Le premier court-métrage de René Clément (réalisateur entre autre de "La bataille du rail", "Jeux interdits" et "Monsieur Ripois"), un film d'animation de 10 minutes est une rareté. Sur la plupart des sites internet qui mentionnent son existence, il est déclaré perdu. Sauf qu'en réalité, il croupissait dans les réserves de la cinémathèque française dans un état de dégradation avancé. Restauré en 2017, il est désormais visible dans le cadre de l'exposition "Goscinny et le cinéma". L'objectif étant de montrer que l'imaginaire gallo-romain imprégnait la culture populaire française bien avant la création d'Astérix!
Cerise sur le gâteau, ce court-métrage est dynamique, drôle et plein d'inventivité. Il peut être considéré comme un ancêtre de "La nuit au musée", la série de films américains avec Ben Stiller et Robin Williams. En effet, on y voit des statues de héros patrimoniaux enfermées au musée s'animer une fois que les visiteurs ont le dos tourné. Par accident, l'élastique rattachant la balle à la raquette d'un enfant se prend dans la statue de Vercingétorix qui trouve ainsi une formidable occasion de se venger de Jules César dont la statue se trouve juste à côté de la sienne. La suite est un règlement de comptes entre statues de soldats gaulois et de soldats romains qui quittent le musée pour aller rejouer la bataille d'Alésia. Le tout avec de délicieux anachronismes dont le plus énorme est l'utilisation d'un train et de secouristes tout droit sortis de la première guerre mondiale.
L'animation française a encore frappé très fort avec ce merveilleux film à déguster sans modération qui "déniaise" le genre tout en restant accessible au plus grand nombre (les enfants peuvent l'apprécier dès 5-6 ans).
Zombillenium, c'est une atmosphère, gothique et brumeuse, portée par des graphismes d'une beauté et d'une originalité que l'on avait pas vu depuis longtemps dans le cinéma d'animation. Il n'y a d'ailleurs pas que l'atmosphère qui est originale dans Zombillenium. Le mélange de comédie, d'horreur, d'énergie rock et punk, de lutte des classes et enfin de romance est inédit.
Zombillenium nous scotche également par la puissance avec laquelle il nous parle d'un drame social qui n'était jusque là illustré que par quelques banderoles de la CGT. Le film se situe dans un contexte historique, géographique et sociologique précis, celui du Nord de la France, pas le Nord métropolisé et intégré dans la mondialisation mais le Nord des anciennes mines de charbon et des terrils, sinistré par le chômage. Le générique de début, remarquable de bout en bout, évoque la reconversion économique de la région. A savoir comment le parc d'attraction (activité tertiaire touristique soumise aux lois du capitalisme mondialisé) a poussé sur les ruines de la mine de charbon (dans un contexte de désindustrialisation de la France) alors que les mineurs, pris dans un "coup de grisou" (au sens propre et au sens figuré) devenaient les zombies-employés du parc. Ces zombies "pas assez glamour" contrairement aux vampires scintillants et romantiques néo-Twilight qui font fureur auprès des touristes-consommateurs, les actionnaires veulent définitivement les effacer du paysage en les envoyant trimer dans les tréfonds de l'enfer (qui ressemble étrangement aux barbaresques de la "Folie des grandeurs" de Gérard Oury).
La résistance s'exprime en musique, comme celle des esclaves noir-américains. La puissance des séquences musicales est un autre moment fort du film. Arthur du Pins (auteur de la BD d'origine et réalisateur) et Alexis Ducord (co-réalisateur et scénariste) ont fait appel à Mathieu-Emmanuel Monnaert, alias Mat Bastard, chanteur du groupe punk "Skip the use" pour un concert d'anthologie. Mais l'utilisation de la chanson de Pierre Bachelet "Les Corons" est tout aussi forte.
Seul bémol, un scénario un peu "bateau" avec un personnage en trop, Lucie sans lequel il n'y aurait eu aucun enfant dans le film. Les auteurs n'ont pas très bien réussi à intégrer cette variable enfantine dans leur histoire mais cela reste accessoire au vu de la qualité de l'ensemble.
"Martin se la raconte" est une mini-série de "Cars Toon". Elle comporte trois saisons au nombre d'épisodes variable. Il y a 11 épisodes en tout:
Saison 1 :
Martin à la rescousse.
