Je ne suis définitivement pas fan du dispositif contemporain consistant à raconter la gestation du chef d'œuvre d'un auteur par le petit bout de la lorgnette ("Mes amis, mes amours, mes emmerdes"). J'adore pourtant les mises en abyme mais pas quand elles sont aussi grossières. La création est un processus complexe et mystérieux. Ce besoin d'explications simplistes est quand même assez révélateur d'une société à qui les abysses de l'âme humaine font peur. Il en résulte donc quelque chose d'artificiel qui est présent à plusieurs reprises dans le film. Dans les décors (et le film qui s'inspire de l'iconographie du "Le Fabuleux destin d Amélie Poulain" (2001) ne bénéficie pas de la photographie de Bruno DELBONNEL). Mais aussi dans tout ce qui tourne autour du triangle amoureux Edmond (Thomas SOLIVÉRÈS dont la moustache sent trop le postiche), Léo (Tom LEEB, fils de) et Jeanne (Lucie BOUJENAH nièce de) qui est assez grotesque, en particulier lorsqu'ils "inventent" la scène du balcon avec les vers de la pièce. Que ceux-ci jaillissent spontanément de l'imagination de Edmond Rostand qui est un poète ne s'exprimant qu'en vers passe encore mais que Jeanne lui réponde en "inventant" Roxanne alors qu'elle n'a aucun talent particulier m'a laissé assez perplexe. Le personnage de Jeanne manque par ailleurs trop d'épaisseur et de charisme pour être la "muse" du dramaturge qui est censé éprouver pour elle la passion que Cyrano éprouve pour Roxanne avec la logorrhée épistolaire qui en résulte. Mais Edmond est un beau jeune homme lisse dont la seule "difformité" est d'être peut-être d'un autre siècle que celui dans lequel il vit, marqué par la prose et la naissance du cinéma. Il rencontre cependant sur son chemin des personnages truculents qui font assez bien monter la mayonnaise d'un film par ailleurs plaisant à regarder et au rythme fort bien enlevé: Honoré, le patron de café lettré victime de racisme (Jean-Michel MARTIAL), Constant Coquelin, l'acteur aux abois (Olivier GOURMET, excellent), l'irascible Maria Legault (Mathilde SEIGNER), le fils quelque peu niais de Coquelin (Igor GOTESMAN) et ses créanciers corses (Simon ABKARIAN et Marc ANDRÉONI) apportent quelques touches humoristiques bienvenues à l'ensemble. Mais on est quand même loin de la profondeur du fabuleux "Cyrano de Bergerac" (1990) de Jean-Paul RAPPENEAU.
"Bienvenue à Marwen" est un film clé de la filmographie de Robert ZEMECKIS, une œuvre-somme qui réunit ses principaux thèmes et figures de style: l'animation et la performance capture renvoient à "Qui veut la peau de Roger Rabbit ?" (1988) et à la trilogie "Le Pôle Express" (2004), "La Légende de Beowulf" (2007) et "Le Drôle de Noël de Scrooge" (2009), le monologue d'un homme solitaire avec un/des objets (des poupées à son effigie et celle de son entourage) qu'il dote d'une anima renvoie à "Seul au monde" (2001), les mutilations subies par les corps "cartoonisés" renvoient à Roger Rabbit mais aussi à "La Mort vous va si bien" (1992) l'entrée dans l'intrigue par la spectaculaire chute d'un avion renvoie à "Seul au monde" (2001) et à "Flight" (2012), la figure de l'innocent/handicapé mental/enfant dans un corps d'adulte renvoie à "Forrest Gump" (1994) enfin celle de l'artisan inadapté qui dialogue avec le monde par le truchement de ses créations/créatures renvoie à Doc Brown de la trilogie "Retour vers le futur" (1985), "Retour vers le futur II" (1989) et "Retour vers le futur III (1990). Robert ZEMECKIS rend d'ailleurs un hommage appuyé à la trilogie avec l'apparition de la maquette miniature d'une DeLorean bricolée pour voyager dans le temps (et qui laisse brièvement les mêmes traces de son passage une fois disparue) et fait également un clin d'oeil à son précédent film "Alliés" (2016).
