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Articles avec #polar tag

Frantic

Publié le par Rosalie210

Roman Polanski (1988)

Frantic

J'ai un faible pour "Frantic" qui est pourtant considéré comme mineur dans la filmographie de Roman POLANSKI. Ce n'est pas tellement l'influence de Alfred HITCHCOCK qui me fascine dans ce film bien qu'elle soit très présente: "Une femme disparaît" (1938) pendant que son mari se trouve sous la douche de "Psychose" (1960) et il doit l'échanger contre un MacGuffin qui suscite moult convoitises alors que pour le spectateur et pour les protagonistes, l'objet, indéchiffrable ne présente aucun intérêt. Il finit d'ailleurs là où est sa vraie place. Non, ce qui fait la force de "Frantic", c'est son point de vue, celui d'un étranger qui après l'enlèvement de sa femme se débat dans un Paris indifférent voire hostile. La barrière de la langue mais également une succession de méprises plongent le docteur Richard Walker, un homme sans histoires merveilleusement interprété par Harrison FORD dans un vrai cauchemar. Un cauchemar que Roman POLANSKI rend très palpable et qui on le sent relève de son expérience personnelle, lui qui a vu une partie de sa famille anéantie* et qui a dû s'exiler à plusieurs reprises. C'est avec un certain effarement que l'on assiste au décalage entre l'angoisse vécue par Richard Walker et la manière dont ceux à qui il demande de l'aide réagissent. La plupart, quand ils arrivent à comprendre ce qu'il dit ne le prennent pas au sérieux et pensent que sa femme s'est enfuie avec un amant. D'ailleurs, plus tardivement dans le film, Walker finira par le leur faire croire en se faisant passer lui aussi pour un mari volage afin de se débarrasser d'eux, jouant sur les clichés du "gai Paris". Ne pouvant compter que sur lui-même, Richard Walker plonge alors dans une facette de la ville dans laquelle il apparaît tout aussi décalé, celle du Paris interlope. C'est dans ce contexte qu'il rencontre une autre solitude, la jeune Michelle (Emmanuelle SEIGNER dans l'un de ses premiers rôles) qui est à l'origine de toute l'affaire puisqu'elle a confondu la valise qu'elle devait remettre à son patron trafiquant avec celle du couple d'américains. Une relation trouble se noue entre Walker et Michelle qui se retrouve à porter une robe de la même couleur écarlate que celle de la femme de Walker. Relation trouble car teintée d'érotisme même s'il y a aussi beaucoup de tendresse entre les deux personnages: Michelle s'accroche à Walker comme une bouée de sauvetage et Walker tente de la protéger. Et ce n'est pas un hasard si les derniers mots de Michelle sont "ne me laisse pas seule".

* Dans "Le Pianiste" (2002), Roman POLANSKI filme la place du ghetto de Varsovie vidée de sa population et jonchée d'objets leur ayant appartenu. Dans "Frantic" il filmait déjà fondamentalement le même vide abyssal: une place déserte dans laquelle le docteur Walker retrouvait un objet ayant appartenu à sa femme. Le quartier de Cracovie où se trouvait le ghetto dans lequel a été enfermé Roman POLANSKI a pour centre aujourd'hui "la place des chaises vides" en mémoire des disparus. Peut-être qu'à travers "Frantic", Polanski exprime ainsi l'incompréhension de ceux qui n'ont pas vécu cette expérience.

