"Les Chatouilles", film coup de poing, comme "Chaos" (2001), résonne comme un cri, celle d'une voix longtemps muselée. Tellement d'ailleurs, qu'elle n'a d'abord été qu'un corps de poupée mis à disposition du voisin pédophile à qui des parents savamment manipulés par celui-ci ouvraient aveuglément leur porte. Les mécanismes sociaux et individuels de l'emprise sont parfaitement décortiqués. Gilbert (Pierre DELADONCHAMPS) est un parfait piège à c..., entre sa réussite sociale qu'il exhibe aux parents d'Odette dont il fait ses obligés et sa vitrine familiale exemplaire derrière laquelle se cache le viol de sa propre soeur. A cela s'ajoute un père (Clovis CORNILLAC) faible et naïf, incapable de jouer son rôle et une mère (Karin VIARD) tellement aliénée par ses propres traumatismes qu'elle finit par en devenir la complice inconsciente du bourreau en lui livrant sa fille pieds et poings liés puis en s'enfonçant dans la haine et le déni une fois le secret révélé. C'est donc par le corps que Odette (Andréa BESCOND qui joue en réalité son propre rôle) exprime sa souffrance. Son rêve d'être danseuse étoile se transforme une fois devenue adulte en soubresauts d'une âme torturée par le silence. Et lorsque les mots sortent enfin devant une psychologue (Carole FRANCK) qui au départ a bien du mal à y faire face, c'est de façon désordonnée, comme le film l'est lui-même: brut de décoffrage, pas aimable, maladroit parfois sur le plan formel mais "who's care?" à part quelques critiques trop esthètes pour apprécier ce flot généreux à défaut d'être toujours parfaitement maîtrisé. Mais de beaux objets polis et vides de contenu, il y en a plein les tiroirs. Le cri de colère de Andréa BESCOND est lui d'une absolue sincérité et à chaque instant elle se donne à la caméra. On sent que ça vient des tripes et du coeur. Son témoignage marque un jalon important de la reconnaissance des souffrances des anciens enfants abusés, leur parole semblant enfin être entendue. Et sa réconciliation avec elle-même, plus exactement avec la petite fille qu'elle a été est bouleversante tant Andréa BESCOND irradie de joie et de larmes mêlées.
La France a peut-être transmis le cinéma aux USA mais sans eux, notre mémoire, notre histoire et notre patrimoine des premières années du septième art serait sacrément amputé. C'est à eux que l'on doit la sauvegarde des négatifs originaux d'une partie de l'oeuvre de Georges MÉLIÈS et c'est eux qui ont contribué, bien plus que la France à sortir de l'oubli Alice GUY. Il faut dire que la France est un pays si conservateur que remettre en cause les histoires officielles du cinéma dans lesquelles cette pionnière est passée sous silence ou bien à peine évoquée suscite de vives résistances. Rien de tel aux USA. Certes, c'est la loi du Big Business qui a été à l'origine de son éviction du 7eme art quand son studio américain, la Solax a fait faillite au début des années 20 comme la plupart des indépendants de la côte est, ruinés par le trust Edison qui a précipité la migration du cinéma en Californie. On remarque au passage que c'est cette loi qui a exclu les femmes des postes de direction dès que le cinéma est devenu une industrie lucrative. Mais en ce qui concerne le domaine de la recherche, les USA n'ont pas les rigidités dont souffre la France et n'ont donc pas hésité à faire une place à Alice GUY entre les frères Louis LUMIÈRE et Auguste LUMIÈRE et Georges MÉLIÈS en soulignant son apport essentiel au cinéma. Alice GUY est en effet non seulement la première réalisatrice de l'histoire mais aussi la première à avoir eu l'idée d'utiliser les images animées pour raconter des histoires. Autrement dit elle a inventé la fiction et ce, dès 1896 alors qu'elle travaillait comme secrétaire pour Léon Gaumont. A cette époque le cinéma n'était pas pris au sérieux, un truc pour les artistes de foire et pour les filles. Alice a profité de cette liberté où tout était alors à inventer non seulement pour réaliser mais aussi produire et diriger ses propres studios, d'abord en France, puis aux USA lorsqu'elle a suivi son mari, Herbert Blaché. Elle a expérimenté de nombreux procédés (couleur, son) et osé raconter des histoires non-conformistes dans lesquelles les femmes sont maîtresses de leurs choix et de leur destin voire inversent les rôles avec les hommes. Le documentaire souligne par exemple l'influence qu'elle a eue, notamment "Les résultats du féminisme" (1906) sur Sergei M. EISENSTEIN et en particulier "Octobre" (1927) ainsi que sur Alfred HITCHCOCK. Il analyse aussi les mécanismes de son effacement de l'histoire, écrite par des hommes qui n'acceptent pas de partager le pouvoir avec les femmes (au point d'attribuer ses films à d'autres comme Louis FEUILLADE alors que c'est Alice GUY qui était sa patronne!) et fonctionne comme un travail d'enquête des deux côtés de l'Atlantique permettant de reconstituer sa vie et son oeuvre, parfois à l'aide d'archives très abîmées qu'il faut patiemment restaurer. Plusieurs de ses films ont été ainsi retrouvés et vont faire l'objet d'une restauration par la fondation de Martin SCORSESE qui est l'un de ses admirateurs.
