Brillant, haletant et tellement pertinent: en un mot comme en cent, j'ai adoré! Il est vrai que jusqu'ici j'ai adhéré en gros à un film sur deux réalisé par Paul Thomas ANDERSON. J'ai surtout aimé ses films intimistes si justes et originaux mais celui-ci combine à la perfection une histoire tout aussi intimiste avec des enjeux politiques et sociétaux ultra contemporains tout en offrant du très grand spectacle. Le film est très riche et offre une radiographie saisissante de l'Amérique d'aujourd'hui en proie à une guerre civile larvée entre un petit groupe d'activistes d'extrême-gauche, "French 75" (il paraît que c'est le nom d'une arme française mais je ne peux m'empêcher d'y voir un hommage à la Révolution Française), les forces de l'ordre sévissant dans un pays en plein raidissement réactionnaire et autoritaire et enfin un groupe de suprémacistes blancs néo-nazi qui utilise même la chambre à gaz et le crématoire pour éliminer ses éléments "impurs". Comme dans toutes les guerres, ce sont les enfants qui trinquent et bien entendu sans avoir rien demandé. C'est ainsi que Willa, 16 ans (Chase INFINITI) hérite de toutes les fractures de cette Amérique et se retrouve au coeur d'une bataille dont son existence est l'enjeu, obligée de se cacher avec son père sous une nouvelle identité (on pense à "A bout de course") (1988). Cette jeune fille combattante, énergique et farouche est de la trempe d'une Tui (la très jeune héroïne de "Top of the Lake") (2013) ou encore d'une Lale, la toute aussi jeune héroïne du non moins haletant "Mustang" (2014). Elle a de qui tenir puisque ses parents biologiques sont des combattants issus des deux camps opposés. Mais Paul Thomas ANDERSON dégonfle la baudruche. Sa mère, Perfidia (Teyana TAYLOR), une sorte de Grace JONES dominatrice s'est évaporée de la circulation après avoir trahi son camp et son père (excellent Sean PENN) est un colonel cachant ses penchants sexuels SM inavouables en s'affiliant au suprémacisme blanc et en traquant la gosse métisse qui pourrait le trahir. Willa n'a que son père adoptif auquel se raccrocher justement peut-être parce que celui-ci est dépeint comme l'antithèse absolue de ces gros bras musclés abritant des ensembles vides. Leonardo DiCAPRIO ressemble à s'y méprendre à Jeff BRIDGES dans le rôle de Jeffrey Lebowski. Autrement dit un loser traînant en robe de chambre et au cerveau grillé par la dope. Cela donne des scènes drolatiques comme celles où il ne parvient pas à se souvenir du mot de passe qu'un membre tatillon du groupe révolutionnaire lui demande sans cesse. Heureusement qu'il est épaulé par "Sensei" Sergio, le maître de karaté de sa fille d'origine mexicaine (Benicio DEL TORO) qui offre un refuge à ses compatriotes pourchassés par les forces de l'ordre anti-immigrés tandis que les "French 75" les aident à s'évader des centres de rétention où ils sont parqués. Le choix de montrer la générique de "La Bataille d'Alger" (1965) qui dépeint une guerre asymétrique entre l'armée d'un Etat colonisateur et une guérilla autochtone essayant de conquérir son indépendance est tout sauf anodin.
J'ajoute que comme dans "Licorice Pizza" (2021), Paul Thomas ANDERSON confie des clés de voiture à ses héroïnes féminines pour des virées inoubliables et immersives incroyables, qu'elles soient en marche arrière ou en mode course-poursuite sur des routes toutes en bosses et de creux ce qui entraîne une tension constante au fur et à mesure que les voitures disparaissent et réapparaissent.
