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Articles avec #reichardt (kelly) tag

Night Moves

Publié le par Rosalie210

Kelly Reichardt (2013)

Night Moves

Il est rageant que Kelly REICHARDT n'ait pas su trouver une conclusion satisfaisante à son film. Car le reste était remarquablement tenu. Maniant parfaitement les codes du thriller et du film de casse mais les mettant au service de son style minimaliste et épuré, la cinéaste signe une fable prenante sur la dérive terroriste de trois militants écologistes radicalisés qui préparent puis exécutent un attentat contre un barrage. Dès le début, elle sème de petits cailloux destinés à instiller le doute dans l'esprit du spectateur sur la réussite de l'entreprise du trio. Josh (Jesse EISENBERG) et Dena (Dakota FANNING), deux jeunes idéalistes à l'esprit faible, découvrent en effet que leur partenaire, l'ancien Marine Harmon (Peter SARSGAARD) plus âgé et plus expérimenté leur a menti concernant ses antécédents, ses relations ou l'environnement du barrage qu'ils ont décidé de faire sauter. Mais en dépit de ces mensonges et d'autres signes annonciateurs tels que la crise d'urticaire qui touche Dena ou le contretemps d'un automobiliste qui s'arrête juste en face du barrage piégé, ceux-ci ne parviennent pas à s'extraire de leur projet fou et ce sont eux qui en paieront les conséquences, le troisième devenu un "deus ex machina" (il n'est plus visible à l'écran et s'agit plus qu'au téléphone) continuant sans difficulté à les manipuler en attisant leur paranoïa pour faire en sorte qu'ils se neutralisent mutuellement une fois l'attentat accompli. La beauté des paysages filmés (ceux de l'Oregon, comme dans tous les films de la réalisatrice) et l'attention portée aux gestes méticuleux des fermiers ne fait pas oublier l'essentiel: la contradiction fondamentale que constitue le fait de tuer par idéal (surtout lorsque cet idéal consiste à sauver le vivant!) et l'amère solitude des jeunes gens qui agissent ensemble mais qui doivent ensuite supporter seuls le poids de leurs actes. A ce titre, c'est Josh le maillon le plus faible, celui que la caméra isole dans tous les lieux où il passe et qui coupe peu à peu les derniers liens qui le retenaient au reste de la société.

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Old Joy

Publié le par Rosalie210

Kelly Reichardt (2006)

Old Joy

Autant je suis restée un peu sur ma faim devant "Wendy & Lucy" (2008) et "First Cow" (2019) qui sont les deux films de Kelly REICHARDT que j'ai vu précédemment, autant celui-ci m'a emporté sans réserve, fait planer et procuré de grandes émotions. A quoi cela tient-il? Les ingrédients sont pourtant semblables. Un style minimaliste et épuré. Un rythme lent et contemplatif. Une intrigue qui tient sur un timbre-poste (deux amis qui se sont perdus de vus partent camper dans une forêt de l'Oregon). Des acteurs peu connus et anti glamour au possible (l'un est chauve et barbu, l'autre a le visage émacié et le nez tordu et aucun artifice ne vient redresser leur image). Mais il y a deux différences qui m'ont paru décisives par rapport aux deux autres films cités. L'enjeu d'abord. Dans "First Cow", il n'y en a aucun. Dès les premières images, le dénouement est révélé ce qui rend le flashback qui occupe l'essentiel du film assez dérisoire. De plus les deux personnages se ressemblent trop ce qui ôte tout sel à leur relation. Dans "Wendy & Lucy", la question de savoir si Wendy va ou non retrouver son chien ne tient pas non plus tellement en haleine. Alors que dans "Old Joy" il y a une vraie tension dramatique entre les deux protagonistes. Car plutôt que de montrer des marginaux dans leur bulle, elle adapte une nouvelle de Jonathan Raymond qui isole du monde le temps d'un week-end deux anciens amis qui ont suivi des chemins radicalement différents. L'un, Kurt est devenu un marginal quelque peu hédoniste, refusant les responsabilités de l'âge adulte et en décalage avec la civilisation moderne alors que l'autre, Mark a choisi la voie conformiste (mariage, boulot, enfant à naître, maison, chien etc.) Tout au long de leur périple, on observe leur difficile cohabitation. Aucune hostilité franche mais des regards et des petites phrases qui en disent plus long que des discours sur ce que chacun pense de l'autre et de ses choix de vie. En bon citoyen américain productiviste, Mark laisse filtrer des marques de mépris envers l'assisté qu'est Kurt alors que ce dernier manifeste sa désapprobation dès que le téléphone de Mark sonne, lui rappelant qu'il y a une femme entre eux.