Au-delà de ces références immédiates, évidentes, il y en a d'autres, plus subtiles et plus douloureuses qui font de ce "Bienvenue à Marwen" (2018) pourtant tiré de l'histoire vraie d'une autre personne une œuvre à forte résonance autobiographique. L'exclusion et l'annihilation de la différence par le nazisme et le capitalisme n'a jamais été aussi clairement exprimée que dans ce film. Elle l'était déjà dans les autres, mais de manière plus subliminale que ce soit l'enfermement à l'asile psychiatrique de Doc Brown dans l'Amérique néo-trumpienne ("Retour vers le futur II") (1989) ou le génocide des toons par un toon niant ses origines dans "Qui veut la peau de Roger Rabbit ?" (1988). L'ombre de la seconde guerre mondiale, recréée à l'échelle d'un village miniature par Mark plane sur de nombreuses créations de Robert ZEMECKIS qui ainsi peut raconter en jouant ou plutôt en rejouant l'histoire des propres traumatismes familiaux, lui dont les origines paternelles se situent dans ce qui a été l'un des épicentres de la Shoah, la Lituanie. C'est ainsi par exemple que dans "Retour vers le futur III" (1990), Doc et Clara héritent d'une partie de l'autobiographie de Wernher von Braun, célèbre ingénieur allemand que sa fascination pour Jules Verne a poussé à créer des machines volantes capables d'aller dans l'espace. Sauf que contrairement aux héros de Robert ZEMECKIS qui préfèrent la marginalité à la compromission, il a vendu son âme d'abord aux nazis (en étant à l'origine des premiers missiles V2 sans parler de son rang de SS) puis après avoir émigré aux USA dans le cadre de l'opération Paperclip, en participant au programme Apollo au sein de la Nasa. Il a d'ailleurs inspiré le "Docteur Folamour" (1963) de Stanley KUBRICK. Dans "Forrest Gump" (1994) dont les racines se situent dans le sud profond, le péché paternel originel qu'expie son fils tout au long de sa vie est celui de "Naissance d'une Nation" (1915) qui est explicitement cité (D.W. GRIFFITH devait d'ailleurs apparaître dans une première mouture du scénario de "Retour vers le futur III") (1990).
Bien entendu, cette différence a quelque chose à voir avec le féminisme. Robert ZEMECKIS a pour caractéristique de pouvoir s'exprimer aussi bien à travers un héros qu'à travers une héroïne, elle aussi différente et décalée, elle aussi la tête dans les étoiles et luttant pour pouvoir créer dans un monde qui n'est pas fait pour elle. C'est l'autrice/écrivaine/auteure de "À la poursuite du Diamant vert" (1984) et l'astrophysicienne exploratrice de "Contact" (1997) qui est l'extension de Clara dans "Retour vers le futur III" (1990). Mark est la synthèse parfaite du héros et de l'héroïne de Robert ZEMECKIS, homme lunaire et vulnérable qui se fantasme en guerrier viril entouré de bombes sexuelles ultra puissantes mais dont le talon d'Achille ^^ le renvoie en réalité à une féminité qui l'interroge sur son identité et sa place dans le monde.
Si je connais si bien l'œuvre de Robert ZEMECKIS c'est parce que j'avais un projet de livre à son sujet qui avait pour but de démontrer à quel point il s'agit d'un grand cinéaste dont l'œuvre, sous-estimée, est loin d'avoir livré tous ses secrets. Mais les critiques de son dernier film montrent que c'est en train de changer. Tant mieux. C'est d'ailleurs l'échec de ce projet qui m'a conduit à écrire sur Notre Cinéma en 2016. C'est pourquoi j'ai parsemé les sites où j'écris d'allusions à "Retour vers le futur III" (1990) de la lune à mon ancien avatar, "Lady in Violet".
