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Soudain l'été dernier (Suddenly, Last Summer)

Publié le par Rosalie210

Joseph L. Mankiewicz (1959)

Soudain l'été dernier (Suddenly, Last Summer)

"Soudain, l'été dernier" est une pièce en un acte de Tennessee Williams aux résonances autobiographiques: une mère castratrice, un fils poète à l'homosexualité cachée et honteuse, une sœur (cousine dans le film) fragile ayant subi une lobotomie. En résumé, des personnages incapables d'affronter la dure réalité et s'en protégeant par toutes sortes de mécanismes de défense.

La bonne idée de Mankiewicz est de bâtir son film sur le thème de la cure psychanalytique. En cinéaste traquant la vérité derrière les faux-semblants, il mène à travers son double, le Dr Cukrowicz (Montgomery Clift), une enquête qui couche après couche permet de la percer à jour. Plaçant ses personnages dans un huis-clos étouffant, il les fait évoluer dans une "forêt de symboles" (plantes et oiseaux carnivores, squelettes, fous, dieux, saints, martyrs...) Sauf que cette forêt-là est une jungle si épaisse qu'il faut une certaine patience pour en démêler les lianes. La parole libératrice occupe une place essentielle dans de longues scènes dialoguées ainsi que les réminiscences de la jeune Catherine Holly (jouée par Elisabeth Taylor) dont le traumatisme a été si profond qu'elle a tout oublié pour survivre. Quant à sa tante, Mrs Violet Venable (jouée par Katharine Hepburn), elle s'est réfugiée dans le déni et une posture mégalomane. Ses apparitions saisissantes dans l'ascenseur donnent l'impression qu'il s'agit d'une déesse qui descend des cieux alors qu'elle tente avec son argent de contrôler tout son entourage. Son obsession est de faire taire définitivement Catherine dont les paroles lui sont insupportables.

Mais quel est donc le terrible secret qui lie ces deux femmes? Il s'agit des circonstances exactes de la mort de Sébastien, cousin de l'une et fils de l'autre. Deux récits, deux visions d'un homme double. Une victime expiatoire dévorée par ses proies et un bourreau à la recherche de chair fraîche (la station balnéaire "Cabeza de lobo" signifie "Tête de loup"). Un être manipulé et manipulateur, cherchant à la fois à s'élever dans la sublimation et à se vautrer dans la fange. Sa fin digne d'une tragédie grecque a quelque chose de pasolinien alors que les deux femmes échangent leur place (l'une guérit, l'autre devient folle à son tour).

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Moonlight

Publié le par Rosalie210

Barry Jenkins (2016)

Moonlight

J'ai beaucoup aimé "Moonlight", film intime dont la délicatesse et la sensibilité ainsi que la manière de coller au plus près des émotions de ses personnages (et des acteurs qui les interprètent, tous formidables) fait voler en éclats les clichés que l'on attache aux ghettos noirs-américains. La lumière de la lune éclaire trois fragments de la vie d'un homme dont l'apparence -celle d'un caïd de la drogue bling-bling et bodybuildé- est totalement trompeuse. On comprend que cette carapace lui sert à dissimuler ses fragilités, lesquelles nous sont révélées alors qu'il n'est encore qu'un petit garçon. Taiseux, frêle et efféminé, Chiron est la tête de turc de son quartier où comme on peut s'en douter règne le crime, la drogue et le machisme. Oui mais pas que. La première bonne surprise vient de Juan, un dealer qui prend Chiron sous son aile. En dépit de sa carrure impressionnante, il s'avère être un père de substitution bienveillant, attentif et ouvert, plein de douceur et de délicatesse. C'est avec lui que Chiron fait ses premiers pas sur la plage et se baigne dans la mer, ce paysage féminin symbolisant un échappatoire du ghetto masculiniste où tous deux sont enfermés. La compagne de Juan, Teresa, elle aussi pleine de patience et de tact lui offre une alternative à sa mère indisponible, une paumée qui se défonce au crack et se prostitue. Tous deux lui offrent le toit, la protection et l'écoute qu'il n'a pas chez lui. Mais Juan ne réussit pas à résoudre ses contradictions et meurt dans le ghetto. Ensuite il y a Kevin, l'ami d'enfance de Chiron dont celui-ci tombe amoureux en grandissant. Kevin est lui aussi un homme à la sensibilité féminine, beaucoup plus intelligent et sensible que la moyenne. Mais son attirance pour Chiron pèse peu face au dictat normatif de son milieu. Du moins jusqu'à ce que les épreuves ne le fasse changer et sortir de l'enfer du ghetto.

