L'annonce du décès de Terence STAMP m'a donné envie de revoir son premier grand rôle au cinéma, celui de Freddie Clegg qui s'inscrit dans une longue lignée de psychopathes britanniques à l'allure angélique ("Psychose" (1960), "Le Voyeur" (1960) de Michael POWELL, "Orange mecanique" (1971) et même Hannibal Lecter, Terence STAMP jeune ayant plus d'un trait commun avec Anthony HOPKINS). "L'Obsédé" (que j'ai longtemps connu sous son titre en VO, "Le Collectionneur", beaucoup plus pertinent) est un huis-clos oppressant se déroulant principalement dans la cave voûtée d'une demeure gothique de la campagne anglaise (le réalisateur William WYLER adapte un livre du romancier britannique John Fowles) en même temps qu'une fine étude de caractères, celle du bourreau comme celle de la victime qui rend leurs joutes passionnantes et inquiétantes voire glaçantes (les deux acteurs n'ont pas volé leurs prix d'interprétation à Cannes). Les premières minutes, peu bavardes mettent en place le dispositif du film. Les différentes facettes de la névrose de Freddie Clegg se révèlent peu à peu, son isolement, son introversion, son "hobby" infantile et mortifère de collectionneur de papillons et son statut social de petit employé prédestiné à subir nombre d'humiliations. Jusqu'au jour où un gain aux paris sportifs (un grand classique du coup de théâtre au cinéma permettant de rebattre les cartes du destin!) lui permet de fomenter le plan de ce qui a l'air d'être une revanche sociale: achat du manoir, aménagement de sa cave, traque, enlèvement et séquestration de la jeune femme, étudiante en art qui appartient à la bonne société. Face à elle, il révèle l'étendue de sa perversité. Jouant le jeune homme transi d'amour, plein de déférence et prêt à se plier à tous ses caprices, il change de visage dès qu'elle tente de prendre le dessus sur lui (soit sexuellement, soit intellectuellement) devenant alors un tyran se délectant de son pouvoir de la maintenir en captivité, jouissant de sa déconfiture et de son désespoir. Il apparaît également comme un être pathétique dans sa quête vaine pour être aimé alors même que son seul mode relationnel fondé sur le rapport de forces interdit toute possibilité d'éclosion d'un amour authentique. Même empêchement sur le plan sexuel: se laisser aller serait perdre le contrôle qu'il a sur elle. Face à lui, le personnage de Miranda (Samantha EGGAR) n'est pas moins riche et nuancé. Logiquement terrorisée face au comportement imprévisible et parfois effrayant de son geôlier, elle essaye de le raisonner, voire de le manipuler en établissant une relation dans laquelle on se demande parfois jusqu'ou elle joue la comédie et jusqu'ou elle se perd tant certains moments peuvent passer pour ceux d'une comédie romantique. En même temps, on est sans cessé ramené au gouffre social et culturel qui la sépare de Freddie ainsi que le caractère sans issue de sa situation. Elle-même réalise très tôt que le piège dans lequel elle est enfermée est mortel. Comme son bourreau, elle alterne donc les passages où elle se montre très sûre d'elle, entreprenante voire arrogante et d'autres où elle est ramenée à son point de départ: l'impuissance ce qui lui donne à elle aussi des allures pathétiques.
