. "La Piscine" (1969) aussi se déroulait en été, dans une superbe villa ensoleillée au milieu d'acteurs beaux à se pâmer et pourtant il sentait fort le cadavre. Pour mémoire les relations entre le personnage joué par Maurice RONET et sa fille, jouée par Jane BIRKIN n'étaient pas des plus claires, le premier paradant au bras de la seconde comme si elle était sa dernière très jeune conquête. Cette confusion des places est aussi au coeur du film de Catherine BREILLAT qui étudie un petit écosystème vicié jusqu'à la moëlle. Anne (Lea DRUCKER) en est la clé de voûte. Cette grande bourgeoise qui se dessèche sur pied à force d'ennui jette son dévolu sur du sang frais en la personne de son beau-fils, un garçon de 17 ans négligé affectivement qui n'est bien sûr pas de taille à lui résister. S'ensuit une relation qui n'est pas représentative d'une réalité où 98% des abuseurs sont des hommes mais qui n'en est pas moins incestueuse en ce sens qu'il y a confusion des rôles: l'amante est aussi la belle-mère et lorsque son statut social est en jeu, elle la fait bien sentir, son autorité, s'avérant être une menteuse et une manipulatrice hors-pair. Le tout avec la complicité de tout son entourage, que ce soit sa soeur (Clotilde COURAU) qui un temps choqué, revient vers elle ou son mari, le père de Théo (Olivier RABOURDIN) à qui revient le dernier mot, consistant à lui dire de se taire. Le non-dit justement, c'est la spécialité d'Anne dont on devine entre les lignes qu'elle a été modelée par l'inceste rien qu'à son silence lorsque Théo tente de lui faire parler de sa première fois ou bien lorsqu'elle emploie le terme "bousiller" à propos de son avortement précoce. Lea DRUCKER est vraiment impériale dans un rôle autour duquel elle a souvent tourné (dans "La Consolation" (2017) elle prostituait sa fille, dans "Incroyable mais vrai" (2020), elle refusait de vieillir etc.)
A première vue, "Police" ne ressemble pas aux autres films de Pialat. D'abord c'est un film de genre (le seul de sa filmographie). Ensuite, il met en scène des acteurs célèbres et populaires. Depardieu pour la deuxième fois après "Loulou" mais aussi Sophie Marceau qui s'était crédibilisée dans le cinéma d'auteur après "L'Amour Braque" et enfin Richard Anconina qui s'était fait reconnaître avec "Tchao Pantin". Enfin, auréolé de son succès avec son précédent film, "A nos amours", Pialat disposait d'un budget confortable (qui n'est pas étranger au fait d'employer autant d'acteurs connus).
Néanmoins, un examen plus approfondi dément cette première impression. Comme dans la plupart de ses films, Pialat mêle des acteurs professionnels et des amateurs qui sont ici des professionnels du milieu. Pour plus de véracité, lui et sa compagne de l'époque, Catherine Breillat qui écrivit l'essentiel du scénario allèrent enquêter auprès d'avocats de la pègre (pour lui) et de voyous (pour elle). Le tournage ne fut pas non plus une partie de plaisir, Pialat et Depardieu menant la vie dure à Richard Anconina et surtout à Sophie Marceau qui en prit plein la figure, au sens propre comme au sens figuré. Pialat n'était pas sadique mais voulait que les acteurs sortent de leur zone de confort et se donnent à fond. Le fait est que Sophie Marceau a donné l'une des meilleures prestations de toute sa carrière.
Mais c'est surtout dans son thème de fond que le film ne peut être signé que par Pialat. En effet de quoi parle-t-il vraiment ce film sinon du brouillage des frontières entre malfrats, flics et avocats au point qu'il devient parfois difficile de démêler les rôles de chacun. Ce brouillage des frontières va de pair avec celui des identités. Les voyous sont tunisiens mais se font appeler avec des prénoms français, Mangin le flic n'a pas de prénom et Noria qui elle porte bien son prénom fait la navette entre tout le monde en restant insaisissable pour chacun. Sophie Marceau est d'ailleurs parfaitement crédible en maghrébine, faisant penser à Isabelle Adjani. La porosité de son personnage énigmatique (comme l'était Suzanne dans "A nos amours") est néanmoins une illusion qui se brise lorsqu'elle cesse de mentir. Pour s'y être laissé prendre ("j'y ai cru, un instant, j'y ai cru"), Mangin finit par se fracasser contre le mur du réel. Son regard perdu dans le vide nous poursuit longtemps.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)