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Rapt (Hunted)

Publié le par Rosalie210

Charles Crichton (1952)

Rapt (Hunted)

Le cinéma britannique d'après-guerre est parsemé de pépites souvent méconnues du grand public qui ont infusé dans le cinéma américain contemporain quand ce ne sont pas leurs talents qui y ont immigré. A la vision de "Rapt", comment ne pas penser à "Un monde parfait" (1993) de Clint EASTWOOD? Le film qui n'est pas sans rappeler également "Le Gosse" (1921) de Charles CHAPLIN raconte une bouleversante histoire d'attachement entre un homme et un enfant, tous deux en fuite. Le premier a tué l'amant de sa femme et cherche à échapper à la police, le second a fugué après avoir fait une bêtise de peur d'être battu par ses parents adoptifs maltraitants. Le film est tendu dès sa première scène, remarquable par sa concision et son efficacité: l'enfant qui semble poursuivi par une menace invisible court à toute allure, manquant se faire écraser dans un paysage en ruines de l'après-guerre et en cherchant à se cacher se jette directement dans la gueule du loup, le cadavre encore chaud à ses côtés nous renseignant sur ce qu'il vient de faire. Il embarque aussitôt ce témoin gênant dans son odyssée. S'il semble en permanence aux abois, se comportant avec nervosité et rudesse (à certains moments, il traite vraiment l'enfant comme un paquet voire comme un boulet), jamais l'homme ne se montre maltraitant alors que l'attitude de l'enfant, puis la vision de son corps meurtri confirme que les parents adoptifs à l'apparence respectable sont des Thénardier en puissance (même si la violence semble être le fait exclusif du père). Peu à peu le meurtrier se dévoile et s'avère être un ancien marin affamé de tendresse qui n'a pas supporté d'être trahi. L'enfant qui chemine à ses côtés peut être perçu comme une projection de sa propre fragilité et de son besoin d'amour. Il a d'ailleurs au départ bien du mal à supporter son regard. L'évolution de leur relation est traitée avec sensibilité mais sans mièvrerie aucune, de même que les environnements qu'ils traversent, filmés d'une manière quasi-documentaire. Chris est tiraillé jusqu'au bout entre son instinct de protection et son instinct de survie, entre égoïsme et altruisme ce qui d'ailleurs déroute les autorités: mais pourquoi s'est-il encombré de cet enfant qui peut causer sa perte... ou bien son salut*. Est-il nécessaire de souligner combien Dirk BOGARDE est exceptionnel dans l'un de ses premiers grands rôles? Quant au réalisateur, Charles CRICHTON il deviendra très célèbre plusieurs décennies après dans un registre bien différent, celui de l'humour anglais avec le désopilant "Un poisson nommé Wanda" (1988).

* Cette question posée par les autorités, on la retrouve aussi dans "Les Fugitifs" (1986) qui raconte la naissance de liens affectifs entre un ex-taulard, un chômeur au bout du rouleau et sa petite fille muette dans un contexte de cavale.

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La Nuit du 12

Publié le par Rosalie210

Dominik Moll (2022)

La Nuit du 12

Dominik MOLL a une filmographie en dents de scie. Avec "La Nuit du 12", film à petit budget qui a rencontré un succès-surprise en salles avant de s'imposer aux César, il signe son grand retour, plus de vingt ans après "Harry un ami qui vous veut du bien" (2000). Les deux films ont en commun leur inquiétante étrangeté au sens freudien du terme, c'est à dire une menace qui surgit là où on ne l'attend pas, du quotidien le plus familier et le plus banal et qui prend l'allure de l'inconscient refoulé, qu'il soit individuel comme dans "Harry un ami qui vous veut du bien" (2000) ou collectif comme dans "La Nuit du 12". Et ils ont également en commun une structure circulaire avec un début et une fin qui se répondent. Si le meurtre figurant au centre de l'intrigue de "La Nuit du 12" reste irrésolu (ce qui nous est annoncé d'emblée, désamorçant les attentes du spectateur à ce niveau-là et lui signifiant que les enjeux sont peut-être ailleurs), le fait est que Yohan, le capitaine de la P.J. chargé de l'enquête (Bastien BOUILLON) parvient à sortir de la boucle obsessionnelle dans laquelle il tourne en rond comme un poisson dans son bocal depuis la première image du film. A la nuit succède le jour, à la piste succède le col qu'il lui faut gravir en pédalant rageusement. Symboliquement, le cercle est brisé parce qu'une issue a quand même été trouvée.

