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Angels in America

Publié le par Rosalie210

Mike Nichols (2003)

Angels in America

Angels in America ("Fantaisie gay sur des thèmes nationaux") est à l'origine une pièce de théâtre en deux parties "Le Millenium approche" et "Perestroïka" écrite par Tony Kushner au début des années 1990. La pièce qui prétend fort modestement rien de moins que saisir "l'éclat tragique de la fin de ce siècle" est une fresque des USA des années Reagan confrontés à l'émergence de l'épidémie de sida. Kushner mélange la chronique intimiste, la réflexion politico-historico-religieuse et les échappées oniriques dans le fantastique (ouf!). Le résultat est comme on peut l'imaginer très grandiloquent mais brillant. Kushner n'a pas volé son prix Pulitzer.

C'est Mike Nichols qui a réalisé la mini-série de 6 épisodes d'une heure adaptée de la pièce en 2003. En effet il était impossible de faire tenir un projet aussi démesuré dans un format cinéma classique. Le résultat a été acclamé à l'époque puisque la série a reçu de nombreux prix (Emmy Awards, Golden globes etc.) Avec le recul et un nouveau visionnage, je suis plus critique.

Les parti-pris assez gonflés de la pièce et de la série peuvent dérouter: soit on adhère, soit on rejette. Ainsi, les délires sous substances psychotropes donnent des résultats inégaux. Les apparitions de l'ange (joué par Emma Thompson) et plus globalement toutes les références mythologico-religieuses paraissent assez lourdingues pour ne pas dire grotesques. Ce n'est pas mieux avec les tableaux écolos autour d'un antarctique en train de fondre (avec couche d'ozone trouée en prime). En revanche la rencontre hallucinogène d'Harper en princesse et de Prior en drag-queen dans les décors du château de la Belle et la Bête de Cocteau a quelque chose de magique (et quel bel hommage!)

En faisant abstraction de ce barnum parfois indigeste, il est intéressant de suivre ces personnages marginaux issus de minorités (juive, mormone, afro-américaine) en proie à leurs démons intérieurs dans une Amérique puritaine, intolérante et conservatrice. Les qualités d'écriture permettent d'apprécier certaines saillies comme celle de la définition du parti républicain "pour une moitié des fanatiques religieux voulant contrôler chaque citoyen, pour l'autre des cow-boys libertaires égo-anarchistes criant haro sur l'Etat." Et si le talent d'Emma Thompson est hélas gâché par des rôles qui ne la mettent pas en valeur de même que celui de Meryl Streep dans des rôles ectoplasmiques, on a droit à un sommet grandiose entre Al Pacino dans le rôle de l'avocat véreux Roy Cohn homophobe, raciste et maccarthyste se mourant du sida et sa "négation", Belize, l'infirmier afro-américain et gay joué par le génial Jeffrey Wright. Roy Cohn, personnage historique dont l'action fut à l'origine de l'exécution d'Ethel Rosenberg représente le visage le plus hideux de l'Amérique en "phase terminale, démente et méchante." Mais Al Pacino lui donne comme à d'autres personnages tragiques de sa filmographie une vraie densité. Il apparaît dans sa haine des autres (reflet de sa haine de lui-même) comme une figure autodestructrice de l'Amérique que la compassion que finissent par lui porter ceux qu'il hait vient neutraliser.

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Lady Chatterley

Publié le par Rosalie210

Pascale Ferran (2006)

Lady Chatterley

Il y a un malentendu à lever de prime abord lorsqu'on évoque le célèbre roman de D.H. Lawrence (qu'il a écrit trois fois) et le film de Pascale Ferran qui est l'adaptation de la deuxième version "Lady Chatterley et l'homme des bois". Il s'agit de son supposé caractère sulfureux qui en ferait un objet à réserver à des mains averties. Si l'on peut comprendre qu'en 1928 le livre ait fait scandale et ait subi les foudres de la censure, quel en est le sens aujourd'hui, à l'heure où les masses sont abreuvées de la pornographie la plus abjecte sans le moindre scrupule? A moins que la pornographie ne soit que l'envers de la médaille du puritanisme, les deux facettes ayant pour but de maintenir la sexualité taboue dans son caractère intime pour ainsi empêcher une vraie émancipation des individus avec tout l'aspect subversif que cela comporte.

