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Deux jours, une nuit

Publié le par Rosalie210

Jean-Pierre et Luc Dardenne (2013)

Deux jours, une nuit

C'est à partir de "Le Gamin au velo" (2010) que j'ai cessé de suivre les films des frères Dardenne, un peu déçue de leur choix d'employer des stars en lieu et place des talents qu'ils ont révélé comme Emilie DEQUENNE, Jeremie RENIER ou mon chouchou, Olivier GOURMET qui fait ici une petite apparition dans le rôle ingrat du contremaître. Et encore, Cecile de FRANCE est belge alors que ce n'est pas le cas de Marion COTILLARD, excellente au demeurant. Mais c'est peut-être le prix à payer pour élargir la portée de leur cinéma engagé. J'ai trouvé qu'il y avait des points communs entre "Deux jours, une nuit" et "La Garconniere" (1960), notamment dans sa critique sociale et le dilemme moral final que doit trancher le personnage face à son patron (en gros choisir entre la réussite sociale ou l'intégrité morale). Mais là où Billy WILDER, juif exilé d'Europe centrale laisse sa culture d'origine subvertir l'idéologie américaine, les frères Dardenne procèdent inversement en convoquant une actrice hollywoodienne (même si d'origine européenne) au coeur de leur cinéma social ancré dans la réalité belge.

Ce n'est en effet pas la seule différence notable avec le film qui les a révélés, "Rosetta" (1999) auquel "Deux jours, une nuit" est souvent comparé. Bien qu'ouvrière, Sandra, le personnage joué par Marion COTILLARD appartient à la classe moyenne avec tous les attributs de "l'American way of life" (maison, voiture, famille) et la mentalité qui va avec: le fait d'avoir quitté le logement social est perçu comme une promotion. C'est peut-être là que "Deux jours, une nuit" touche en plein dans le mille car c'est l'envers de ce rêve qu'ils explorent, l'aliénation qui en résulte. Même avant de savoir qu'elle est licenciée, Sandra est montrée comme fragile, à peine remise d'une dépression (dont les causes ne sont pas expliquées), sortant d'un arrêt-maladie, prompte à se bourrer d'anti-dépresseurs, en difficulté dans son couple, autant de maux propres aux pays occidentaux. La raison officielle qui la pousse à tenter de garder son emploi est liée au remboursement du crédit de la maison. Et les arguments avancés par nombre de ceux qui préfèrent conserver leur prime plutôt que de voter en sa faveur sont du même acabit, avec un vrai "malaise dans la civilisation". Mais tous les travailleurs ne sont pas logés à la même enseigne, les frères Dardenne soulignent plusieurs fractures entre eux, qu'elles soient générationnelles, d'origine ou de statut dans l'entreprise. Autant de différences exploitées par la direction qui a tout intérêt à diviser pour mieux régner. Cette façon de manipuler le personnel pour se défausser de ses responsabilités dans un contexte de mondialisation débridée rappelle le cynisme des nazis qui déléguaient à une police juive dans les ghettos le soin de procéder au tri de leurs propres compatriotes en vue de l'extermination de tous au final. Car le néolibéralisme et le nazisme dont les liens qui ont été remarquablement mis en lumière par le livre de François Emmanuel adapté par Nicolas KLOTZ, "La Question humaine" (2007), notamment le darwinisme social. La phrase finale du livre "je crois qu'il me plaît d'être ainsi relégué aux marges du monde" fait ainsi écho à la phrase de Sandra lorsqu'elle dit qu'elle aimerait être à la place de l'oiseau qui chante. Pour avoir souvent éprouvé ce désir et entendu d'autres personnes l'exprimer sous une forme ou sous une autre (être un chat, un poisson etc.), j'en conclus que si les frères Dardenne n'expliquent pas l'origine de la dépression de Sandra c'est qu'ils espèrent que le spectateur la trouvera par lui-même, dans sa propre vie.

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