Preuve des réticences de la France à la réhabiliter (il faut dire que ses institutions, à commencer par la Cinémathèque française sont pour beaucoup dans son enterrement puis dans la minimisation de son apport au cinéma), le documentaire de Pamela B. Green qui avait été présenté au festival de Cannes en 2018 n'est sorti au cinéma qu'en juin 2020 (il devait sortir en mars mais le premier confinement en a décidé autrement) et sa distribution est restée confidentielle.
Je n'accroche pas plus que ça aux films de James GRAY, quel que soit le genre auquel il s'adonne (thriller, drame historique, épopée spatiale, récit d'aventures). C'est sans doute trop distancié à mon goût et pas toujours juste humainement. Mais ici, cette distance sert le film qui est une critique plutôt pertinente de la civilisation occidentale colonialiste, ses fétiches (titres, breloques dorées), ses chimères (gloire, toute-puissance), sa soif non de véritables découvertes mais de conquête, de pouvoir et d'appropriation, ses tendances destructrices et autodestructrices incarnées par la première guerre mondiale. Le tout s'incarne dans le personnage du bien nommé Percival Fawcett (Charlie HUNNAM), un explorateur britannique ayant réellement existé, obsédé durant toute sa vie par la recherche d'une cité perdue au coeur de l'Amazonie sans laquelle il pense ne jamais pouvoir atteindre la plénitude. Hanté par l'idée de laver l'honneur de son nom entaché par les défaillances de son père qui a fait de lui un paria dans la haute société, il en oublie son épouse (Sienna MILLER) qu'en parfait homme de son temps, il ne revoit que le temps de lui faire un nouveau gosse entre deux expéditions*, gosses qui grandissent avec une image de père héros mais surtout absent. Avec toujours la même conséquence au bout du compte: un fils aîné (Tom HOLLAND) qui après une période de rébellion adolescente bien naturelle finit par devenir un parfait clone de son père, n'ayant trouvé que ce moyen pour le rejoindre.
Mais en dépit de tout ce que le personnage peut avoir de rétrograde aux yeux d'un homme du XXI° siècle, Fawcett est montré comme atypique, notamment dans sa relation avec les indiens dans laquelle il pratique un "lâcher-prise" aux antipodes du comportement d'un Murray aux allures de saboteur (Angus MacFADYEN). Indiens avec lesquels il cherche à communiquer, dont il cherche à comprendre les us et coutumes (notamment le cannibalisme) sans les juger et dont il apprécie les compétences, par exemple en matière d'agriculture. On se dit en le voyant faire qu'il aurait pu être un excellent anthropologue, une sorte de Marcel Mauss britannique. Au lieu de cela, sa recherche jusqu'au-boutiste de la chimérique cité de Z aura considérablement influencé les artistes occidentaux, du "Monde Perdu" de Sir Conan Doyle aux aventures d'Indiana Jones en passant par celles de Tintin et de Bob Morane.
* La rhétorique bien conservatrice du bonhomme lorsque sa femme lui propose de l'accompagner dans ses expéditions souligne le carcan mental dans lequel il a été élevé "depuis la nuit des temps, les hommes et les femmes se sont dévolus chacun à leur rôle" comme si celui-ci procédait d'un ordre naturel et immuable alors qu'il s'égit bien évidemment d'une construction sociale.
