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Eté 85

Publié le par Rosalie210

François Ozon (2020)

Eté 85

"Eté 85" a le mérite de la sobriété. Là où d'autres films surlignent leur ancrage dans les années 80 avec une surenchère d'effets kitsch, François OZON évite le mauvais goût à l'aide de simples touches discrètes posées ici et là: un tube de The Cure, un autre de Rod Stewart, un clin d'oeil à "La Boum", un grain de pellicule 16mm, des allusions à un contexte socio-culturel quelque peu différent du notre (durée des études, types d'emplois, milieux sociaux et attitude face à la sexualité et plus particulièrement l'homosexualité). Rien de tape à l'oeil si bien qu'il est facile pour les jeunes d'aujourd'hui d'entrer dans la peau de ceux de la génération précédente. C'est habile d'autant que François OZON adapte une oeuvre qui l'avait marqué dans son adolescence, "Dance on my Grave" d'Aidan Chambers publié en 1982 qui traite de l'un des thèmes favoris du cinéaste: la proximité de l'amour et de la mort. Le teen-movie lumineux se compose en réalité d'une série de fragments rétrospectifs racontés par un adolescent plongé en plein drame. Ce contraste entre un présent très sombre et un passé récent marqué par une parenthèse enchantée et solaire rythme l'ensemble du film qui a des points communs avec "Dans la maison" (2011) puisque Alexis parvient à exorciser ses tourments en les racontant par écrit à son professeur, M. Lefèvre (Melvil POUPAUD qui avait dans sa propre jeunesse joué dans "Un Conte d'Eté" d'un certain Eric Rohmer). Félix LEFEBVRE et Benjamin VOISIN sont tous deux excellents dans les rôles d'Alexis et de David, ce dernier étant recréé du point de vue (idéalisé forcément) de celui pour qui il a représenté son premier amour, de même que les années 80 suscitent aujourd'hui une nostalgie tout à fait déplacée quand on songe au contexte de l'époque (guerre froide, sida, problèmes économiques, début de l'ultralibéralisme etc.). Cet aspect réflexif est mis en avant tout au long du film et plus particulièrement à la fin, invitant à prendre du recul sur ce qui nous est montré. Un gros bémol toutefois: le personnage de Valeria BRUNI-TEDESCHI, insupportable caricature de mère juive.

Malgré tout, "Eté 85" reste un agréable récit d'initiation et en même temps la réflexion d'un homme d'âge mûr sur sa propre jeunesse (et sa propre filmographie).
 

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La Belle et la Bête

Publié le par Rosalie210

Jean Cocteau (1945)

La Belle et la Bête

« Nous avons tous travaillé, de l’opérateur au moindre machiniste, comme si nous ne formions qu’une seule personne ». Les bonnes fées se sont en effet penchées sur le berceau de "La Belle et la Bête", accouchant d'un chef-d'oeuvre intemporel d'une stupéfiante beauté qui a gardé intact son pouvoir de fascination*. Outre la poésie cinématographique de Jean COCTEAU qui filme comme s'il était en apesanteur un monde qu'il rend magique par ses effets de caméra (ralentis par exemples) et son montage (la métamorphose de Belle), le film bénéficie de l'assistance de René CLÉMENT, de la sublime photographie de Henri ALEKAN, de la musique de Roger DESORMIÈRE, de la poignante interprétation de Jean MARAIS dans le rôle de la Bête. Et que dire de la féérie qui se dégage des décors, des costumes, des maquillages (celui de la Bête demandait cinq heures de préparation et s'inspirait des gravures de Gustave Doré) et des effets spéciaux! Les statues animées du château de la bête ainsi que les nombreux végétaux qui s'enroulent autour des meubles et des pierres dans la chambre de Belle brouillent les frontières entre l'extérieur et l'intérieur du palais mais aussi entre l'animé et l'inanimé, approfondissant l'esprit du conte qui joue sur l'effacement de la frontière entre l'homme et l'animal.

