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Articles avec #weir (peter) tag

Master and Commander : De l'autre côté du monde (Master and Commander: The Far Side of the World)

Publié le par Rosalie210

Peter Weir (2003)

Master and Commander : De l'autre côté du monde (Master and Commander: The Far Side of the World)

"Rien ne sert de courir, il faut partir à point", voilà quelle pourrait être la morale de cet excellent film narrant un duel entre un bateau anglais et un bateau français pendant les guerres napoléoniennes au large du Brésil, du cap Horn et des îles Galapagos. Le génial réalisateur australien Peter WEIR, spécialiste de l'étude des microcosmes autarciques réussit à insuffler autant de crédibilité que d'humanité à une superproduction sans perdre son identité. Ce qui frappe d'emblée, c'est en effet le réalisme voire même le naturalisme des scènes. La vie à bord d'un navire au début du XIX° siècle est rendue avec toute sa rudesse, que ce soit dans le domaine matériel, militaire ou psychologique: confinement, promiscuité, camaraderie masculine (aucune femme dans le film si ce n'est lors d'une brève scène de ravitaillement), extrême jeunesse de certains des enrôlés, certains étant gradés dès l'adolescence, importance de l'esprit de corps (les brebis galeuses sont impitoyablement éliminées ou s'éliminent d'elles-mêmes), obéissance à la hiérarchie, stoïcisme face à la douleur, sens de l'honneur exacerbé. Peter WEIR a recherché des acteurs expressifs ayant un physique compatible avec le contexte historique ce qui d'ailleurs est l'une des premières choses qui m'a tapé dans l'oeil ainsi que le rendu atmosphérique immersif qui nous plonge immédiatement au coeur des événements. Ensuite, il mène de main de maître l'alternance entre des séquences d'action spectaculaires et des scènes intimistes mettant aux prises deux hommes entretenant une solide amitié (symbolisée par la musique qu'ils partagent) mais aux caractères diamétralement opposés. D'un côté le charismatique et fier capitaine Jack Aubrey (Russell CROWE) prêt à tout sacrifier (y compris ses hommes) pour ce qu'il appelle son devoir mais que son ami renomme "vanité" (et obsession): vaincre la frégate qui le défie et ne cesse de se dérober. De l'autre, le médecin de bord et naturaliste Stephen Maturin (Paul BETTANY), fasciné par l'écosystème de l'archipel des Galapagos alors inconnu des occidentaux dont le navire longe les côtes. Un vrai supplice de tantale pour lui puisqu'en dépit de ses supplications, le très pressé "Jack la chance" (surnom de Jack Aubrey) refuse d'y faire escale, n'ayant pas de temps à perdre avec "ces bestioles" (sous-entendu, un truc de gonzesse alors que moi j'ai un vrai taff de mec à terminer!) Sauf que le spectateur a la joie de goûter à un moment d'ironie suprême, empli d'enseignements. Quand son indispensable ami est blessé*, Jack accepte pour le sauver ce qu'il refusait un instant auparavant: se poser aux Galapagos, laisser à Stephen le temps de récupérer, temps dont il profite pour assouvir sa curiosité en explorant l'île où ils se sont installés. Et là, au moment où il va atteindre son but ultime (capturer un oiseau qui ne vole pas), voilà que le vaisseau fantôme que cherche obsessionnellement Jack apparaît juste sous ses yeux, enfin à leur portée. Rien ne sert de courir, il faut partir à point...

* Comme tout commandant, Jack est amené à prendre ces décisions difficiles, sacrifiant certains membres de son équipage lorsqu'il s'agit d'en sauver le plus grand nombre. Mais il a besoin de Stephen pour garder la boussole, les deux hommes étant parfaitement complémentaires.