Un an avant "La Femme sur la Lune" (1929) qui constituait une sorte de transition entre la SF fantaisiste à la Georges MELIES et celle, plus scientifique de "2001 : l'odyssee de l'espace" (1968), Fritz LANG réalisait un autre film de genre à la ligne claire et aux airs de sérials lui aussi adapté d'un roman de sa femme, Thea von HARBOU, sobrement intitulé "Les Espions" (1928). Outre son titre évocateur, celui-ci a contribué à poser les canons du genre: l'agent du bien au service de son Etat contre une organisation maléfique et occulte dirigée par un méchant omnipotent à la façade respectable, des documents volés compromettant la paix du monde, des pièges, des course-poursuites, des femmes fatales, des traîtres etc. Plusieurs éléments visuels et narratifs sont ainsi repris dans "Les 39 marches" (1935). Cependant il existe encore des éléments relevant du mélodrame au sein du film (le thème de l'amour impossible entre les deux espions, le suicide) et surtout, le scénario manque de rigueur. Par exemple, le personnage de Lady Leslane (Herta von WALTHER) disparaît en cours de route sans explication, sans doute parce que redondant avec celui de Sonja qui subit également un chantage de la part de son "maître" mais alors, pourquoi l'avoir fait figurer au début du film? Il en va de même avec l'art du camouflage de l'agent n°326 qui devient très rapidement un jeune premier fadasse. Quant à son antagoniste, Haghi qui fait très fortement penser au docteur Mabuse (et pour cause, c'est le même acteur qui l'interprète, Rudolf KLEIN-ROGGE, abonné aux rôles de méchants des films de Fritz LANG), il n'exploite pas non plus pleinement son art du déguisement malgré une fin spectaculaire à la "mourir sur scène", idée reprise par Alfred HITCHCOCK. Les péripéties sont également passablement embrouillées ce qui gâche un peu le plaisir même si le film comporte quelques remarquables morceaux de bravoure (l'accident de train!). A noter que les rôles des deux espions amoureux sont joués par les deux acteurs qui interprèteront également ceux du couple à l'amour contrarié de "La Femme sur la Lune" (1929): Willy FRITSCH et Gerda MAURUS dont c'était le premier grand rôle.
Ce dernier (?) épisode de la saga des Mission impossible, d'une durée de près de trois heures en met plein la vue. On ne peut que s'incliner devant l'engagement physique de Tom CRUISE face aux effets de l'âge et des mutations de l'industrie hollywoodienne vers toujours plus de virtualité avec deux séquences d'action insensées et esthétiquement superbes. Celle, muette, où il fouille l'épave du sous-marin Sébastopol à la recherche du code-source permettant de neutraliser l'Entité tout en rouge et bleu m'a fortement rappelé l'atmosphère de "Abyss" (1989) sauf que la contemplation est remplacée par de la tension: l'épave est instable et contient des torpilles qui peuvent exploser à tout moment. Quant au thème de la destruction de l'humanité par une machine capable d'altérer la perception du réel, elle renvoie à la SF de Stanley KUBRICK. Celle de la poursuite aérienne avec Gabriel à bord de deux appareils, l'un jaune et l'autre rouge est tout aussi spectaculaire: sur terre, dans les airs ou sous la mer, le casse-cou américain aux penchants sacrificiels rappelle les grandes heures de Philippe de Dieuleveult dans "La Chasse aux trésors" qui ne cessait de repousser ses limites au point de se mettre en danger (il a fini d'ailleurs par y rester) et dont on a appris ultérieurement qu'il travaillait pour les services secrets français.
Certes, tout n'est pas de ce niveau. Il y a des longueurs, des redondances, des maladresses, des clichés. Mais ce feu d'artifices final (?) a aussi des allures de bilan. La nostalgie l'imprègne fortement avec des images issues de tous les épisodes précédents et la volonté manifeste d'en faire l'ultime (?) maillon d'une chaîne. Le retour inattendu d'un personnage issu du premier film réalisé par Brian DE PALMA en témoigne mais aussi la séquence finale qui reprend les mêmes codes esthétiques que celle dans laquelle Ethan Hunt assistait impuissant au massacre de son équipe. Sauf que dans "The Final Reckoning" il s'agit au contraire de célébrer le travail d'équipe. Si Ethan Hunt reste un élément central dans la résolution de la quête pour empêcher la destruction du monde par l'Entité, il ne parvient à son but que grâce aux talents conjugués de tous ses coéquipiers que le montage alterné met bien en valeur. Au point revenir à la vie grâce à l'une d'entre elles lors d'une séquence lyrique et poétique concluant l'épisode du sous-marin là encore proche de "Abyss" (1989) mais aussi de "2001 : l'odyssee de l'espace" (1968) où il apparaît particulièrement vulnérable, presque nu, tel un nouveau-né en position foetale flottant dans du liquide amniotique. Un appel du pied pour un passage de relai ou une ultime pirouette vers le retour fracassant de "l'homme qui ne vieillit jamais?" ^^.