L'un des héritages les plus évidents du film de Cocteau, c'est bien sûr "Peau d âne" (1970) de Jacques DEMY. Les deux réalisateurs se vouaient une admiration réciproque et Demy a bien sûr effectué énormément d'emprunts à l'univers de son mentor lorsqu'il a décidé d'adapter son conte fétiche: Jean MARAIS, les statues recouvertes de végétation, les ralentis irréels, les costumes (celui du roi rappelle celui de la Bête, la robe couleur de soleil, celui de Belle, sans parler du miroir et de la rose) etc. Autre exemple, la formidable mini-série de Mike NICHOLS "Angels in America" (2003) d'près la pièce de théâtre de Tony Kushner "Fantaisie gay sur des thèmes nationaux" reprend à l'identique une séquence entière du film de Cocteau (l'arrivée au château avec les candélabres humains et le repas devant la cheminée). Car ce qui relie ces créateurs à travers "La Belle et la Bête" (Cocteau, Marais, Demy, Kushner) c'est qu'entre leurs mains, le conte devient une évidente métaphore de l'homosexualité comme "monstruosité" aux yeux de la société qui entraîne rejet et marginalisation (avec le sida en prime pour les deux derniers).


* Ou presque. J'ai eu longtemps "La Haine" (1995) contre Vincent CASSEL pour avoir dit en interview qu'il trouvait le film de Cocteau soporifique. Mais il était en promo pour l'adaptation du conte dans laquelle il jouait par Christophe GANS et il entrait sûrement une part de calcul de sa part. En tout cas ce n'est guère glorieux, d'être incapable de faire la différence entre un chef-d'oeuvre et un film parfaitement insignifiant.

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Jumbo

Publié le par Rosalie210

Zoé Wittock (2020)

Jumbo

Noémie MERLANT a dit à propos de Jeanne Tantois, son personnage dans "Jumbo" que celle-ci n'était pas autiste. Laissez-moi rire. Elle est toujours seule, se fait harceler, ne regarde pas les gens dans les yeux, leur répond à peine, son visage est inexpressif, elle allume et éteint mécaniquement sa lampe de poche pour se consoler et passe son temps à fabriquer des maquettes dans sa chambre dont elle ne sort que pour aller travailler, dans un parc d'attraction désert la nuit. Noémie MERLANT a donc perdu une occasion de se taire parce que lorsqu'on ne sait pas de quoi on parle, c'est ce qu'il vaut mieux faire. Et c'est d'autant plus dommage que sa prestation est très juste. Et qu'être "queer" (étiquette sous laquelle a été vendue le film pour qu'il paraisse moins étrange sans doute) n'est pas incompatible avec l'autisme, bien au contraire. Le genre étant une construction sociale, il passe par-dessus de la tête de la plupart des autistes qui sont naturellement "queer" c'est à dire ne se reconnaissent pas dans le clivage masculin/féminin. Mais bon, la question essentielle que traite ce film sans le dire explicitement c'est pourquoi certains autistes sont accros ("Jumbo" signifie "crack", c'est une addiction) aux attractions à sensations fortes, plus particulièrement quand elles tournent en rond. Et bien la meilleure réponse qui soit se trouve dans, "Ma vie d'autiste" le livre de, Temple Grandin et plus particulièrement dans le chapitre intitulé "Le Manège". Extrait:

"Par hasard, j'ai découvert un moyen de soulager temporairement mes crises de nerfs. Pendant l'été, avec l'école, nous avons fait une excursion au parc d'attraction. L'un des manèges s'appelait le Rotor, un énorme baril dans lequel les gens se tenaient contre les parois pendant qu'ils tournaient rapidement. La force centrifuge les poussait contre les parois du baril même quand le plancher se dérobait* (...) désormais mes sens étaient à un tel point submergés par la stimulation que je ne sentais ni l'anxiété ni la peur. Je n'éprouvais qu'une sensation de bien-être et de détente (...) Le Rotor est devenu une obsession (...)."

L'explication est très simple. Les sens des autistes sont déréglés. Ils sont soit hyposensibles (ils ne sentent rien) soit hypersensibles (ils ressentent trop). La plupart du temps, ils alternent entre les deux (trop de stimuli et c'est le court-circuit). Certains autistes ne peuvent pas monter sur un manège mais d'autres éprouvent un apaisement à leur anxiété car la surstimulation s'accompagne d'un sentiment de sécurité lié à l'aspect routinier, répétitif du manège. Bref il s'agit d'une extension mécanique de l'autostimulation que pratiquent beaucoup d'autistes pour calmer leur anxiété (balancements, flapping etc.)

