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Articles avec #ivory (james) tag

Sauvages (Savages)

Publié le par Rosalie210

James Ivory (1972)

Sauvages (Savages)

Film très peu connu de James Ivory, le premier tourné dans sa patrie d'origine, "Savages" est une sorte d'essai filmé d'un intérêt franchement inégal. Le début est prometteur et m'a fait penser à "L'aube de l'humanité", la première partie de "2001, l'Odyssée de l'espace" de Stanley Kubrick avec sa tribu primitive qui voit soudain surgir venue d'un autre espace-temps une balle de croquet. Le noir et blanc et le muet établissent un parallèle entre les origines du cinéma et celles de l'homme. Mais la suite qui se déroule dans une villa sudiste pendant l'entre deux guerres est beaucoup plus laborieuse. Ivory a visiblement voulu faire une satire de la société mondaine décrite dans les romans de Francis Scott Fitzgerald à la manière surréaliste de Luis Buñuel. En établissant un parallèle entre chaque membre de la tribu de sauvages et sa version soi-disant "civilisée", on comprend assez vite le message qu'il veut faire passer et qui est une déconstruction de l'idéologie coloniale fondée sur la prétendue supériorité de la culture occidentale ("mission civilisatrice" en version française, "fardeau de l'homme blanc" en version anglaise).  Mais le résultat est hélas confus et longuet. Les quelques bonnes idées de mise en scène (utiliser l'espace de la villa pour faire ressurgir les bas instincts dans la cave et dans la piscine, l'animalité dans les bois qui bordent le terrain de croquet ou l'élévation spirituelle dans le grenier) sont noyées dans des scènes inutilement étirées qui finissent par susciter l'ennui. Les personnages ne sont pas d'ailleurs assez caractérisés pour endosser des "rôles sociaux" pertinents. Les femmes en particulier sont interchangeables. Quant aux invertis, on se demande ce qu'ils viennent faire là car ils n'apportent absolument rien à l'intrigue. Intéressant donc mais inabouti.

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Shakespeare Wallah

Publié le par Rosalie210

James Ivory (1965)

Shakespeare Wallah

James IVORY est un réalisateur dont je me suis sentie proche dès le premier film que j'ai pu voir de lui quand j'avais une vingtaine d'années. En approfondissant ma connaissance de sa filmographie, les raisons en sont devenues évidentes. Je partage en effet avec lui un certain nombre de caractéristiques. Tout d'abord la distorsion entre une apparence classique et une force subversive cachée. Chez James Ivory, l'académisme est un faux-semblant, de subtiles fissures craquelant les plafonds des institutions les plus vénérables. Autre point commun, lié au premier, le multiculturalisme. Ne me reconnaissant pas dans mes origines, j'ai construit ma vie à cheval sur plusieurs continents, exactement comme il l'a fait en partenariat avec le producteur indien Ismail MERCHANT (avec lequel il était en couple) et la scénariste Ruth PRAWER JHABVALA, allemande mariée à un indien, oeuvre artistique et vie intime ne faisant le plus souvent qu'un. C'est ainsi que dans la plupart de ses films, on suit deux types de personnages: ceux qui échouent à se libérer du carcan dans lequel ils sont emprisonnés et en souffrent (consciemment ou non) et ceux qui y parviennent, au prix du choix d'une certaine marginalité.

