Une nuit à l'Opéra (A Night at the Opera)
Sam Wood (1935)
Si Soupe au canard est le chef-d'oeuvre de la période Paramount des Marx, Une nuit à l'opéra est le chef-d'oeuvre de leur période MGM. Soupe au canard n'ayant pas été un succès, la Paramount traînait des pieds pour renouveler leur contrat. Ce fut Chico qui dénoua la situation. Accro aux salles de jeux, il y fit la rencontre d'Irving Thalberg, le producteur de la MGM qui décida de les engager et leur fit tourner un film sur mesure qui fut un de leurs plus grands succès au cinéma. L'estime mutuelle que Thalberg et les Marx se portaient fit aussi beaucoup pour la réussite du film.
Les films Paramount proposaient du comique marxien à l'état pur. C'est pourquoi Soupe au canard, le plus radical d'entre eux, excluant tout élément sentimental ou romanesque est un tel ravissement pour les puristes (dont je fais partie). Mais il s'agit d'une minorité du public. La majorité se retrouve plutôt dans le savant dosage d'Une nuit à l'opéra.
En effet Une nuit à l'opéra est un film structuré, doté d'une véritable intrigue, d'une solide distribution et de gros moyens. Dans les films Paramount, la folie des Marx se déployait gratuitement et les seuls messages lisibles dans le chaos créé par leurs interventions étaient anarchistes et nihilistes. Dans Une nuit à l'Opéra leurs actes sont justifiés. Par exemple dans Soupe au canard, Harpo coupait avec des ciseaux tous les insignes de pouvoir, de rang, de grade ou de vanité sociale (plumets, queue de pie etc.) Dans Une nuit à l'opéra il coupe les barbes de trois officiers et vole leurs uniformes pour se déguiser ainsi que Chico et Allan Jones (le jeune premier qui a remplacé Zeppo) afin d'échapper à la police. De même Harpo est ignoblement maltraité par son maître, le méchant de l'histoire Lasspari ce qui le pose en victime et justifie ensuite qu'il l'assomme. Dans un film Paramount il aurait assommé un représentant de l'autorité ou un bourgeois sans raison apparente (sinon celle de la lutte des classes). Enfin au lieu de travailler pour leur pomme, les Marx se mettent au service d'une noble cause qui est de défendre un jeune couple victime d'une injustice. La morale est sauve.
"Thalberg cherche à normaliser les Marx, à les rendre déglutissables, fonctionnels (...) à les civiliser, contrôler, domestiquer." (Robert Benayoun). A transformer des graines de voyous en américains modèles.
Malgré ces arrières-pensées idéologiques, Une nuit à l'opéra reste un régal d'humour burlesque avec des scènes cultes comme celle très célèbre de la cabine ou moins connue mais tout aussi géniale, celle (vaudevillesque) des lits qui passent d'une pièce à l'autre au nez et à la barbe du policier. La scène du contrat est un summum de dialogue absurde Groucho-Chico (sanity clause/santa claus), le duo comique Groucho/Margaret Dumont (Thalberg avait compris qu'elle était le véritable 4° Marx Brothers) fait plus que jamais des étincelles et la scène du sabotage de la représentation du Trouvère de Verdi est le bouquet final.

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