"Ed Wood" est un double biopic: officiellement il raconte l'histoire "du plus mauvais réalisateur de tous les temps" et de son émouvante amitié dans les années cinquante pour une ancienne gloire hollywoodienne du cinéma d'épouvante des années 30 ayant sombré dans l'oubli et la toxicomanie, Bela LUGOSI, le "Dracula" (1931) de Tod BROWNING. Officieusement, il s'agit d'un autoportrait dans lequel Tim BURTON évoque à travers Bela LUGOSI sa propre étrangeté et sa relation à son mentor, Vincent PRICE, autre star du genre tombée dans disgrâce (hormis sa voix, très utilisée dans les années 80 pour des bandes annonces ou des clips comme "Thriller" de Michael JACKSON). Si contrairement à Ed Wood, Tim BURTON est un réalisateur doué et reconnu en dépit d'une filmographie inégale, il n'en partage pas moins avec son homologue des fifties un goût prononcé pour la marge et les freaks en tous genres (savoureuse galerie de gueules et de physiques hors-normes, de l'ex-catcheur Tor à l'efféminé Bunny interprété par Bill MURRAY). Wood lui-même avait des penchants considérés comme déviants dans les années cinquante puisqu'il aimait se travestir. "Ed Wood" qui appartient au genre des méta-films reconstituant une période révolue de l'histoire des studios comme par exemple "Boulevard du crépuscule" (1950) ou "The Artist" (2011) partage avec eux le même noir et blanc rétro et classieux. Et s'il délaisse les classiques pour les séries Z, il montre que les créateurs qu'ils soient géniaux ou tâcherons méritent un égal respect dès lors que leur travail estl'expression de leur intégrité. C'est le sens de la rencontre entre Ed Wood et Orson WELLES qui sont confrontés aux mêmes problèmes de financement et d'ingérence des producteurs dans leur travail. Ajoutons que si Johnny DEPP offre une prestation qui a le mérite de la sobriété (par rapport à d'autres Burton) en indécrottable rêveur, c'est Martin LANDAU qui crève l'écran en offrant une composition extraordinaire de véracité justement récompensée. La relation filiale qui se noue entre lui et Wood est la colonne vertébrale du film, permettant au premier d'effectuer une sortie digne et nourrissant les réalisations du second d'une sincérité qui compense leur aspect cheap.
Les critiques peu encourageantes m'avaient dissuadée d'aller le voir à sa sortie au cinéma. La réalisatrice, Chanya BUTTON a tenté de bousculer un peu les codes du biopic classique en s'inspirant du caractère expérimental du film de Sally POTTER, "Orlando" (1992). Néanmoins le scénario, pas assez tenu, s'éparpille et mieux vaut connaître à fond non seulement l'histoire de Virginia Woolf mais le contexte dans lequel elle a vécu pour comprendre les tenants et les aboutissants du film. Par exemple il est mentionné à un moment la relation entre Dora Carrington et Lytton Strachey que je connais grâce au film avec Emma THOMPSON mais dans le cas contraire ça passe au-dessus de la tête du spectateur. On peut en dire autant en ce qui concerne la souffrance de Vita de n'avoir pu hériter du manoir familial de Knole, mieux vaut avoir été briefé par "Downton Abbey" (2010) pour comprendre les règles de l'héritage de l'époque. De façon plus générale, les thématiques féministes (être femme et écrivain, être une épouse de diplomate et aspirer à l'autonomie etc.) sont trop brièvement explorées. Bref le film semble davantage d'adresser à des connaisseurs qu'à des spectateurs lambda tout en effleurant à peine son vrai sujet qui est le mystère de la création. J'ai eu beaucoup de mal à croire à la passion entre Virginia et Vita (expédiée en deux-trois scènes) et surtout à comprendre en quoi celle-ci a pu inspirer "Orlando" à Virginia Woolf. Néanmoins le film se laisse voir, surtout grâce au jeu des actrices (Elizabeth DEBICKI dans le rôle de Virginia et Gemma ARTERTON dans celui de Vita), toutes deux excellentes dans la peau de leurs personnages respectifs: une écrivaine de génie introvertie et névrosée et une aristocrate extravertie et séductrice. La meilleure partie du film repose sur leurs échanges qu'ils soient en direct ou par correspondance. Très bonne idée d'avoir filmé face caméra leurs visages en train de réciter le contenu des lettres au milieu d'un flou artistique car c'est dans cette intimité que le film fonctionne le mieux. Hélas, ce n'est pas assez.