En effet le film nous montre deux cercles. D'une part, la ronde formée par les anciens amants de la victime comme autant de déclinaisons possible du même problème fondamental: celui de l'incapacité de ces jeunes hommes à éprouver la moindre émotion à l'égard de la victime qui fait de chacun d'eux un coupable potentiel même s'il n'existe pas de preuve à même de les confondre. La plupart ont eu une relation opportuniste avec la jeune femme, perçue comme une récréation entre deux plages avec leur copine officielle, tous sont immatures et égocentriques, certains sont en prime jaloux et violents. Des primates sans coeur et sans cervelle. L'ensemble forme un portrait assez terrifiant de la masculinité toxique. Face à eux, un autre cercle, celui de la brigade criminelle de la P.J. elle aussi entièrement masculine, capable elle de réflexion et d'émotions mais tout aussi bourrée de préjugés du moins jusqu'à la dernière demi-heure du film qui se déroule trois ans après le meurtre. Le collègue de Yohan (Bouli LANNERS) ayant été muté pour faute professionnelle, il a été remplacé par Nadia (Mouna SOUALEM que j'avais trouvé formidable dans "Oussekine") (2022) qui souligne justement que les meurtriers sont majoritairement des hommes et ceux qui enquêtent aussi. Quelle place reste-il alors aux femmes? Peut-être celle de l'espoir de faire enfin un jour bouger les choses. C'est le sens du personnage de juge d'instruction joué par la trop rare Anouk GRINBERG qui parvient à débloquer les fonds dont la brigade manque cruellement pour reprendre l'enquête, aidant ainsi Yohan à s'échapper de sa prison mentale. C'est dans sa dialectique entre précision documentaire et échappées dans l'inconscient (les flashs sur le lieu du crime et le corps carbonisé) que le film trouve aussi sa force.

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Le Talentueux Mr. Ripley (The Talented Mr. Ripley)

Publié le par Rosalie210

Anthony Minghella (1999)

Le Talentueux Mr. Ripley (The Talented Mr. Ripley)

"Le Talentueux Mr Ripley" est la deuxième version du roman "Monsieur Ripley" de Patricia Highsmith après le cultissime "Plein soleil" (1960) de René CLÉMENT qui révéla Alain DELON. Le film de Anthony MINGHELLA n'a pas la même aura mythique que celui de René CLÉMENT qui osait quelque chose qui dans sa première partie flirtait avec "Le Mépris" (1963) de Jean-Luc GODARD (alors que François TRUFFAUT l'avait un peu trop vite catalogué "cinéma de papa", passons): le soleil, la mer, les passions à huis-clos (dans un bateau ou sur une île), un acteur/une actrice transformé en dieu/déesse, un côté épuré, bref quelque chose de l'ordre de la tragédie antique. Evidemment, le film de Anthony MINGHELLA ne se hisse pas à ce niveau. Son film est beaucoup plus conventionnel non dans son sujet mais dans son traitement. En lieu et place des tensions étouffantes sur le bateau, la première partie épouse l'enivrement de Tom Ripley qui goûte à la dolce vita de ses nouveaux amis en Italie. Les humiliations qu'il encaisse de la part de Dickie qui se plaît avec un certain sadisme à souffler le chaud et le froid à son égard se noient dans la tendance qu'ont les acteurs à cabotiner et une succession de scènes "touristiques" mettant en valeur le patrimoine culturel de l'Italie (le jour) et les boîtes de jazz (la nuit). Même une fois le Dickie coulé à pic, cette tendance à survaloriser le cadre au détriment des enjeux dramatiques demeure. Ainsi la place d'Espagne est trop envahissante pour être une bonne scène du petit théâtre de la manipulation mené par un Tom que ses mensonges finissent pourtant par dévorer comme il dévore les hommes qu'il désire. Car s'il y a un point fort à retenir du film de Anthony MINGHELLA, c'est que, époque oblige, il est beaucoup plus explicite que son prédécesseur sur le sous-texte homosexuel du roman. Et il s'appuie sur des acteurs offrant une résonance dans ce type de registre. Matt DAMON fait figure d'agneau en comparaison de Alain DELON mais Gus van SANT a su exploiter par la suite une relation de gémellité trouble entre lui et Casey AFFLECK dans "Gerry" (2002). Même chose en ce qui concerne Jude LAW. Evidemment on pense à "Bienvenue à Gattaca" (1997) où il donnait son identité génétique à un autre. Et quelques années plus tard, il jouera dans le remake de "Le Limier" (2007) dont les ressorts sado masochistes sur fond de lutte des classes et d'attraction sexuelle refoulée ne sont pas sans rappeler ceux du livre de Patricia Highsmith.