Car c'est bien à ce tabou que s'attaque D.H Lawrence: « Je veux qu’hommes et femmes puissent penser les choses sexuelles pleinement, complètement, honnêtement et proprement. » Et on pourrait ajouter, intimement. Car le premier titre de son livre, bien plus évocateur de son contenu réel était "Tendresse" ("Tenderness") Pascale Ferran l’a bien compris et l'explique à sa manière : « Je pense que [Lawrence] cherche avant tout à raconter une intimité, qui se développe, entre autres, par des scènes d’amour physique entre les deux personnages. Cela fait complètement partie de leur trajet relationnel. Mais on n’est pas dans la pulsion animale. Il y a autre chose entre eux. C’est ce que je trouve très beau dans le livre. Le corps et l’âme des deux personnages ne font qu’un, tout le temps. »

En choisissant de raconter une histoire d'amour véritable entre deux êtres appartenant à deux classes sociales antagonistes (une aristocrate et un garde-chasse), Lawrence et Ferran démontrent le caractère subversif de l'amour et donc la raison d'être de sa répression sociale. De plus, ils connectent étroitement l'amour à la vie et à la nature. Parkin (Jean-Louis COULLOC'H) est "l'homme des bois", sinon un sauvage du moins un inadapté, un homme qui de son propre aveu ne peut se plier à la norme (travailler à la mine) et a besoin de vivre seul en symbiose avec la nature. Il vit sa différence comme une calamité jusqu'à ce que Constance Chatterley (Marina Hands, d'une finesse de jeu extraordinaire) lui en fasse découvrir la valeur. Constance de son côté se meurt de neurasthénie dans son château-tombeau avec Clifford (Hippolyte Girardot), son mari infirme de guerre (un excellent moyen de transformer l'Eros incontrôlable en Thanatos avide d'argent et de pouvoir) qui oscille entre impuissance et manifestations quelque peu tyranniques de son pouvoir de seigneur et maître. Elle découvre la sensualité et la joie de vivre avec Parkin et s'émancipe intellectuellement et affectivement de son milieu. Symboliquement, chaque fois qu'elle va rejoindre Parkin, elle franchit une barrière et se retrouve au milieu des bois dans un océan de sensations que Pascale Ferran nous fait ressentir lors de nombreuses et magnifiques scènes contemplatives et panthéistes (bruits des oiseaux, jeux de lumière, toucher de la mousse, saveur de l'eau fraîche etc.)

Cette immersion panthéiste agit comme une libération progressive des carcans moraux et sociaux. Avec beaucoup de délicatesse et de subtilité, la cinéaste montre comment progressivement deux personnages au début enfermés (dans leurs vêtements, leur mutisme ou leurs maladresses de langage, leurs postures, leurs complexes, leurs préjugés etc.) s'apprivoisent, s'ouvrent l'un à l'autre, apprennent à se parler et finissent par instaurer un véritable échange spirituel, affectif et physique. Un échange qui culmine dans le passage où libérés de toutes leurs inhibitions, Constance et Parkin se poursuivent nus sous la pluie tels des enfants rieurs et joueurs ou tels Adam et Eve d'avant la pomme.

Le plus naturellement du monde.

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Tomboy

Publié le par Rosalie210

Céline Sciamma (2011)

Tomboy

L'enfance est un espace-temps de liberté, de créativité, de jeu, d'expérimentation. Et ce en toute innocence comme le souligne le cadre édénique des séquences où s'amuse la petite bande filmée par Céline Sciamma. Parmi eux, il y a Lisa la seule fille "incontestable" et un autre enfant à l'identité indécise. " C'est le regard des autres qui dit ce que nous sommes." Durant le premier 1/4 d'heure de son film, Céline Sciamma joue avec les stéréotypes implantés dans notre inconscient pour nous faire croire que cet enfant est un garçon (il conduit avec son père, il a les cheveux courts, s'habille, parle et gesticule de façon masculine, sa chambre est bleue...) Puis nouveau départ, sa mère le nomme, il s'appelle Laure et son identité biologique (on le vérifie dans la baignoire) est bien celle d'une fille. Sauf que c'est encore une fausse piste. Lorsque l'enfant qui vient de déménager quitte son immeuble pour la première fois et part se promener, il rencontre Lisa qui lui dit "Tu es nouveau? Comment tu t'appelles?" Et l'enfant de répondre sur un coup de tête, "Michaël". Il n'y a pas de manière plus juste de dépeindre la disjonction entre l'être et le paraître, entre l'identité biologique et l'identité de genre, entre la réalité objective et le ressenti intérieur.