Martin le grand.
El Martindor.
Saison 2 :
Martin Volant Non Identifié.
Tokyo Martin.
Martin poids lourd.
Heavy Metal Martin.
Martin lunaire.
Martin détective privé.
Saison 3 :
Air Martin.
Martin remonte le temps.
La série est dérivée du premier film "Cars". Elle était destinée à l'origine à être diffusée sur le web via le portail Disney sous le titre "Les grands contes de Martin". C'est pourquoi la durée varie d'un épisode à l'autre, le web étant moins contraignant que la télévision. Certains durent 2 minutes, d'autres 6 minutes. En France, elle a été diffusée par TF1 en 2009 avant de sortir en DVD en 2010 sous le titre "Martin se la raconte".
Chaque épisode de la série, fort bien troussé, obéit à des codes narratifs identiques (du moins pour les trois premières saisons). Martin raconte à Mc Queen ce qui semble être un très gros bobard dans lequel il est (au choix):
-Toréador
-Chanteur d'un groupe heavy metal
-Astronaute
-Cascadeur
-Pompier et docteur
-Catcheur
-Détective privé
-Voiture de course
-Voiture volante non identifiée
-Avion voltigeur
-Machine à voyager dans le temps (avec pour référence "Retour vers le futur") (1985)
Flash Mc Queen interrompt le délire de Martin en lui disant que c'est n'importe quoi. C'est alors que Martin introduit son ami "tu étais là toi aussi." Mc Queen est le plus souvent ridiculisé ou placé en situation d'infériorité ce qui met en valeur Martin. Les rôles sont donc inversés: Martin est le héros et Flash son faire-valoir.
Evidemment Mc Queen ne se souvient de rien. La conviction du spectateur selon laquelle Martin est le nouveau Pinocchio (sa devise au début de chaque épisode est "si je mens, je pers une dent") est renforcée mais c'est alors qu'un personnage du récit apparaît devant nos yeux, jetant le doute.
A noter que le court-métrage en bonus du DVD du premier Cars "Martin et la lumière fantôme" avait été intégrée à cette série TV alors qu'il n'en fait pas partie. Les principes narratifs y sont en effet très différents. Il en va de même de la quatrième saison de "Cars Toon", "Les contes de Radiator Springs".
Ce court-métrage est un excellent complément au film "Les Indestructibles". Il montre une séquence (tournée et coupée car elle "spoliait" la fin!) qui reste hors-champ dans le long-métrage, celle des démêlés de la jeune Kari avec Jack-Jack, le bébé qu'elle est chargée de garder au moment où le reste de la famille part sauver le monde. La levée du déni des super-pouvoirs de cette famille qui a tout fait pour faire croire qu'elle était comme les autres a donc des répercussions immédiates sur le bébé et c'est la baby-sitter qui fait les frais de ses talents digne des X Men (qui vont de la lévitation à la téléportation en passant par l'inflammabilité, les rayons-laser sortant des yeux et la capacité à traverser les murs).
Quand les studios Pixar s'attaquent à "la question humaine", le résultat est toujours détonnant et loin des lieux communs. L'idée géniale de ce film est de montrer dans sa première partie la contradiction inhérente à l'imaginaire américain qui se rêve en super-héros sauveur de l'humanité mais qui reçoit en réalité l'injonction de rentrer dans le rang étriqué de l'American way of life (famille-boulot-dodo) sous peine d'être mis au ban de la société. Les difficultés d'adaptation de ces personnages "bigger than life" obligés de réprimer leurs super-pouvoirs pour tenter de se fondre dans la masse les rendent d'emblée attachants car leur mal-être est retranscrit avec finesse. Citons par exemple les débordements causés par la force musculaire du père, la mèche sur l'œil de la timide violette, l'air renfrogné de Flèche qui ne peut pratiquer de sport ou les récriminations de la mère qui s'est tellement aliénée qu'elle en a oublié son "identité secrète". Les tensions dans le couple de Bob et Hélène (disputes, soupçons, mensonges) ancrent encore un peu plus cette famille peu banale dans un cadre réaliste et un registre mature (une caractéristique des studios Pixar).