"The Lady in the Van" n'est certainement pas un grand film. La mise en scène est platement illustrative, les personnages secondaires sont affreusement mal écrits, caricaturaux et ridicules et on a quand même du mal à éprouver de l'empathie pour les personnages principaux que ce soit Margaret (caractère irascible, hygiène déplorable) ou Alan Bennett son hébergeur (et biographe, le film étant l'adaptation du livre qu'il lui a consacré en 1999) froid, précieux et guindé. Il y a trop de distance entre eux, trop d'incommunicabilité, trop de barrières (à commencer par celui du dégoût qu'Alan ressent vis à vis de Margaret et de l'incompréhension totale que manifeste cette dernière, bigote et conservatrice à l'extrême vis à vis de l'identité de ce dernier) pour que l'on puisse parler d'union (de deux solitudes, de deux exclusions sociales). Tout au plus Alan ressent-il une certaine fascination-répulsion pour cette femme qui comme lui a des secrets et incarne une certaine dualité. Cette étanchéité entre eux et avec le spectateur a quelque chose de réfrigérant et de morne d'autant qu'il n'y a aucune progression dramatique dans le film (il ne s'y passe pas grand chose hormis quelques révélations sur le passé de Margaret et le seul horizon du film est celui de la fin de vie).
Reste tout de même que le propos se focalise sur une figure habituellement exclue des représentations à l'écran, celle de la "vieille dame indigne" qui combine grand âge et extrême pauvreté, deux tares rédhibitoires dans notre société. Les propos récurrents sur l'odeur d'eau croupie des pauvres font penser à ceux du tout récent film coréen palmé "Parasite" (2019) qui s'attaque lui aussi à la hiérarchie sociale et au racisme de classe. De plus, Margaret est incarnée par Maggie SMITH, une immense actrice dont la présence pallie le caractère repoussant (physiquement et moralement) de son personnage. La scène du piano à la fin du film est très forte et les quelques moments où elle manifeste de la joie ressemblent à des rayons de soleil. Dommage qu'elle évolue dans un décor d'opérette au milieu de fantômes ce qui émousse considérablement la charge sociale qu'aurait pu inspirer son parcours tortueux et torturé. Il y a un réel problème de registre, le film n'ayant pas su trancher ou louvoyer de façon convaincante entre le réalisme social et la fable.
"Bright Star" est un très beau film de Jane Campion qui n'a pas son pareil pour redonner vie à de grandes figures de la littérature anglo-saxonne issues de la marge et au destin tourmenté. Après l'écrivaine néo-zélandaise Janet Frame dans le poignant "Un Ange à ma table" (1990), elle se penche sur les dernières années du poète britannique John Keats décédé en 1821 à 25 ans de la tuberculose alors qu'il écrivait ses œuvres les plus achevées et entretenait une relation amoureuse passionnée (mais sublimée) pour sa voisine, la belle Fanny Brawne. Comme Janet Frame, Keats est un génie issu des bas-fonds de la société, un être délicat à la santé fragile dont l'histoire est jalonnée de tragédies familiales, un inadapté trop pur pour supporter la bassesse humaine qui n'a trouvé refuge que dans l'art. Si contrairement à Janet Frame, l'oeuvre de Keats ne fût reconnue qu'après sa mort (elle était méprisée de son vivant par les tenants aristocratiques du "bon goût"), l'amour est vécu dans les deux cas comme ambivalent, source de plus de souffrances que de joies au final.