Car le deuxième aspect fondamentalement différent de "Old Joy" par rapport aux autre films de Kelly REICHARDT que j'ai pu voir est sa dimension érotique. Un érotisme qui fait penser à celui de "Lady Chatterley" (2006) et son homme des bois. Car une fois loin de toute civilisation (laquelle est longuement filmée sous ses aspects les plus toxiques, d'interminables sites industriels jusqu'au coeur d'une décharge sauvage en pleine forêt), les différences s'effacent comme par magie, le temps d'une communion mystique et charnelle avec la nature lorsque les deux hommes prennent un bain dans une source chaude et se dépouillent de leurs vêtements (c'est à dire symboliquement de leurs rôles sociaux). Une séquence de temps suspendu dans laquelle les sens sont exacerbés (la vue, les sons, en particulier celui de l'eau qui coule, le toucher avec le passage du massage, l'odorat et le goût avec l'absorption de substances planantes) qui invite à la rêverie et au lâcher-prise ce qu'un très beau plan sur la main de Mark en train de s'abandonner souligne. Un autre plan montre par un effet d'optique les pieds des deux hommes entrelacés comme s'ils étaient devenus amants. Bien entendu cet instant n'est qu'une parenthèse qui après avoir ouvert une brèche vers "un autre monde possible" se referme aussitôt avec le retour au bercail qui condamne la relation entre les deux hommes. Mark, chassé de l'Eden (ce qui amène à méditer sur le sens du titre) reprend son train-train habituel alors que Kurt qui est sur le point d'être expulsé est montré comme en voie de clochardisation.

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First Cow

Publié le par Rosalie210

Kelly Reichardt (2019)

First Cow

Le western est un genre qui, comme beaucoup d'autres (le film d'action, le film d'aventures, le film de gangsters, le film de guerre, le film noir) a été façonné par des hommes (occidentaux) à leur propre gloire: à eux l'exploration, la conquête, l'appropriation des territoires, la "mise en valeur" et à eux aussi la mise en récit (narcissique) de leurs exploits guerriers et bâtisseurs. Bien que le western classique n'ait jamais été univoque (le cinéma de John Ford ou de Anthony Mann, deux réalisateurs que j'admire en témoigne) et bien que le genre ait été déconstruit depuis bien longtemps, il manquait d'un regard spécifiquement féminin pour l'aborder. Depuis quelques années, c'est chose faite: les femmes s'emparent du genre et livrent leur propre récit de la conquête de l'ouest et des hommes qui l'ont faite. 

"First Cow" est le deuxième western de Kelly Reichardt (après "La Dernière piste"), cinéaste indépendante américaine qui aime dépeindre des marginaux, comme elle l'est elle-même dans le monde du cinéma. Il est intéressant de souligner que dans l'introduction de son film, une jeune femme anonyme contemporaine de nous (qui pourrait être la cinéaste elle-même) déterre deux cadavres dont elle raconte ensuite l'histoire. Une histoire ignorée ou longtemps étouffée par la civilisation dominante. C'est un thème ultra contemporain: "Madres Paralelas", le dernier film à ce jour de Pedro Almodovar procède lui aussi à une exhumation de corps pour raconter une histoire "parallèle" à celle qui a longtemps été officielle. 