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Le Voyage de la peur (The Hitch-Hiker)

Publié le par Rosalie210

Ida Lupino (1953)

Le Voyage de la peur (The Hitch-Hiker)

"Le Voyage de la peur" est le cinquième film de Ida LUPINO réalisé la même année que "Bigamie" (1953). Point commun: dans les deux cas, elle y dissèque le mal-être du mâle américain dans la société hyper-conformiste des années 50, un peu comme le fera une vingtaine d'années plus tard John CASSAVETES. Comme le cinéaste pré-cité, Ida LUPINO a été actrice et scénariste, un pied dans le système hollywoodien et l'autre en marge de celui-ci, d'où sa distance critique par-rapport au système tout en maîtrisant ses codes. "Le Voyage de la peur" est en effet un thriller et il est considéré comme le premier film noir réalisé par une femme, du moins aux USA. Comme chez John CASSAVETES, la crise existentielle des "Husbands" (1970) par rapport à leur quotidien étouffant se traduit par une errance et une perte de repères, y compris par rapport à la sexualité: les deux hommes sont tentés par la débauche dans des bars à prostituées à la frontière mexicaine et leur relation n'est pas sans ambiguïté (comme dans nombre de films de buddies). Mais leur voyage tourne mal lorsqu'ils prennent en auto-stop un serial killer, à croire que cette mauvaise pioche était inconsciemment préméditée (la culpabilité?).

Néanmoins, si les premières scènes de son film témoignent d'un sens assez magistral de la mise en scène (une série de plans brefs ne cadrant que les jambes du tueur et les silhouettes et les objets des victimes qu'il sème le long de sa macabre odyssée), la suite s'essouffle dans une série de scènes répétitives (la cavale du tueur et de ses otages d'un côté à voiture puis à pied dans le désert et la traque de la police des deux côtés de la frontière) qui finissent par émousser l'intérêt que l'on porte aux personnages et à l'intrigue. Ida LUPINO ne va en effet pas assez loin dans l'étude de caractères, que ce soit celle du tueur ou celle de ses otages. A force de s'amuser à les humilier et à les dresser l'un contre l'autre à longueur de temps, la dynamique entre le tueur et les deux hommes tourne au procédé dont le renversement final n'altère en rien l'aspect mécanique. Dommage car la gueule cassée (et flippante) du tueur traduit des souffrance que la réalisatrice ne fait qu'effleurer, son film ressemblant davantage à un exercice de style qu'à une odyssée pleinement humaine.

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Bigamie (The Bigamist)

Publié le par Rosalie210

Ida Lupino (1953)

Bigamie (The Bigamist)

Ida LUPINO est un énième exemple illustrant le livre de Titiou Lecoq sur l'effacement des femmes dans l'histoire. En effet il y a toujours eu des créatrices dans tous les domaines artistiques qui ont souvent oeuvré au coeur même de l'industrie du divertissement ou des institutions culturelles de leur pays, rencontrant même le succès mais elles ont été ensuite oubliées. Le mot "patrimoine" est lourd de sens puisqu'il est genré de manière a en exclure les femmes. La transmission des oeuvres d'art s'est donc effectuée durant des siècles de façon discriminante, celles des femmes étant effacées à de rare exceptions près, jusqu'à ce qu'une époque prête à faire plus de place aux femmes ne redécouvre leur héritage. C'est ce qu'il se passe depuis quelques années dans le domaine du cinéma. Après Alice GUY, Lois WEBER et d'autres pionnières comme Germaine DULAC, après Yumiko TANAKA, seule cinéaste de l'âge d'or des studios japonais dont l'intégrale est désormais visible en France, c'est au tour de Ida LUPINO, la seule cinéaste à avoir réalisé des films hollywoodiens dans les années 50 d'être mise à l'honneur par Arte jusqu'en juillet.