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Le Cercle des poètes disparus (Dead Poets Society)

Publié le par Rosalie210

Peter Weir (1989)

Le Cercle des poètes disparus (Dead Poets Society)

Dans son livre "L'Intelligence du coeur", Isabelle Filiozat s'interroge sur l'éducation répressive qui s'acharne à soumettre des générations d'enfants en les obligeant à obéir, à se conformer et à faire taire leurs émotions. Cela commence dès la naissance et cela se poursuit ensuite jusqu'à l'âge adulte c'est à dire jusqu'à ce que l'individu ait si bien intériorisé les normes et les règles qu'il n'a plus conscience de la prison mentale dans laquelle il est enfermé. Le système éducatif traditionnel (parental et scolaire) fabrique donc à la chaîne de bons petits soldats dont le CV bien rempli dissimule le vide intérieur. Quant à ceux qui ne se conforment pas, les irréductibles, ils sont impitoyablement rejetés du système et deviennent invisibles.

"Le Cercle des poètes disparus" film éminemment politique confronte ces deux mondes, permettant ainsi de rendre visible les enjeux éducatifs d'ordinaire implicites. Peter WEIR est passé maître dans l'art de dépeindre des microcosmes totalitaires infiltrés par un intrus qui en révèle les rouages avant d'en être expulsé. John Keating (Robin WILLIAMS) est cet intrus qui dérègle le fonctionnement de la Welton Academy, une école privée élitiste accueillant les fils de la bonne bourgeoisie américaine. Sa devise "Tradition, honneur, discipline, excellence" ne laisse aucun doute sur le genre d'éducation qui y est dispensée. Or Keating, esprit libre plein de fantaisie a un tout autre projet: celui d'émanciper les jeunes qui lui sont confiés en leur ouvrant les portes d'une vision poétique du monde. Il ne leur enseigne pas la poésie, il la leur fait se l'approprier en les poussant à puiser dans leurs propres ressources physiques et mentales. Alors que l'éducation normative vide le sujet de sa substance au profit de signes purement extérieurs de richesse et de puissance, Keating est un maïeuticien qui l'aide à accoucher de lui-même. Alors que le système traditionnel fige, réifie, Keating est toujours en mouvement et y entraîne ses élèves. Comme il le leur fait si bien comprendre, l'immobilité signifie la mort et la vie est trop courte pour en perdre une miette (le fameux "Carpe Diem, cueille aujourd'hui les roses de la vie, demain il sera trop tard"). Le titre du dernier livre de Alice Miller "Le corps ne ment jamais" met bien en lumière ce travail d'éveil à la vie par le corps: les élèves marchent, frappent dans un ballon, grimpent sur les tables. Car au mouvement du corps correspond celui de l'esprit à la fois ouvert et critique. Keating anticipe même le débat actuel opposant les défenseurs des humanités (en voie de disparition, le titre du film est hélas prophétique) à ceux qui ont une vision purement utilitariste des contenus à enseigner.

Mais en dépit de son caractère engagé en faveur des électrons libres, des pionniers qui osent s'aventurer sur des chemins non balisés et de sa condamnation sans appel du patriarcat, le film n'est pas manichéen. Keating qui est idéaliste s'aveugle sur les conséquences de ses paroles et de ses actes. Il agit avec légèreté en sous-estimant la capacité
de résistance du système qu'il s'emploie à subvertir. Lorsqu'il réalise que son enseignement parfois mal compris a des effets dévastateurs, c'est trop tard. Cette irresponsabilité retombe sur les élèves, les plaçant pour certains dans des situations inextricables dont ils ne se sortiront pas. Neil Perry (Robert Sean LEONARD) est ainsi le martyr désigné (comme le souligne le symbole de la couronne d'épines) de l'absence de toute communication entre la logique paternelle et celle de son professeur. A l'inverse, Richard Cameron (Dylan KUSSMAN) est le Judas qui provoque à la fois le renvoi de Keating et d'un élève trop insolent et emporté, Charlie Dalton (Gale HANSEN). Reste Todd Anderson (Ethan HAWKE) le timide qui a appris à s'estimer et dont le célèbre geste final d'insoumission est porteur d'espoir.