Avec un titre pareil, on pouvait s'attendre à un film épicurien célébrant la joie de vivre et de créer. Or c'est l'inverse, au point que je me demande s'il ne s'agit pas d'une antiphrase. La création telle qu'elle est montrée dans le film s'effectue dans la souffrance, l'ascétisme, la solitude et l'errance. Dans la révolte aussi. Comme la biographie du peintre de la fin du XIX° siècle dont IM Kwon-taek, le plus vénérable des cinéastes coréens* retrace l'existence est lacunaire, il la remplit avec ses propres projections et parmi celles-ci, c'est le refus d'entrer dans les cases et le désir de liberté qui prédomine. Ohwon (le nom artistique de Janh Seung-up) est en effet montré comme un peintre hors-norme, par son talent, son exigence artistique mais aussi par ses origines sociales roturières et son caractère fondamentalement rebelle. Tout au long du film qui adopte une narration linéaire mais fragmentée car faites de petites "touches de vie", on le voit résister ou subvertir toutes les tentatives visant à l'enfermer (dans la peinture officielle de cour par exemple) ou à le faire plier devant les autorités. Il préfère y laisser la santé voire la peau. Cette intranquillité se retrouve dans sa peinture dont il semble n'être jamais satisfait. On le voit beaucoup détruire ses ébauches voire des oeuvres que d'autres estiment achevées ou bien en créer à l'intention de petites gens voire de mendiants qui pourront en tirer un bon prix et ainsi, sortir de leur misère.
Ohwon apparaît donc comme un homme tourmenté secret, parfois sujet à des crises de rage. Son rapport au carburant dont il a besoin pour créer (l'alcool et les femmes de petite vertu, prostituées interchangeables dans la plupart des cas) est somme toute assez triste, limite masochiste. Il semble cassé, vieilli avant l'âge dès le départ. Jamais on ne le voit sourire ou sembler profiter des plaisirs de la vie. Si le film de IM Kwon-taek est ultra-esthétique, il est également assez aride, d'autant qu'il s'inscrit dans un contexte historique nébuleux pour un occidental. Il est également un peu trop théorique et appliqué pour traduire vraiment la folie intérieure de l'artiste. On retrouve la contradiction entre la promesse dionysiaque du titre et son contenu neurasthénique. Lorsque CHOI Min-sik avec son perpétuel air de chien battu clame qu'il ne peut pas peindre sans bander, ça sonne complètement faux!
* Au sens de plus ancien. "Ivre de femmes et de peinture" est en effet son 98° film et celui qui lui a valu la reconnaissance en occident avec le prix de la mise en scène à Cannes.
Persepolis, l'adaptation animée de la BD autobiographique de Marjane SATRAPI fait partie des classiques du genre. Sa réussite réside d'abord dans son esthétique particulièrement soignée qui fait autant référence à l'expressionnisme allemand qu'aux estampes japonaises en passant par les styles graphiques reconnaissables de Dix ou de Munch. Cette esthétique est au service d'un récit qui mêle habilement et inextricablement grande et petite histoire, ce biais lui donnant une résonance universelle. En effet dans ce qui s'apparente à un récit initiatique dans lequel une enfant puis jeune fille puis jeune femme cherche sa place, la particularité provient du fait qu'elle ne parvient à se fixer nulle part. Trop rebelle puis trop émancipée pour ne pas se mettre en danger dans une société iranienne corsetée par les mollahs, elle ne parvient cependant pas à s'épanouir en Europe tant le fossé culturel entre elle qui a vécu les horreurs de la guerre et un régime de terreur et les autres est immense. "Persepolis" s'apparente donc à une douloureuse errance entre un pays d'origine dans lequel l'oppression règne et des pays européens où c'est au contraire l'indifférence qui tue avec pour seuls refuges le rêve et la famille. Néanmoins il n'y a aucun misérabilisme dans "Persepolis" car les femmes en particulier sont des personnages hauts en couleur (même si la BD et son adaptation sont majoritairement en noir et blanc) que ce soit Marjane et sa langue bien pendue ou sa grand-mère, forte nature qui fume de l'opium et manie un langage aussi fleuri que les fleurs de jasmin qu'elle met dans son corsage.
J'ai néanmoins deux réserves sur le film qui font que j'ai une préférence pour la BD. La première réside dans le doublage français qui acculture* d'autant plus l'oeuvre qu'il s'agit de voix très célèbres (Catherine DENEUVE, Danielle DARRIEUX, Chiara MASTROIANNI etc.) La deuxième est dans le fait qu'en condensant les quatre volumes en 1h30, j'ai ressenti à plusieurs reprises de la frustration devant des événements qui sont racontés trop rapidement (la révolution iranienne par exemple ou même la guerre Iran-Irak dont aucune clé d'explication ne nous est donnée). Tout ce qu'on en retient, ce sont les images d'horreur et d'oppression. Des images qui sidèrent alors qu'une analyse plus poussée aurait été la bienvenue.