Film après film, Jane Campion évoque l'éveil du désir féminin au travers d'une initiation amoureuse en communion avec la nature, filmée avec une rare sensualité. Par conséquent le personnage principal de son film n'est pas Keats (Ben Whishaw) mais sa muse, Fanny (Abbie Cornish), dépeinte comme aussi robuste que lui est fragile. Le souffle du vent, les explosions de couleurs ou les frôlements des papillons, ces créatures aussi belles qu'éphémères rendent palpable cet embrasement des sens tout en signifiant qu'il ne durera pas (d'où l'importance de l'art qui le fixe pour l'éternité). Et l'ambivalence ne se situe pas que dans le caractère mortifère de la passion qui se consume d'autant plus vite qu'elle ne peut s'assouvir charnellement, Keats étant trop pauvre et trop malade pour épouser l'élue de son cœur. Elle se situe aussi dans l'obstacle que constitue le personnage de Charles Armitage Brown (Paul Schneider) qui héberge Keats et veille jalousement sur son protégé (qui manifeste tout au long du film son attachement pour lui). Ce personnage odieux avec Fanny et les femmes en général a tout de l'homosexuel refoulé, autre grande figure incontournable de la répression sexuelle impitoyable de cette époque du début du XIX°. Le triangle amoureux qu'il forme avec Keats et Fanny n'en est que plus douloureux.
Il y a des films qui au moins ne cherchent pas à masquer leur caractère de pure opération commerciale. D'autres comme celui-ci sont plus hypocrites car ils sont calibrés à la fois pour plaire au plus large public possible et pour rafler des prix prestigieux. Le tristement célèbre producteur Harvey Weinstein a ainsi fait une OPA sur la "marque" Shakespeare (auteur dont la vie reste largement mystérieuse), trouvé sa caution culturelle (le scénariste Tom Stoppard) pour reconstituer avec un sérieux de façade le théâtre élisabéthain, engagé des comédiens américains bankable bien cul-cul la praline pour les rôles principaux (un bellâtre aussi fadasse que Joseph Fiennes pour jouer un génie franchement c'est Shakespeare qu'on assassine) tout en reléguant les remarquables acteurs britanniques qui auraient été tellement plus appropriés au second voire dernier plan, fait pondre un scénario qui se veut intelligent mais qui est juste insignifiant en plus d'être truffé d'anachronismes et d'invraisemblances. Mais le tour de passe-passe a si bien fonctionné tant auprès du public que du jury des Oscars (au minimum influencés, au pire corrompus) qu'on a osé nous vendre ce film d'un financier véreux, phallocrate et criminel sexuel comme féministe! Mais il en va de ce dernier comme de Shakespeare, c'est un simple affichage derrière lequel se cache le sexisme le plus rétrograde. Le rôle de Viola (Gwyneth Paltrow), cette aristocrate (fictive) qui se travestit pour pouvoir jouer et prend un amant pour se rebeller contre son mariage arrangé est mince comme du papier à cigarette et ne tient pas la route. Les filles sont en réalité montrées comme les supports de purs fantasmes masculins: faciles, à la disposition des hommes qui n'ont qu'à claquer des doigts (ou à débiter un ou deux sonnets, c'est censé être du Shakespeare quand même!) pour les mettre à poil et les trousser avec une affligeante vulgarité. Évidemment elles adorent. Ah oui et Shakespeare est censé être un infatigable Don Juan qui puise son inspiration dans ses histoires de coeur (ou plutôt de fesses): à quand "Juliette Harlequin" et "Hamlet porno chic"? La recette est inépuisable!