Laure/Michaël devient alors cet être hybride (à l'image du papier-peint rose/bleu à l'arrière-plan de l'affiche) androgyne, suscitant le trouble chez Lisa séduite autant par sa composition de petit dur capable de tenir la dragée haute aux mecs de sa bande que par sa féminité sous-jacente qu'elle fait émerger lorsqu'elle le maquille ("ça te va trop bien"!) Même trouble chez Jeanne, la petite sœur de Laure/Michaël aux allures de poupée, ravie d'avoir subitement un grand frère qui l'intègre dans la bande, la protège et se bat pour elle. Quant à Laure/Michael, on la/le voit rivaliser d'imagination et d'ingéniosité devant son miroir pour trouver des solutions pratiques lui permettant de donner le change. La scène de la baignade est particulièrement remarquable car le spectateur se demande si le subterfuge va fonctionner (un pénis en pâte à modeler glissé dans son maillot de bain), si elle ne va pas être démasquée. Le naturel confondant avec lequel elle endosse le rôle brouille nos repères au point que l'on se demande si ce n'est pas plutôt son identité de fille qui est un rôle et sa composition de Michael qui est la plus proche de sa vérité intime.

Ces questionnements complexes sont filmés avec une remarquable simplicité et à hauteur d'enfant. L'enfant est en effet innocent. La violence et la perversion viennent des adultes. Violence sociale du carcan normatif qui oblige Laure à abandonner Michael lorsqu'il lui faut reprendre le chemin de l'école. Perversité du regard de certains mouvements intégristes religieux sur la sexualité véhiculée par le film associée à la honte, la souillure et au péché. Un conditionnement transmis aux enfants lorsque ceux-ci jugent négativement le baiser entre Lisa et Laure. Tomboy est pourtant au contraire de ces films qui restaure l'intégrité et la dignité de l'individu et s'insurge contre ce que l'on peut appeler "le meurtre de l'enfance".   

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Le secret de Brokeback Mountain (Brokeback Mountain)

Publié le par Rosalie210

Ang Lee (2005)

Le secret de Brokeback Mountain (Brokeback Mountain)

Ang Lee est un cinéaste d'une grande délicatesse qui filme avec finesse les non-dits, les hésitations, les élans contrariés, les regards éloquents bref les frémissements de l'âme qui s'impriment à travers le corps. Brokeback mountain a déghettoïsé l'amour homosexuel en le rendant universel. Cette approche y est pour beaucoup. L'histoire tirée d'une nouvelle d'une quarantaine de pages également. Elle prend en effet le contrepied des clichés. Les deux protagonistes principaux échappent aux catégorisations. Ce sont les circonstances qui vont les rapprocher. Isolés durant des semaines au coeur de la montagne pour la transhumance des moutons de leur patron, il est facile de comprendre en quoi la solitude et la promiscuité attisent leur désir sexuel et leurs besoins affectifs, l'éloignement des carcans sociaux favorisant le passage à l'acte. On trouve une analyse très semblable chez Frison-Roche (La grande crevasse, Retour à la montagne) sauf que le grand amour vécu dans la haute montagne et contrarié par la société y unit un guide d'origine paysanne et une bourgeoise. La grandeur de la nature fait écho à celle des sentiments et s'oppose à l'aliénation du quotidien. Enfin l'interprétation contribue également à renverser les barrières. On ne le dira jamais assez mais la mort d'Heath Ledger nous a privé d'un grand acteur. Il est absolument bouleversant dans le rôle d'Ennis, cet homme muré en lui-même dont les mots peinent à franchir ses mâchoires serrées. Cet homme profondément seul, triste, accablé, semant la désolation autour de lui à force de faux-fuyants, incapable d'affronter l'homophobie et le lynchage. Jusqu'au moment où il réalise le courage de son amant Jack Twist (joué par l'excellent Jake Gyllenhaal) qui a préféré mourir plutôt que de continuer à se laisser détruire à petit feu. Soulignons également l'excellence des seconds rôles. Les familles de Jack et d'Ennis ne sont pas sacrifiées dans le scénario et Lee pose un regard tout aussi sensible sur les épouses, l'une souffrant en silence (Alma jouée par Michelle Williams) , l'autre murée dans l'indifférence (Lureen jouée par Anne Hathaway), l'incapacité à communiquer étant leur dénominateur commun. Lee observe des familles qui se défond, des hommes précarisés et mis à l'écart par des patriarches castrateurs et odieux, des murs de silence et d'incompréhension et quelques moments de bonheur volés chèrement payés. Un portrait bien sombre d'une Amérique qui écrase ses enfants lorsqu'ils refusent d'entrer dans le moule étroit de leurs parents. Et que les paysages, somptueux mais glacés ne peuvent ni réchauffer, ni consoler.