Il rappelle alors Chiron à lui dans une longue scène qui est sans doute l'une des plus belles vues ces dernières années au cinéma. Celle où sans que rien d'explicite ne soit dit et encore moins montré l'on voit un homme mettre tout son cœur à nourrir un autre homme, sonder son regard, le faire parler pour faire craquer le vernis et l'aider à accoucher de lui-même. L'élan des retrouvailles amoureuses est sublimé par deux magnifiques chansons. Du côté de Chiron c'est "Cucurrucucu Paloma" de Caetano Veloso qui imprimait déjà sa marque au plus beau film d'Almodovar "Parle avec elle". Du côté de Kevin c'est "Hello stranger" de Barbara Lewis. Et c'est magnifique!  

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Tokyo Godfathers (Tōkyō Goddofāzāzu)

Publié le par Rosalie210

Satoshi Kon (2003)

Tokyo Godfathers (Tōkyō Goddofāzāzu)

Satoshi Kon est un cinéaste d'animation japonais dont la particularité consiste à abolir les frontières entre l'imaginaire et la réalité comme entre présent, passé et futur. Cet aspect "flottant" de son univers s'explique par le fait qu'il souhaite rendre compte de toutes les dimensions d'un individu et notamment de sa vie imaginaire qui est aussi réelle pour lui que sa vie matérielle. Darren Aronofsky s'inspirera d'ailleurs du premier film de Satoski Kon "Perfect blue" pour réaliser "Black Swan" où un univers réel est progressivement contaminé par la folie intérieure d'un personnage au point de se confondre avec lui.

"Tokyo Godfathers" est le troisième film réalisé par Satoshi Kon après "Perfect blue" donc et "Millenium Actress". Il s'agit d'une transposition du film "Le fils du désert" dans la jungle urbaine tokyoïte. Comme chez John Ford, les trois rois mages au chevet du bébé en danger sont des parias. Sauf qu'au lieu d'être des bandits, ils sont SDF. Ils forment une drôle de famille recomposée. Il y a Gin qui a perdu travail et famille à cause de ses dettes, Hana, un travesti orphelin licencié de la boîte où il se produisait et Miyuki, une adolescente fugueuse. Leur présent qui consiste à sillonner la ville pour retrouver la mère de l'enfant est rattrapé par leur passé sous la forme de rencontres aussi improbables que miraculeuses (Gin retrouve sa fille et Miyuki son père). Le film mêle inextricablement réalisme et surnaturel, exactement comme dans la "Vie est belle" de Capra, film auquel on pense forcément puisque dans les deux cas il s'agit d'un conte de noël festif et familial.

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Carol

Publié le par Rosalie210

Todd Haynes (2015)

Carol

Les romances homosexuelles entre deux femmes sont encore plus rares au cinéma que celles qui mettent en scène des histoires d'amour entre hommes. Le cinéma (du moins dans sa version mainstream) étant un reflet de notre société, on ne s'étonnera pas de cette quasi-invisibilité de tout un pan de la réalité humaine.

Néanmoins ces dernières années, quelques films sont parvenus à se faire connaître notamment grâce au festival de Cannes. La palme d'or 2013 accordé à "La Vie d'Adèle" était une palme sensationnelle, politique mais dont la réelle valeur cinématographique restait discutable à cause notamment de son côté caricatural et voyeuriste (pour ne pas dire même pornographique). Rien de tel en ce qui concerne "Carol" qui deux ans plus tard permit à Rooney Mara de remporter le prix d'interprétation féminine. Le film est délicat, complexe, nuancé et possède un background passionnant.

A l'origine de "Carol" il y a le deuxième livre d'une célèbre romancière: Patricia Highsmith, déjà auteure de "L'inconnu du Nord-Express" adapté au cinéma par Hitchcock. Ce livre paru en 1952, elle dû l'écrire sous un pseudonyme et il ne fut publié en France que 30 ans plus tard, la censure sévissant des deux côtés de l'Atlantique (pas seulement celle du puritanisme mais aussi celle des rapports de pouvoirs, le monde de l'édition étant aux mains des hommes).