Paul Thomas ANDERSON a démontré avec "Punch-drunk love : Ivre d amour" (2003) qu'il savait concocter des romances originales avec des ingrédients inattendus. C'est encore une fois le cas du couple de "Licorice Pizza" qui n'a rien de conventionnel. Si la différence d'âge (bien réelle, les deux acteurs ont 12 ans d'écart) ne ressort pas dans le film, c'est parce que Gary Valentine (Cooper HOFFMAN, le fils de Philip SEYMOUR HOFFMAN l'acteur fétiche de PTA décédé en 2014) n'est pas traité comme un adolescent mais comme un jeune entrepreneur ambitieux (on ne saura jamais par quel miracle un soi-disant adolescent de quinze ans ni beau ni riche peut avoir un tel réseau, passer à la TV, monter un commerce de matelas à eau puis de flippers) alors qu'Alana Kane (Alana HAIM) bien que majeure vit toujours chez ses parents et doit leur rendre compte de ses moindres faits et gestes. Si bien qu'au niveau amoureux, tous deux en sont au même point mais ont bien du mal à accorder leurs violons (l'affiche met bien en avant le décalage entre eux). Le physique non formaté des deux jeunes (une asperge brune avec un grand nez et un gros lourdaud roux et acnéique ^^) a fait couler beaucoup d'encre, personnellement j'ai trouvé ces aspérités rafraîchissantes tant la jeunesse à l'écran est représentée la plupart du temps par des clones ripolinés. Et la dynamique de leur relation, à la fois agaçante et touchante de par ses maladresses rappelle bien celle, très burlesque aussi de Adam SANDLER et Emily WATSON. Dommage que nombre de péripéties vécues par le duo soient non seulement improbables mais inintéressantes, faisant intervenir des guest-stars en roue libre (le pire étant Bradley COOPER en fou furieux bon à enfermer mais Sean PENN ivre mort n'est pas mieux). Quant au contexte des années 70, il n'est exploité que superficiellement même si l'emballage (costumes, décors, musique, format d'image etc.) est classieux. Reste la très belle scène nocturne et silencieuse du camion sans essence (choc pétrolier oblige) dévalant une colline en marche arrière par la seule force motrice de la gravité et des talents de meneuse à contre-courant d'Alana à qui Gary a remis sa vie entre les mains. Une belle métaphore du monde qui vient. En dépit de ses scories et de ses imperfections (ou justement à cause d'elles) ce film "rétro-futuriste" s'avère visionnaire.
Après avoir vu "Phantom Thread", j'avoue que je suis perplexe. Je m'attendais à un mélange de "Saint-Laurent" et de "Les Vestiges du jour" mais j'ai été déçue sur les deux tableaux. Certes "Phantom Thread" est un film maîtrisé, aux cadres bien composés mais je l'ai trouvé long, pesant, académique et trempé dans le formol. J'ai été étonnée qu'il n'y ait à ce point aucune sensualité ni aucun charme qui se dégage du travail de création de Reynolds Woodcock, couturier inventé de toutes pièces présenté comme génial mais dont les robes années cinquante destinées au gotha ressemblent à des meringues ou bien lorsqu'elles sont en forme de fourreau, leurs courbes sont cassées par un hideux mantelet à col rigide. D'ailleurs Woodcock est ravi que sa muse ait peu de formes. Le mot muse relève davantage de la note d'intention que de ce que l'on perçoit dans le film: celui-ci ne montre pas en quoi Alma a inspiré le travail de création de Reynolds, sa place est plutôt en cuisine. La relation amoureuse est en effet à l'avenant de ce personnage sec comme une trique qui ne semble pouvoir lâcher-prise qu'en se faisant du mal. Il trouve de ce point de vue chaussure à son pied avec Alma, jeune femme au visage d'ange mais au coeur d'ogre qui va réussir à lui ouvrir l'appétit en mettant un peu de souffre dans son omelette ^^ (la meilleure scène, mais il faut attendre presque deux heures de film pour la voir). J'ai eu à plusieurs reprises l'impression que Paul Thomas Anderson (alias PTA pour les intimes) essayait de faire du Hitchcock (la soeur envahissante et castratrice de Reynolds a de faux airs de Mme Danvers dans "Rebecca", le personnage-pygmalion fait penser à "Vertigo") tout en recherchant à s'en émanciper en surprenant avec des idées originales. Mais tout cela est sans enjeu, mécanique, froid et la relation de co-dépendance sado-masochiste entre Reynolds Woodcock et Alma, trop alambiquée pour sonner juste, en dépit de comédiens impeccables. C'est d'ailleurs avec ce film que Daniel Day-Lewis a tiré sa révérence envers le monde du cinéma, lui que j'avais découvert chez James Ivory, cinéaste américain autrement plus fin et sensible dans sa description de la riche société corsetée anglaise (mais qui n'a jamais eu les faveurs de la critique européenne contrairement à PTA).