La suite est un film d'action plus léger et ludique en forme de libération cathartique. Les films d'espionnage à la James Bond et l'univers des comics à la Marvel sont joyeusement cités avec un visuel rétrofuturiste années 50-60 très réussi. Les métamorphoses d'Elastigirl sont utilisées avec beaucoup d'inventivité. Enfin le cerveau du spectateur n'est pas pour autant laissé au vestiaire. En témoigne le passage où Hélène met en garde ses enfants contre le danger qui les menace en écho aux tragédies contemporaines (génocides et terrorisme) et celui où l'associée de Syndrôme affirme que "mépriser la vie" ce n'est pas être fort (et la respecter à l'inverse ce n'est pas être faible).
Stéphane Aubier, Vincent Patar et Benjamin Renner (2012)
La France est un grand pays d'animation, le troisième du monde derrière les USA et le Japon. Ce film, César 2013 du meilleur film d'animation en est une énième preuve. Il s'agit d'une adaptation des histoires d'Ernest et Célestine écrites par Gabrielle Vincent. Le producteur Didier Brunner, qui lisait les livres à sa fille, a eu l’idée de rassembler une équipe de réalisateurs ainsi que l'auteur de renom Daniel Pennac en tant que scénariste, afin d’en faire un film. Pour ma part, c'est après avoir vu et beaucoup aimé "Le grand méchant renard et autres contes" de Benjamin Renner que j'ai eu envie de découvrir sa précédente réalisation (en collaboration avec Vincent Patar et Stéphane Aubier).
Ernest et Célestine est une belle fable sur la différence et la tolérance réalisée avec beaucoup de poésie et sans une once de mièvrerie. Les deux héros sont des marginaux dans leur propre communauté. Ernest vit seul dans une masure délabrée à l'écart des autres. Il est musicien de rue ce qui ne rapporte guère, il est donc affamé. Quant aux attentes des souris, elles passent visiblement au-dessus de la tête de Célestine qui dessine à longueur de journée (au lieu de collecter des dents de lait, indispensables à ces rongeurs) en rêvant d'être amie avec un ours (alors qu'on leur bourre le crâne sur leur supposée dangerosité). Conséquence: Ernest et Célestine se découvrent tant de points communs qu'ils deviennent inséparables en dépit de leur soi-disant "incompatibilité". Mais les autorités ne l'entendent pas de cette oreille et se lancent à leur poursuite, utilisant comme prétexte les petits délits qu'ils ont commis.
D'un côté la pression sociale, la ségrégation, les traditions, les préjugés et la coercition incarnée par les représentants de la loi et de l'ordre (juges et policiers ours et souris), de l'autre la singularité de quelques individus qui luttent pour faire respecter leurs choix dont dépend au final le progrès humain dans son ensemble. Une liberté précieuse et fragile comme un trait de peinture à l'aquarelle.
L'année 2017 a été fertile en anime japonais de qualité. Une semaine après "Lou et l'île aux sirènes" qui a reçu le cristal du long métrage au festival d'Annecy, le prix du jury attribué à "Dans un recoin de ce monde" vient de sortir. L'occasion unique d'apprécier la diversité de la production nippone même s'il faut pour cela quitter le circuit des grandes salles et se rendre dans les quelques cinémas art et essai qui la diffusent (encore qu'à Paris, le MK2 Bibliothèque a déroulé le tapis rouge aux deux films, invitant même le réalisateur de "Dans un recoin de ce monde", Suano Katabuchi à une projection en avant-première.)
"Dans un recoin de ce monde" contrairement à "Lou et l'île aux sirènes" est un film plutôt réservé aux adultes. Il s'agit d'une chronique familiale qui se déroule sur 13 ans, de 1933 à 1946 soit durant la dictature militaire et la seconde guerre mondiale. L'époque est dépeinte avec beaucoup de réalisme et certains passages ne sont pas exempts de dureté. Mais l'originalité du film est liée au fait qu'il adopte le point de vue d'une jeune fille un peu particulière, Suzu. Si extérieurement, elle paraît soumise, faisant tout ce qu'elle peut pour se conformer à ce que la société attend d'elle, elle est toujours en retrait et le plus souvent, complètement dans sa bulle. Intérieurement, elle fait preuve d'une grande liberté d'esprit allié à des talents artistiques notamment pour le dessin. On voit ainsi comment tout en subissant son destin (un mariage arrangé, les privations, les bombardements, les traumatismes physiques et moraux) son imagination et son art viennent à son secours pour l'aider à s'y adapter, à le surmonter et même à le recréer.