"Bigamie", son avant-dernier film résume parfaitement son cinéma. Le décorum hollywoodien y apparaît pour ce qu'il est, un mirage, lorsque les personnages visitent Beverly Hills dans un bus touristique et que le chauffeur égrène les noms des stars vivant dans les luxueuses demeures. Ida LUPINO préfère faire un pas de côté vis à vis de tout ce cirque afin de raconter les existences de gens ordinaires souvent meurtris incarnés par des acteurs peu connus (à l'exception d'elle-même et de Joan FONTAINE qui à l'image du film se sont partagées le même homme). De même, elle utilise les codes du film noir (secret, enquête, flashback, confession) pour raconter le drame d'un homme déchiré entre deux femmes qu'il aime profondément, au point de se mettre hors-la-loi en leur donnant le même statut marital (ce qui d'ailleurs est souligné dans le film: un adultère n'aurait eu aucune conséquence pénale alors que la bigamie met en péril le mariage, pilier de la société américaine). Au-delà de la l'aspect social et juridique, son film est surtout intimiste. Les portraits des trois personnages sont tellement fouillés qu'il devient impossible de les juger (d'ailleurs la sentence du tribunal à la fin du procès est occultée). La détresse de Harry face au mur que sa femme a dressé devant lui suite à la découverte de sa stérilité, leur fuite en avant dans le travail, la solitude et l'errance qui en résultent, la rencontre de Harry avec Phyllis, une femme fière mais aussi égarée que lui, l'éclosion de leur amour, tout cela est raconté avec beaucoup de sensibilité et d'empathie. Ida LUPINO prend le temps de développer les personnages et de nous faire partager ce qu'ils vivent de façon à nous faire ressentir la profondeur de leur tragédie étant donné que c'est leur sincérité dans leurs sentiments qui les met dans cette situation inextricable.

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Insomnia

Publié le par Rosalie210

Christopher Nolan (2002)

Insomnia

Je n'ai pas vu le film original dont "Insomnia" est le remake, en revanche, même si l'intrigue est délocalisée en Alaska, j'ai reconnu l'ambiance des polars scandinaves tels que la saga "Millenium" (2010) ou "Les Enquêtes de l inspecteur Wallander" (2008). Cela tient à la place centrale occupée par une nature oppressante, des intrigues et des personnages malsains, le poids du silence enfin. Et puis j'ai eu l'occasion de faire l'expérience du soleil de minuit et mon organisme n'a pas supporté cette perte de repères, me tenant éveillée durant 72h d'affilée. Bien entendu dans le film, il faut lire l'insomnie qui torture l'inspecteur Will Dormer comme une métaphore de sa conscience intranquille. Le personnage de vieux flic désabusé excellement joué par Al PACINO aspire à un repos qui se dérobe à lui. D'où une conduite à risque (au sens propre!) par laquelle il aspire au sommeil éternel qui le laissera enfin en paix. Si le troisième film de Christopher NOLAN est plus simple dans sa construction que le précédent "Memento" (2000), le fait est qu'ils sont reliés par la mémoire. Mais alors que dans "Memento" il s'agit de raviver (ou d'inventer c'est selon) des souvenirs pour alimenter une mémoire qui s'efface plus vite que son ombre, dans "Insomnia", il s'agit au contraire de parvenir à oublier un passé trop lourd qui s'invite dès le générique de début sous la forme de flashs récurrents montrant un tissu s'imbibant de sang. Will Dormer est en effet poursuivi par une culpabilité aussi tenace que la tache de sang qui refuse de partir. Elle s'invite sous de multiples formes durant le film et brouille les repères entre l'innocent et le coupable, la vérité et le mensonge, le jour et la nuit, le rêve et la réalité (autre thème majeur de la filmographie de Christopher NOLAN). Son antagoniste, l'écrivain Walter Finch (Robin WILLIAMS dont ce n'est pas le seul rôle à contre-emploi, il joue de manière assez semblable dans un film un peu ultérieur "Final cut") (2005) n'est peut-être qu'un avatar de lui-même tout comme l'adolescente assassinée possède un double avec lequel il joue un jeu dangereux (quoique moins poussé que dans la version originale d'après ce que j'ai lu). L'aspect introspectif de "Insomnia" est ce qui en fait un film personnel et non un thriller lambda, une sorte de "voyage au bout de la nuit" lors d'un jour sans fin dans une ville du bout du monde appelée Nightmute (elle existe réellement et comment ne pas faire le rapprochement avec Nuit et brouillard: secret et disparition).