Cela faisait déjà un moment que je voulais voir cette fresque contemporaine sur "la naissance d'une nation" ramenée à l'échelle d'un trou perdu regorgeant de pétrole. D'une grande maîtrise formelle tant dans le domaine des images (très belle utilisation de la profondeur de champ par l'utilisation des lignes de fuite dans les grands espaces, de la verticalité pour suggérer la construction du pouvoir ou du gros plan en plongée ou contre-plongée pour suggérer les rapports de force) que dans celui de la musique (qui souligne très efficacement les moments de tension), le film est la fausse success story d'un petit prospecteur devenu magnat du pétrole qui à force de misanthropie, d'individualisme, de cupidité et d'arrivisme acharné fait le vide autour de lui au point que sa vie n'a plus de sens (d'où le parallèle souvent effectué avec un autre célèbre self-made-man du cinéma: Charles Foster Kane dans "Citizen Kane") (1941). Il faut dire que tout dans le film de Paul Thomas ANDERSON est fait pour sonner faux et de ce fait, susciter l'esprit critique du spectateur: on y évoque la terre promise et l'on ne voit qu'une étendue stérile bientôt souillée par la matière visqueuse que Plainview arrache du sous-sol, on y parle de salut et d'élévation spirituelle mais on y est damné par la soif de l'or (noir) et les hommes se traînent misérablement au sol comme des vers de terre quand ils ne sont pas abattus comme des chiens, on y célèbre la famille mais les femmes -symbole de fertilité- en sont absentes et on s'y déchire quand celle-ci ne s'avère pas bâtie sur des faux-semblants (le faux frère, le fils adoptif renégat). Bref s'il y a un mot qui pourrait parfaitement qualifier le film de Paul Thomas ANDERSON, c'est "sécheresse".
J'ai cependant une réserve à apporter en ce qui concerne la direction d'acteurs. Daniel DAY-LEWIS dans le rôle du capitaliste et Paul DANO dans celui du prédicateur corrompu par l'argent sont tous deux un poil trop hystériques ce qui donne à leurs affrontements un caractère grand-guignolesque qui est peut-être voulu mais qui selon moi affaiblit le film. Plus de retenue aurait permis à celui-ci de gagner encore en puissance.
La première fois que j'ai voulu voir "Magnolia", je me suis arrêtée au bout de cinq minutes en état de surstimulation sensorielle avancée. Les informations pleuvaient de toutes parts et j'étais complètement submergée. Il se passait trop de choses à la fois et tout allait trop vite. Aussi quand j'ai décidé de le revoir, j'étais prévenue de ce qui m'attendait, j'avais aussi un peu décortiquée le synopsis afin de m'y retrouver (parfois cela m'est nécessaire quand le film est trop foisonnant) et je n'ai pas eu cette impression de trop plein. J'ai dévoré les trois heures du film qui sont faites pour "happer" complètement le spectateur. Ceux qui l'ont comparé au soap-opéra n'ont pas tort sauf que le contenu et la forme sont autrement plus riches que dans la version dégradée que l'on peut regarder à la TV, laquelle est d'ailleurs l'un des objets central du film. Tous les personnages ont un rapport, direct ou non avec elle, qu'ils soient à sa tête, y travaillent ou se contentent d'y passer. La TV joue le rôle d'une sorte de veau d'or, de "faux dieu" dans un film aux allures de parabole religieuse puisque pour laver les péchés des différents protagonistes (la quête du fric, du sexe, de la gloire bref les "plaies" de l'Amérique capitaliste), les grenouilles ne mettent à littéralement tomber du ciel. Néanmoins aucun de ces personnages n'est fondamentalement antipathique, ils apparaissent surtout très seuls, très perdus et en quête d'amour. Néanmoins ils n'ont pas tous droit au même traitement. En effet, Paul Thomas ANDERSON évite le piège de l'éparpillement du film choral en ne racontant finalement au travers de son ballet de personnages qu'une seule et même histoire: celui de la faillite du patriarcat tant du point de vue du père indigne rongé par les regrets autant que par le cancer que de celui de l'enfant carencé ou abusé à qui on vole son innocence et qui le paye cash en devenant un adulte fragile et dépendant. De ce point de vue, même si certains effets formels voyants peuvent agacer (ou au contraire épater), on ne peut pas réduire ce film à de l'esbrouffe car il contient quelques