Jeanne n'est donc pas folle, son fonctionnement qui la pousse à rejeter les contacts humains au profit d'une histoire d'amour avec un manège est au contraire parfaitement logique pour qui connaît le phénomène. Même les neurotypiques (non autistes) peuvent ressentir de l'excitation sexuelle dans certaines attractions. La machine est prévisible contrairement aux humains et c'est ce qui en fait un formidable allié pour un autiste dont le besoin le plus viscéral est la sécurité. Là où ça se complique, c'est quand le jugement s'en mêle**. De ce point de vue l'écriture du film a la main bien trop lourde, offrant une galerie de personnages stéréotypés bas du front assez désolante. Comme si le monde se divisait en deux catégories, les freaks et les "normaux" affreux, bêtes et méchants. Fallait-il également adjoindre à cette pauvre Jeanne une mère aussi vulgaire, infantile et elle aussi bête à pleurer? Le retournement de dernière minute semble bien peu crédible. Dommage.

* Ce manège est visible par exemple dans "Les Quatre cents coups" (1959).

** Je me souviens encore de l'incompréhension qu'a suscité la joie que ma meilleure amie et moi-même (qui avons par ailleurs longtemps écumé les parcs d'attraction ^^) avons ressenti quand nous avons découvert qu'au Japon, nous pouvions commander nos repas au restaurant sur des machines, comme cela se pratique dans les fast-food en France. Lorsque nous en avons parlé à notre retour, on s'est vu rétorquer que cela manquait de chaleur humaine...

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The Servant

Publié le par Rosalie210

Joseph Losey (1963)

The Servant

Très grand film se situant au confluent du social et de l'intime, "The Servant" est l'histoire d'une relation d'emprise d'un valet sur son maître, nourrie de revanche sociale, de sadomasochisme et d'homosexualité refoulée. Comme l'époque interdit d'être explicite, ce sont le décor, l'agencement de l'espace et la mise en scène qui vont "parler" bien mieux que les propos des personnages. La première scène, programmatique, dit déjà à peu près tout. Un homme tiré à quatre épingles, impeccable d'élégance mais qui n'est pourtant qu'un domestique de niveau supérieur -un majordome en somme- entre chez son futur maître pour se faire embaucher. Mais en lieu et place du haut standing attendu, il découvre un lieu vide et décrépi et un homme endormi dans un laisser-aller total qui fleure bon l'esprit faible et décadent. Les yeux froids et intelligents de Barrett n'ont pas perdu une miette du spectacle (immense Dirk BOGARDE dont la fausse impassibilité cache une intériorité de plus en plus terrifiante) alors que la caméra le filme en contre-plongée, au-dessus du corps endormi de sa future victime. D'emblée, c'est Barrett qui domine, c'est lui qui rénove la maison selon ses propres directives et c'est lui qui va n'avoir de cesse d'en prendre possession, ainsi que du corps et de l'esprit de son propriétaire. Tâche d'autant plus facile que celui-ci n'offre que bien peu de résistance aux assauts de plus en plus violents de son bourreau dont les manières si parfaites cachent des trésors de perversité. Car Tony (James FOX, trente ans avant de rejouer les aristocrates dévoyés chez James IVORY) ne maîtrise rien de se qui se passe en lui et n'est qu'une chiffe molle sans volonté, rapidement vidée de toute substance. Il y a bien la fiancée de Tony, Susan (Wendy CRAIG) qui a flairé le piège et tente de reprendre prise sur l'espace et sur l'homme (l'enjeu des fleurs, des coussins etc.) mais le problème pour elle est que les instincts profonds de Tony sont contre elles et avec Barrett*. Ce dernier incarne de façon perverse un Figaro écrasant l'ADN supposé supérieur par sa seule intelligence. On a beaucoup parlé à propos du film de la dialectique du maître et de l'esclave et à juste titre tant celui-ci souligne notamment à travers la métaphore de la traversée des miroirs la dépendance infantile du maître à son domestique qui comble ses besoins et exerce un contrôle total sur lui mais celle-ci se double d'une attirance et fascination sexuelle tout à fait semblable à celle de "Furyo" (1982) ou de "Reflets dans un oeil d'or" (1967). Est-ce un hasard si les deux hommes ne se retrouvent sur un pied d'égalité que lorsqu'ils évoquent avec nostalgie l'époque de la "camaraderie" du régiment?

