La Condition
Jérôme Bonnell (2025)
"La Condition" fait partie de ces films qui sous couvert de reconstitution historique s'inscrit dans les interrogations de notre époque. Néanmoins il ne faut pas croire que la question de l'oppression des femmes et la double oppression des femmes pauvres n'a pas été questionnée dans les romans, pièces de théâtre et nouvelles du passé. Par exemple dans le "Mariage de Figaro", c'est bel et bien déjà une sororité "transclasse" qui venait à bout de la tyrannie du comte. Sauf qu'il s'agit d'une oeuvre de la fin du XVIII° siècle, époque où les femmes avaient encore des marges de manoeuvre (comme le montre aussi, même pour le pire "Les liaisons dangereuses" qui fait de Merteuil l'égale d'un Valmont). Avec le code Napoléon de 1804, les femmes perdent le peu de liberté qu'elles possédaient et passent sous le contrôle des "chefs de famille" dotés de pouvoirs absolus par le droit mais aussi par la religion catholique (ce que le film montre très bien dans la séquence de la confession). Un siècle plus tard, rien ne semble avoir vraiment changé par rapport à ce que racontent à longueur de romans les Zola, Hugo, Flaubert et Maupassant: des femmes mariées soumises et frigides, des bonnes engrossées par les soins du patron ou de ses fils, obligées de se faire avorter ou d'avoir recours en désespoir de cause à l'infanticide, des filles-mère mises au ban de la société, réduites à la prostitution etc.
Le film de Jerome BONNELL qui est l'adaptation d'un roman de Léonor de Récondo "Amours" publié en 2015 est donc un huis-clos étouffant à l'intérieur d'une maison bourgeoise. Un seul homme y règne en maître: André (Swann ARLAUD) qui est -ce qui ne surprend guère- un notaire. En apparence, tout s'y déroule selon la loi du patriarcat: il harcèle sa femme (frigide et corsetée comme il se doit) jusqu'à ce qu'elle se résigne à accomplir son devoir conjugal, il trousse la bonne qui en a vu d'autres et se laisse faire sans un mot, il tient sa mère alitée sous sa coupe. Mais en fait le film démontre d'où vient cette obsession des hommes à contrôler le corps des femmes: il vient justement du fait que ce ne sont pas eux qui détiennent les principales clés de la procréation. Le personnage de la mère (Emmanuelle DEVOS), rendue muette et quasi-impotente par deux AVC en témoigne: aussi diminuée soit-elle, elle semble en réalité omnipotente et tient son fils en échec sur ses origines véritables. De même, il ne parvient pas à créer d'intimité avec sa femme qui se refuse à lui et encore moins avec sa bonne qui s'enferme dans son silence. Ses accès de violence sont en réalité des signes d'impuissance. La scène où il cherche querelle à sa femme sur ses anciennes amours est l'expression typique d'une jalousie venue de l'impossibilité de contrôler totalement l'autre. C'est qu'une révolution silencieuse se trame dans son dos. L'intimité, elle finit bien par advenir mais entre la maîtresse de maison (Louise CHEVILLOTTE) et la bonne (Galatea BELLUGI) autour de l'enfant que cette dernière a eu de son patron. Irréaliste? Victoire lit "Madame Bovary" et fait un choix semblable à celui de "L'Enfant" de Guy de Maupassant. Seul le rapprochement entre maitresse et servante semble à première vue anachronique mais pouvait-on exprimer sentiments et désirs de cet ordre au XIX° siècle ou au début du XX° siècle? Le film d'ailleurs suggère et ne montre rien, il se construit dans le secret et dans le silence, tout en clair-obscur (la photographie est magnifique) et c'est ce qui fait sa force.
/image%2F2429364%2F20251213%2Fob_96a6d5_la-condition-109554-23543.jpg)
/image%2F2429364%2F20220209%2Fob_32c62c_hqdefault.jpg)
Commenter cet article