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Scarface

Publié le par Rosalie210

Brian de Palma (1983)

Scarface

"Scarface" est un film énorme, fruit de la rencontre de trois génies du cinéma alors au sommet de leur art: Al PACINO, Oliver STONE et Brian DE PALMA. Et on peut même doubler la mise si on ajoute les créateurs du film original auquel est dédié le remake, Howard HAWKS et Ben HECHT sans oublier l'idée de génie de Sidney LUMET (premier réalisateur pressenti) de transposer l'histoire originale dans le milieu de la pègre cubaine à Miami. Le résultat est un film culte qui réussit la fusion entre la tragédie antique et shakespearienne et le grand-guignol pop et kitsch. Tragédie par les thèmes abordés (l'ascension et la chute implacable d'un caïd de la drogue empêtré dans des contradictions insurmontables, sa jalousie incestueuse vis à vis de sa soeur qui s'inspire de l'histoire des Borgia) mais traitement outrancier, caricatural qui tourne en dérision le rêve américain et par extension, la réussite capitaliste. Tout n'est que mensonge, vacuité, sauvagerie et vulgarité bling-bling. De ce point de vue, Tony Montana est l'antithèse absolue de Michael Corleone et bien que l'on sache qu'ils sont incarnés par le même acteur, il est impossible de les confondre. Personnages bigger than life, ils ont droit tous les deux à une sortie théâtrale mais là où le second inspire selon les propos d'Aristote la terreur et la pitié, le premier n'est qu'un risible bouffon qui gesticule le nez dans la semoule ou plutôt la coke et n'a que trois mots à son vocabulaire (dont le mot "fuck", répété 182 fois!) La bêtise du bonhomme qui tombe dans tous les panneaux du mirage américain n'a d'égale que sa sauvagerie incontrôlée. Celui-ci allant logiquement de frustration en déception au fur et à mesure que ses illusions se dissipent avance inéluctablement vers sa propre fin. J'ai pensé au court-métrage diffusé récemment sur Arte "Camille" qui raconte par la bouche d'une petite fille la chute de Jérôme Kerviel qui croyait "tenir le monde par les couilles". Le globe terrestre orné de la formule "The world is yours" qui orne le hall de la villa de Tony Montana en est un avatar. On sait quel traitement Charles CHAPLIN a réservé à ceux qui se prennent pour les maîtres du monde. Tony Montana a oublié que la formule qu'il a fait graver sur le globe, il l'a d'abord aperçue sur un ballon dirigeable qui a fini par lui exploser à la figure, libérant le néant qui l'habitait.