"Shakespeare Wallah", son deuxième film réalisé en 1965 raconte l'histoire d'une véritable famille d'acteurs britanniques shakespeariens, les Kendal, renommés pour le film les Buckingham (ils jouent donc leurs propres rôles, dans la vie et sur scène) qui ont choisi de vivre et de se produire dans l'Inde postcoloniale. Coupés de leurs racines mais pas vraiment intégrés à la société dans laquelle ils vivent, ils semblent évoluer dans un monde à part qui est pourtant condamné: leurs contrats se raréfient et le public se détourne d'eux pour des formes de spectacles plus modernes et plus proches d'eux culturellement, principalement le cinéma bollywoodien (même si ironiquement celui-ci s'inspire beaucoup du mode de vie bling-bling de son homologue américain). De façon très symbolique, Lizzie, la fille du couple Buckingham alias du couple Kendal (jouée par Felicity KENDAL qui avait alors l'âge de son rôle, 18 ans) tombe amoureuse d'un jeune indien riche et oisif qui mène en parallèle une liaison avec une star de Bollywood, Manjula (Madhur JAFFREY). Pourtant Sanju (Shashi Kapoor) éprouve des sentiments plus profonds pour Lizzie que pour Manjula qui est de plus dépeinte comme une gamine trop gâtée, jalouse et capricieuse (pour ne pas dire garce). Mais leur relation est entravée par la différence culturelle, Sanju ne pouvant envisager que sa femme soit une actrice en butte aux désirs concupiscents mais également aux humiliations du public. Et les parents de Lizzie se rendent bien compte avec le déclin de leur art que l'avenir de leur fille en Inde est compromis et qu'ils doivent l'envoyer dans leur pays d'origine où elle n'a jamais mis les pieds.

Malgré le manque de moyens, le film est de toute beauté (la scène d'amour dans un brouillard pourtant produit artificiellement est assez extraordinaire d'expressivité et ce alors que de l'aveu même de James Ivory, il la croyait ratée) et très marqué par une autre fructueuse collaboration: celle de James IVORY et de Satyajit RAY qui signe la musique.

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Les Bostoniennes (The Bostonians)

Publié le par Rosalie210

James Ivory (1984)

Les Bostoniennes (The Bostonians)

Film peu connu du trio Ivory-Merchant-Jhabvala, "Les Bostoniennes" est l'adaptation d'un roman de Henry James qui aborde des sujets d'avant-garde pour son époque: le féminisme et plus discrètement mais de façon tout de même assez évidente pour un lecteur d'aujourd'hui, l'homosexualité féminine. Comme dans "Chaleur et poussière", deux camps se disputent le corps et la voix d'une jeune femme qui hélas s'avère être une marionnette du désir des autres (son père, sa mère, Olive, Basil) du début à la fin. Le fait que l'actrice qui l'interprète, Madeleine Potter soit assez fade n'est donc finalement pas si gênant que ça étant donné le manque de caractère du personnage. Quant aux leaders des deux camps qui se l'arrachent, ils sont inégalement intéressants. Basil (Christopher Reeves alias Superman) est un mâle tout ce qu'il y a de plus alpha. Les engagements militants de Verena et le chaperonnage d'Olive ne sont à ses yeux qu'un piment supplémentaire pour la conquérir. Que pèse le bla-bla féministe à côté de son sex-appeal irrésistible? A ses yeux, une femme est faite pour être une bonne épouse et une bonne mère et Verena correspond au profil. Ce n'est évidemment pas le cas d'Olive (Vanessa Redgrave), vieille fille coincée qui met toute son âme à défendre la cause des femmes mais qui ne s'estime pas suffisamment pour oser s'avancer sur le devant de la scène. La découverte de Verena et la passion qu'elle inspire à Olive donne des ailes à James Ivory qui n'est jamais meilleur que dans la description des désirs et des sentiments inavouables et donc refoulés dans les sociétés corsetées. Il y a comme une préfiguration du "Portrait de la jeune fille en feu" de Céline Sciamma dans les plans qui unissent ces deux femmes, notamment lorsqu'elles se laissent aller à des gestes de tendresse au bord de la mer. L'esthétisme très soigné de la reconstitution historique et l'étroite connexion établie entre les élans du coeur et ceux de la nature y sont aussi pour beaucoup. Vanessa Redgrave hérite donc du plus beau personnage du film, personnage dont elle retranscrit d'autant mieux les tourments intérieurs et la profonde tristesse que le moindre frémissement de son regard est capté par la caméra de James Ivory. Une souffrance qui n'est pas stérile car au terme du voyage, elle parvient à s'accomplir autrement mieux que la poupée dont elle s'était éprise et qui a préféré partir au bras du bellâtre de service.