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Parle avec elle (Hable con ella)

Publié le par Rosalie210

Pedro Almodovar (2002)

Parle avec elle (Hable con ella)

"De la mort surgit la vie; du masculin surgit le féminin; de la terre surgit l'éther" dit Katerina (Géraldine Chaplin), professeur de danse à Benigno (Javier Camara), l'infirmier qui veille jour et nuit sur son ancienne élève plongée dans le coma Alicia (Léonor Watling). Parle avec elle est un grand film de la trans(fusion), l'énergie vitale, le sang, la magie, le miracle s'incarnant tour à tour dans l'amitié, l'amour, la parole, l'art, la foi:

- Transfusion de la chair (terre) à l'esprit (éther): Alicia et Lydia (Rosario Flores) sont mortes pour la science, mortes pour Marco (Dario Grandinetti) qui raisonne en cartésien. Alicia est vivante pour Benigno et Katerina, des mystiques qui croient aux forces de l'esprit, à l'impalpable, à l'invisible, à l'inconnaissable "le cerveau des femmes est un mystère, surtout dans cet état." A la fin Benigno est à son tour devenu éther, il occupe un siège vide entre Marco et Alicia. A moins qu'il soit à jamais en Alicia.

- Transfusion du masculin au féminin: "L'amant qui rétrécit", court-métrage muet en noir et blanc réalisé dans le style expressionniste des films des années 20 montre un homme qui retourne dans "l'origine du monde." Il ne fait plus qu'un avec la femme qu'il aime. Avant de s'occuper d'Alicia, Benigno s'est dévoué corps et âme pour sa mère au point d'effacer toute trace de vie personnelle. D'autre part Lydia est une femme androgyne qui est toréador. Pourtant après avoir hurlé de peur face à un serpent et s'être faite encorner par un taureau (des symboles phalliques évidents), elle termine comme Alicia en belle endormie condamnée à une totale passivité.

- Transfusion de la mort à la vie et du mal vers le bien: le comportement psychotique de Benigno (amoureux fou d'une morte à la manière de Scottie dans Vertigo) et son acte transgressif, jugé comme criminel par la société est aussi un comportement sacrificiel et un acte d'amour et de foi. Pour qu'Alicia revive, Benigno accepte de mourir socialement et finit par mourir physiquement.

Les transfusions sont réversibles. Ainsi les œuvres d'art captent le mouvement de la vie pour le retranscrire en "natures mortes" avant d'irriguer de nouveau le cerveau et le cœur des vivants (pour d'éventuelles œuvres d'art futures). Et des œuvres d'art contenues dans Parle avec elle, il y en a plusieurs. "L'amant qui rétrécit", la tauromachie (vue comme un art chorégraphique), la sublime voix de Caetano Veloso sur la chanson mélancolique "Cucurrucucu Paloma" mais aussi l'extrait de Café Müller, spectacle de Pina Bausch qui ouvre le film. Comment ne pas voir dans ces deux femmes somnambules qui dansent en miroir et manquent trébucher à chaque pas, veillées par un homme qui écarte les obstacles sur leur route une métaphore de l'histoire des deux couples Alicia-Benigno et Lydia-Marco? Deux couples en miroir qui finissent par fusionner. Benigno se fond en Alicia et il trouve son double en Marco comme le montre le passage où les deux hommes joignent leurs mains de part et d'autre d'une vitre. Chacun injecte un peu de sa substance à l'autre. Benigno finit par instiller en Marco sa croyance dans le pouvoir magique de la parole. Marco ramène Benigno sur terre à tous les sens du terme. Les deux femmes sont également le miroir l'une de l'autre en étant plongées dans un coma jugées irréversible. Et leurs destinées se répondent. L'une se dessèche parce qu'elle est privée d'amour, l'autre renaît sous l'effet de la puissance d'un amour hors des lois humaines. 