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Serpico

Publié le par Rosalie210

Sidney Lumet (1973)

Serpico

Bien que "Serpico" soit un cran en dessous du chef-d'oeuvre qu'est "Un après-midi de chien" (1975) en ce qui concerne la tension dramatique il a en commun avec lui une histoire tirée de faits réels, un regard critique sur la société américaine, un style documentaire percutant et une figure centrale d'inadapté social porté par un Al PACINO intense. Dire que Serpico est un flic intègre qui part en croisade, tel un Don Quichotte des temps modernes contre la corruption qui gangrène à tous les étages l'institution pour laquelle il travaille est un résumé superficiel du film. Le réduire à cet aspect, c'est en effet passer à côté du personnage. Ce que Sidney LUMET filme avant tout, c'est le parcours d'un homme qui ne s'intègre pas au nom de son intégrité et qui donc de ce fait est profondément seul. Dans le film, il n'existe véritablement qu'un personnage qui est proche de lui, celui du commissaire: il symbolise le juif errant qui reconnaît en Serpico une figure christique et le pousse à assumer jusqu'au bout les conséquences de sa quête de justice et de vérité: "si nous obtenons des inculpations, il faudra que vous soyez témoin" (sous-entendu, quitte à en payer le prix). Les autres attendent de lui qu'ils se fondent dans un rôle: celui du flic ripoux qui présente bien afin de ne pas ternir l'image de la police, celui de l'époux et du père pour ses petites amies successives qui ne semblent pas imaginer pouvoir vivre par elles-mêmes. Or Serpico fait exactement l'inverse car il est incapable d'être autre chose que lui-même. Par conséquent il n'entre pas dans les cases. Son look hippie de plus en plus affirmé au fur et à mesure que les années passent (très semblable à celui de John LENNON) et son style de vie bohème détonent dans le milieu. Une des meilleures scènes du film le montre dans sa prime jeunesse participant à une soirée étudiante avec sa petite amie Leslie dont un des amis lui dit qu'elle n'est excitée que par les intellectuels et les génies. Pas étonnant qu'il ait bien du mal à croire que Serpico soit flic. A l'inverse, les ragots sur son homosexualité supposée circulent chez ses collègues de travail autant par son refus d'utiliser la violence sur les détenus que par sa culture qu'il ne cherche pas à dissimuler, y compris lorsqu'elle a des connotations efféminées. Une fois de plus, on constate que l'image est le cadet de ses soucis et que son parcours dans la police est une succession de faux pas qui l'amènent à s'aliéner à peu près tout le monde. D'autant qu'en découvrant qu'il ne peut obtenir aucun secours d'une hiérarchie qui couvre les agissements véreux de ses employés, il les balance à la justice et aux médias devenant ainsi un traître. Le film de Sidney LUMET par-delà le contexte de sa réalisation en pleine contre-culture contestataire a ainsi toujours un caractère actuel, Serpico étant un lanceur d'alerte d'avant l'ère numérique.

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Un après-midi de chien (Dog day afternoon)

Publié le par Rosalie210

Sidney Lumet (1975)

Un après-midi de chien (Dog day afternoon)

Je n'avais jamais vu ce film et je n'avais aucune idée de ce qu'il contenait. L'effet n'en a été que plus fort. Dès les premières minutes, ce qui m'a frappé, c'est qu'alors que les trois hommes n'ont encore rien fait de concret, il y a déjà écrit "loser" sur leur front: leur air hagard, leurs hésitations, la décision de l'un d'entre eux de rebrousser chemin juste avant de dépasser le point de non-retour, tout cela donne d'emblée l'impression d'un coup improvisé par des amateurs un peu paumés. Ce que la suite vient confirmer. A contre-emploi par rapport à "Le Parrain" (1972) avec son regard mouillé et embrumé, sa pâleur et ses cheveux ébouriffés Al PACINO se retrouve dans la peau d'un personnage qui a certainement inspiré Francis VEBER pour la séquence du hold-up commis par Pierre RICHARD jouant un chômeur désespéré dans "Les Fugitifs" (1986) où il accumule tant de gaffes que la police a tout le temps de se rendre sur les lieux, l'obligeant à prendre un otage en toute hâte. C'est exactement ce qu'il se passe dans "Un après-midi de chien": le braquage tourne court tant les malfaiteurs rivalisent de malchance et de maladresse et ils se retrouvent assiégés à l'intérieur de la banque par la police, le FBI, les journalistes et les badauds avec leurs otages. Le spectacle peut commencer.