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Witness

Publié le par Rosalie210

Peter Weir (1985)

Witness

"Witness" est le premier film américain de Peter WEIR. Il n'en perd pas pour autant son regard singulier qui le pousse à s'intéresser à de micro-sociétés vivant en circuit fermé et selon leurs propres règles en marge de la civilisation dominante. Si ce n'était la faute de goût de la musique au synthétiseur qui trahit l'époque où a été tourné le film, celui-ci parvient à épouser la vision du monde d'une communauté qui vit hors du temps: les Amish. Les premières images entretiennent l'incertitude sur l'identité de ce groupe et l'époque dans laquelle il vit. On peut en effet les confondre dans un premier temps avec des juifs orthodoxes (une confusion commise d'ailleurs par le petit Samuel lorsqu'il recherche une silhouette familière dans la gare de Philadelphie) alors que leur anachronisme nous est révélé lorsque leurs carrioles à cheval se retrouvent sur la même route que les engins motorisés. On remarque également que les Amish ne parlent pas l'anglais mais un dialecte allemand issu de leur pays d'origine, la Suisse. Cette volonté de désorienter place le spectateur face à l'étrangeté d'un groupe autarcique dont la première règle est le refus de se conformer au monde qui l'entoure et qui exclue tous ceux qui ne s'y plient pas.

Cependant les films de Peter WEIR font en sorte que ces communautés fermées deviennent poreuses vis à vis de l'extérieur. Dans le cas de "Witness", c'est dans une gare, lieu de passage et de brassage que Samuel (Lukas HAAS), un enfant Amish qui s'est un peu éloigné se retrouve plongé bien malgré lui dans un règlement de comptes sanglant entre policiers véreux et policiers intègres. Il devient en quelque sorte leur otage, les premiers voulant l'éliminer et les seconds le protéger. C'est par ce biais que la violence s'infiltre dans une communauté qui a élevé le pacifisme au rang de dogme. La violence meurtrière mais aussi celle du désir. Car John Book, le policier intègre joué par Harrison FORD n'apporte pas seulement avec lui ses poings, son flingue et ses cartouches mais également son magnétisme animal débridé qui fait rapidement tourner la tête de Rachel (Kelly McGILLIS), la mère de Samuel. Le carcan religieux dans lequel elle a été élevé semble tout d'un coup bien dérisoire pour contenir la violence de ses pulsions. A l'inverse, l'expérience immersive vécue par John Book au sein de la communauté agit comme un retour aux sources. Peter WEIR a pu s'appuyer sur le passé de charpentier de Harrison FORD dont c'est le premier film intimiste pour nous offrir la très belle scène œcuménique de la construction de la grange qui frappe par son authenticité et son harmonie. Enfin, de façon plus anecdotique, c'est le premier film où apparaît Viggo MORTENSEN dans un rôle de figuration (il joue l'un des membres de la communauté).

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Les voitures qui ont mangé Paris (The Cars That Ate Paris)

Publié le par Rosalie210

Peter Weir (1974)

Les voitures qui ont mangé Paris (The Cars That Ate Paris)