Le titre est mensonger. Il ne s'agit pas d'un biopic sur Jane Austen mais d'une fiction autour des quelques éléments biographiques que nous connaissons d'elle. "Jane" fait partie d'une mode commerciale qui consistait alors à broder des histoires d'amour (superficielles) autour d'écrivains célèbres dont nous ne connaissons finalement que peu de choses. Pour attirer le client-spectateur, on met donc l'accent sur la romance à partir de la trame (revue et maladroitement corrigée) de "Orgueil et Préjugés" et le tour est joué. S'il ne peut y avoir de happy end (car nous savons que Jane Austen ne s'est jamais mariée), le scénario s'abstient de trop insister sur le milieu et l'époque dans lesquels vit Jane Austen. Et pour cause. L'amour, présent dans ses romans sert de compensation au fait que dans la réalité il était cruellement absent. La réalité pour les femmes de cette époque et de ce milieu était glaçante. Dépourvues de moyens de subsistance propre, dépendantes par conséquent de leurs parents et époux, infériorisées juridiquement, elles étaient traitées comme des marchandises à vendre au plus offrant. Cette forme de prostitution implicite s'appelle le mariage forcé (Virginia Woolf parle du fait que pour faire céder les filles, leurs parents les enfermaient, les frappaient et les traînaient dans leur chambre) ou le mariage arrangé/négocié dans le moins pire des cas c'est à dire avec le consentement de la jeune femme. Mais avec un tel déséquilibre de statut entre les sexes, même le meilleur des hommes finissait par se transformer en tyran domestique alors que le viol conjugal était la règle. Dans ces conditions, rester célibataire et vivre de sa plume était le seul moyen d'échapper à cet esclavage.
Tout cela, le film n'en parle pas puisqu'il confond la fiction et la réalité historique. Certes il montre en arrière-plan le maquignonnage matrimonial, réfléchit par moments au statut compliqué de la femme écrivain mais cela reste du saupoudrage. Cette fantaisie divertissante est néanmoins plaisante à regarder grâce à sa belle photographie et son interprétation soignée. Anne HATHAWAY est trop sentimentale et pas assez (pas du tout même) caustique mais James McAVOY réussit à sortir son personnage des sentiers battus, c'est déjà ça.
"Les Sœurs Brontë" est un très beau film de André TÉCHINÉ, soutenu par une équipe technique de grande qualité (Pascal BONITZER au scénario, Bruno NUYTTEN à la photographie, Philippe SARDE à la musique) qu'il faut absolument redécouvrir. Il est aux sœurs Brontë ce que "2001, l'odyssée de l'espace" (1968) est… à l'espace. Autrement dit les partis pris de dépouillement extrême de l'intrigue comme du jeu peuvent déconcerter mais ils sont cohérents avec le sujet traité et ne cherchent pas à l'enjoliver artificiellement. Cette volonté d'authenticité a pour but de comprendre le lien entre la vie des sœurs Brontë et leur œuvre. Et effectivement, il apporte quelques éléments de réponse. Emily (jouée par Isabelle ADJANI à qui le rôle va à la perfection) est dépeinte comme le double de Catherine, son héroïne des "Hauts de Hurlevent". Sauvage, secrète, irascible et passionnée, on la voit arpenter la lande du Yorkshire en habits d'hommes. Son asociabilité et sa vie à l'écart du monde lui octroient une grande liberté doublée d'une proximité avec la nature. D'autre part le film répond à une question que se sont posés de nombreux spécialistes à savoir comment elle a pu raconter une histoire d'amour aussi puissante en n'en ayant pas vécue une elle-même. Le réponse semble se trouver dans sa relation fusionnelle avec son frère autodestructeur, Branwell (Pascal GREGGORY dont c'était le premier rôle important au cinéma) qu'elle suit comme son ombre et à qui elle ne survivra pas. Bien que n'ayant pas laissé d'œuvre en propre (on le voit symboliquement s'effacer du portrait