Le film de Kelly Reichardt se déroule en Oregon au début du XIX° siècle dans une forêt généreuse et luxuriante traversée par un grand fleuve. Une nature splendide filmée de manière contemplative et sensuelle avec un luxe de détails sur les couleurs, les jeux de lumière, les sons, comme un grand organisme vivant. Le choix d'un format d'image carré à l'ancienne proche du temps du muet (le film, épuré et minimaliste est très peu bavard et possède une intrigue des plus ténues ce qui peut rebuter) ramène à cette idée de paradis originel, à peine égratigné par les nombreux trappeurs qui le sillonnent et la présence du fort. Néanmoins les apparences sont trompeuses: la vie des hommes est primitive, rude et l'arrivée des colons prédateurs en fait une jungle où règne la loi du plus fort. Les deux personnages principaux, "Cookie" surnommé ainsi parce qu'il a une formation de cuisinier et King-lu, un chinois qui rêve de faire fortune nouent une solide amitié mais leur naïveté leur sera fatale. En effet ils s'avèrent inadaptés au monde qui commence à se construire autour d'eux: celui des prémisses du capitalisme, symbolisé par une vache importée par le gouverneur du fort. Cet être vivant dont ils ont besoin pour monter leur entreprise, se retrouve parqué dans un enclos et gardé par des fusils et y toucher signifie la mort. Il est d'ailleurs dommage que Cookie et King-lu se compromettent dans le monde violent et corrompu en train de naître (celui des "winners" et des "losers" dont ils font évidemment partie) au lieu de prendre le large et de se reconstruire ailleurs, autrement. On aurait aimé aussi plus de détails sur les autres peuples fréquentant les lieux et notamment les indiens, retranscrits avec un réalisme qui fait penser au film de Terrence Malick "Le nouveau monde" mais un peu rapidement. Enfin, ce cinéma tout en retrait et en creux manque à la fois de puissance et d'émotion, deux notions que l'on peut dégenrer et qui ne sont pas incompatibles.

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Wendy et Lucy (Wendy and Lucy)

Publié le par Rosalie210

Kelly Reichardt (2008)

Wendy et Lucy (Wendy and Lucy)

Joli petit film (je n'ai pas vu le précédent) qui en dit long sur l'état de l'Amérique profonde. Quand on voit les malheurs qui s'abattent sur la pauvre Wendy (Michelle WILLIAMS) pour quelques boîtes de canigou chapardées dans un magasin, on se dit que le pays ne tourne pas rond. D'ailleurs ironiquement le film est un road-movie qui fait du sur-place, l'héroïne, jeune femme un peu marginale, un peu paumée se retrouvant arrêtée près du parking d'un supermarché à la fois par la panne de sa voiture et la perte de son chien. D'elle, on ne sait presque rien. Le film ne s'attarde pas sur son passé, il filme l'instant présent. Tout au plus au détour d'une conversation téléphonique comprend-t-on qu'elle ne peut pas compter sur sa famille pour l'aider et qu'elle doit se débrouiller seule, quitte à faire des centaines de kilomètres pour trouver un boulot. Classique aux USA mais pas quand on a une guimbarde pourrie en guise de véhicule ni les moyens de se loger ou de se nourrir décemment.

Outre les efforts de la jeune femme pour sortir la tête de l'eau, retrouver son animal, faire réparer sa voiture, ce que le film scrute, ce sont les gens avec lesquels elle entre en contact. Ceux qui lui tendent une main bienveillante (la majorité d'ailleurs, le film n'est absolument pas misérabiliste, ni aigri, ni haineux et montre que même au pays de l'individualisme-roi, il existe de la solidarité!) et ceux qui jouent les petits chefs zélés pour se faire bien voir de leur patron. De ce point de vue, le film donne un bon aperçu de la diversité du comportement humain face à quelqu'un qui est dans la détresse: malveillance, indifférence ou au contraire solidarité. Le style très minimaliste et le rythme assez lent peuvent rebuter ainsi que la peinture anti-glamour de cette Amérique de la marginalité mais Michelle WILLIAMS est très touchante sans être larmoyante et suscite naturellement l'empathie. Elle est beaucoup plus humaine par exemple que "Rosetta" (1999) à qui on peut penser étant donné leur situation similaire (deux jeunes filles SDF en recherche d'emploi) et le style assez néoréaliste des films. On pourrait d'ailleurs remonter la généalogie jusqu'à "Le Voleur de bicyclette" (1948) comment l'Amérique a adapté à sa géographie et sa société un genre venu d'Europe.

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