* Si le choix de l'animation est si pertinent pour illustrer des histoires de conflits sanglants dans des régions reculées du monde, c'est que la stylisation et l'abstraction ont la puissance d'un langage universel comme l'avait autrefois le cinéma muet. En revanche les voix françaises dénaturent l'oeuvre en brouillant son identité.
Dans une scène clé (et véridique!) de "Battle of the sexes", celle qui précède la reconstitution du match qui opposa en 1973 la championne de tennis trois fois titrée en grand Chelem Billie Jean King âgée de 29 ans au vétéran et ancien numéro un mondial Bobby Riggs âgé de 55 ans, ceux-ci s'échangent des cadeaux qui soulignent que le combat ne se situe pas seulement sur le terrain sportif. Bobby qui surjoue les phallocrates donne en effet à Billie Jean une sucette géante ("Annie aime les sucettes, les sucettes à l'anis") non aux couleurs de ses grands yeux mais à celles de son sponsor "Sugar Daddy" à qui il fait les yeux doux ^^. Billie Jean qui ne manque pas de répartie lui balance alors un porc(elet) dans les bras. Le film, lui même hybride (mi biopic, mi comédie sociale) illustre en effet deux combats inextricablement liés derrière l'enjeu sportif, l'un, féministe, pour la reconnaissance de l'égalité hommes-femmes et le second, LGBT, pour l'acceptation de son identité sexuelle. Billie Jean est au carrefour des deux problématiques et on se passionne pour son parcours, formidablement porté par l'énergie pleine de détermination de Emma STONE. Les discriminations (être payée 1/8° du salaire d'un tennisman à niveau égal par exemple) et humiliations (les propos sexistes décomplexés qui étaient la norme à l'époque) la poussent à sortir de sa réserve et à prendre ses responsabilités sociétales en tant que championne face à un monde d'hommes machistes qui fixes les règles inégalitaires du monde du tennis professionnel (et ce combat là est loin d'être terminé même si l'angle du harcèlement sexuel n'est pas évoqué). Parallèlement, elle découvre son homosexualité à la fois dans le trouble du désir et dans le secret et la honte qui était le propre de cette époque. Deux dimensions que les réalisateurs, Jonathan DAYTON et Valerie FARIS parviennent à parfaitement retranscrire dans leur mise en scène. Néanmoins à la différence de tant de jeunes femmes célèbres des seventies qui ne parvinrent jamais à faire leur coming out, Billie Jean fut la première sportive à effectuer le sien en 1981 et finit par refaire sa vie pour vivre en accord avec elle-même. Tout le contraire du personnage de Bobby Riggs dont les outrances machistes mise en avant dans ses mises en scène de showman sont subverties par l'interprétation qu'en donne Steve CARELL qui le rend surtout pathétique à force de vouloir prouver "qu'il en a" alors que visiblement il a surtout un sacré trou non dans la raquette mais dans le pantalon.
A l'image de leurs deux premières réalisations, le cultissime "Little miss Sunshine" (2005) et "Elle s appelle Ruby" (2012), "Battle of the sexes" est donc une comédie intelligente à plusieurs niveaux de lecture (ce dont je suis particulièrement friande, je pense aussi à celles d'un autre duo, Eric TOLEDANO et Olivier NAKACHE). Et bien que le tennis ne soit qu'un prétexte à des sujets plus universels, la reconstitution du match final (tout comme celles des années 70) est remarquable de limpidité, faisant entrer le spectateur de plein pied dans ce combat pour l'égalité et l'émancipation qui se joue non aux poings mais à la balle de match.