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Chaleur et Poussière (Heat and Dust)

Publié le par Rosalie210

James Ivory (1983)

Chaleur et Poussière (Heat and Dust)

Avant de se focaliser dans les années quatre-vingts dix avec une finesse remarquable sur les moeurs exotiques de la société british d'avant-guerre dans ce qui constitue la partie de sa filmographie la plus connue et la plus primée, James IVORY a réalisé une importante oeuvre anglo-indienne sur une période allant du début des années soixante au début des années quatre-vingts. Il faut dire que James IVORY est indissociable de son producteur indien immigré à New-York Ismail MERCHANT passionné de cinéma et originaire de Mumbai, Mecque du cinéma bollywoodien ainsi que de l'écrivaine et scénariste Ruth PRAWER JHABVALA à l'identité encore plus complexe (allemande mais élevée en Angleterre et mariée à un indien). Les films issus de ce trio et de leur société de production, Merchant Ivory Productions (MIP) portent donc logiquement la marque de leur collaboration multiculturelle.

"Chaleur et Poussière" est le dernier film de cette mouvance anglo-indienne du cinéma d'Ivory. Le scénario est écrit par Ruth PRAWER JHABVALA qui adapte son propre roman au titre éponyme. Il n'est guère surprenant que l'histoire qui se déroule sur deux périodes distinctes (les années 20 quand l'Empire britannique était encore puissant et les années 80) se focalise sur deux femmes occidentales unies par un lien de parenté (la première est la grand-tante de la seconde) et une communauté de destin. Bien que les allers-retours entre les deux époques se fassent avec beaucoup de fluidité et d'élégance, c'est la partie coloniale que j'ai trouvé de loin la plus intéressante. Comme dans tous ses films historiques, James IVORY va au-delà de la reconstitution académique pour sonder la vérité profonde des êtres. L'insistance lourde avec laquelle Douglas (Christopher CAZENOVE), petit fonctionnaire en poste à Sitapur tente d'éloigner son épouse Olivia (Greta SCACCHI) avec la complicité de toute la communauté et la résistance de celle-ci montrent que ce n'est pas tant la chaleur du climat qui est le fond du problème mais plutôt celui du corps d'Olivia, attirée par le prince indien local (Shashi KAPOOR). Ce dernier utilise d'ailleurs lui-même ce corps comme moyen de résistance et outil de vengeance face à l'impérialisme britannique qui le démet peu à peu de ses pouvoirs et donc de sa virilité. Le politique et l'intime ne font ainsi plus qu'un, comme ce sera également le cas dans "Les Vestiges du jour" (1993). La partie moderne, plus apaisée ne contient pas de tels enjeux conflictuels politiques ou civilisationnels*. Elle est nettement plus individualiste, à l'image de l'évolution des sociétés. Néanmoins, la quête d'identité du personnage d'Anne (Julie CHRISTIE) qui suit les traces de son aïeule ne manque pas d'intérêt notamment parce qu'elle rencontre des gens comme elle, en quête de sens à leur existence pour qui l'Inde fait figure de Graal. Contrairement à sa grand-tante qui subit une "mise à mort sociale", Anne choisit de vivre en marge avec le fruit de son amour éphémère pour un indien.

* Le racisme anglo-saxon, fondé sur la biologie ou plutôt le fantasme de la pureté du sang exècre le métissage. Par conséquent, il n'est guère étonnant que l'obsession des colons tourne autour de la protection de leurs femmes car il est dit dans le film que les indiens ne rêvent que d'une chose "le faire" avec une blanche. Crainte que l'on retrouve à l'identique aux Etats-Unis à la même époque.