"La femme sur la lune", dernier film muet de Fritz LANG n'est pas très connu. Il faut dire qu'en matière de voyage spatial, le cinéma a fait plus marquant avant ("Le Voyage dans la Lune") (1902) et après ("2001 : l'odyssee de l'espace") (1968). Dans des décors de carton-pâte qui n'ont pas tellement évolué depuis Georges MELIES on se retrouve avec un style ligne claire étonnant de la part de ce maître de l'expressionnisme combiné à une intrigue de roman-feuilleton mâtinée de vaudeville, fruit de l'adaptation d'un roman de sa femme, Thea von HARBOU. Plusieurs éléments de forme et de fond sont en effet repris dans les deux albums de Tintin consacrés au voyage lunaire même si Hergé au début des années 50 a recherché un réalisme bien plus poussé que dans le film de Fritz LANG de la fin des années 20 qui fait de la lune une sorte de sommet de haute montagne (on peut y respirer, la gravité est la même que sur terre, on y trouve de l'eau et de l'or...). Mais si la lune est le fruit de l'imagination de Thea von HARBOU, la fusée relève de l'influence de Fritz LANG qui contrairement à sa femme avait une exigence d'exactitude scientifique. Elle a été ainsi conçue par l'un des (futurs) pères des V2 et de la mission Apollo, Hermann Oberth. Ainsi malgré ses imperfections, le film est considéré comme le premier a avoir vulgarisé l'astrophysique auprès du grand public. On y trouve notamment le premier décompte avant décollage, le rôle de l'eau et du carburant dans le lancement de la fusée qui comporte plusieurs étages.
Le résultat est donc ce drôle d'objet hybride, à mi-chemin entre les sérials du XIX° siècle peuplés d'espions patibulaires (celui du film présente une drôle de ressemblance capillaire avec Hitler, ce n'est sans doute pas un hasard), de savants fous et d'intrigues amoureuses compliquées et une science-fiction d'anticipation rigoureuse s'appuyant sur les progrès les plus récents de la recherche scientifique. Au point que les nazis ont d'ailleurs censuré le film et fait disparaître les maquettes de fusées afin de préserver leurs secrets militaires (en particulier la conception des V2).
"Dans la chaleur de la nuit" est un film célèbre pour l'avancée qu'il représente en matière de représentation des afro-américains à l'écran. Le combat de Virgil Tibbs pour être respecté et reconnu à sa juste valeur dans l'environnement hostile du vieux sud raciste, "They call me, Mr Tibbs!" se confond d'ailleurs largement avec celui de Sidney POITIER pour se délivrer des assignations à sa seule couleur de peau et être reconnu comme un individu à part entière. De fait, il éclabousse de sa classe et de son talent la bêtise crasse des habitants de Sparta qui apparaissent plus dégénérés les uns que les autres, barbotant dans un marigot putride dont le film établit une impitoyable et éclairante radiographie. Le fait que Tibbs occupe une fonction sociale d'expert en criminologie les confronte tous à leurs préjugés et leur médiocrité. Ce film est d'ailleurs particulièrement éclairant sur les ressorts profonds du racisme qui ne supporte pas de regarder sa laideur dans un miroir. Autre moment "historique" du film, celui où Tibbs rend sa gifle au planteur esclavagiste sans que cela entraîne de conséquences ce qui revient à lui imposer un traitement d'égal à égal, insupportable pour tous ces grands propriétaires WASP dont le racisme se nourrit de paternalisme (les noirs comme les ouvriers sont vus comme de "grands enfants" à corriger si nécessaire).