On sait depuis 1984 grâce à Wim WENDERS qu'il y a Paris au Texas. Mais dix ans plus tôt, le premier film de Peter WEIR nous faisait découvrir l'existence d'une bourgade prénommée Paris située au fin fond de l'Australie. Un lieu haut en couleurs mais peu recommandable, surtout pour les infortunés voyageurs ayant la mauvaise idée de quitter la route principale pour s'y rendre. Ils risquent de subir le même sort que les employés du boucher de "Delicatessen" (1990), sort orchestré par le maire de la ville avec la complicité de tous les villageois. Si je cite le film de Marc CARO et Jean-Pierre JEUNET c'est également parce que l'on y retrouve le même humour noir teinté d'étrange et d'absurde qui fait penser à celui des MONTY PYTHON. Peter WEIR partage notamment avec eux le même imaginaire médical délirant à la fois férocement drôle et cauchemardesque: médecin frappadingue, instruments de torture disposés sur la table d'opération, naufragés de la route qui lorsqu'ils ne sont pas morts se retrouvent réduits à l'état de légumes en conserve ^^ et finissent par se mélanger aux citoyens ordinaires tout aussi dégénérés dans un final complètement surréaliste. A cette influence british vient s'ajouter celle du western spaghetti, les villageois pilleurs d'épaves étant explicitement comparés à des hors-la-loi tant par leurs costumes (cache-poussières) que par des plans rappelant les duels ou une musique aux accents de "Il était une fois dans l'Ouest" (1968). Mais le film a également une identité proprement australienne. Il renvoie à sa fondation par les parias du vieux continent, l'île ayant été d'abord une colonie pénitentiaire ayant longtemps conservé son caractère sauvage et brutal. Les hordes de véhicules customisés conduits par des voyous réduits à l'état de silhouette préfigurent l'un des monuments du cinéma australien, la saga futuriste et motorisée Mad Max de George MILLER qui fait d'ailleurs de multiples clins d'oeils au film de Peter WEIR. L'acteur Bruce SPENCE qui joue l'idiot du village dans "Les voitures qui ont mangé Paris" apparaît dans "Mad Max 2 : le Défi" (1981) alors que le dernier volet à ce jour "Mad Max : Fury Road" (2014) fait apparaître la voiture customisée la plus iconique du film de Peter WEIR, la Volkswagen Type 1 hérissée de dards. "Les voitures qui ont mangé Paris" est par ailleurs parfaitement représentatif de l'œuvre à venir de Peter WEIR. On y navigue dans un microcosme vivant en vase clos selon des règles dignes d'une société secrète sous une férule totalitaire dans lequel un intrus vient se glisser. Derrière l'itinéraire bis et délirant du film, on reconnaît notamment la trame de "The Truman Show" (1998): un homme prisonnier d'une communauté accueillante en apparence mais hostile en réalité et sous l'emprise d'un père abusif (ici le maire) qui en surmontant sa phobie (ici ce n'est pas l'eau mais sa peur de conduire) parvient à s'enfuir alors que les dissensions intérieures éclatent entre l'ancienne génération (qui régule la violence pour le "bien commun") et les jeunes (pour qui la violence n'a plus de limites). A trop se compromettre avec le mal, celui-ci finit par tout détruire.

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Le Plombier (The Plumber)

Publié le par Rosalie210

Peter Weir (1979)

Le Plombier (The Plumber)

L'effet miroir du "Plombier", téléfilm réalisé par Peter WEIR en 1979 est implacable. Une expérience d'ethnologie décentrée très instructive. L'ethnologie n'est en effet en aucune façon une science neutre. Elle s'est constituée au XIX° dans le contexte de la colonisation européenne de l'Afrique, de l'Asie et de l'Océanie quand l'homme blanc s'est mis à vouloir étudier les populations étrangères "primitives" avec lesquelles il était entré en contact, lui-même se concevant comme "évolué". Poursuivant sa passionnante réflexion sur l'histoire de son pays, Peter WEIR déconstruit cet ethnocentrisme en déplaçant le clivage racial sur le terrain de la lutte des classes et en inversant les rôles. C'est la jeune intellectuelle occidentale arrogante qui devient l'objet d'étude du frustre plombier. Le résultat est éloquent:

- L'ethnologie est insidieusement intrusive. Tout en prétendant se faire discrète, elle s'impose chez ceux qui n'ont rien demandé, prend ses aises et finit par envahir leur espace vital, préparant ainsi le terrain aux colonisateurs à qui elle sert de justificatif. De fait Jill supporte de moins en moins la présence de Max dans sa maison, celui-ci s'avérant extrêmement bruyant et ne cessant de sortir de son rôle pour lui demander des services ou tout simplement pour discuter. De plus, loin de réparer la tuyauterie de la salle de bains, il la déglingue un peu plus à chaque nouvelle intervention ce qui préfigure les méfaits des central Services dans "Brazil" (1985). A plusieurs reprises dans le film, Jill et Max s'affrontent sur la notion de propriété privée. Jill accuse Max d'envahir son territoire mais il lui rétorque que l'immeuble qui l'emploie est autant à lui qu'à elle. La salle de bains devient un terrain symbolique d'affrontement puisqu'en la rendant invivable et ouverte à tous les vents, il prend le dessus sur elle.