familial), Branwell semble avoir été extrêmement important dans le processus créatif de ses sœurs et le film lui donne une grande place si ce n'est la première. Enfin, l'autre personnage important est bien évidemment l'aînée, Charlotte (Marie-France PISIER) plus mature et ouverte sur l'extérieur que le reste de la famille. Sans son intervention déterminante, les œuvres de ses sœurs n'auraient jamais été publiées. Elle prit également la décision de dévoiler à l'éditeur leur véritable identité (toutes trois avaient pris des pseudonymes masculins pour des raisons évidentes). Elle fut la seule à connaître le succès de son vivant et à avoir accès à une vie sociale et mondaine même si la scène de fin à l'opéra montre que sa simplicité est en décalage complet avec les codes en vigueur dans la bonne société. D'autre part, la genèse de "Jane Eyre" semble se trouver dans la passion non réciproque de Charlotte pour l'un de ses professeurs à Bruxelles bien plus âgé qu'elle, Constantin Heger (Xavier DEPRAZ) qui lui aurait inspiré le personnage de Rochester, elle-même s'étant dépeinte sous les traits de Jane (qui est d'ailleurs préceptrice, comme elle). Si Emily est en effet attirée par son frère, attirance qui est la colonne vertébrale de la relation Cathy-Heathcliff, Charlotte est en revanche attirée par des figures paternelles. Elle finit d'ailleurs par épouser le vicaire de ce dernier, M. Nicholls (Roland BERTIN). Reste la troisième sœur, Anne qui tout comme dans la réalité apparaît en retrait par rapport ses deux aînées, ses romans n'ayant pas connu le même succès et d'après les spécialistes, n'ayant pas la même qualité littéraire. Isabelle HUPPERT est tout à fait convaincante dans le rôle mais elle était en rivalité avec Isabelle ADJANI alors star montante comme elle ce qui rendait l'ambiance sur le plateau irrespirable. Cette absence de solidarité qui s'est manifestée jusqu'au festival de Cannes ne se ressent pas dans le film, mais celui-ci a été tout de même amputé d'une heure à la demande des producteurs et jamais restauré depuis, les scènes coupées ayant été définitivement perdues entre temps.
Autoportrait déguisée en portrait, objet d'art déguisé en documentaire qui annonce "Les Plages d Agnès" (2007), l'autofiction de "Jane B. par Agnès V." est tout cela à la fois.
"Je est un autre". Même si ce n'est pas Rimbaud qui est cité dans le film mais Verlaine, la célèbre phrase extraite de la "lettre du Voyant" illustre bien la relation gémellaire qui s'est établie entre Jane BIRKIN et Agnès VARDA de 18 ans son aînée. Les deux femmes se sont rencontrées à la suite de la sortie de "Sans toit ni loi" (1985) qui a bouleversé Jane BIRKIN. Varda aime bien placer un objet clé pour le sens du film au fond du champ. Dans "Jane B. par Agnès V.", il s'agit bien évidemment d'un miroir dans lequel se mire Jane et se reflète Varda, un miroir dont l'encadrement a été récupéré par cette dernière lors de son installation rue Daguerre dans les années 50. Il y a également d'autres miroirs, déformants ceux-là au début du film accompagnés de la voix-off de Varda qui annonce qu'elle va se mettre dans la peau de de l'actrice-chanteuse, l'habiter de ses rêveries, ses mythologies, ses histoires de cinéma, tout ce qu'elle a dans la tête, s'amuser à la déguiser. Et pour finir, elle parodie la non moins célèbre maxime surréaliste d'André Breton "Tu es belle comme la rencontre fortuite sur une table de montage d'un androgyne tonique et d'une Eve en pâte à modeler". Une antinomie révélatrice: Birkin, association de contraires devient la muse malléable de Varda-Pygmalion, comme elle l'a été auparavant pour les artistes masculins et son androgynie révèle en même temps l'androgyne qui se cache en elle (androgynie que l'on retrouve également dans leurs partenaires masculins chez Serge GAINSBOURG comme chez Jacques DEMY).