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Quartet

Publié le par Rosalie210

James Ivory (1981)

Quartet

"Quartet" de James IVORY (d'après le roman semi-autobiographique de Jean Rhys) est un sombre mais magistral récit d'emprise psychologique qui décortique avec finesse les tortueux ressorts d'une relation malsaine entre trois personnages avec un quatrième en arrière-plan. Trois plus un et non quatre car sinon il y aurait au moins parité et donc davantage d'égalité. Tandis que le film explore deux niveaux d'emprise: celle qu'exerce un couple bourgeois britannique sur une jeune fille créole privée de ressources après l'arrestation de son mari et celle que l'homme bourgeois exerce sur les femmes, y compris la sienne. L'inégalité fondée sur l'origine, la classe sociale et le genre se rejoignent ainsi impitoyablement.

La manière dont le couple de prédateur piège sa proie rappelle par certains aspects "Les Yeux sans visage" (1960) de Georges FRANJU. En effet il s'agit dans les deux cas de se faire passer pour des bienfaiteurs en offrant un toit à une jeune fille en détresse pour mieux l'utiliser et la jeter ou la détruire par la suite. La femme du couple joue les rabatteuses de gibier pour son mari affamé de chair fraîche. Mais elle-même est sous son emprise car c'est l'homme qui définit les règles du jeu, ce que démontrait déjà Agnès VARDA dans "Le Bonheur" (1965). C'est ainsi que le syndrome de Stockholm dont est victime Marya (Isabelle ADJANI qui a obtenu pour le rôle le prix d'interprétation à Cannes) qui tombe amoureuse de son tortionnaire fait écho à la soumission de Lois (Maggie SMITH) aux caprices de "HJ" (Alan BATES) qu'elle veut garder à tout prix. Derrière l'artiste mondaine cynique et hautaine perce l'amertume de la femme bafouée, avilie et humiliée qui cherche à sauver les apparences. Sous le vernis du mécénat se cache ainsi un sombre trafic de prostitution qui ne dit pas son nom. Mais à défaut de le dire, James IVORY montre dès les premières images le sort qui attend Marya avec en contrebas de sa chambre d'hôtel (plan annonciateur de sa chute) une "grue" qui lève un client. Et le dénouement sans issue la montre sur le point de passer entre les mains d'un autre pseudo "protecteur".

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Bombay Talkie

Publié le par Rosalie210

James Ivory (1970)

Bombay Talkie

De James IVORY, on connaît surtout les joyaux british des années 1990 qu'il a réalisé et le récent succès de "Call Me by Your Name" (2017) a mis en lumière son talent de scénariste. Mais cette vision n'est que parcellaire. En effet James IVORY l'américain a bâti une œuvre transcontinentale sur quatre décennies avec le producteur indien Ismail MERCHANT et l'écrivaine-scénariste allemande d'origine polonaise (et indienne par alliance!) Ruth PRAWER JHABVALA. Il est donc logique que leur travail créatif touche chacun des continents où ils sont nés. "Bombay Talkie" réalisé en 1970 est parfaitement représentatif de cette multiculturalité. le titre fait référence au cinéma bollywoodien que de son propre aveu, James IVORY a voulu parodier. On retrouve donc dans le film cette image d'une Inde huppée et occidentalisée avec Vikram, le séducteur au sourire ultra-brite (Shashi KAPOOR) toujours au bras d'un prix de beauté sur une gondole à Venise ou sur fond de chorégraphie sixties anglo-saxonne. Cette parodie s'étend à un autre cliché que véhicule l'Inde auprès des occidentaux, à savoir les retraites spirituelles dans les ashrams avec un gourou-charlatan pour qui les plus grands spirites sont les riches américains qui savent mettre la main au portefeuille. Sans cette acidité et cette acuité de regard propre au trio, on se croirait chez Liz Gilbert ("Mange, Prie, Aime"). Car l'Europe n'est pas oubliée dans le film, bien au contraire puisque le personnage principal de l'histoire est l'écrivaine-scénariste britannique Lucia Lane (Jennifer KENDAL) dont le trio dresse un portrait remarquable de finesse (rehaussé par l'excellente interprétation de l'actrice). Lucia est une femme mûrissante plus immature que sa propre fille et dont l'égocentrisme n'a d'égale que la profonde détresse intérieure. Se comportant comme une petite princesse ne supportant pas qu'on lui résiste, elle sème la désolation autour d'elle en ayant une relation passionnelle avec Vikram dont elle détruit le mariage tout en manipulant Hari le scénariste (Zia MOHYEDDIN), homme de l'ombre au physique moins avantageux qui a le malheur d'être tombé amoureux d'elle. En même temps, Lucia est une étrangère incapable de s'intégrer en Inde ce qui donne tantôt des scènes comiques (celles de l'ashram), tantôt des scènes profondément mélancoliques. Le personnage aliéné qui ravage sa vie et celle des autres et finit par contempler tristement son désert affectif annonce Hugh GRANT dans "Maurice" (1987) ou Anthony HOPKINS dans "Les Vestiges du jour" (1993).