"Carol" prend pour point de départ un fait réel et autobiographique: la rencontre de Patricia alors qu'elle travaillait pour les fêtes comme vendeuse dans un magasin avec une femme de la haute bourgeoisie venue acheter une poupée pour sa fille. Subjuguée par la prestance de cette femme, Patricia qui était alors indécise quand à son orientation sexuelle imagina une romance avec cette femme et décida de lancer avec son livre un grand coup de pied aux fesses de la société conservatrice patriarcale et bourgeoise.

Avec un matériau déjà aussi riche, Todd Haynes n'avait plus qu'à "ramasser la mise". Mais il serait injuste de diminuer son mérite personnel. Dans l'un de ses précédents films, "Loin du paradis", il reprenait l'esthétique et les thèmes des mélodrames de Douglas Sirk pour dénoncer l'aliénation au conformisme social des années 50, empêchant les individus de réaliser leurs aspirations profondes. Mais son film avait le même ton résigné, vaincu d'avance que le "Brève rencontre" de David Lean auquel se réfère clairement la structure de "Carol": un intrus interrompt une discussion entre deux personnages que l'on devine intimes (la pression de la main nous le confirme). La suite en flashback nous raconte leur histoire avant que le dénouement ne revienne sur la scène initiale dont nous saisissons désormais toute la portée.

Mais "Carol" n'est pas un film soumis comme l'était "Brève rencontre" ou "Loin du Paradis", quel que soit le degré d'enfermement des personnages. Les deux protagonistes ne sont pas des rebelles de nature mais leur rencontre va en quelque sorte les révéler à elles-mêmes. Thérèse, jeune femme indécise qui ressemblait à une petite souris grise et morne découvre la passion qui lui permet de sortir de sa condition de prolétaire et de s'épanouir dans son art. Carol beaucoup plus au fait de sa nature profonde trouve le courage de résister au chantage masculin (de son mari comme de ses avocats) pour affirmer son droit à être elle-même et à vivre librement. "Carol" est une histoire des années 50 mais son état d'esprit est moderne. Il n'y a pas de fatalité, il est possible de faire des choix et d'ouvrir des perspectives émancipatrices pour tous ceux et celles qui ne se reconnaissent pas dans le modèle dominant.

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Billy Elliot

Publié le par Rosalie210

Stephen Daldry (2000)

Billy Elliot

C'est un film extrêmement riche et extrêmement limpide à la fois. Il aurait pu s'intituler "la révolte". Bien que servant de toile de fond au film, il ne s'agit pas de celle des mineurs face à Thatcher en 1984. Pas seulement parce qu'elle est perdue d'avance mais parce qu'elle annonce la fin d'un monde ouvrier communautaire et solidaire mais également étouffant, limité, insulaire, conservateur, conformiste, uniforme. Un monde dont s'accommodait d'ailleurs très bien l'establishment conservateur ("chacun chez soi et les vaches seront bien gardées").

La révolte, la vraie, provient d'un individu "différent" (donc toujours solitaire, exclu ou incompris) dont la créativité n'a pas encore été brisée par le milieu environnant. Un individu donc très jeune forcément, en phase de construction. Ici il s'agit de Billy, 11 ans. Le générique de début, parfait en tous points, nous dit tout de lui. Sur la musique de T.Rex "Cosmic Dancer", il s'élève, encore et encore sur un fond de papier peint lui-même cosmique (mi-mandala, mi-fleurs de cosmos). On ne peut pas mieux exprimer la rage de s'en sortir, de s'extraire du charbon pour les cimaises des salles de spectacle. Plus tard, on verra Billy se heurter puis s'envoler par-dessus les murs.

Le film explique très bien également pourquoi Billy y parvient. Il bénéficie tout d'abord de la situation de crise sociale que l'on a décrite plus haut qui ôte toute perspective d'avenir aux mines et contraint à chercher des solutions ailleurs. Cette crise sociale se double d'une crise familiale provoquée par la mort de la mère. Billy en se cherchant, cherche également à renouer le contact avec elle ce qui passe par la découverte de sa partie féminine à travers l'art de la danse. Là aussi, il s'engage dans une voie créative et résiliente là où son père et son frère grévistes se murent dans leur carapace de "gros durs". Enfin, il rencontre une bonne fée, comme la plupart des personnes ayant pu bénéficier de la méritocratie. Celle-ci est -logique- une professeur de danse qui repère son talent, l'aide à l'épanouir et surtout lui offre une courroie de transmission pour accomplir son rêve. Issue d'une classe sociale plus élevée (soulignée par sa maison et sa voiture), elle possède également un capital culturel qui s'avère déterminant dans le parcours de Billy. Elle lui fait connaître l'école du Royal Ballet et l'inscrit aux auditions.