C'est seulement à ce moment-là en effet que le film prend sa véritable dimension, celle qui l'ancre profondément dans son époque tout en lui donnant une portée visionnaire. "Un après-midi de chien", c'est le huis-clos caniculaire de "Douze hommes en colère" (1957) dans le bouillon de la contre-culture et sous les projecteurs du tribunal médiatique. Comme si Sidney LUMET-Henry FONDA tendait la main cette fois au Ratso de "Macadam cowboy" (1968) en lui donnant une tribune pour s'exprimer. Et pour cause! Dans cette histoire tirée de faits réels, la presse décrivait l'homme ayant inspiré le personnage de Sonny comme étant très proche du physique de Al PACINO et de Dustin HOFFMAN. Et c'est la crainte qu'il ne lui échappe au profit de son rival qui fit que Al PACINO (qui avait déjà joué pour Lumet dans "Serpico") (1973) accepta le rôle de cet homme dépassé par les événements et qui est amené à devenir le porte-voix des sans voix, ceux-ci étant admirablement symbolisés par la figure mutique et indéchiffrable de Sal (John CAZALE) qui semble emmuré en lui-même. Pourtant on apprend aussi que Sonny et lui-même sont des vétérans du Vietnam et l'on devine entre les lignes que comme Travis Bickle, ils n'ont jamais réussi à se réinsérer. Enfin la sexualité de Sonny, faite d'errance entre une normalité opprimante et une marginalité jetée en pâture aux médias est ce qui est à l'origine de son "coup de folie".

Le film, proche par son dispositif du documentaire offre une critique sociale et sociétale saisissante de l'Amérique au travers notamment de sa police, de sa justice, de ses médias et de ses valeurs morales puritaines. La disproportion flagrante du rapport de forces entre l'énorme cavalerie déployée autour de la banque et l'allure minable des deux braqueurs fait que, à l'image des otages, l'on prend fait et cause pour eux. Cette disproportion n'est que le reflet des inégalités sociales dont Sonny et Sal sont les victimes. C'est ce que met en évidence le moment où Sonny sort avec un mouchoir blanc à la main et se retrouve aussitôt braqué par des dizaines d'hommes. Lorsqu'il hurle "Attica!"* prenant la foule à témoin, il devient le porte-parole des "damnés de la terre" et il en va de même lorsque la raison de son geste désespéré est dévoilée sur la place publique. D'un côté, il est jugé, humilié, conspué, violé dans son intimité (un thème qui fait écho à l'époque paranoïaque du film et notamment à "Conversation secrète" (1974) où jouait aussi John CAZALE), de l'autre, l'homosexualité, le mariage gay et la transexualité (thème encore jamais abordé dans le cinéma en dehors des films underground) peuvent enfin s'exprimer au grand jour comme un abcès que l'on crève, Sonny devenant à son corps défendant aussi le porte-parole de cette humanité en souffrance à qui il clame son amour et qui le lui rend bien. La dimension christique de Sonny rejoint celle de Pacino qui s'est abîmé pour le rôle au point d'avoir réellement fini à l'hôpital (et d'avoir compris qu'il fallait laisser de côté quelque temps le cinéma pour sauver sa peau) alors que la fiction se nourrissant du réel et vice versa, c'est l'argent du film qui a permis au véritable Sonny de financer l'opération de sa femme trans, de même que sa lutte existentielle lui a sans doute sauvé la vie.

* Allusion à une mutinerie dans la prison d'Attica en 1971 en raison de l'assassinat d'un militant des Black Panthers par des gardiens lors d'une tentative d'évasion, le tout sur fond de racisme et de conditions de détention indignes. Le mouvement se termina dans un bain de sang (39 morts).

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