Martin-crétin dans Cars équivaut aux Mignons-crétins dans Moi, moche et méchant: ça fonctionne bien sur un court-métrage ou en tant que personnage secondaire vecteur de gags d'un long-métrage. En revanche, quand on le prend comme protagoniste principal d'un long-métrage, le résultat est catastrophique (Cars 2, Les Minions). Heureusement ici, il s'agit d'un court métrage qui fonctionne sur le canevas d'une recette éprouvée, celle de l'arroseur arrosé. Martin qui aime faire des blagues à ses amis se prend un retour de boomerang dans la carlingue. Pris au piège de sa crédulité, il en est quitte pour une bonne frousse. L'ensemble est amusant et enlevé. On passe un bon moment.
Comme Kubrick, Miyazaki n'a réalisé que des chefs-d'oeuvre au prix d'une certaine parcimonie (13 long-métrages pour Kubrick, 11 pour Miyazaki à ce jour). Aucun de ses films ne peut être qualifié de "mineur", même ceux qui comme Ponyo semblent simples et "enfantins".
Comme la plupart de ses autres films, Ponyo dépeint un univers profondément animiste où les forces de la nature malmenées par l'homme se rappellent brutalement à son souvenir avec le déclenchement d'un cataclysme. Mais Miyazaki n'est pas belliciste. C'est bien pour cela d'ailleurs que le seul personnage qui éprouve du ressentiment, Fujimoto le sorcier est désavoué. Sa "Brünnhilde", un poisson rouge quelque peu hybride tombe amoureuse d'un petit humain Sosûké qui l'a renommée "Ponyo". Après avoir léché son sang et mangé du jambon, deux actes à forte symbolique autour du thème de la pureté et de la contamination, elle choisit de se métamorphoser en petite fille pour aller vivre avec lui en s'appropriant les pouvoirs magiques de son père. Par conséquent sa chevauchée des Walkyries sur le dos des vagues-poissons relève de la joie et non de la colère. Même si l'énergie phénoménale qu'elle utilise met l'humanité et son propre avenir en jeu, sa confiance est récompensée contrairement au conte d'Andersen dont le réalisateur s'inspire, une autre marque d'hybridité typiquement miyazakienne. Il y a également la réconciliation des générations, le film mettant en scène des enfants, des parents et des vieillardes dans une maison de retraite que le tsunami (c'est à dire le contact avec les pouvoirs magiques de Fujimoto) vont régénérer. Il est enfin intéressant de souligner la manière dont Miyazaki dépeint les relations entre les sexes. Si l'on retrouve le schéma traditionnel de l'homme en mer et de la femme s'occupant du foyer en plus de son travail, Lisa casse l'image que l'on se fait d'une femme traditionnelle notamment de par sa façon de conduire très casse-cou.
Beau film d'animation primé à Annecy (ce qui n'a pas suffi à lui offrir une distribution élargie, à Paris, il n'est visible que dans 4 salles). Son intrigue rappelle fortement "Ponyo sur la falaise" de Miyazaki à cause de la rencontre entre un jeune garçon et une créature marine à la morphologie instable ainsi que du déclenchement d'un cataclysme naturel. On pense aussi au récent "Your name" de Makoto Shinkai qui évoquait le mal-être d'adolescents trop à l'étroit dans les petites villes provinciales japonaises. Quoique Tokyo ne soit pas présentée comme un paradis édénique pour autant, le retour amer de ceux qui ont tenté leur chance dans la capitale en témoigne.
On comprend donc que le principal intérêt du film n'est pas dans son contenu mais dans sa forme, extrêmement inventive. Le réalisateur Masaaki Yuasa aime l'expérimentation visuelle et le psychédélisme. Les objets, les corps, les décors sont pour lui une matière malléable et déformable à l'infini ce qui autorise tous les délires (distorsions, fusions, déformations y compris sonores). La montée des eaux qui efface les limites entre civilisation et nature/imagination est un grand moment de perte de repères entre déferlement, prolifération et redéfinition des contours et des couleurs de la réalité. Idem avec la musique, une passion partagée par les humains et les créatures marines qui s'animent à son contact, littéralement.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)