"Jane B. par Agnès V." se présente par ailleurs comme un portrait décousu, fragmenté, déconstructiviste, un puzzle, un "film-kaléidoscope" fonctionnant par associations d'idées (les références au surréalisme fourmillent dans le film) dans lequel chaque petit fragment renvoie à une ou plusieurs œuvres d'art. On y trouve pêle-mêle des références littéraires et poétiques, des tableaux vivants avec Jane BIRKIN en Vénus d'Urbain et en servante du Titien, en Maja vestida/desnuda, en Jeanne d'arc, en Ariane, des sculptures de corps féminins et de petits courts-métrages faisant se télescoper quelques genres et artistes emblématiques de l'histoire du cinéma de Laurel et Hardy rebaptisés "Maurel et Lardy" dans la boulangerie de "Daguerréotypes" (1975) à Marilyn et Calamity Jane/Jane et Tarzan en passant par le film noir (avec la participation de Philippe LÉOTARD) et la nouvelle vague (avec la participation de Jean-Pierre LÉAUD) sans oublier les clins d'oeils à Jacques DEMY avec un âne et un casino rappelle "La Baie des Anges" (1962). Au centre du film, un tableau-clé, "La Visite" de Paul Delvaux évoque le tabou de l'inceste et renvoie à la gestation à deux voix du sulfureux "Kung-Fu Master" (1987) dans lequel "Mary-Jane" alias Jane BIRKIN a une liaison avec Julien alias Mathieu DEMY, le fils alors adolescent de Agnès VARDA et de Jacques DEMY.
Très beau film né de la passion pour la musique baroque du réalisateur, Alain CORNEAU, du scénariste et auteur du roman Pascal QUIGNARD et enfin du compositeur et violiste catalan Jordi SAVALL qui devint célèbre à la suite du succès du film. Celui-ci fit sortir de l'oubli ce courant musical, les instruments anciens qui lui donnent vie et enfin leurs principaux compositeurs et interprètes.
Le film est en effet centré sur la relation compliquée mais essentielle de deux figures majeures de ce mouvement ayant réellement vécu à l'époque du grand siècle,
deux violistes que tout oppose, du moins en apparence: Marin Marais (Guillaume DEPARDIEU puis son père Gérard DEPARDIEU) et Monsieur de Sainte Colombe (Jean-Pierre MARIELLE). Le premier, qui fut musicqueur à la cour de Louis XIV est du moins dans sa version juvénile solaire, flamboyant, frivole, carriériste et mondain. Le second qui vit en ermite au fond des bois est austère, ascétique et asocial. C'est aussi un grand mystique qui nuit après nuit convoque le fantôme de son épouse disparue à sa table au travers des sons déchirants produits par son instrument si proche de la voix humaine. Moments sublimes et saisissants
qui réactualisent le mythe d'Orphée au travers de la nature morte aux gaufrettes peinte par un autre artiste qu'Alain Corneau sort de l'oubli, Lubin Baugin (Michel BOUQUET). Marais et Colombe sont cependant réunis par des fêlures communes. Ils ont perdu leur voix ou sont fâchés avec le langage. Et ils ont la mort d'une femme qu'ils ont abandonné sur la conscience. La viole de gambe devrait les sortir de leur enfermement intérieur mais Sainte Colombe le janséniste se replie sur lui-même et s'isole du monde alors que Marin Marais après avoir été son élève se perd dans les fastes de la cour. Du moins jusqu'à ce qu'il soit rattrapé par une sourde mélancolie, un vide intérieur qui de son propre aveu lui fait "fuir les palais et rechercher la musique", celle de Sainte-Colombe en l'occurrence, produite par lui et pour lui seul qu'il va s'ingénier à apprendre et mémoriser pour pouvoir la transmettre avec l'accord de ce dernier. L'ambiance intimiste du film est créée par la musique, les éclairages en clair-obscur et enfin les gros plans fixes scrutant les visages de Gérard DEPARDIEU et de Jean-Pierre MARIELLE, tous deux bouleversants. Les dix premières minutes du film, poignantes laissent ainsi les musiciens de la cour hors-champ alors que peu à peu les ténèbres se referment telles un tombeau sur l'expression douloureuse du visage de Marin Marais.