* Joseph LOSEY utilise exactement le même procédé que Basil DEARDEN dans "La Victime" (1961) pour révéler l'homosexualité refoulée de son personnage principal: des photos d'hommes érotisées accrochées au mur de sa chambre. C'est "La Victime" (1961) qui a révélé la vraie personnalité de Dirk BOGARDE et donné l'idée à Joseph LOSEY et à Luchino VISCONTI de l'employer.

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Gazon Maudit

Publié le par Rosalie210

Josiane Balasko (1994)

Gazon Maudit

Un titre trouvé par Bertrand BLIER, des acteurs sortis tout droit de "Talons aiguilles" (1991) de Pedro ALMODÓVAR (Victoria ABRIL et Miguel BOSÉ tous deux "caliente"), ça donne tout de suite de l'allure à cette comédie parfaitement jubilatoire qu'est "Gazon Maudit". Jubilatoire, iconoclaste (c'était la première fois qu'on parlait frontalement d'homosexualité féminine dans une comédie mainstream), décomplexée et tendre. Car si l'hétéro-beauf cavaleur, jaloux et homophobe en prend plein la gueule c'est pour mieux se réinventer par la suite. Ce n'est pas pour rien qu'il s'appelle Lafaille! Il faut dire que c'est Alain CHABAT qui s'y colle et qu'il n'a pas son pareil pour rendre crédible ce genre de métamorphose. Je est un autre disait en son temps Arthur Rimbaud. Et voilà que "l'autre" comme Laurent appelle sa rivale Marijo (Josiane BALASKO) avec tant de mépris, ça pourrait bien être en fait une partie ignorée de lui-même. Ignorée et refoulée tant qu'il s'accroche à son rôle de mâle-alpha insupportablement macho avec les femmes, la sienne y compris qu'il néglige, trompe à tire-larigot et à qui il ne cesse de mentir. Pourtant elle aurait de quoi le combler parce qu'à peine Marijo débarquée dans leur vie, ça devient tout de suite très chaud et sans tabou entre elles. Et ça finit même par le contaminer, lui. Seulement voilà, il faut qu'il accepte Marijo pour qu'il voie enfin vraiment sa femme et qu'il se voie aussi vraiment lui-même. Et ça c'est un gros travail d'acceptation de soi à travers cet autre honni justement. Car Laurent et Marijo ont un point commun: ils aiment Loli (il faut dire qu'elle est irrésistible!) Et Loli les aime tous les deux. Alors Marijo est bien obligée d'aller au-delà de sa détestation des hommes et Laurent au-delà de ses préjugés sur les "camionneuses". Et ça pourrait même accoucher de nouvelles configurations amoureuses et familiales tout ça, peut-être peu orthodoxes mais qu'importe si tout le monde y trouve son compte et peut s'y épanouir et en sortir enrichi.

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Chouchou

Publié le par Rosalie210

Merzak Allouache (2003)

Chouchou

Sur le plan strictement cinématographique, "Chouchou" est franchement mauvais, entre son scénario torché à la va-vite, ses personnages secondaires parfois caricaturaux au possible, sa mise en scène approximative, sa photographie très banale. Bref tout cela forme un emballage grossier au milieu duquel se trouve tout de même une petite perle: Chouchou lui-même. Le film n'existe en effet que par la performance de son acteur principal, Gad ELMALEH qui est parvenu à faire connaître à un public plus large que celui de ses one-man-show son personnage attachant et extravagant de travesti maghrébin au langage aussi approximatif qu'imagé. Chouchou est un univers à lui tout seul que son interprète parvient à faire exister "de la tête aux pieds" et qui s'avère à la fois très drôle, plein de délicatesse, et d'une sensualité troublante, notamment lors de son numéro de cabaret sur le "Ah si j'étais un homme" de Diane Tell. D'autre part le caractère candide de Chouchou et l'univers de conte de fées qui l'entoure (avec Catherine FROT et le regretté Claude BRASSEUR dans le rôle des bonnes fées et Alain CHABAT dans celui du prince charmant) permettent d'échapper à ce que le récit aurait pu avoir de graveleux et sont sans doute pour beaucoup dans l'adhésion d'un large public à un personnage qui n'a pourtant rien de mainstream. Comme si d'un coup de baguette magique, le racisme, l'homophobie et la transphobie* avaient disparu miraculeusement du paysage. C'est toujours bon à prendre.