Mais le film de Norman JEWISON a bien d'autres atouts. Dès le générique, son ambiance moite est posée grâce à la musique composée par Quincy JONES et chantée par Ray CHARLES: là aussi, c'est la grande classe, on se sent transporté directement dans le film! Et si les ressorts de l'intrigue policière ne sont pas toujours très fins (mais on s'en fiche en fait car la véritable enquête, c'est celle qui explore les causes profondes du racisme du patelin), le duo de flics formé par Sidney POITIER et Rod STEIGER fonctionne à merveille. Ce dernier n'a pas volé son Oscar du meilleur acteur tant son personnage est complexe. Se fondant en apparence totalement dans le décor de sa communauté avec son attitude brute de décoffrage, il apparaît pourtant face au miroir tendu par Tibbs comme un double, un solitaire qui protège sa singularité derrière un camouflage de caméléon à la manière de "Zelig" (1983). C'est là que toute l'intelligence du jeu d'acteur de Rod STEIGER se manifeste. Il faut en effet beaucoup de doigté pour faire ressentir l'ambivalence d'un personnage qui se découvre un frère en Tibbs, la première personne de son propre aveu qu'il invite chez lui tout en s'en défendant avec énergie voire brutalité tout en veillant constamment sur lui afin de le protéger de la violence, tout en lui balançant à la figure nombre des préjugés racisto-paternalistes dont il est imprégné. De quoi nourrir une réflexion plus large sur l'aliénation de l'individu et sa complexité insondable face au poids de la société et de ses représentations stéréotypées et figées. Face à un tel bulldozer, on sent que le flegme habituel de Sidney POITIER est mis à rude épreuve mais c'est pour le meilleur: un vrai contact qui préfigure nombre de buddy movies policiers fondés sur la complémentarité et l'opposition de son duo d'enquêteurs.
Ce que j'aime chez Rainer Werner FASSBINDER, c'est qu'il n'a pas de réponse toute faite à donner à propos des sujets délicats qu'il aborde dans ses films. Comme dans "Le Mariage de Maria Braun" (1979), "Lili Marleen" qui se déroule juste avant puis pendant la seconde guerre mondiale et s'inspire d'une histoire vraie est rempli d'ambivalences, à commencer par la chanson-titre. Les nazis ne savent d'ailleurs pas comment l'appréhender: tantôt ils tentent de se l'approprier à la gloire du régime, tantôt de l'interdire, effrayés par sa tonalité mélancolique et une puissance d'évocation sur les soldats qui les dépasse puisqu'elle touche tous les camps de par son universalité. Puissance que Rainer Werner FASSBINDER suggère à l'aide de gros plans fixes et hiératiques sur des visages de jeunes militaires absorbés par l'écoute de la chanson. Des plans qui m'ont rappelé la séquence finale de "Les Sentiers de la gloire" (1957) qui montrait également comment la musique adoucissait les moeurs et faisait communier les ennemis. La chanson est finalement à l'image de son interprète, une petite chanteuse de cabaret qui fait penser bien évidemment à Marlene DIETRICH d'autant qu'elle finit par en porter les habits androgynes incarnée par l'égérie de Rainer Werner FASSBINDER, Hanna SCHYGULLA. Utilisant une fois de plus les codes du mélodrame à la Douglas SIRK tout en étant y distillant une subtile distanciation ironique Rainer Werner FASSBINDER fait de son héroïne le jouet de décisions sur lesquelles elle n'a pas de prise. Ballotée d'un camp à l'autre, entre le riche père de son amant juif, un avocat suisse membre d'un réseau de résistance qui la rejette et un haut dignitaire nazi qui lui fait des avances, Willie se retrouve tiraillée entre une passion amoureuse interdite et les avantages que lui procure son succès auprès du régime qui lui donnent une illusion de puissance. Pas étonnant qu'elle se plaigne de maux de tête et qu'elle soit tenté par le suicide. Robert, son amant en peu falot (Giancarlo GIANNINI) apparaît quant à lui certes également passionnément épris mais également totalement soumis à son père: pas plus que Willie il ne maîtrise son destin, dicté par l'endogamie patriarcale. Le thème mélodramatique de l'amour impossible devient ainsi le reflet de systèmes politiques et sociaux aliénants qui broient les individus.