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Call me by your name

Publié le par Rosalie210

Luca Guadagnino (2017)

Call me by your name


"Call me by your name" est un beau film dans lequel on reconnaît la finesse d'écriture de James IVORY (qui a reçu à 89 ans un Oscar et un BAFTA du meilleur scénario) et qui bénéficie d'une très belle photographie et d'une très bonne interprétation. Un bel objet d'art raffiné qui réussit à dépeindre avec beaucoup de nuances les émois qu'un adolescent (Timothée CHALAMET) éprouve pour un jeune adulte (Armie HAMMER) venu passer quelques semaines dans la maison secondaire de ses parents. Le discours du père (sans doute double du réalisateur) à son fils est sans doute le moment le plus fort du film. Le contexte rétro (l'histoire se déroule en 1983) teinte d'emblée de nostalgie l'atmosphère hédoniste dans laquelle baigne le film avant que celle-ci ne l'emporte dans la scène finale.

Des qualités donc mais également des longueurs, un traitement inégal des personnages (Oliver est survolé) et une (grosse) réserve qui est le fait d'associer à ce point la beauté au capital culturel et économique de la bourgeoisie. Au XIX° passe encore que l'on montre des vacances dans des châteaux en Italie, celles-ci étaient effectivement réservées à l'élite mais on dirait que la démocratisation du XX° n'est pas parvenue jusqu'aux oreilles du réalisateur (qui n'est pas Luchino VISCONTI non plus). Tous ces gens beaux comme des dieux, riches comme Crésus, pratiquant les belles-lettres, l'archéologie gréco-romaine, la pédérastie et l'art de la composition musicale sont si amoureux de leur reflet qu'ils ne savent que pratiquer l'entre-soi et pensent que forcément ça va en mettre plein la vue aux autres. Sauf que ce sont les dinosaures d'une époque révolue que le réalisateur contemple avec une complaisance quelque peu navrante. Forcément, ça met la grande majorité des spectateurs à distance car le message subliminal qui passe est que jamais ils ne pourront en faire partie. Sur un thème proche, je préfère "Le Secret de Brokeback Mountain" (2005) et "Moonlight" (2016) beaucoup plus universels et modernes dans leur approche.

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Chambre avec vue (A Room with a view)

Publié le par Rosalie210

James Ivory (1985)

Chambre avec vue (A Room with a view)

Premier grand succès public et critique du trio magique et cosmopolite formé par James Ivory (réalisateur américain), Ruth Prawer Jhabvala (scénariste britannique) et Ismaël Marchant (producteur indien), "Chambre avec vue" est également leur première adaptation cinématographique du romancier britannique Edward Morgan Forster. Deux autres suivront: "Maurice" (ma préférée) en 1987 (mais sans Ruth Prawer Jhabvala) et "Retour à Howards End" en 1992. L'ensemble forme une trilogie remarquable à laquelle on peut rajouter un autre sommet, "Les Vestiges du jour" réalisé en 1993 d'après le roman de Kazuo Ishiguro.