* Chouchou est à la fois homosexuel et transgenre puisqu'il se sent naturellement femme. Cependant l'orientation sexuelle et le sentiment d'appartenance à un genre sont deux choses distinctes. Dans le manga "Family Compo" par exemple qui vient d'être réédité et que j'aime particulièrement, l'auteur, Tsukasa Hojo (plus connu en France pour "City Hunter" alias "Nicky Larson" sous nos contrées) raconte l'histoire d'une famille dont les parents sont hétérosexuels mais ont inversé les rôles de genre, la mère ayant un sexe masculin et le père, un sexe féminin. Ils ont un enfant dont on ne connaît pas le genre avec certitude, celui-ci jouant à brouiller les pistes, au grand dam de l'adolescent qui est amoureux de lui/elle.

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My Beautiful Laundrette

Publié le par Rosalie210

Stephen Frears (1985)

My Beautiful Laundrette

"My Beautiful Laundrette" qui a révélé le talent de Stephen FREARS est une oeuvre modeste au départ, pensée pour la TV mais qui s'avère passionnante en ce qu'elle détricote toutes les formes de manichéisme et plus généralement de binarité dans une époque pourtant particulièrement clivante, celle les grandes grèves ouvrières de l'ère Thatcher. Et elle le fait d'une manière particulièrement originale. Les personnages ont tous plusieurs facettes et appartenances qui brouillent les barrières sociales. Mieux encore, on décolle du pur réalisme social que l'ancrage territorial dans une banlieue sinistre du sud de Londres semblait annoncer pour s'élever quelque peu sarcastiquement vers un mini-royaume kitsch de comédie musicale à la Jacques DEMY. La laverie automatique (laundry) pourrie que l'on rénove et que l'on transforme en mini-palace forme une bulle qui bien qu'éclatée sur la fin ne remet pas en cause une histoire d'alchimie et de réussite sociale décalée riche de métaphores autour du nettoyage (de la crasse sociale) et du blanchiment (de l'argent sale). Autour de la transparence aussi. Car cette entreprise est le fruit d'une union aussi improbable que riche d'enseignements entre un anglo-pakistanais ambitieux et un petit voyou facho. Omar (Gordon WARNECKE) est tiraillé entre un père intellectuel déchu et un oncle mafieux richissime. Il rejette les injonctions du premier (faire des études et se marier) pour se lancer dans les affaires, aidé par le second sans pour autant se laisser happer par les lois du clan. Il choisit au contraire un positionnement de rupture en s'alliant professionnellement mais aussi amoureusement avec son ancien camarade de classe qu'il ose aborder, tous arguments de séduction dehors en faisant fi de sa bande de skinheads pourtant ouvertement agressifs et racistes. Johnny (Daniel DAY-LEWIS) accepte le marché parce que au fond de lui-même il se sait différent et qu'il accepte de redevenir un individu au lieu de se fondre dans son groupe. Soit exactement ce que lui propose Omar. Tous deux osent donc sortir des logiques sociales et ethniques de groupe simplistes. L'origine pakistanaise de Omar est compensée par son capital culturel (qu'il doit à son père) et social (qu'il doit à son oncle) alors que Johnny qui appartient au groupe dominant WASP (white anglo-saxon protestant) ne possède ni l'un (comme le révèle son accent prolétaire cockney), ni l'autre (il est SDF) et doit se farcir les tâches subalternes à la laverie.

