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ABBA Silver, ABBA Gold

Publié le par Rosalie210

Chris Hunt (2023)

ABBA Silver, ABBA Gold

Documentaire bien nourri en archives qui revient sur la carrière du groupe ABBA, ses hauts, ses bas et son revival récent avec ABBA Voyage, un concert virtuel permanent à Londres dans lequel des avatars numériques du groupe (les "ABBAtars") se produisent avec des musiciens en direct. Pendant cinq semaines, Agnetha, Björn, Benny et Frida ont interprété les 22 chansons du spectacle revêtus de combinaisons de capture de mouvement devant 160 caméras chargées de scanner leurs moindres faits, gestes et expressions. Pour que le résultat donne l'impression qu'ils soient directement téléportés depuis 1979, des doublures corporelles plus jeunes ont été également utilisées. C'est la société fondée par George Lucas, ILM qui a ensuite modélisé numériquement les artistes. Grâce à ce dispositif de pointe, ABBA peut désormais se produire sur scène pour toujours.

Mais cette prouesse technologique en cache une autre, plus intime: la réconciliation après quarante ans de rupture. Le documentaire n'est pas en effet qu'une success story. Bien sûr il évoque les passages obligés comme la victoire à l'Eurovision en 1974 avec Waterloo ou le tube Mamma Mia qui a définitivement lancé leur carrière mais il montre aussi l'envers de ce succès: la surexposition de Frida et d'Agnetha et leurs burn-out. Celui d'Agnetha dont on découvre le caractère introverti et casanier, la culpabilité d'avoir laissé ses jeunes enfants derrière elle, sa phobie de l'avion, de la foule et des micros, son besoin de solitude et de silence est particulièrement développé. D'ailleurs Agnetha a été surnommée la Garbo de la pop à cause de sa disparition totale de la scène. Contrairement à une idée reçue, certains artistes ne sont pas faits pour la lumière (un autre exemple célèbre est Jean-Jacques Goldman qui lui aussi a fini par choisir le retrait).

Plus généralement, le documentaire démontre que le déséquilibre créatif au sein du groupe a rongé les deux couples. Les deux hommes avaient l'exclusivité de la composition des titres et se planquaient derrière leurs femmes qui étaient réduites au rôle d'interprète, sacrifiant leur autonomie artistique (Agnetha avant ABBA était une chanteuse à succès qui écrivait et composait ses propres titres, Frida avait également une solide formation en jazz). Comme au cinéma, la répartition des rôles genrés entre le démiurge et sa muse-instrument est typique du patriarcat de cette époque. Agnetha s'est confiée plus tard sur le fait qu'elle se sentait comme une poupée mécanique ("poupée de cire, poupée de son"). C'est pourquoi les retrouvailles ont eu tout d'un nouveau pacte où les deux femmes ont cette fois dicté leurs conditions, notamment le veto sur les tournées. Déjà dans les années 70 ABBA a été un des tous premiers groupes à systématiser l'usage de clips musicaux réalisés par Lasse HALLSTROM, bien avant qu'il ne devienne un réalisateur de cinéma célèbre car ils étaient un moyen de pallier les difficultés d'Agnetha à voyager et à se produire sur scène.

"ABBA Silver, ABBA Gold" fait donc partie de ces rares documentaires qui vont au-delà de la surface pour révéler les arcanes de l'identité unique d'un groupe, tout particulièrement visuelle et les fêlures intimes cachées derrière.

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