"Sauvages" est le deuxième long-métrage de Claude BARRAS qui avait fait sensation il y a huit ans avec "Ma Vie de courgette" (2015). "Sauvages" n'a pas eu le même succès, largement éclipsé par le triomphe de "Flow, le chat qui n'avait plus peur de l'eau" (2022) sorti deux semaines après le film de Claude BARRAS. Il est d'ailleurs assez facile de cerner pourquoi "Sauvages" ne peut rivaliser avec le film de Gints ZILBALODIS ou avec le chef-d'oeuvre de Hayao MIYAZAKI, "Princesse Mononoke" (1997) alors que ces deux films recoupent largement la même préoccupation écologique. "Flow, le chat qui n'avait plus peur de l'eau" est un film muet qui donne à voir et à ressentir sans expliquer et encore moins asséner puisque les humains en sont absents. "Princesse Mononoke" outre sa dimension spirituelle évite le manichéisme et montre que les questions sociales ne recoupent pas toujours les questions écologiques. C'est un monde où "chacun a ses raisons". Dans "Sauvages", le stigmate associé aux peuples autochtones est retourné contre les entreprises de déforestation qui ravagent la biodiversité et mettent en péril les peuples autochtones. Mais si cela correspond effectivement à une réalité dans laquelle un gouvernement absent ou corrompu laisse les mains libres à des compagnies aux pratiques mafieuses n'hésitant pas à tirer sur ceux qui se dressent sur leur chemin, cela est néanmoins montré sans nuances. La population de l'île de Bornéo n'est pas représentée sinon sous la forme de quelques ouvriers et soldats et la question du développement est à peine abordée. En face, outre les indiens et animaux, principalement représentés par des enfants et des peluches vivantes pacifiques et bienveillantes sauf en situation de légitime défense on a la sempiternelle activiste écolo occidentale bien-pensante venue les aider (comme s'ils ne pouvaient pas se débrouiller tout seuls!). La nature est donc montrée comme toute mignonette et bienveillante à l'image de personnages manichéens. En bref, malgré une animation réussie, l'écriture est trop simpliste et didactique pour convaincre.
Le sujet était casse-gueule et ce ne sont pas les prix et les critiques dithyrambiques qui allaient me rassurer. Ces mêmes critiques avaient bien encensé il y a quelques années des films français absolument détestables sur des sujets relatifs à l'enfance meurtrie (Polisse, La guerre est déclarée...) Cependant un élément m'a convaincu de tenter l'expérience: la présence de Céline Sciamma au scénario. Céline Sciamma a prouvé avec Tomboy qu'elle pouvait traiter avec justesse de thèmes délicats concernant la construction identitaire de l'individu dans l'enfance. C'est aussi ce qui ressort de Ma vie de courgette qui aborde de front mais sans pathos la maltraitance des enfants et leur protection juridique. La sinistre réalité qu'ils ont connu n'est jamais édulcorée même si elle est évoquée avec des mots d'enfant et à hauteur d'enfant. Des mots simples qui vont droit au but et une technique d'animation en stop motion qui tape dans le mille pour représenter leur monde. Les corps des marionnettes animées portent les stigmates de ce lourd passé (cernes, cicatrices...), les milieux d'où sont issus ces enfants sont très défavorisés voire marginaux ce qui fait d'eux doublement des parias. Mais le film n'est pas sinistre pour autant. Il montre que le meilleur peut sortir du pire et que pour reprendre les mots de Boris Cyrulnik, les tuteurs de résilience existent. Solidarité entre enfants, créativité artistique permanente, adultes bienveillants sont autant de perches salvatrices. Sans parler de l'étonnante capacité des enfants à rebondir et à se créer des bulles de survie même au cœur de la pire des situations. Ainsi le héros, Courgette (alias Icare) qui a transformé son père disparu en super-héros dessiné sur un cerf-volant, qui fait des châteaux avec les canettes de bière que sa mère alcoolique laisse traîner partout ou Camille qui sans se démonter trouve un moyen astucieux de se libérer de sa tante-marâtre avec l'aide de Courgette et de Simon, le (faux) petit dur de la bande.
Un film d'animation hors des sentiers battus du genre et beaucoup plus profond que nombre de films live sur le sujet.
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