Il y avait déjà "Comme un lundi" (2022) qui sans égaler "Un jour sans fin" (1993) parvenait à décrire avec justesse le cercle de l'enfer du travail à la japonaise. Voici "En boucle" qui reprend le même concept sauf que la boucle temporelle dans une unité de lieu (ni une petite ville, ni un bureau d'entreprise mais une auberge) n'est ni de 24h (comme dans le film de Harold RAMIS) ni de une semaine (comme dans celui de Ryo TAKEBAYASHI) mais seulement de 2 minutes! On serait cependant bien en peine de percer à jour l'objectif caché de ce nouveau disque rayé. Il n'y est question ni de développement personnel, ni de prise de conscience d'une aliénation collective. Le film fait l'effet d'un exercice de style ludique dans lequel le réalisateur s'amuse à explorer à l'aide d'une juxtaposition de plans-séquence de deux minutes les possibilités narratives de son matériau de base en variant les personnages (personnel et clients de l'auberge ainsi que le voisinage), l'itinéraire géographique (en haut, en bas, à gauche, à droite, sur l'autre rive) voire le genre à la manière d'un jeu vidéo. On passe ainsi de la romance à l'épouvante via le burlesque pour finir dans un film de science-fiction kitsch. Visiblement, il est coutumier du fait puisqu'il a théorisé son concept dans son premier film inédit en France, "Beyond the Infinite Two Minutes" (2020) en forme de serpent qui se mord la queue. On reconnaît cette veine japonaise de l'expérimentation qui avait donné le jubilatoire "Ne coupez pas !" (2017) mais aussi dans le domaine du voyage temporel, le très beau "La Traversee du Temps" (2007) (et le prochain film de Mamoru HOSODA, "Scarlet" (2025) traitera également du changement d'époque!) "En Boucle" est juste un divertissement raffiné, drôle et malin bien que l'absence d'enjeu et la fragmentation extrême du récit (qui parfois en devient lassant à force de répétitions) en limite la portée.
"Don't come knocking" est un film qui m'a paru refléter la nostalgie de Wim WENDERS pour une Amérique révolue, celle des années 50-60, ses voitures, diners, motels, westerns, stars (la présence de Eva Marie SAINT suffit à elle seule à convoquer le souvenir de "La Mort aux trousses") (1959) mais aussi la nostalgie de son propre cinéma. Les retrouvailles avec le scénariste de "Paris, Texas" (1984), Sam SHEPARD qui en plus du scénario joue le rôle principal renforce cette impression. Il faut dire que le synopsis est lui-même passéiste puisqu'il s'agit pour le personnage principal de partir en quête d'un fils qu'il n'a pas connu et donc de revenir sur les traces qu'il a laissé trente ans auparavant. Il a été souvent été comparé au scénario de "Broken Flowers" (2005) parce que les deux films sont sortis la même année, 2005, évoquent la quête de paternité mais aussi parce que les univers de Wim WENDERS et de Jim JARMUSCH se croisent parfois, ne serait-ce que par le biais du road trip aux USA ou de leur admiration commune pour Jean EUSTACHE.