séquences magistrales c'est à dire de celles qui tapent dans le mille. J'en citerai deux. Tout d'abord la scène dans laquelle une journaliste incisive met à nu Frank, sorte de gourou télévisuel pour hommes à la recherche de la recette miracle du super-mâle dominant. Tom CRUISE qui était alors au sommet de sa carrière (à la même époque il interprétait le rôle principal dans "Eyes wide shut") (1999) joue sur une large gamme d'émotions au fur et à mesure que son visage se défait et que son corps semble se ratatiner dans l'espace qu'il vampirisait jusque-là. Son personnage télévisuel et sa véritable personnalité sont aux antipodes et il parvient remarquablement à passer de l'un à l'autre. L'autre morceau de bravoure, c'est l'émission télévisée "Ce que savent les enfants" dans laquelle on assiste à l'abus de trop qu'une adulte commet sur un enfant-prodige déjà surexploité par son père à qui elle interdit d'aller aux toilettes. Un type de brimade qui n'a rien d'anecdotique quand on repense par exemple à "Les Temps modernes" (1936) où la question des toilettes est un enjeu du contrôle que le patron exerce sur le corps de ses ouvriers ou bien à la littérature concentrationnaire où les corps étaient torturés par la coercition exercée sur leurs besoins naturels. Est-il alors étonnant de retrouver une fois adultes ces garçons symboliquement castrés par leurs pères* dans les séminaires de Frank? "Magnolia" symbolise les personnages au travers de ses pétales mais a aussi l'allure d'un Mandala que l'égoïsme paternel aurait enrayé. L'enjeu est donc de briser le bâton qui bloque la roue pour qu'elle puisse continuer à tourner.
* L'officier de police Jim (John C. REILLY) en est l'exemple le plus symbolique: il commence par perdre sa matraque, puis ne retrouve plus son revolver et quand il en fait la confession à Claudia (Melora WALTERS) dont il est amoureux, c'est comme s'il lui avouait à demi-mot son impuissance. Mais par un "cadeau du ciel", ce dernier lui est rendu à la fin de la pluie de grenouilles ce qui préfigure la scène où il se déclare à elle et où, délivrée de ses propres démons, elle est prête à l'écouter.
"Punch-Drunk love" (joli titre au passage) est une comédie décalée qui se situe au carrefour d'au moins trois genres: la comédie romantique (histoire d'amour), la comédie musicale (ballet millimétré en cinémascope et technicolor) et la comédie burlesque (corps en folie dans l'espace). Paul Thomas ANDERSON réussit à marier la rigueur géométrique de sa mise en scène avec la flamboyance des couleurs et la douce dinguerie de son personnage principal, Barry (Adam SANDLER, transcendé par la direction d'acteur). Doux et dingue à la fois c'est à dire possédant l'hybridité de nombre de personnages du burlesque muet: l'innocence enfantine mais aussi la violence destructrice dont les décors se souviennent toujours. La mise en scène fait de Barry un petit personnage enfermé dans d'immenses décors qui l'écrasent et dont il tente de s'extraire à coups de crises de rage destructrice. Couloirs d'hôtels et d'immeubles interminables, rayons de supermarchés répliquant les mêmes produits manufacturés à l'infini façon Andy WARHOL, immenses entrepôts, le décor de la vie moderne deshumanise les personnages ce que la bande-son expérimentale assez mécanique renforce. L'influence (revendiquée) de Jacques TATI qui luttait lui aussi contre la déshumanisation du paysage et la réification de l'humain par la société de consommation grâce à la force subversive du corps burlesque se fait sentir. Mais aussi celle de Charles CHAPLIN et de ses "Les Temps modernes" (1936) où le fracas des objets rend inaudible la parole humaine. Barry semble donc fou au premier abord mais tout suggère que c'est l'environnement autour de lui qui l'est et que son attitude consistant à empiler les boîtes de pudding pour gagner des miles en avion (et s'échapper donc...) est plutôt saine. Cela explique sans doute que Léna (Emily WATSON) l'ait élu, elle qui semble passer sa vie entre deux avions. Leur amour est symbolisé par le seul objet qui s'oppose à la logique fordiste (il est unique, il est gratuit puisque ramassé dans la rue): l'harmonium dont la musique mélodieuse vient contrer le brouhaha ambiant.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)