Enfin le film montre avec beaucoup de justesse que cette ascension (sociale, artistique, spirituelle) ne va pas sans douleur, sans tristesse, sans déchirement. Et ce même si la libération de Billy rejaillit positivement sur sa famille. Son père et son frère s'ouvrent: pas seulement en découvrant un peu plus le vaste monde mais en laissant leurs sentiments s'exprimer. On a beaucoup critiqué la fin "sentimentaliste" du film avec le père qui pleure devant la prestation de son fils aux côtés de son ancien meilleur ami devenu gay et travesti. Elle est certainement "too much" mais elle a du sens. Elle achève en effet de déconstruire les stéréotypes de genre qui enferment les hommes aussi sûrement que le déterminisme social. Un autre titre aurait très bien convenu à Billy Elliot: "Liberté".

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Reflets dans un oeil d'or (Reflections in a Golden Eye)

Publié le par Rosalie210

John Huston (1967)

Reflets dans un oeil d'or (Reflections in a Golden Eye)

L'un des meilleurs films de John Huston. Un décor unique, celui d'une caserne et des maisons d'officiers qui l'entourent. Une ambiance unique, étouffante, moite et irréelle magnifiée par le prisme lumineux du fameux "œil d'or", celui qui révèle les fantasmes cachés derrière l'apparence lisse et feutrée des soirées entre amis, des jeux de carte au coin du feu, des promenades à cheval et de la discipline stricte qui règne dans la caserne.

Il y a quelque chose de "Blue Velvet" dans "Reflets dans un œil d'or". Derrière le rideau des convenances, c'est un festival de désirs frustrés, d'impuissance sexuelle, de pulsions meurtrières, de tromperies, d'obsessions qui ne demandent qu'à s'exprimer. Plus on avance dans le film, plus la tension augmente et plus la pression s'intensifie jusqu'à l'explosion finale. La question de la virilité, symbolisée par le milieu militaire mais aussi par les chevaux y est centrale. La liste des névroses sexuelles est impressionnante: le soldat Williams, voyeur et fétichiste prend du plaisir à chevaucher nu en forêt et à s'introduire dans la chambre de Leonora, la femme du colonel Penderton pour la regarder dormir et renifler ses dessous. Cette dernière est une nymphomane dominatrice qui écrase son mari fétichiste, impuissant et homosexuel refoulé de tout son mépris. Dans les rôles de Leonora et du major Weldon Penderton, Elizabeth Taylor et Marlon Brando n'ont pas volé leur réputation de "monstres sacrés". Ce sont deux bêtes de scène et de sexe qui électrisent tout ce qu'ils touchent. A ces trois personnages centraux qui forment un triangle amoureux incomplet (Williams est attiré par Leonora et Weldon par Williams) il faut ajouter trois autres personnages: le lieutenant-colonel Langdon qui entretient une liaison avec Leonora, sa femme dépressive Alison et le serviteur de cette dernière, l'efféminé Anacleto qui représente tout ce que les militaires ont en horreur. Mettez tous ces personnages dans un huis-clos et vous obtenez un cocktail explosif que Huston parvient à retenir, entretenant une atmosphère délétère, malsaine jusqu'à la toute dernière scène où il lâche sa caméra en même temps que les pulsions de ses personnages.

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La fureur de vivre (Rebel Without a Cause)

Publié le par Rosalie210

Nicholas Ray (1955)

La fureur de vivre (Rebel Without a Cause)

"La Fureur de vivre", film culte et film maudit est aussi un témoignage d'une incroyable puissance sur la fracture générationnelle des années cinquante. Cette époque fut marquée aux USA par le triomphe de l'American way of life, un modèle de société fondé sur une classe moyenne consumériste et matérialiste aux valeurs très conservatrices. C'est dans cette société qu'une nouvelle classe d'âge est apparue, celle des adolescents, se caractérisant à la fois par un pouvoir d'achat lui permettant d'affirmer une culture spécifique et un allongement de la durée des études. Une jeunesse trop à l'étroit dans les cadres normatifs des parents ce qui a expliqué son rôle essentiel dans l'avènement de la contre-culture.