"Don't come knocking" a donc les défauts de ses qualités. Son esthétisme qui rappelle à chaque plan le photographe chez Wim WENDERS et le peintre Edward Hopper est beaucoup plus voyant que dans "Paris, Texas" (1984) où celui-ci se fondait dans une atmosphère qui le faisait oublier au profit de l'intrigue et des personnages. La dramaturgie de "Don't come knocking" est trop étirée pour fonctionner de façon totalement efficace. Il en va de même des personnages qui ont tendance à se figer dans leur image iconique de cow-boy, star déchue, serveuse de bar, chanteur de country-rock-crooner à la Chris ISAAK. Même Sky (Sarah POLLEY) a tendance à se réduire à son costume rouge et bleu assorti à l'urne qu'elle porte dans les bras presque tout au long du film et qui évoque de façon peu subtile le deuil qu'elle traverse. Bref, si "Don't come knocking" est un émerveillement pour les yeux et pince efficacement la corde de la nostalgie du spectateur pour l'âge d'or d'Hollywood et la palme d'or de Wim WENDERS, il ne parvient pas à imprimer sa marque, trop copié-collé sur son illustre prédécesseur sans en avoir la puissance émotionnelle*.
* Sans être un remake, il est à "Paris, Texas" (1984) ce que "Si loin, si proche!" (1993) est à "Les Ailes du desir"(1987). Les ingrédients sont presque les mêmes, seule manque la magie ou l'alignement de planètes sans que ces variations soient ratées pour autant.
Dernière collaboration de Claude SAUTET et de son actrice fétiche, Romy SCHNEIDER, "Une histoire simple" a été présenté comme un cadeau que ce dernier lui aurait fait pour ses 40 ans. Tout en continuant à faire le portrait sociologique et psychologique de la France des années 70, Claude SAUTET adopte cette fois un point de vue féminin en résonance avec les combats féministes de cette époque. Ainsi Marie qui est divorcée (loi sur le divorce par consentement mutuel en 1975) choisit de quitter son compagnon et de se faire avorter (loi Veil également de 1975) puis de faire un bébé toute seule une dizaine d'années avant la chanson de Jean-Jacques GOLDMAN. Enfin peut-être pas toute seule puisque une relation intime est suggérée entre Marie et Gabrielle (du même ordre que le beau film de Diane KURYS, "Coup de foudre") (1983), l'une de ses collègues de travail. Mais Marie n'est pas qu'un trac du MLAC, mouvement dont se sont inspirés Claude SAUTET et son co scénariste Jean-Loup DABADIE. Elle épouse les hésitations, les doutes, les interrogations de son interprète* qui ne parvient pas à trouver le bonheur dans le schéma matrimonial et familial traditionnel. La crise du couple est montrée comme une crise du modèle masculin. Les hommes que fréquentent Marie, que ce soit son ex-mari (Bruno CREMER), son ex-compagnon (Claude BRASSEUR) ou ceux de ses amies (Roger PIGAUT, Jean-Francois GARREAUD etc.) s'avèrent défaillants, faibles et fuyants. La crise économique et le chômage de masse agissent comme des révélateurs redistribuant les cartes entre des hommes déstabilisés par la perte de leur rôle de chef de famille rapportant l'argent du foyer et des femmes en quête d'émancipation. Comme toujours, Claude SAUTET fait admirablement ressentir la solitude de son personnage au sein du couple, du groupe et de la foule. Les scènes de bistrot par exemple sont tout sauf conviviales. Même si ce n'est pas mon film préféré du réalisateur car un peu trop noyé dans la grisaille, manquant de flamboyance, il s'avère d'une grande finesse.
* Qui pour ce rôle a reçu le César de la meilleure actrice en 1979.
"Yi Yi" est le dernier film de Edward YANG et le plus connu chez nous car il a reçu le prix de la mise en scène à Cannes. Comme "Mahjong" (1996) et "Confusion chez Confucius" (1994) deux films inédits en France ayant bénéficié d'une sortie au cinéma le 16 juillet, "Yi-Yi" a droit à une ressortie sur grand écran également en version restaurée depuis le 6 août.
Edward YANG, décédé prématurément d'un cancer en 2007 ce qui explique qu'il n'a pu réaliser qu'une poignée de longs-métrages est l'un des chefs de file de la nouvelle vague du cinéma taïwanais, survenue au début des années 80 alors que Taïwan comme les autres dragons asiatiques était en plein boom économique et s'apprêtait à basculer de la dictature à la démocratie à partir de 1987. Ses films se caractérisent par leur absence d'exotisme, leur caractère de théâtre urbain et leur structure narrative complexe, faite de multiples récits et personnages entremêlés sans que pour autant le spectateur ne s'y perde.