Bien qu'un peu inégal dans son interprétation (Lucy et George joués respectivement par Helena Bonham Carter alors toute jeune et Julian Sands sont trop fades) et son scénario (la fin semble bâclée) , "Chambre avec vue" fait office de prélude à ce qui fait tout le prix de l'œuvre de ce cinéaste et lui permet d'échapper à l'académisme: le surgissement de la nature dans un milieu corseté qui la réprime avec violence. C'est de cette contradiction permanente que jaillit l'intérêt du film. Celui-ci oppose de manière assez évidente la sensualité et la passion latine au puritanisme anglais incarné par le snob et guindé Cecil Vyse (Daniel Day Lewis qui joue le parfait dandy proustien) et la prude vieille fille Charlotte Bartlett (Maggie Smith qui sait à merveille incarner les personnages collets montés). Mais contrairement à ce qui a été écrit ici et là, ni l'un ni l'autre ne sont caricaturaux. La sensualité de la bouche de Cecil/Daniel Day Lewis est en contradiction flagrante avec le reste de son apparence et trahit une sensualité refoulée (sans doute homosexuelle). Le comportement de Charlotte est rempli d'actes manqués, ses yeux sont mélancoliques et on apprend qu'elle a eu par le passé une aventure à laquelle elle n'a pas donné suite. Et ce qui vaut pour les personnages vaut aussi pour les situations. En Italie, Lucy est le témoin horrifié d'une rixe sanguinaire alors qu'en Angleterre, elle voit surgir des herbes hautes trois hommes nus sortant de l'eau dont son frère Freddy (Rupert Graves) et Georges. Cette scène très picturale a d'ailleurs valeur de manifeste tant les élans du corps des trois gaillards sont mis en valeur. Il est assez évident que ces scènes font surgir la vérité des désirs et des sentiments de Lucy, laquelle n'est pas prête à y faire face (elle tourne de l'œil ou interpose son ombrelle entre elle et la vision choquante). Avec une légèreté narquoise, les cartons qui parsèment le film et les dialogues insistent sur les mensonges qu'elle profère aux autres et à elle-même. Dommage que son évolution vers l'affirmation de soi soit si vite expédiée, il faudra attendre "Maurice" pour voir une version pleinement aboutie de ce cheminement vers la connaissance et l'affirmation de soi-même par le renversement des barrières sociales, culturelles et morales.

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Retour à Howards Ends (Howards Ends)

Publié le par Rosalie210

James Ivory (1992)

Retour à Howards Ends (Howards Ends)

"Retour à Howards End", comédie de mœurs et satire sociale âpre est à la fois un film cruel et lucide sur l'époque édouardienne et l'inéluctable mutation de sa société. Il s'agit de la troisième et dernière adaptation d'un roman de E.M. Forster par le trio James Ivory, Ismail Merchant et Ruth Prawer Jhabvala après "Chambre avec vue" en 1986 et "Maurice" en 1987.

Le superbe cottage qui donne son titre au film évoque l'éden inaccessible, celui d'une société qui vivrait en harmonie alors qu'elle est fracturée par le conflit de classes. A priori, il ne s'agit que de la résidence secondaire de la richissime famille Wilcox, représentant de la vieille bourgeoisie d'affaires très conservatrice. Henry Wilcox (Anthony Hopkins) et ses enfants dédaignent cette propriété, lieu de naissance de l'épouse, Ruth Wilcox (jouée par Vanessa Redgrave). Celle-ci ne semble jamais s'être remise d'avoir été arrachée à son terreau natal et dépérit à vue d'oeil. Elle symbolise une aristocratie qui s'étiole à force d'être repliée sur elle-même. Mais elle revit lorsqu'elle fait la connaissance de Margaret Schlegel (Emma Thompson), la sœur aînée d'une fratrie de la bourgeoisie intellectuelle plus moderne et émancipée que celle des Wilcox. Cette différence sociale entre ancienne et nouvelle bourgeoisie suffit pourtant à dresser des murs entre les deux familles. L'idylle esquissée entre le cadet Wilcox et la sœur de Margaret, Helen (Helena Bonham Carter) est tuée dans l'œuf. Et quand Ruth veut inviter Margaret à visiter Howards End, le reste de la famille déjoue ses plans et va jusqu'à détruire le testament improvisé qu'elle avait rédigé sur son lit de mort et où elle léguait son bien à Margaret. Mais l'ironie du sort fera qu'après bien de cruelles péripéties, celle-ci deviendra réellement propriétaire du lieu.