- La maison, déjà traitée par Peter WEIR comme une métaphore de l'identité de celui qui l'habite dans "La Dernière vague" (1977) permet à Max de se faire une idée de Jill à partir de ses propres préjugés de classe ce qu'elle ne supporte évidemment pas. L'ethnologue prétendument ouverte aux autres vit quasiment recluse chez elle et quand elle en sort, c'est pour se limiter à un étroit périmètre. Délaissée par son mari, Brian qui ne pense qu'à sa carrière, elle néglige son apparence et est complètement dévitalisée sexuellement, ce que ne manque pas de remarquer Max avec la lotion pour cheveux qu'utilise Brian ou encore la statuette indigène dotée d'un énorme membre viril en érection qui traîne chez elle. Celui-ci, plutôt bien pourvu en cheveux et en testostérone se pose en ouvrier viril face à des intellos forcément dépourvus du moindre sex-appeal. A l'inverse, le préjugé de classe de Jill se manifeste d'abord lorsque Max la provoque en lui disant avoir fait de la prison pour viol avant de se rétracter. Puis lorsqu'il la pousse à bout, elle l'humilie en corrigeant devant son amie une faute de langage puis en le traitant "d'ouvrier", trahissant ainsi son complexe de supériorité. Enfin elle le chasse en le faisant accuser de vol, un réflexe classique de la bourgeoisie qui pour tester son "petit" personnel laisse traîner des objets de valeur ou des bijoux à sa portée, voire même les dissimule dans ses affaires. Le plus malhonnête des deux n'est en effet pas celui que l'on pense.

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La Dernière Vague (The Last Wave)

Publié le par Rosalie210

Peter Weir (1977)

La Dernière Vague (The Last Wave)

"La Dernière Vague" troisième film de Peter WEIR s'inscrit dans le prolongement du précédent "Pique-nique à Hanging Rock" (1975). Sur le plan formel, on retrouve un univers qui brouille les repères entre réalisme et fantastique comme entre le passé et le présent et entre le "moi" et "l'autre". En résulte un film atmosphérique assez hypnotisant où l'élément liquide grâce à l'aspect poreux du film s'immisce partout et où la musique produit un effet d'envoûtement certain. Le seul bémol étant que certaines sonorités au synthétiseur et effets spéciaux sont datés aujourd'hui alors que ce n'est pas le cas de "Pique-nique à Hanging Rock" (1975) qui a gardé toute sa fraîcheur. Sur le plan thématique, Peter WEIR approfondit son sujet de prédilection: la superposition de la mince pellicule de colonisation anglo-saxonne sur une culture aborigène profondément enracinée depuis 50 mille ans dans la terre australienne et qui en dépit du déni des premiers n'a pas disparu. Les descendants de colons sont en effet persuadés qu'ils ont repoussé la culture aborigène aux marges du pays et qu'ils ont définitivement conquis l'espace urbain. Peter WEIR montre que cette prétention n'est qu'une illusion. De même que l'eau s'infiltre partout, la culture tribale indigène tant bien que mal étouffée ressurgit là où s'arrête le pouvoir de contrôle de l'homme blanc: dans la sphère de l'inconscient et dans les manifestations de la nature. Le personnage principal, David Burton (Richard CHAMBERLAIN), un avocat qui appartient au groupe dominant voit pourtant son identité vaciller au travers de rêves prémonitoires qui le connectent à deux aborigènes accusés avec des comparses d'avoir commis un meurtre. Lui est persuadé qu'il s'agit d'un meurtre rituel (qui bénéficie d'une mansuétude en Australie) mais l'institution judiciaire ne peut pas admettre que des tribus survivent et agissent en plein cœur de Sydney. Par ailleurs des manifestations surnaturelles se déclarent dans la maison de David qui est peu à peu envahie et détruite: l'eau de la baignoire déborde et dévale l'escalier, les branches des arbres en s'abattant arrachent les portes et des cloisons, l'épouse et les enfants terrifiés désertent le lieu. Les visions de David et ce qu'il faut appeler ses pouvoirs magiques (les mêmes phénomènes se déclenchent dans sa voiture) rejoignent ceux des aborigènes et se manifestent sous forme de phénomènes météorologiques cataclysmiques: des trombes d'eau s'abattent ainsi qu'une pluie noire, le vent souffle en tempête, des glaçons gros comme des pavés attaquent une école dans une scène inaugurale digne de "Les Oiseaux" (1962) de Alfred HITCHCOCK alors que le ciel reste d'un bleu éclatant. Ces phénomènes annoncent l'apocalypse finale, une vague (de tsunami?) qui s'apprête à déferler sur l'île, David apercevant dans l'une de ses visions prémonitoires une rue noyée sous les eaux et parsemée de cadavres, vision confirmée par les peintures rupestres aborigènes. Le film ne nous donne pas toutes les clés de compréhension, tout au plus suggère-t-il la vengeance divine (on pense forcément au Déluge ou au Jugement dernier même si le phénomène se rattache aux croyances aborigènes) et laisse-t-il entendre que David pourrait avoir des origines lointaines améridiennes, (ce qui est parfaitement logique, ce serait son identité profonde, recouverte par le vernis de la civilisation occidentale qui ressurgirait, sa femme ne sachant plus "qui il est"). Il ne faut pas être sorcier pour comprendre d'où Jeff NICHOLS a tiré la substantifique moëlle de son "Take Shelter" (2011). 