"Yi-Yi" est une chronique familiale qui bénéficie d'une mise en scène virtuose qui travaille énormément les différents plans/nappes du récit cinématographique pour enrichir son propos. Dès l'introduction, on sait qu'on baigne dans un grand film. Alors qu'on assiste à un mariage tout ce qu'il y a de plus traditionnel, une ex vient faire un esclandre, accusant la mariée de s'être fait mettre enceinte pour lui voler son petit ami, créant par là même une dissonance sonore dans le rituel de la cérémonie. On peut ajouter également le cadre de la photographie des nouveaux mariés qui se retrouve posé par mégarde à l'envers. Dissonances sonores en décalage avec la photographie qui poursuivront ce couple tout au long du film.
Comment souvent dans les films qui savent où ils vont et ce qu'ils veulent dire, cette introduction est programmatique. La dissonance sonore se retrouve aussi dans le couple de NJ, le beau-frère du marié. Malgré l'ambiance feutrée qui règne dans sa famille, les éclats de voix d'une dispute au-dehors laissent entendre qu'entre sa femme et lui, la communication est coupée. Tous les personnages de la famille que l'on va suivre sont ainsi plongé dans une grande solitude existentielle et ont une face cachée, un désir de repartir à zéro et de suivre une autre voie à la manière de "Smoking/No Smoking" (1993). C'est NJ, le père de famille qui retrouve son premier amour lors d'une parenthèse à Tokyo, son épouse qui part en retraite dans un monastère bouddhiste, sa fille, Ting-Ting, une adolescente qui s'éprend du petit ami de sa meilleure amie pour qui elle joue l'entremetteuse. Pour tous au final, c'est la désillusion qui l'emporte. Le cadet, l'espiègle Yang Yang, un enfant de 8 ans tente de juguler les angoisses existentielles en prenant en photo "ce que les adultes ne peuvent voir".
Comme les autres films que j'ai vu de Edward YANG, la question identitaire est omniprésente. L'élément déclencheur de l'éclatement de la famille de NJ n'est-il pas l'accident de la grand-mère qui la plonge dans le coma durant presque tout le film? Or ces doyennes présentes au sein des foyers asiatiques ne représentent-elles pas les gardiennes des traditions? L'acculturation est également manifeste lorsque Yang Yang préfère à la nourriture asiatique un repas au Mc Donald ou lorsqu'on observe la décoration des chambres en arrière-plan: des acteurs américains (Cary GRANT et Audrey HEPBURN qui a même façonné un des personnages de "Confusion chez Confucius") (1994), une affiche de DC Comics (Batman et Robin) mais aussi Astro le petit robot (Edward YANG était fan de Osamu TEZUKA) et Pikachu: une partie de l'intrigue se déroule d'ailleurs à Tokyo et rappelle à quel point Taïwan est tiraillé entre l'occidentalisation et un héritage asiatique complexe symbolisé par un japonais lumineux mais auquel hélas la société pour laquelle travaille NJ tourne le dos. La perte de repères et les contradictions de la société taïwanaise ne sont pas pour rien dans l'échec des différentes voies alternatives empruntées par les protagonistes. Ainsi l'ex de NJ l'a perdu en raison de l'intense pression sociale qu'elle a exercée sur lui pour parvenir à la réussite matérielle et le jeune homme que Ting-Ting convoite préfère se venger du prof qui a séduit sa petite amie et en même temps la mère de celle-ci. Les deux histoires sont construites en écho l'une de l'autre avec une scène identique, l'une montrée, l'autre racontée.
En dépit de cette tonalité douce-amère, le film n'est pas triste. Les échecs sont considérés comme des expériences qui entérinent au final la validité des choix accomplis et c'est l'apaisement et la sérénité qui l'emportent, y compris face à la perspective de la mort.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)