C'est à cette jeunesse et à son mal-être que s'intéresse Nicholas Ray au travers des trois personnages principaux du film. Jim Stark (James Dean devenu le symbole de l'éternel ado rebelle autant par son charisme et son jeu que par sa mort prématurée peu de temps avant la sortie du film), Judy (Natalie Wood) et Platon (Sal Mineo) sont trois adolescents mal dans leur peau qui font connaissance dans un commissariat. Chacun d'eux réclame désespérément des repères que leurs parents semblent incapables de leur donner. Le père de Jim est une carpette écrasée par sa femme, celui de Judy ne sait que la rabrouer et la frapper, ceux de Platon ont démissionné et se contentent d'envoyer de l'argent à leur fils, confié aux soins d'une gouvernante.

Freud avait écrit au début des années trente "Le malaise dans la civilisation". Ce titre apparaît parfaitement approprié à une société qui n'offre que le néant à ceux qui représentent son avenir. Chaque scène culte est une représentation de ce grand désert affectif et existentiel: celle du planétarium souligne la solitude de ces jeunes et annonce la fin du monde, la course de voitures se termine dans un gouffre, la maison abandonnée est une sinistre caricature du foyer que cherchent Jim, Judy et Platon. Les figures d'adulte sont systématiquement discréditées. Soit elles sont faibles et ridicules soit elles sont brutales et répressives et souvent les deux  

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L'inconnu du lac

Publié le par Rosalie210

Alain Guiraudie (2013)

L'inconnu du lac

Je n'avais jamais entendu parler d'Alain Guiraudie avant la sortie de "L'Inconnu du lac". Mais le film a fait du bruit, non seulement pour les prix qu'il a reçu mais aussi pour son affiche, censurée à Versailles et à Saint-Cloud dans un contexte d'hystérie lié au débat sur le mariage gay. Pierre Deladonchamps a depuis "remis ça" avec l'affiche de "Nos années folles" d'André Téchiné elle aussi censurée à Senlis.

Le film a suscité des avis particulièrement contrastés. Certains se sont ennuyés ferme devant l'absence apparente d'intrigue, d'autres comme les Inrocks ont crié au chef-d'oeuvre et l'ont placé dans les 100 meilleurs films français de tous les temps. J'ai pour ma part trouvé qu'il s'agissait d'un excellent film qui m'a d'ailleurs durablement marqué et ce au moins pour trois raisons:

- Il y a peu de cinéastes qui manifestent une telle rigueur et une telle précision dans leur mise en scène. Celle-ci, volontairement épurée, se concentre sur un lieu, théâtre unique de l'action et sur quelques personnages dont elle s'attache à filmer les interactions dans ce qu'elles ont de plus primitif (la vision de la sexualité vue comme quelque chose de totalement naturel y est pour beaucoup, c'est quelque chose de trop rare et donc de précieux). Elle joue beaucoup aussi sur les variations de lumière. Une scène solaire ou une surface scintillante seront ensuite montrées sous un jour ou plutôt une nuit beaucoup plus sombre et inquiétante. Enfin l'absence de musique permet d'entendre le moindre bruit, chacun ayant une signification particulière.

- Tout ce dispositif donne un caractère très symbolique à l'histoire. Ceux qui cherchent à se divertir s'ennuieront effectivement car en surface il ne se passe rien. Dans les profondeurs du lac en revanche, il se passe beaucoup de choses et les allusions aux silures géants doivent être comprises comme un avatar du monstre qui se cache au fond de nous. La mythologie et la tragédie antique sont clairement convoquées au service d'un récit qui met en jeu les pulsions de vie (l'Eros) et les pulsions de mort (Thanatos) comme moteurs du désir. L'homme séduisant pour qui Frank éprouve une passion dévorante est aussi un dangereux tueur. Loin de le refroidir, cette ambivalence sert d'aiguillon à sa passion.

- Enfin, le film revêt aussi un caractère contemporain en ce qu'il interroge de façon critique notre époque. Ceux qui croient qu'il ne concerne qu'un petit milieu d'homosexuels masculins se trompent. A travers la description d'un lieu naturiste et libertin homo, Guiraudie questionne la capacité des êtres à s'extraire du principe de consommation tout-puissant. La seule présence d'Henri jette une ombre sur l'hédonisme triomphant du lac. Revenu de tout et surtout de la "baie des cochons" du Cap d'Agde (le pendant hétéro du lac de Guiraudie) il refuse désormais de jouer le jeu du consumérisme sexuel et se tient à l'écart des autres, se contentant de contempler le lac d'un air désabusé. A l'autre extrême, Michel qui profite puis se débarrasse de ses amants quand il s'en lasse est une caricature du système. Mais les autres habitués de la plage ne s'émeuvent pas davantage devant la disparition de l'un des leurs (dont les affaires et la voiture abandonnée sont pourtant bien visibles) tant ils ne sont centrés que sur la recherche de leur petit plaisir. Frank enfin passe son temps à naviguer d'Henri à Michel, du recul critique à sa passion du moment jusqu'à ce qu'il se retrouve seul et désemparé dans les broussailles. Lui dont on n'a vu jusque là que l'indécision et la capacité d'évitement va-t-il enfin assumer ses responsabilités?