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Petite Fille

Publié le par Rosalie210

Sébastien Lifshitz (2020)

Petite Fille

Sébastien LIFSHITZ est décidément le créateur d'une oeuvre d'utilité publique. J'avais déjà beaucoup apprécié son documentaire "Les Invisibles" (2012) dans lequel il donnait une généalogie à l'homosexualité, qu'elle se vive en solo ou en couple, détruisant au passage nombre de clichés en montrant par exemple des couples d'hommes ou de femmes de longue durée, âgés, au physique quelconque et vivant à la campagne de façon très simple. Bref, l'inverse du cliché collé au personnage LGBT: jeune, beau et glamour comme une gravure de mode, branché, urbain, fêtard, à la sexualité débridée etc.

C'est dans cette même perspective qu'il poursuit ce travail de déconstruction et de réhabilitation de tout un pan de l'humanité laissé dans la pénombre avec "Petite fille", remarquable documentaire sur la transidentité d'une enfant de 8 ans. Ce thème avait déjà été abordé dans la fiction avec "Ma vie en rose" (1997) mais la différence de l'enfant se heurtait presque jusqu'au bout à une réprobation générale, y compris de ses parents. "Petite fille" montre au contraire une famille qui accepte et soutient Sasha inconditionnellement. En revanche en dehors des médecins spécialisés (et donc informés) sur la question, on peut dire que l'attitude des adultes ne brille pas par sa tolérance. C'est même le parcours du combattant pour que Sascha obtienne le droit de venir à l'école avec des habits féminins qu'elle porte naturellement chez elle ou en vacances et qu'elle aimerait bien sortir du placard dans sa vie scolaire. Je rappelle qu'on est censé vivre dans un pays libre (mais qui continue à dicter aux femmes la façon dont elles doivent s'habiller, notamment à l'école alors les garçons qui se sentent filles n'en parlons même pas). Ce n'est pas la première fois que je mesure le retard de notre pays sur ces sujets. A Montréal par exemple, j'ai croisé plusieurs personnes transidentitaires dans la rue et parmi elles, une qui travaillait au supermarché du coin en tant qu'hôtesse de caisse. En France, il y a quelques années, une employée d'une célèbre enseigne dont je tairai le nom avait été obligée de retirer son piercing au nez pour être embauchée. Alors un personnage excentrique à la Almodovar derrière le comptoir, ce n'est pas pour demain. Certains articles ont reproché au réalisateur de ne pas avoir filmé le directeur et le personnel de l'école dans laquelle est inscrite Sascha mais ces derniers ont été invités à dialoguer avec la famille et les médecins et ne sont pas venus. Est-ce la caméra qui leur a fait peur ou bien n'ont-ils rien de constructif à dire sur la question? Leur absence en tout cas interroge. Les absents ont toujours tort de toute façon.

Le documentaire ne s'en tient pas qu'à la seule question de l'intégration à l'école même si elle est centrale compte tenu de l'âge de Sasha. Il évoque aussi d'autres pesanteurs: la transphobie d'une professeure de danse du conservatoire dans lequel est inscrite Sasha. Les questionnements et les doutes de sa mère (car c'est toujours la mère que l'on accuse lorsque l'enfant est différent, c'est toujours la mère qui se sent coupable et de ce point le vue les propos du médecin sont une délivrance: les parents ne sont pour rien dans la dysphorie de genre*). Et enfin l'avenir forcément compliqué de la petite fille qui pour ne pas subir le traumatisme de se retrouver dans un corps de garçon à l'adolescence doit se préparer à un cheminement compliqué tant médical que social. Peut-être que Sébastien LIFSHITZ prolongera ce documentaire passionnant avec un deuxième volet sur l'adolescence de Sasha si celle-ci y consent pour que l'on mesure les difficultés d'être à sa place et comprendre qu'il ne s'agit en rien d'une lubie ou pire encore (car la question est évoquée dans le documentaire) le fruit d'une maltraitance parentale.

*La dysphorie de genre est caractérisée par une identification forte et permanente à l'autre genre associée à une anxiété, à une dépression, à une irritabilité et, souvent, à un désir de vivre en tant que genre différent du sexe attribué à la naissance.