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Pique-nique à Hanging Rock (Picnic at Hanging Rock)

Publié le par Rosalie210

Peter Weir (1975)

Pique-nique à Hanging Rock (Picnic at Hanging Rock)

"Pique-Nique à Hanging Rock", le deuxième film de Peter WEIR a conservé intact plus de quarante ans après sa sortie son pouvoir d'envoûtement et son mystère. Le dépoussiérage du film en 1999 (deuxième partie raccourcie, étalonnage neutre au lieu de la teinte jaunâtre d'origine, remixage du son en Dolby stéréo) a contribué à lui garder toute sa fraîcheur. Il a été souvent comparé à un autre chef d'oeuvre du cinéma fondé sur une énigme métaphysique "2001, l'odyssée de l'espace" (1968). Mais à titre personnel, c'est à un autre film de Stanley KUBRICK qu'il me fait penser, "Shining" (1980). L'Australie, comme les Etats-Unis se sont fondés sur l'appropriation du territoire des indigènes dont la culture a été détruite et la population en grande partie massacrée. Hanging Rock comme le cimetière sur lequel a été construit l'hôtel Overlook sont des sites indigènes sacrés immémoriaux transformés par les colons européens en vulgaires espaces de loisirs au XIX° ou au début XX° après que la population locale en ait été chassée. Mais la mémoire des lieux, elle, demeure, et peut ressurgir à tout moment. Les flots de sang jaillissent de l'ascenseur de l'hôtel (en référence à tous les crimes commis en ce lieu depuis son origine), le grondement de la terre fait entendre sa voix et les rochers semblent animés de vie. Les êtres humains qui s'en approchent de trop près finissent non par les posséder mais par être possédés au son d'une ensorcelante flûte de pan. Dans l'un et l'autre cas, on assiste à une sorte de vengeance des lieux (des Dieux?) ainsi bafoués. Dans "Pique-Nique à Hanging Rock", l'offense faite aux indigènes se double en effet d'une offense faite à la nature. Ceux-ci avaient intuitivement ressenti un épicentre spirituel dans le site volcanique de Hanging Rock ce que les colons anglo-saxons qui se prennent pour le centre du monde nient. Et ce d'autant mieux qu'ils se sont coupés de la nature en se barricadant dans des vêtements corsetés et des bâtiments fortifiés pour mieux refouler leurs instincts et leurs émotions. "Pique-nique à Hanging Rock" est une parfaite illustration des pires travers de la civilisation occidentale anti-nature qui a conquis le monde durant les révolutions industrielles. Certes, le film ne montre pas de désastre écologique mais il montre ce qui le rend possible: des êtres humains dont on s'ingénie à nier la nature animale, le siècle victorien en étant en quelque sorte l'acmé. Les jeunes filles de bonne famille du pensionnat d'Appleyard apprêtées comme de fragiles bibelots anciens semblent aussi déplacées dans le bush australien qu'un éléphant dans un magasin de porcelaine. Jusqu'à ce que plusieurs d'entre elles faussent compagnie à leurs chaperons et s'aventurent au cœur des méandres du chaos rocheux (un parcours labyrinthique qui n'est pas sans rappeler là encore celui de "Shining" (1980), l'aspect géométrique en moins). Plus elles s'approchent de l'épicentre du rocher, plus leur corps se libère du carcan qui l'oppresse. Après les gants et les chapeaux, elles enlèvent leurs chaussures, leurs bas et (hors-champ) leurs corsets, libérant la sensualité et l'érotisme qui font défaut à tant de films occidentaux faute de lien avec les forces de la nature. Comme si elles étaient sous hypnose (hypothèse renforcée par le fait que les survivantes sont amnésiques), on les voit s'engouffrer dans une ouverture dont elles ne ressortiront plus: une fin tragique car quelle que soit la croyance en ce qu'il y a derrière, la plénitude de la vie ne peut s'accomplir dans l'ici et le maintenant qui conditionne le futur. Ajoutons que le même phénomène touche indifféremment les femmes et les hommes, les jeunes et les vieux. Parce que c'est sur elles que s'exerce le plus le contrôle social étouffant de la période victorienne, l'histoire est focalisée sur des adolescentes en plein éveil amoureux, sensuel et sexuel. Mais leur professeure plus âgée dont les tourments inavouables sont révélés à la fin du film subit le même sort. Et plus tard, il arrivera la même chose à Michael (Dominic GUARD), un jeune anglais amoureux de Miranda (Anne-Louise LAMBERT), la Vénus Boticellienne du pensionnat que sa beauté rayonnante prédestinait à être engloutie par le rocher. Parti à sa recherche, on le voit également se défaire des vêtements qui l'engoncent et se perdre jusqu'aux limites de la démence dans les défilés rocailleux. Le film réussit à distiller sa troublante ambiguïté en se situant toujours à la frontière du réalisme et du fantastique, de l'art et de la vie, de la nature et de la culture, du charnel et de l'éthéré sans jamais basculer de manière décisive dans l'une ou l'autre de ces dimensions mais en brouillant au maximum les frontières.

