Raison et Sentiments (Sense and Sensibility)
Georgia Oakley (2026)
Pourquoi cette énième relecture du chef-d'oeuvre de Jane Austen? Toujours pour la même raison: flatter la "Austenmania". Le Jane Austen Festival organisé annuellement en septembre par le Jane Austen Centre (que j'ai visité cet été) met l'accent sur l'esthétique Régence au détriment de la vérité des textes. C'est ce même reproche que je fais au film de Georgia OAKLEY. On sent un gros travail de recherche naturaliste, aussi bien dans le style visuel que dans les thématiques mise en avant dans le film mais cela se fait au détriment même de l'essence de l'oeuvre.
Les soeurs Dashwood qu'on a du mal à différencier au premier coup d'oeil ressemblent à des sauvageonnes à battre la campagne avec leurs robes et leurs cheveux dénoués comme si elles incarnaient plutôt Cathy Earnshaw que Elinor et Marianne. Pourtant Emily Brontë n'aimait guère Jane Austen précisément parce qu'elle trouvait ses romans trop policés comme un jardin "trop bien taillé". Sous prétexte de modernité, c'est donc un contresens de les montrer ainsi débraillées alors même qu'elles appartiennent à la gentry et habitent un beau domaine qu'elles sont appelées certes à quitter mais pas parce qu'elles ne savent pas tenir leur rang.
Le film insiste énormément sur l'injustice de l'héritage dont étaient privées les femmes au profit des hommes d'une même famille (le ressort initial sur lequel repose également "Downton Abbey") (2010) mais elles changent juste de cadre, pas de style en passant d'un manoir à un simple cottage et d'une compagnie "raffinée" (qu'on ne verra que très peu) à un entourage plus provincial et haut en couleurs. Le déclassement lié à la discrimination de genre s'arrête là encore au décorum. La réalisatrice se soucie beaucoup de la véracité de la lumière de ses intérieurs, beaucoup moins de sa direction d'acteurs et de la véracité des sentiments des personnages.
La grosse faille de cette adaptation vient de ces aspects clairement négligés. La réalisatrice ne prend pas le temps par exemple de faire naître la passion entre Marianne et Willoughby, elle ne montre pas non plus la fébrilité et la souffrance de celle-ci de se sentir abandonnée avant même qu'elle ne découvre la trahison de celui-ci. Un seul plan où elle s'effondre ne suffit pas, c'est dans la durée que ça se travaille. Willoughby qui semble être traité comme un pion apparaît tour à tour indifférent puis ravagé sans aucune solution de continuité entre les deux. Il est frappant également de constater combien la réalisatrice s'attache peu à observer les expressions sur les visages de ces personnages, c'est à peine si elles les éclaire, au point que Willoughby apparaît comme une ombre et le colonel Brandon, mangé par sa barbe.
Or l'univers de Jane Austen, basé sur le non-dit et la retenue ne peut être compris que dans les jeux de regards ou de minuscules frémissements des lèvres et non sur de grands effondrements théâtraux. Pour ne citer qu'un seul exemple, en évitant la comparaison avec le film de Ang LEE, l'adaptation de "Orgueil et préjugés" par la BBC a fait date notamment pour la scène de la baignade dans le lac que le spectateur doit décoder par lui-même où celle dans laquelle Darcy et Elisabeth expriment leur désir juste en se regardant. Le seul personnage qui ait un peu de relief et que l'on retient est Mrs Jennings joué par la formidable Fiona SHAW (alias Pétunia dans la saga Harry Potter). Elle apporte des respirations comiques bienvenues, comme dans le roman et dans les autres adaptations mais dans celle-ci elle est vraiment la seule aspérité dans un film qui en manque cruellement.
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