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Vita et Virginia (Vita and Virginia)

Publié le par Rosalie210

Chanya Button (2018)

Vita et Virginia (Vita and Virginia)

Les critiques peu encourageantes m'avaient dissuadée d'aller le voir à sa sortie au cinéma. La réalisatrice, Chanya BUTTON a tenté de bousculer un peu les codes du biopic classique en s'inspirant du caractère expérimental du film de Sally POTTER, "Orlando" (1992). Néanmoins le scénario, pas assez tenu, s'éparpille et mieux vaut connaître à fond non seulement l'histoire de Virginia Woolf mais le contexte dans lequel elle a vécu pour comprendre les tenants et les aboutissants du film. Par exemple il est mentionné à un moment la relation entre Dora Carrington et Lytton Strachey que je connais grâce au film avec Emma THOMPSON mais dans le cas contraire ça passe au-dessus de la tête du spectateur. On peut en dire autant en ce qui concerne la souffrance de Vita de n'avoir pu hériter du manoir familial de Knole, mieux vaut avoir été briefé par "Downton Abbey" (2010) pour comprendre les règles de l'héritage de l'époque. De façon plus générale, les thématiques féministes (être femme et écrivain, être une épouse de diplomate et aspirer à l'autonomie etc.) sont trop brièvement explorées. Bref le film semble davantage d'adresser à des connaisseurs qu'à des spectateurs lambda tout en effleurant à peine son vrai sujet qui est le mystère de la création. J'ai eu beaucoup de mal à croire à la passion entre Virginia et Vita (expédiée en deux-trois scènes) et surtout à comprendre en quoi celle-ci a pu inspirer "Orlando" à Virginia Woolf. Néanmoins le film se laisse voir, surtout grâce au jeu des actrices (Elizabeth DEBICKI dans le rôle de Virginia et Gemma ARTERTON dans celui de Vita), toutes deux excellentes dans la peau de leurs personnages respectifs: une écrivaine de génie introvertie et névrosée et une aristocrate extravertie et séductrice. La meilleure partie du film repose sur leurs échanges qu'ils soient en direct ou par correspondance. Très bonne idée d'avoir filmé face caméra leurs visages en train de réciter le contenu des lettres au milieu d'un flou artistique car c'est dans cette intimité que le film fonctionne le mieux. Hélas, ce n'est pas assez.

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Tangerine

Publié le par Rosalie210

Sean Baker (2015)

Tangerine

"Tangerine" est le film que Sean Baker a réalisé juste avant "The Florida Project". En dehors de sa technique expérimentale qui a fait couler beaucoup d'encre (il a été réalisé avec des Iphone 5s dotés de lentilles anamorphiques), ce qui m'a frappé, ce sont les points communs entre les deux films:

- La peinture d'un monde marginal mais haut en couleurs tant par l'énergie incroyable que développent les deux actrices principales qui sont hyper charismatiques que par un tournage particulièrement nerveux, la technique légère employée favorisant le mouvement qui caractérise le film. En dehors d'une séquence finale statique et théâtrale (mais très drôle) de règlements de comptes dans un diner, le "Donut Time", le film prend l'allure d'une course folle qui colle au plus près des corps et des visages des protagonistes.

- Une réalité sordide transcendée par les couleurs pop (filtres orangés, couleurs éclatantes des fresques murales, utilisation du grand angle) et par l'abattage des actrices.

- Une unité de lieu à savoir un quartier chaud de L.A. situé à l'ombre de ceux qui sont habituellement filmés que l'on arpente dans ses moindres recoins, de jour comme de nuit.

- Un casting amateur puisé dans le vivier des réseaux sociaux pour dénicher les deux héroïnes, Sin-Dee et Alexandra, afro-américaines, transgenre et prostituées. Leurs interprètes, Kitana Kiki Rodriguez et Mya Taylor jouent quasiment leur propre rôle, d'où une aisance, un naturel, une prestance assez ébouriffants.

Le troisième protagoniste important, un chauffeur de taxi arménien englué dans une vie conventionnelle qui fréquente secrètement les prostitués trans du quartier est nettement moins flamboyant (et plus convenu) mais la scène finale dans laquelle il se fait pincer la main dans le sac par sa belle-mère est assez amusante.

Sans être aussi abouti que "The Florida Project", "Tangerine" est donc un film pêchu et gonflé qui sort du lot et mérite qu'on y jette un coup d'oeil.

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