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Charlot grande coquette (The Masquerader)

Publié le par Rosalie210

Charles Chaplin (1914)

Charlot grande coquette (The Masquerader)

Bien que le slapstick soit présent dans cette comédie (coups de pieds, lancer de briques, fin au fond d'un puits...), celle-ci offre une intrigue plus élaborée où se côtoient la mise en abyme et le travestissement. Chaplin interprète en effet... Chaplin devant les studios Keystone puis dans la loge où on le voit se maquiller et devenir le Vagabond en compagnie de Roscoe Fatty Arbuckle qui se prépare également pour sa scène. Un peu trop distrait par les jolies filles, Charlot rate son entrée puis gâche deux fois de suite le tournage. Il est renvoyé mais il a plus d'un tour dans son sac. Voilà qu'il revient travesti en ravissante jeune femme pour se faire réengager. Il en profite pour prendre sa revanche en se lançant dans un petit jeu de séduction avec le réalisateur (celui-là même qui l'avait renvoyé!)

The Masquerader est la deuxième des trois comédies où Chaplin apparaît travesti après Madame Charlot (A Busy Day) en mai 1914 et avant Mam'zelle Charlot (A Woman) pour la Essanay en 1915. Dans Madame Charlot, le travestissement était grossier et la femme interprétée par Chaplin était une mégère qui n'avait rien de séduisant. Dans the Masquerader comme dans Mam'zelle Charlot en revanche, le travestissement est tellement bluffant qu'il suscite le trouble tant Chaplin sait se muer en créature douce, féminine et séduisante.

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Le Prénom

Publié le par Rosalie210

Mathieu Delaporte et Alexandre de la Patellière (2012)

Le Prénom

Le Prénom a été mon film préféré de l'année 2012 au sens de celui auquel je me suis le plus attaché. Les qualités d'écriture de la pièce originale (des dialogues incisifs, mordants et qui font souvent mouche), les thèmes abordés (le film commence de façon légère puis s'alourdit en abordant des questions graves et cette double identité est aussi musicale avec deux morceaux récurrents à la tonalité opposée), la précision et la justesse de l'étude des caractères, des relations familiales et amicales et le jeu remarquable des acteurs compensent plus que largement les (supposées) faiblesses de la mise en scène. D'ailleurs pour ce type de film en huis-clos théâtral, sa discrétion est de mise. On peut également souligner que le film fait la part belle au langage non verbal, aux silences, aux sous-entendus et aux non-dits ce qui n'est pas si courant.

Les personnages sont la chair et l'âme du film. Tous admirablement travaillés ils sont beaucoup moins superficiels et caricaturaux qu'ils en ont l'air. En dépit de leurs imperfections, on s'attache à eux car ils sont humains et croqués avec justesse. Leurs relations sont jubilatoires à observer car le film contient une importante part de satire sociale. Ainsi on remarque très vite qu'il y a deux "camps" au sein de la famille Garaud-Larchet. D'une part celui des coqs de basse-cour phallocrates que la pièce renvoie dos à dos par delà leurs différences d'opinion, de culture, de mode de vie. Vincent (Patrick Bruel) l'agent immobilier titulaire d'un BEP, self-made-man bling-bling prêt à polémiquer pour le plaisir de faire des bons mots (et de se payer la tête des autres) et Pierre (Charles Berling), l'intellectuel normalien bobo de gauche avare et snob monopolisent l'écran et la parole durant la première partie du film. Ils instrumentalisent les sujets de société pour le plaisir de se livrer à des joutes oratoires où chacun essaye de prendre le dessus sur l'autre. Pendant ce temps, la femme de Pierre, "Babou" (Valérie Benguigui) qui a perdu son prénom au profit d'un surnom qui en dit long sur la rabotage dont elle fait l'objet fait le service et ferme sa gueule (hormis de ci, de là de petites remarques acerbes à son mari qui montrent qu'elle en a gros sur la patate). Son ami d'enfance, confident et "prolongement féminin/masculin", Claude (Guillaume de Tonquédec), musicien discret à la sexualité mal définie se contente de rester spectateur tout en subissant les petites vacheries des deux autres. Mais au fur et à mesure de l'histoire, ces deux personnages vont passer de l'ombre à la lumière et livrer ce qu'ils ont au fond de leur coeur quitte à renverser la table. Ce n'est pas un hasard s'ils ont droit chacun à un long monologue qui tranche avec les dialogues certes hilarants mais parfaitement creux de Vincent et de Pierre. Ce n'est pas un hasard non plus si Valérie Benguigui et Guillaume de Tonquédec ont reçu chacun le césar du meilleur second rôle pour leur belle performance. Valérie Benguigui qui moins d'un an plus tard disparaissait prématurément. Enfin n'oublions pas Françoise FABIAN qui fait une petite mais déterminante apparition dans le rôle de la mère de Vincent et Babou.