Bien que plus délicat à manier que d'autres genres, celui du biopic peut accoucher de grands films. Cependant il faut pour cela au minimum que l'artiste évoqué soit incandescent (au sens d'un artiste qui "brûle encore" en nous), que celui qui l'interprète le soit également et que le réalisateur soit particulièrement inspiré. Le film de Oliver STONE réunit ces conditions. Il s'agit d'ailleurs d'un projet très personnel noué lors de la guerre du Vietnam quand les jeunes recrues se droguaient et écoutaient les Doors pour oublier leur peur de la mort comme dans la magistrale ouverture de "Apocalypse Now" (1979) sur "The End". Oliver STONE était l'un d'eux et idolâtrait celui qui s'était construit (ou déconstruit?) dans le rejet d'être le fils d'un amiral de la marine américaine. Pourtant, s'il est incontestable que "les Doors" est centré sur la figure messianique de Jim MORRISON qui offre à ses proches des cachets de LSD comme s'il s'agissait d'hosties, il ne l'idéalise pas pour autant. L'une des grandes réussites du film est de faire ressentir au spectateur la profonde ambivalence du génie au visage d'ange mais au corps habité par la diable. La figure éminemment rimbaldienne qu'est Jim MORRISON qui va jusqu'à citer littéralement l'une des phrases les plus connues du célèbre poète français "Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens" a tout du poète maudit. Ses trips psychédéliques remplis de références littéraires et de mysticisme virent au cauchemar sataniste et à l'autodestruction programmée, ravageant tout ce (et tous ceux) qui se trouvent sur son passage: sa petite amie (pauvre Pamela-Meg RYAN écrasée par le narcissisme monstrueux de celui qui proclame en toute modestie être le nouveau Dionysos), les membres du groupe, les managers etc. Le film retranscrit avec beaucoup de puissance ces transes chamaniques, individuelles et collectives, Jim MORRISON (et son interprète complètement habité, Val KILMER) entraînant dans son sillage des foules déchaînées dans ce qui s'apparente à des grands-messes païennes (du type sabbat de sorcières). Autre aspect fondamentalement réussi du film, sa façon de retranscrire l'esprit d'une époque, celle de l'affrontement entre la jeunesse contestataire et les institutions conservatrices de l'Amérique prêtes à dégainer le big stick face aux débordements subversifs du power flower, notamment en matière de liberté sexuelle. Les provocations du "Roi-lézard" (autre titre dont s'était affublé Jim MORRISON) qui refuse de censurer ses textes dans les émissions coincées du style "The Ed Sullivan Show" sont jouissives, ses démêlés avec la police et la justice eux sont glaçants, notamment le gaz lacrymogène reçu dans les yeux pour attentat à la pudeur. Le film lui se permet un corps à corps avec l'artiste. Au détriment certes des autres membres du groupe qui sont renvoyés dans l'ombre. Mais il ne s'agit pas d'un documentaire non plus, plutôt d'une évocation, voire d'une invocation. Et c'est réussi.
Je ne me suis jamais vraiment intéressée au cyclisme mais comme mon père était un fan inconditionnel du tour de France au point de nous emmener régulièrement voir passer les coureurs, j'ai tout de même plus ou moins suivi les boucles des années quatre-vingts jusqu'à la fin de la première décennie des années 2000. Ce qui m'a le plus marqué à l'époque où Lance Armstrong enchaînait les victoires c'était le décalage abyssal entre d'un côté la ferveur populaire envers ce sport et les discours premier degré des présentateurs qui présentaient les champions comme des héros dépassant leurs limites et de l'autre la cinglante ironie des chroniques que je pouvais lire dans le journal "Libération" qui dépeignaient cette "épopée" comme une énorme mascarade. C'est d'ailleurs presque le mot employé dans le film de Stephen FREARS où l'on parle de farce. Car de fait, il y a bien longtemps que le tour de France offre un spectacle qui n'a plus grand-chose à voir avec le sport mais qui s'accorde bien en revanche avec les artifices des films de super-héros dont le public est friand. La preuve c'est qu'en dépit des scandales qui l'ont affecté, il reste increvable, continuant comme si de rien n'était.
L'angle choisi par Stephen FREARS a le tort selon moi de rester à la surface des choses, tant en ce qui concerne la personnalité énigmatique de Lance Armstrong que du système qui a fait de lui une machine à gagner. Il simplifie même beaucoup la réalité, par exemple en réduisant le combat de ceux qui souhaitaient faire éclater la vérité à celui d'un seul homme (le fait que Stephen FREARS se soit inspiré de son livre l'explique sans doute) ou en passant sous silence le fait que le dopage était tout aussi "institutionnalisé" chez les concurrents de Armstrong et que les seuls coureurs qui le refusaient étaient condamnés à la marginalité en queue de peloton et dans un angle mort médiatique (comme l'un d'entre eux l'a raconté). Frears n'a pas assez réfléchi à la société dans laquelle et pour laquelle ces spectacles sportifs ont été fabriqués ni au fait que l'omerta généralisée était comme toutes les omertas le fait d'une somme d'intérêts et de complicités. L'aspect mafieux du système sur lequel Lance Armstrong a régné en parrain tout comme ses efforts pour se construire une image positive avec des résultats inégaux (il était assez impopulaire auprès des français qui le trouvaient glacial) sont effleurés ou ignorés, dommage.
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"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)