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Mosquito Coast (The Mosquito Coast)

Publié le par Rosalie210

Mosquito Coast (The Mosquito Coast)

Peter WEIR n'a pas son pareil pour dépeindre des microcosmes sous emprise totalitaire tels que "Pique-nique à Hanging Rock" (1975), "Le Cercle des poètes disparus" (1989), "The Truman Show (1998)" ou "Mosquito Coast" réalisé en 1986.

A l'époque de la sortie de "Mosquito Coast", la guerre froide n'est pas terminée. Le monde est encore divisé entre le capitalisme et le communisme et a peur d'une attaque nucléaire venue de l'un ou de l'autre des deux blocs. Peter WEIR commence par montrer pourquoi Allie Fox (Harrison FORD, remarquable dans un rôle à contre-emploi) peut dans un premier temps représenter une alternative à ces deux idéologies. Son discours anti système à la fois altermondialiste, écologiste et anti consumériste est encore plus pertinent aujourd'hui qu'hier. D'ailleurs son employeur dit que s'il est enquiquineur et "monsieur je-sais-tout", il a "quelquefois raison". De plus, c'est un bricoleur de génie qui récupère nombre de déchets dans les décharges pour leur donner une seconde vie. Sa décision de quitter les USA pour le Honduras afin de tenter une expérience "rousseauiste" de retour à la nature s'avère donc en cohérence avec ses paroles. On est donc d'autant plus tenté de le suivre. Néanmoins, on découvre bien vite que dans le petit royaume qu'il s'est construit au Honduras, il règne en seigneur et maître sur une communauté qui lui est entièrement soumise: sa femme qui n'a même pas de prénom, tout au plus un surnom, "Mother" (Helen MIRREN), ses quatre enfants (dont l'aîné est joué par River PHOENIX) et un groupe d'indigènes vus (évidemment) comme de grands enfants à rééduquer. Allie Fox ne peut pas avoir d'égal parce que celui-ci est forcément un rival qui ne peut que remettre en question son "monde parfait". Très vite, il se heurte à un autre pouvoir spirituel et temporel que le sien, celui du révérend Spellgood (Andre GREGORY) à qui il a enlevé sa communauté de fidèles pour les convertir à sa cause. Cette confrontation suggère que Allie Fox est lui aussi un missionnaire en croisade, impression confirmée lorsqu'il se rend dans une autre communauté indigène pour les convaincre de le rejoindre. Mais les obstacles s'accumulent: la glace qu'il a fabriqué a fondu avant qu'il atteigne son objectif et trois bandits armés investissent son royaume déserté par les indigènes qui ont rejoint le révérend en son absence. C'est alors seulement que Allie Fox révèle qui il est vraiment: un dangereux extrémiste qui n'a aucune considération pour l'avis/la vie des autres. Il détruit ce qui lui résiste, tyrannise et manipule sa femme et ses enfants qui en dépit de quelques mouvements de révolte sont sous son emprise et se montre d'une insupportable arrogance paternaliste, colonialiste et raciste vis à vis de la seule personne qui veut l'aider. Le plus ironique toutefois est dans le fait que l'explosion de sa super-machine à glace contamine la rivière: pas très écologique tout ça…