Le Prénom ne se réduit pas cependant à une opposition binaire entre deux phallocrates et leurs souffre-douleurs. Les premiers sont amenés à dévoiler leurs faiblesses et leurs fragilités. Si au début du film Vincent apparaît sûr de lui, arrogant et narcissique, il perd de sa superbe lorsqu'il est victime d'un lynchage en règle (la scène hilarante de la petite moue). Puis il se prend un scud en pleine figure lancé par sa mère à travers Claude qui lorsqu'il ose enfin prendre sa place devient un rival inattendu auprès de toute la gente féminine ("Mais qu'est ce qu'elles lui trouvent toutes à ce mec?") Claude qui représente la part féminine de Vincent résume très bien leur relation: "tu t'es toujours foutu de ma gueule, tu t'es tenu à distance mais tu m'as protégé comme un frère." Vincent se retrouve ainsi empêtré jusqu'au cou dans ce paradoxe alors que les révélations de Babou mettent à mal la virilité de Pierre. Et c'est tout l'édifice familial patriarcal qui vacille lorsque l'homo macho subit un tel démontage en règle.

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Elephant

Publié le par Rosalie210

Gus Van Sant (2003)

Elephant

Elephant est le deuxième film de ce que Gus Van Sant a appelé sa trilogie de la mort (ou tétralogie si on ajoute "Paranoïd Park (2007)". Un cinéma expérimental, sensoriel, consacré à l'errance d'une jeunesse déboussolée et qui s'inspire de faits réels. Elephant est ainsi une relecture élégiaque, mythologique, anthropologique et chorégraphique de la tuerie du lycée de Columbine à Littletown (Colorado) qui avait défrayé la chronique en 1999.

"Qui fait l'ange fait la bête." C'est l'expression qui vient tout de suite à l'esprit quand la caméra filme de face, de profil et encore plus de dos cet étrange bestiaire adolescent, somme d'êtres hybrides enfermés dans un aquarium géant. L'ange-taureau, c'est John, jeune garçon androgyne qui fait figure de minotaure serpentant dans les interminables couloirs labyrinthiques de son lycée. Mais sa présence n'est qu'un trompe-l'oeil, les véritables tueurs se prénommant Eric et Alex. Ce dernier joue du Beethoven, une référence appuyée à Kubrick et au héros d'Orange Mécanique (les déambulations dans les couloirs d'un lieu clos faisant penser elles à Shining). Fidèle au mythe des 7 jeunes gens et 7 jeunes filles livrées en pâture au monstre, Gus Van Sant dresse une série de portraits funéraires des derniers moments sur terre des principales victimes des tueurs. Chacun nous est présenté isolément comme enfermé dans sa bulle (y compris sonore) ou sa caverne même si les trajectoires de tous ces jeunes n'arrêtent pas de se croiser, d'autant que la distorsion du temps permise par le cinéma nous fait retourner en arrière pour filmer la même scène d'un autre point de vue. Cette mise en scène savante suggère que ces jeunes ont en commun un profond mal-être mais qu'ils ne parviennent pas à communiquer pour autant. C'est le regard d'une jeune fille qui fuit obstinément l'objectif, c'est la résistance d'une seconde à mettre un short, c'est le rituel boulimique-anorexique de trois autres qui s'enferment parallèlement mais séparément dans les toilettes pour se faire vomir après la cantine, c'est le harcèlement que subissent les plus faibles dans le silence le plus complet. Une violence qui appelle en retour la violence. Michelle, la jeune fille timide au physique ingrat moquée par les autres porte sur son sweat-shirt un tigre qui ne demande qu'à sauter à la gorge des autres. Alex qui est également un souffre-douleur souffre de surdité et comme son partenaire Eric, est un homosexuel refoulé dans une ambiance teinté d'homophobie.

A force de transparence, de géométrie rectiligne, de dimensions disproportionnées, de silence, le lycée où évoluent ces adolescents finit par incarner le tombeau mais aussi un vide abyssal: celui des adultes, les grands absents du film. Certains traversent de temps à autre le champ de la caméra mais ils ne sont que des figures fantomatiques d'arrière-plan. Les parents sont défaillants et/ou insignifiants, les professeurs indifférents... Et par conséquent on est guère surpris de voir ces jeunes sans repères confondre les jeux vidéos de tueries et la réalité, s'acheter des armes sur internet sans contrôle (l'une des significations du titre se rattache à l'Eléphant, mascotte du parti Républicain qui défend l'accès libre aux armes) et tuer sans état d'âme.