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Tout sur ma mère (Todo sobre mi madre)

Publié le par Rosalie210

Pedro Almodovar (1999)

Tout sur ma mère (Todo sobre mi madre)

L'art d'Almodovar est celui de la transfusion sanguine. C'est exactement ce que montre le générique de "Tout sur ma mère". C'est l'art d'effacer toutes les dichotomies, toutes les frontières au profit d'un continuum. Un seul et même flux lie masculin et féminin, homosexualité et hétérosexualité, vie et mort, maman et putain, Madrid et Barcelone, sacré et profane, spirituel et charnel, planches et coulisses, théâtre et rue. C'est ce flux qui unit des personnages à priori disparates. Manuela la mater dolorosa (Cecilia Roth), sœur Rosa (Penelope Cruz), le père de leurs fils Estéban-Lola (Toni Canto) et Agrado le travesti (Antonia San Juan) ont en commun un altruisme poussé à l'extrême. Chacun s'élève en sacrifiant (sanctifiant?) quelque chose de lui-même (transformations corporelles, dons d'organe, maladie mortelle...) Par ailleurs, chacun de ces personnages entretient un lien fort avec le monde de l'art et de la fiction ce qui les lie à une actrice, Huma Rojo (Marisa Paredes). Actrice de théâtre mais aussi actrice du drame qui les frappe. Le travail de l'actrice est aussi un don de soi ce qui explique les hommages d'Almodovar à celles qui étaient capables de s'abandonner corps et âme à la caméra comme Romy SCHNEIDER et Gena Rowlands (la séquence dramatique qui lance véritablement l'intrigue est une citation directe d'Opening night.) D'autre part le titre fait référence à celui du film de Mankiewicz "All about Eve", en montre un extrait et rend hommage à Bette Davis qui jouait le rôle principal. "Tout sur ma mère" est en effet le reflet inversé de "All about Eve" car Manuela (assistante un temps d'Huma Rojo puis doublure de Stella dans la pièce de Tennessee Williams) n'est que générosité là où Eve n'était qu'arrivisme. 

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J. Edgar

Publié le par Rosalie210

Clint Eastwood (2011)

J. Edgar

Je n'avais pas envie de voir ce film pour deux raisons: je ne suis pas spécialement fascinée par les hommes de pouvoir et je n'aime pas particulièrement Léonardo Dicaprio. Mais en dépit de sa photographie très (trop) sombre, ce film est en réalité une bonne surprise grâce au regard intelligent du réalisateur. Loin d'être une reconstitution poussiéreuse et désincarnée, le film est intimiste et dissèque avec une humanité inattendue une psychologie particulièrement torturée, celle de J. Edgar Hoover, inamovible patron du FBI durant près d'un demi-siècle. Paranoïaque obsédé par la peur de la contamination (des rouges, des truands, des roses, puis des noirs), éternel petit garçon bégayant sous la coupe d'une mère castratrice (Judi Dench), Hoover possède de nombreux démons intérieurs qui expliquent d'autant mieux son autoritarisme, son besoin de contrôle et sa mythomanie. Son homosexualité refoulée (toujours d'après le film à cause de sa mère qui ne supporte pas qu'il soit "de la jaquette") le contraint à vivre une relation aussi forte qu'entravée avec son adjoint Tolson. Paradoxalement les plus belles scènes du film émanent de cet amour (réel ou extrapolé, la nature de la relation entre les deux hommes n'ayant jamais été tirée au clair). Ainsi on voit cet homme qui ne supporte pas que l'on touche aux scènes de crime et qui s'essuie la main après l'avoir serrée, se tamponner le visage avec un mouchoir tenu un instant auparavant par Tolson puis réclamer toujours plus de proximité avec lui tout en se dérobant sans cesse. Cette contradiction donne lieu à une deuxième lecture assez bouleversante de la lettre révélant les amours saphiques d'Eleanor Roosevelt.

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