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The Truman show

Publié le par Rosalie210

Peter Weir (1998)

The Truman show

The Truman Show porte son insoutenable contradiction dans son titre "le show de l'homme vrai". Et pour cause. Dans un futur (2020) où manifestement les droits de l'homme les plus élémentaires ne sont pas respectés, un bébé orphelin est "adopté" par un studio de télévision qui décide de monter un docu-soap autour de sa personne, sans jamais rien lui révéler bien entendu tout en l'empêchant par tous les moyens possibles de se rendre compte qu'il est enfermé, dirigé et violé dans son intimité. Parallèlement, la vie de Truman est censée incarner l'american way of life le plus stéréotypé: la petite ville se nomme sea heaven, tout le monde vit dans un pavillon propret standardisé, la femme de Truman arbore un sourire éclatant etc.
Sauf que vers l'âge de 30 ans Truman (alias Jim Carrey) finit par se rendre compte que tout sonne faux dans sa vie soi-disant si parfaite. Il découvre les caméras et des micros qui l'espionnent et le filment 24h sur 24. Il découvre que les gens se comportent de façon mécanique (ils ont une oreillette qui leur dicte des instructions). Ceux qu'il croie être ses parents, sa femme ou son meilleur ami débitent des slogans publicitaires dès qu'ils sont dans le champ de la caméra, l'ignorant le reste du temps presque complètement. Enfin lorsqu'il se décide à quitter la ville par tous les moyens, il découvre que celle-ci est un décor et que le producteur de l'émission est prêt à tout pour l'empêcher de s'enfuir.

On a beaucoup parlé du voyeurisme et des dérives de la télé-réalité; de la mythologie grecque et de l'allégorie de la caverne (un thème repris par Matrix). Du producteur qui se prend pour Dieu tout-puissant, de 1984 et du meilleur des mondes. Du cauchemar qui se cache derrière le rêve américain. Mais le film nous laisse sur une interrogation: vaut-il mieux vivre dans un bonheur illusoire ou rechercher la vérité fut-elle cruelle? Le vrai problème est encore une fois que Christof le producteur, partisan du bonheur factice a décidé de la vie de Truman "pour son bien" sans le consulter, agissant comme un parent abusif. Truman veut pouvoir choisir le monde réel et la vérité d'autant qu'il n'est pas heureux dans le monde fabriqué pour lui. Il se rend parfaitement compte par exemple que sa femme ne le supporte pas et refuse d'avoir un enfant avec lui. C'est d'ailleurs sur cette question qu'achoppe Christof alors que Truman est motivé par son désir de retrouver une figurante du show dont il est tombé amoureux et qui a essayé de lui avouer la supercherie avant d'être licenciée.

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