Le lycée filmé par Gus Van Sant a tout d'une arche de Noé (dysfonctionnelle) juste avant le déluge. La dimension sinon divine du moins cosmique du film est très forte. Le huis-clos du lycée est interrompu par des plans de verdure automnale (civilisation moribonde?) alors que les pulsions et souffrances refoulées s'accumulent dans le ciel sous forme de gros nuages noirs menaçants. L'orage qui éclate quand la violence se déchaîne est une autre interprétation possible du titre car l'Eléphant est la monture du dieu de la foudre indien Indra. Une fois purgé, le ciel retrouve sa sérénité habituelle.

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Sexe, mensonges et vidéos (Sex, Lies, and Videotape)

Publié le par Rosalie210

Steven Soderbergh (1989)

Sexe, mensonges et vidéos  (Sex, Lies, and Videotape)

Écrit en moins de deux semaines et tourné avec un budget dérisoire, le premier film de Steven Soderbergh qui obtint la palme d'or à Cannes reste à mes yeux son meilleur film, le plus intimiste, le plus profond, le plus vrai. Notamment parce qu'il fait la part belle au désir féminin, rarement représenté au cinéma avec cette justesse et cette sensibilité délicate.

Depuis la (pseudo) libération sexuelle des années 70, les scènes de sexe ont envahi les écrans de cinéma comme une sorte de passage obligé pour faire le buzz, attirer le public, faire moderne, faire jeune mais la sexualité, elle, est restée taboue. Soderbergh fait l'inverse de cette pornographie ambiante: il laisse les scènes de sexe hors-champ tout en verbalisant, analysant et interrogeant la sexualité et ses faux-semblants à l'aide de brillants dialogues mais aussi de plans de coupe qui mettent en relation le conscient et l'inconscient. Et lorsque l'image semble sur le point de basculer, Graham (le catalyseur de l'histoire) coupe la caméra ce qui agit comme une mise en abyme puisque le mari d'Ann regarde la séquence à la TV et nous, derrière l'écran. Son film aurait pu s'intituler "malaise dans la sexualité" (en référence au livre de Freud "malaise dans la civilisation") tant il met en lumière les facteurs qui font obstacle à son épanouissement dans la société américaine des années 80. Le film tourne autour d'un couple américain upper middle class qui affiche des signes extérieurs de réussite tout en étant rongé par le mal-être. John (Peter Gallagher, odieux macho ténébreux) est avocat, menteur comme un arracheur de dents et fier de son alliance qui lui permet de faire tomber toutes les femmes à ses pieds. Sa femme Ann (Andie MacDowell, pleine de douceur et de détermination), femme au foyer névrosée astique l'intérieur de leur superbe demeure (dont il est le seul propriétaire comme elle le rappelle) avec une obsession de la propreté qui n'a d'égal que son ennui abyssal et ses pulsions refoulées ("vous êtes obsédée par les choses négatives que vous ne pouvez pas contrôler" lui dit son psy). Entre eux, il y a un gouffre insondable. John se console dans les bras de Cynthia (Laetitia San Giacomo), la sœur nymphomane d'Ann, une tenancière de bar qui n'a trouvé que ce moyen pervers pour se venger de celle dont elle jalouse la réussite et les allures de petite femme parfaite. John conçoit la virilité comme une compétition, une course à la performance où il faut écraser les rivaux et collectionner des conquêtes. Ce jeu de massacre a fait au moins une victime: le mystérieux Graham à la troublante beauté androgyne (le "choc" James Spader, fantasmatique pour l'amatrice de shojo manga que j'étais à l'époque avec ses allures bishonen d'adolescent angélique et éthéré). Soi-disant ancien grand ami/double de John, Graham est un perdant meurtri, un homme aux ailes brisées qui s'est retiré de la compétition et du monde. Complètement paumé, il a renoncé à avoir une vie amoureuse (et une vie tout court d'ailleurs), n'a aucune attache, nul lieu où se réfugier. Quant à sa vie sexuelle, elle se limite au visionnage des enregistrements de confessions intimes de femmes rencontrées durant son errance, la caméra tenant lieu de phallus super puissant contre lequel même un John ne peut que se casser les dents (ce qui donne lieu à quelques scènes de revanche bien jouissives).