Avant d'aller voir "Love & Mercy" au cinéma, je n'avais des Beach Boys qu'une vague idée, aussi superficielle que la partie du générique qui évoque à l'aide d'une esthétique vintage l'affichage marketing "sea, sand, sun and surfin USA" du groupe. J'en suis sortie profondément remuée par la personnalité de Brian Wilson, le portrait délicat et juste qui est fait de lui et une seule idée en tête: acheter "Pet Sounds" au plus vite, son chef d'oeuvre introspectif qui est au cœur du film (avec la symphonie de poche "Good Vibrations"). L'autre partie du générique, en rupture totale avec l'image extravertie du groupe fait écho à cette œuvre intimiste en montrant un écran noir traversés par des éclairs sonores. Et une grande partie du film reconstitue avec un souci du détail qui tue sa création et son enregistrement. On y voit un Brian Wilson (joué par un Paul DANO exceptionnel) qui tel une antenne se connecte aux flux énergétiques de l'univers qui le traversent (nombre de ses gestes et attitudes relèvent du Qi-Gong) avec ou sans prise de drogue. En dépit des considérations commerciales de sa famille qui ne comprennent pas sa musique, Brian Wilson maintient le cap, poussé par une impérieuse nécessité plus forte que tout "Il faut que cela sorte". Par ailleurs, le film s'ouvre sur les propos par lequel il exprime ses doutes et ses peurs à propos de cette voix intérieure qui l'inspire mais sur laquelle il n'a aucun contrôle: "Ca me fait peur parfois de ne pas savoir d'où cela vient. Comme si quelqu'un d'autre était en moi. Et si ça disparaissait, que je n'y arrivais plus, je ferais quoi?" Dans l'autre volet du film, on retrouve le même Brian Wilson plus âgé (joué par John CUSACK qui est lui aussi très convaincant), celui qui ne se soucie que de cette voix intérieure qui le guide et se fiche du commerce. ("Ce n'est pas important, c'est de l'ego"). Bien que cette voix ne lui permette plus à ce moment-là de créer mais lui indique comment sortir de sa dépression et de son isolement. Brian Wilson décrit comme un "enfant dans un corps d'adulte" a en effet tout de la proie facile sur laquelle fondent les vautours. Si le même acteur (Paul GIAMATTI) interprète à la fois son père et le docteur Eugène Landy, ce n'est certainement pas par hasard. Brian Wilson est ce que Alice Miller appelle un ancien "enfant sous terreur", celui qui a grandi sous la férule d'un père violent qui l'a maltraité physiquement (au point de le rendre à demi-sourd) et psychiquement et qui continue à exercer son emprise sur son fils adulte en exploitant son talent tout en le dénigrant (et en l'escroquant). Après sa mort, son influence néfaste continue à s'exercer au travers de l'avatar qu'est le gourou, oups, le "docteur" Eugène Landy, homme aussi creux que cupide, misogyne et infatué de lui-même qui exerce un contrôle absolu sur tous les aspects de la vie de Brian Wilson. Il lui colle l'étiquette d'un malade psychiatrique, le menace d'internement, l'abrutit de médicaments sans doute pour l'achever plus vite et fait le vide autour de lui afin de toucher le jack pot sur son cadavre (lui aussi escroc, il avait fait falsifier son testament). Néanmoins Brian Wilson n'est pas et n'a jamais été un aliéné. C'est sa planche de salut d'être de par sa nature aussi imperméable aux intrusions extérieures que les bulles dans lesquelles il se réfugie. De même qu'il n'a pas cédé aux pressions de son entourage dans les années 60 et a fait l'album qui lui correspondait quitte à le payer après par sa mise à l'écart de groupe et sa dépression, il cherche à échapper à la surveillance de son geôlier en lançant un S.O.S. qui finit par être capté par Mélinda (Elizabeth BANKS). Elle va se lancer dans une bataille psychologique et juridique pour l'arracher aux griffes du vampire qui lui suce le sang, discrètement mais efficacement aidée par une autre femme, Gloria (Diana Maria RIVA), l'employée de maison de Brian Wilson qui comme beaucoup de latinos clandestins vit pourtant sous l'épée de Damoclès de l'expulsion que lui agite sous le nez Landy pour la faire taire.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)