Exils
Tony Gatlif (2004)
Revu "Exils" qui est un film d'une grande puissance. Si le festival de Cannes lui a justement décerné le prix de la mise en scène c'est parce qu'il réussit le tour de force d'effacer l'asymétrie historique entre Occident et Afrique pour lui substituer une fraternité brute entre compagnons de route partageant la même expérience déchirante. Olivier LAXE y est également parvenu dans "Sirat" (2024) mais seulement au terme d'un périple initiatique éprouvant. Dans le film de Tony GATLIF, Zano (Romain DURIS) et Naïma (Lubna AZABAL) portent cette déchirure en eux d'emblée car elle fait partie de leur histoire. Zano l'emmure avec ses clés et son violon au moment du départ et Naïma la porte sous forme d'une cicatrice dans le dos.
Tous deux décident de partir sur les traces de leurs origines algériennes en voyageant comme des clandestins. A aucun moment ils ne ressemblent à des occidentaux qui jouent aux aventuriers. La fièvre dans leurs yeux et dans leurs gestes, leur dégaine de marginaux révèle un état d'urgence perpétuellement inconfortable. Quand Naïma plaque sur un coup de tête Zano pour le premier venu, j'ai pensé à ce que disait Marion à Damiel dans "Les Ailes du desir" (1987) pour exprimer son absence de racines et donc de sens "j'étais avec un homme, amoureuse et pourtant, j'aurais pu tout aussi bien le planter là et partir avec le mec d'en face". Cet aspect souverain permet au film d'échapper à tout misérabilisme. Là encore, le regard de Tony GATLIF est crucial. Il convertit par exemple une séquence de travail saisonnier dans un verger en une scène follement sensuelle et animale de jardin d'Eden où l'on croque la pomme à pleine dents.
C'est donc sur un pied d'égalité qu'ils rencontrent en Espagne Leïla (Leila MAKHLOUF) et Habib (Habib CHEIKQ) qui effectuent le chemin inverse du leur. C'est à l'arraché que Naïma qui est d'ordinaire opaque et insaisissable donne son adresse française à Leïla. Plus tard, ils se retrouvent et c'est Leïla qui donne à son tour à Naïma l'adresse de sa mère. Egalité, sororité, réciprocité. Chacune donne à l'autre ce qu'elle cherche: un point de chute et un avenir pour Leïla et son frère, une thérapie de choc et un passé pour Naïma qui se sent de son propre aveu "étrangère de partout". Zano trouve à Alger, de la Casbah à l'ancien quartier européen la mémoire intacte de ses aïeux mais Naïma traverse une catharsis inoubliable en Kabylie sous la forme d'une transe soufie d'anthologie pour guérir de sa blessure identitaire. Tony GATLIF nous parle donc d'une expérience profondément intime d'exil "éternel", lui-même étant issu d'une double culture marginalisée de part et d'autre de la Méditerranée (un père kabyle, une mère gitane andalouse).
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