Mais la caméra agit aussi comme un puissant révélateur. Tel un confesseur, Graham aide ces femmes à accoucher d'elles-mêmes tout en recherchant sans s'en rendre compte sa propre vérité intime, en dehors du système phallocrate. L'éveil d'Ann est la clé du film. N'ayant jamais trouvé elle non plus sa place dans la phallocratie, elle n'a pu accéder au plaisir et en a conclu que le sexe n'était pas pour elle. N'ayant pas été éveillée au désir et à la conscience des besoins de son corps, elle finit par ne plus supporter que son mari la touche et se réfugie dans l'abstinence...et chez le psychanalyste. Jusqu'à ce qu'elle rencontre Graham dont le comportement hors-norme lui ouvre un large espace d'expérimentation permettant d'exprimer sa vraie personnalité. Leur relation est fondée sur une attirance réciproque immédiate et sur une compatibilité sexuelle évidente mais refoulée (cf la scène où Ann observe Graham faire semblant de dormir, celle où elle caresse sensuellement son verre en l'écoutant évoquer son impuissance révélant ainsi son plaisir sexuel à dominer et lui à être dominé etc.) mais elle est entravée par leurs complexes, ignorances, tabous respectifs bref par leur absence de repères. Jusqu'au jour où avec l'aide involontaire de sa soeur (que l'enregistrement de ses confessions pour Graham métamorphose subtilement elle aussi), elle ouvre les yeux sur le naufrage de son mariage, la vacuité de son existence et ses frustrations sexuelles. Elle décide alors de prendre son destin en main (en divorçant et en prenant un emploi), d'assumer son désir pour Graham et de l'obliger à s'ouvrir à elle ("je peux vous aider à résoudre votre problème"). La scène où elle s'empare de la caméra pour la braquer sur Graham, l'empêchant de se dérober malgré sa panique et où elle le met en demeure de s'impliquer ("vous avez changé ma vie" (...) "je quitte mon mari maintenant au moins en partie à cause de vous") marque le début de leur libération (y compris de l'intellectualisation, leur conversation changeant radicalement de nature après leur déblocage sexuel).

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Entretien avec un vampire (Interview With The Vampire)

Publié le par Rosalie210

Neil Jordan (1994)

Entretien avec un vampire  (Interview With The Vampire)

Entretien avec un vampire est adapté d'un roman d'Ann Rice. Ce n'est pas un grand classique comme Nosferatu, ni un flamboyant film de studio comme Dracula, ni un film de série B de référence comme le Cauchemar de Dracula de la Hammer ni une parodie géniale de ce même type de films de série B comme Le bal des vampires ni un film ambigu poétique et décalé comme Morse. C'est un film dont les principaux atouts sont l'élégance dans le choix des décors, costumes et photographie et un casting d'acteurs tous plus charismatiques les uns que les autres (Brad Pitt, Tom Cruise, Antonio Banderas et Kirsten Durst qui n'avait que 11 ans mais crevait déjà l'écran comme Nathalie Portman dans Léon à la même époque). En revanche le film est assez impersonnel dans sa forme. Il y a des longueurs et les passages humoristiques quoique très réussis sont trop rares: les "caprices" de Claudia et l'humour noir tordant de Lestat, surtout dans la scène finale face à un Louis dont les états d'âme finissent par lasser. Tom Cruise fait une prestation déjantée mémorable alors que Brad Pitt est plus proche de la statue de cire. On peut néanmoins relever une contradiction que l'on retrouve dans nombre de films de vampires à savoir le fait de prêter à ces morts-vivants, ces créatures inhumaines des sentiments humains comme de l'amour, du chagrin, de la mélancolie ou pour Claudia de la souffrance liée à la perte de sa mère et au fait qu'elle mûrit sans pouvoir grandir.

Mais si Entretien avec un vampire est devenu un film culte, c'est surtout à cause de son aspect crypto gay. La bonne vieille leçon d'Hitchcock "filmer les scènes d'amour comme des scènes de meurtres et les scènes de meurtres comme des scènes d'amour" n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd. Les morsures de Lestat à Louis baignent dans l'érotisme, Louis et Armand sont à deux doigts de s'embrasser, Lestat et Armand ne cachent pas qu'ils recherchent un compagnon et qu'ils désirent Louis, de même le journaliste Malloy est lui aussi complètement envoûté par Louis (quel tombeur ce Brad Pitt!). Quant à Claudia, devenue la fille adoptive de Louis et Lestat, elle forme avec eux la parfaite petite famille homoparentale. Quant à la petite communauté de vampires parisiens dirigée par Armand, elle se livre à des sacrifices humains qui ressemblent à des soirées libertines. Mais de façon plus générale, toutes les scènes de vampirisation sont très sexuelles, de nombreuses victimes étant des prostituées se faisant posséder à la faveur de la nuit. 

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