Mais comme la bourgeoisie ne suffit pas à représenter toute la société et ses transformations, Howards End ne peut représenter l'éden sans que le peuple n'y retrouve sa juste place. C'est à la suite de péripéties encore plus cruelles que celles qui opposent les Wilcox et les Schlegel que le fils de Léonard Bast (Samuel West), modeste employé de bureau tirant le diable par la queue deviendra le seul héritier de la magnifique propriété des Wilcox.

Comme dans ses autres films, on est ébloui par la finesse de l'interprétation et la façon dont Ivory la met en valeur par sa mise en scène pleine de nuances et de sensibilité.

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Maurice

Publié le par Rosalie210

James Ivory (1987)

Maurice

Des trois adaptations des romans de Forster que réalisa avec succès James Ivory entre 1985 et 1992, Maurice est celle que je préfère. Le fait que ces oeuvres aient si bien résisté à l'épreuve du temps montre qu'il était injuste d'accuser Ivory d'académisme. Et c'est particulièrement vrai en ce qui concerne Maurice. Outre sa justesse de ton dans le parcours initiatique de ce jeune homme vers la connaissance de lui-même, le film est frémissant, sensuel sous son apparence corsetée. Car Forster et Ivory s'intéressent à des êtres épris de liberté qui se heurtent à la norme, ils dépeignent un désir aux prises avec les règles. Forster ancien étudiant à Cambridge et homosexuel clandestin a écrit un livre largement autobiographique qui n'a été publié qu'après sa mort. L'époque Edwardienne et l'atmosphère feutrée du collège anglais sied particulièrement bien à Ivory qui peut la filmer à sa manière à la fois pudique et inquisitrice, discrète et subversive.

Maurice est sans doute un des meilleurs films qui existe sur la condition homosexuelle vécue de l'intérieur dans une société "peu encline à accepter la nature humaine" comme le dit si justement le médecin hypnotiste joué par Ben Kingsley. Une sensation précoce de différence, la peur d'être rejeté par sa famille et par ses proches, la crainte de se confier, l'illusion et l'espoir que ce n'est qu'un goût passager ou que la science va venir à la rescousse, l'appréhension d'être découvert dans le milieu professionnel, le chantage qu'une telle découverte peut provoquer, le regard particulier sur le corps masculin, le chagrin d'être trahi et abandonné par l'âme soeur avec laquelle on vivait un amour platonique mais passionné, l'apprentissage de la solitude, l'amertume devant l'hypocrisie et l'intolérance, la répression légale vécue à juste titre comme une scandaleuse injustice. Mais aussi la découverte des plaisirs de la chair, l'étonnement d'être perçu comme tel par un autre homosexuel, la joie de renverser les barrières (sexuelles et sociales) de s'assumer, d'être soi-même quelles qu'en soient les conséquences par ailleurs.

Maurice (James Wilby, bouleversant) passe par tous ces états puisqu'il finit par accepter sa condition et l'idée d'un bonheur possible dans sa différence avec le garde-chasse Alec Scudder (Rupert Graves, magnifique). A l'inverse, son ancien grand amour Clive (Hugh Grant alors tout jeune et tout aussi remarquable que ses deux partenaires) ne supporte pas la pression sociale qui pèse sur ses épaules. Lorsque l'un de ses anciens camarades, le vicomte Risley est arrêté et condamné pour ses moeurs (une allusion à peine voilée au procès d'Oscar Wilde), il craque et après avoir rompu avec Maurice, il s'assèche dans une vie stérile faite de conventions et de mensonges. Comme dans Les Vestiges du jour, autre joyau de sa filmographie, Ivory excelle à suggérer via la fissure d'un plafond, un regard mélancolique derrière une fenêtre fermée les fêlures d'un être qui a renié sa nature profonde et s'est construit sa propre prison. 

 

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